‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 34 sur 138 · Charles, duc de Lorraine · texte numérisé non relu

Charles, duc de Lorraine

Ronsaid. — IV.

Eclogu e II I.

[De sa face adonine, ainsi comme se couvre De duvet un oiseau qui de la coque s’ouvre.

D’une belle couleur et d’œillets et de lis

Ses membres sont partout freschement embellis,

Et en mille façons parmy la couleur vive De sa beauté reluit une grâce naïve.

Sont front est de l’aurore , et comme astres des deux Sous une nuict brunette éclairent ses beaux yeux. Autant comme en beauté en adresse il abonde Soit à getter le dard ou à ruer la fronde,

A sauter, à lutter, ou à force de coups Regagner un chevreau de la gueule des loups.

Comme l’herbe est l’honneur d’une verte prairie ,

Des herbettes les fleurs, et d’une bergerie Un taureau qui du pied pousse l’arène au vent; D’une fresche ramée un ombrage mouvant,

Les roses d’un bouquet, les lis d’une guirlande,

Ainsi tu es l’honneur de toute nostre bande.

La chevre suit le thym , le loup la chevre suit ,

Le lion suit le loup, l’herbe l’onde qui bruit,

La mouche à miel les fleurs , et l’estrangere grue Suit au printemps nouveau le train de la charrue ; Mais nous autres pasteurs qui parles champs vivons, De mesme affection partout nous te suivons.] Bergers, faites ombrage aux fontaines sacrées, Semez par les chemins les fleurettes pourprées , Despendez la musette, et de bransles divers Chantez à ce Chariot des chansons et des vers.

Qu’il te tarde beaucoup que Vesper ne t’ameine Déjà la nuict pour mettre une fin à ta peine!

Soleil , haste ton char, accourci ton séjour,

Chariot a plus besoin de la nuit que du jour.

L’amitie, la beauté, la grâce et la jeunesse Appresteront ton lict, et par grande largesse Une pluye d’œillets dessus y sèmeront,

Tient son chef pommela par-dessus un bocage.

Qui plus est , son menton en sa jeune saison Ne se fait que cresper d’une blonde toison.

Ecloguê III.

Et d’ambre bien-sentant les draps parfumeront.

Mille petits Amours ayant petites ailes Voleront sur le lict comme és branches nouvelles Des arbres au printemps revoient les oiseaux Qui se vont esgayant de rameaux en rameaux. Comme un lierre espars pendra ta mariée A l’entour de ton col estroitement liée (a).

Qui d’un baiser permis ta bouche embasmera Et d’un autre plaisir ton cœur allumera.

C’est une prime fleur encore toute tendre;

Espoux , garde-toy bien de brusquement la prendre; Il la faut laisser croistre, et ne faut simplement Que tenter ceste nuict le plaisir seulement.

Comme tes ans croistront les siens prendront croissance ; Lors d’elle à plein souhait tu auras jouissance,

Et trouveras meilleur mille fois le plaisir,

Car l’attente d’un bien augmente le désir.

Or, le soir est venu, entrez en vostre couche, Dormez bras contre bras et bouche contre bouche; La concorde à jamais habite en vostre lit,

Chagrin , dissension, jalousie et despit Ne vous troublent jamais, ains d’un tel mariage Puisse naistre bien tost un genereux lignage Meslé du sang lorrain et du sang de Valois,

Qui Parthenope encor remette sous ses lois,

Et puisse couronner ses royales armées Sur le bord du Jourdain de palmes Idumées.

A tant seteut Bellot, et Perrot, tout gaillard, Enflant son chalumeau, luy respond d’autre part.

Perrot.

O Lucine Junon qui aux nopces présides Et de paons accouplés ta belle coche guides

a. Var. :

La vigne à son ormeau si fort ne soit liée Qu’ alentour de ton col ta jeune mariée ,

68 Eclogue III.

Aussitost que les vents là où tu veux aller,

Soit sur mer ou sur terre, au ciel ou dedans Pair, Vien avecques ta fille, amyable et benigne,

Favoriser le jour des nopces de Claudine (a). Comme une belle rose est l’honneur du jardin,

Qui aux rais du soleil est éclose au matin ,

Ainsy Claudine l’est de toutes les bergeres ,

Et les passe d’autant qu’un pin fait les fougères. Nulle ne l’a gaignée à savoir façonner Un chapelet de fleurs pour son chef couronner; Nulle ne sait mieux joindre au lys la fraische rose , Nulle mieux sur la gaze un dessein ne compose De fil d’or et de soye, et nulle ne sçait mieux Conduire de Paljas les arts ingénieux.

Comme parmi ces bois volent deux tourterelles Que je voy tous les jours se caresser des ailes,

Se baiser l’une l’autre, et ne s’entre-eslongner, Mais constantes de foy tousjours s’accompagner.

