Le roi d’Espagne
Eclogue I.
Je le vy craint, aimé, révéré, redouté,
Plein d’une ame gaillarde et d’un cœur indomté , Roy de tant de troupeaux que je n’en sçay le conte Car un nombre si grand ma mémoire surmonte.
Mais le plus grand plaisir dont je repeu mon cœur Ce fut quand je cognu que ce prince, vainqueur Des hommes et de soy, aimoit tant nostre France Qu’il soustenoit Carlin (»), appuy de son enfance, Et qu’en lieu de surprendre ou de ravir ses biens, Bon frere luy gardoit ses suiects anciens,
Luy prestoit ses guerriers, le couvroit sous son aile, Tant vaut une amitié quand elle est fraternelle.
Jamais pour ce bien-fait ne puisses-tu, grand roy, Sentir se rebeller tes peuples dessous toy,
Et jamais en ton lict ne puisse arriver noise ,
Puisque tu es si bon à la terre françoise.
Passant d’autre costé (2), j’aiiay voir les Anglois , Région opposée au rivage gaulois;
Je vy leur grande mer en vagues fluctueuse ,
Je vy leur belle royne honneste et vertueuse ;
Autour de son palais je vy ces grands milords Accorts, beaux et courtois, magnanimes et forts,
Je les vy tous aimer la France leur voisine,
Je les vy reverer Carlin et Catherine,
Ayant juré la paix, et jetté bien-avant La querelle ancienne aux vagues et au vent.
Je vy des Escossois la royne sage et belle (3),
Qui de corps et d’esprit ressemble une immortelle ; J’approchay de ses yeux, mais bien de deux soleils , Deux soleils de beauté qui n’ont point leurs pareils, Je les vy larmoyer d’une claire rosée,
Je vy d’un beau crystal sa paupière arrosée Se souvenant de France et du sceptre laissé,