Jean Daurat, Limousin, poète royal
2. Tout cela est dit sous un autre sens , comme fait Virgile en une infinité de lieux dans ses Bucoliques. Charles de Lorraine étoit l’unique support des bons esprits qu’il entend sous les noms des bergers. C’est pourquoi il dit que c’étoit l’unique Pan qui avoit soin de leurs troupeaux et de leurs pâturages.
58 Eclog UE III.
Puissent dessous tes pieds les fontaines couler De vin et de nectar, et loin de ton herbage Le Ciel puisse ruer sa foudre et son orage;
Les cornes de tes bœufs se puissent jaunir d’or,
D’or le poil de tes boucs, et la toison encor De tes brebis soit d’or, et les peaux qui hérissent De tes chèvres le dos de fin or se jaunissent.
Pan, le Dieu chèvre-pied, des pasteurs gouverneur, Augmente ta maison, tes biens et ton honneur : Tousjours puisse d’aigneaux peupler ta bergerie,
De ruisseaux argentins arroser ta prairie ,
Et tousjours l’herbe espaisse emplisse tes herbis,
De taureaux ton estable et ton parc de brebis,
Puis que tu es si bon et que tu daignes prendre Quelque soin des pasteurs et leurs flûtes entendre.
A-tant se teut Bellot, et à peine avoit dit,
Qu’en pareille chanson Perrot luy respondit,
Perrot.
Nymphes, filles des eaux, des Muses les compagnes, Qui habitez les bois, les monts et les campagnes, Permettez-moy chanter cet antre de Meudon ,
Que des mains de Chariot vous receutes en don. Comme Amphiontira les gros quartiers de pierre Pour emmurer sa ville au son de sa guiterre ,
Ainsi ce beau séjour Chariot vous a construit Des rochers qui suivoient de ses flûtes le bruit.
Ceux qui viendront ici boire de la fontaine ,
Ou s’endormir auprès, ils auront l’ame pleine De toute poésie , et leurs vers quelquefois Pourront bien réjoüir les aureilles des rois.
Ici, comme jadis en ces vieux tabernacles De Delphe et de Delos, se rendront les oracles ;
Et à ceux qui voudront à la grotte venir,
Phebus leur apprendra les choses à venir.
Chariot, je te suppli’ de n’avoir point de honte De nous, simples bergers, faire un petit deconte; Apollon fut berger, et le Troyen Pâris ;
Eclogue III.
Et le jeune amoureux de Venus, Adonis,
Ainsi que toy portoit au flanc la panetiere,
Et par les bois sonna l’amour d’une bergere;
Mais nul des pastoureaux en l’antique saison Comme toy n’a basti des Muses la maison.
Tousjours tout à l’entour la crespe mousse y croisse, Le poliot fleury en tout temps y paroisse (a),
Le lierre tortu , replié de maint tour,
Puisse dessus le front grimper tout à l’entour,
Et la lambrunche errante, ensemble entortillée, Laisse espandre ses bras tout du long de l’allée. L’avette en lieu de ruche ordonne dans les troux Des rustiques piliers sa cire et son miel roux ,
Et le fresîon armé qui les raisins moissonne De son bruit enroüé par l’antre ne bourdonne ;
Mais les noirs grésillons, qui de leurs cris tranchans Salu’ront les pasteurs à leur retour des champs. Mainte gentille Nymphe et mainte belle Fée,
L’une aux cheveux pliez et l’autre descoifée ,
Avecque les Sylvains y puissent toute nuit Fouler l’herbe des pieds au son de l’eau qui bruit.
Tousjours ceste maison puisse avoir arrosée Le pied d’une fontaine et le chef de rosée ;
Tousjours soit aux pasteurs son taillis ombrageux, Sans crainte ny du feu ny du fer outrageux;
Et jamais au sommet, quand la nuict est obscure, Les choüans', annonceurs de mauvaise adventure , Ne s’y viennent percher, mais les rossignolets , Voulans chanter plus haut que tous nos flageolets,
Y desgoisent tousjours par la verte ramée Du bon pasteur Chariot la belle renommée.
Afin que tous les vents l’emportent jusqu’aux cieux , Et du ciel puisse aller aux aureilles des Dieux.
Ainsi finist Perrot, et l’un et l’autre ensemble (A qui tout le pied droit par bon augure tremble),
a. Var. :
Le thym; le poliot , la marjolaine espesse ;
6o Eclogu E III.
Sortent hors de la grotte , et, à fin de pouvoir Mieux chanter à loisir, s’en-allerent asseoir L’un dessus un gazon, l’autre sus une souche;
Et lors de tels propos Bellot ouvrit sa bouche.
Bellot.
Perrot, tous les pasteurs ne te font que louer,
Te vantent le premier, soit pour savoir jouer De flageol ou de flûte, et la musette tienne,
Tant ils sont abusez, comparant à la mienne.
Je voulois dés long temps seul à seul te trouver Loin de nos compagnons, à fin de t’esprouver,
Et pour te faire veoir qu’autant je te surpasse Qu’une haute montaigne une colline basse.
Perrot.
Mon Bellot, il est vray que les pasteurs d’ici M’estiment bon poète, et je le suis aussi;
Mais non tel qu’est Michau(i ),ou Lancelot(2), qui sonne Si bien de la musette aux rives de Garonne ,
Et mon chant au prix d’eux est pareil au pinçon Qui veut du rossignol imiter la chanson.
Toutefois, mon Bellot, je ne te veux desdire;
Si tu es bon Thyrsis, je seray bon Tityre,
Et tu ne trouveras en moy le cœur failli ,
Bien que si hardiment tu m’ayes assailli (a).
Il faut pour le vainqueur que nous mettions un gage; Quant à moy, pour le prix je te mets une cage Que je fis l’autre jour, voyant paistre mes bœufs,
En parlant à Thoinet, qui s’égalle à nous deux.
a. Var. :
Commence , je n’ay point le courage failli:
L’assailleur bien souvent vaut moins que l’assailli.
1. Michel de L'Hôpital, chancelier de France, excellent poète latin de son temps.