Qui de leur naturel jusqu’à la mort n’oublient Les premières amours qui doucement les lient;

Ainsi puisses-tu vivre en amoureux repous Jusqu’à la mort, Claudine, avecque ton espous.

Je m’en vay sur les bords des rives plus secrettes Cueillir dans mon panier un monceau de fleurettes, Afin de les semer sur ton lict génial.

Et chanter à l’entour ce beau chant nuptial :

D’une si belle fille est heureuse la mere ,

Son pere est bienheureux, et bienheureux son frere Mais plus heureux cent fois et cent encor sera Qui d’un masle heritier enceinte te fera.

a. Var. :

Et de paons accouplez où il te plaist tu guides Ta coche comme vent sur terre et sur les deux ,

Brave de majesté comme royne des dieux ,

Amene Pasithée , et la Muse divine

Qui présidé aux banquets , aux nopces de Claudine.

Eclogue III.

Heureux sera celuy qui aura toute pleine Sa bouche de ton ris , et de ta douce haleine,

Et de tes doux baisers, qui passent en odeur Des prés les mieux fleuris la plus soüave fleur! Heureux qui dans ses bras pressera toute nuë T oy , Claudine aux beaux yeux, du sang des dieux venuë; Qui hardi tastera tes tetins verdelets Qui semblent deux boutons encore nouvelets ! Heureux qui près la tienne allongera sa hanche,

Qui baisera ton front et ta belle main blanche,

Et qui demeslera fil à fil tes cheveux!

Follastrant toute nuict et faisant mille jeux ,

Il priera que la nuit dure cent nuits encore,

Ou bien que de cent jours ne s’éveille l’aurore,

Afin que paresseux long temps puisse couver Ses amours en ton sein et point ne se lever.

Mais le soir est venu, et Vesper, la fouriere Des ombres, a desja respandu sa lumière :

Il faut s’aller coucher. Quoi! tu trembles du cœur, Ainsi qu’un petit fan qui tremble tout de peur Quand il a veu le loup, ou quand, loin de sa mere ,

Il s’effroye du bruit d’une feuille legere.

Il ne sera cruel , car une cruauté Ne sauroit demeurer avec telle beauté.

Demain, après avoir son amitié cognuë,

Tu voudrois mille fois que la nuict fust venuë,

Pour retourner encore aux amoureux combas,

Et pour te rendormir encore entre ses bras.

Sus, des-habille toy, et comme une pucelle Qui de bien loin sa mere à son secours appelle, N’appelle point la tienne, et vien pour te coucher Près du feu qui te doit tes larmes dessecher.

[ Comme une tendre vigne à l’ormeau se marie Et de mainte embrassée autour de lui se plie ,

Tout ainsi de ton bras en cent façons plié Embrasse le beau col de ton beau marié.]

Celuy puisse conter le nombre des arenes,

Les estoiles des deux et les herbes des plaines ,

70 Eclog u e 1 1 1.

Qui contera les jeux de ces combats si dous,

Desquels pour une nuict vous ne serez pas saouls.

Or esbatez-vous donc, et en toute liesse.

Prenez les passe temps de la douce jeunesse,

Qui bien tost s’enfuira , et au nombre des ans Qui vous suivront tous deux égalez vos enfans.

Ton ventre désormais si fertile puisse estre Que d’un sang si divin il puisse faire naistre Des filles et des fils : des fils qui porteront Les vertus de leur pere empreintes sur le front,

Et qui dès le berceau donneront cognoissance Que d’un pere très fort ils auront pris naissance.

Les filles en beautez, en grâce et en douceur,

Par, signes donneront un tesmoignage seur De la pudicité de leur mère divine ,

Qui de nostre grand Pan a pris son origine.

Ainsi disoit Perrot, qui, retenant le son De son pipeau d’aveine, acheva sa chanson.

Echo luy respondoit : les bois qui rechanterent Le beau chant nuptial jusqu’au ciel le portèrent.

Lors Michau tout gaillard sauta parmi les fleurs D’aise qu’il avoit eu d’ouïr les deux pasteurs (a).

Michau.

Vostre harmonie, enfans, à l’aureille est plus douce Que le bruit d’un ruisseau qui jaze sur la mousse, Ou que la voix d’un cygne ou d’un rossignolet Qui chante au mois d’avril dans un bois nouvelet.

De manne à tout jamais vos deux bouches soient pleines, De roses vos chapeaux, vos mains de marjolaines , Jamais en vos maisons ne vous défaille rien ,

Puisque les chalumeaux vous entonnez si bien.

a. Var. :

Lors Michau , s’escriant , s’assit au milieu d’eux ,

Puis dit, en approuvant la chanson de tous deux .

Eclogu E III. 71

Que chacun par accord s’entre-donne son gage; Perrot, prend son panier, et toi, Bellot, sa cage : Retournez, mes enfants , conduire vos troupeaux, Et vivez bien heureux entre les pastoureaux.

Page 1