‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 35 sur 138 · A TRES-ILLUSTRE ET VERTUEUSE PRINCESSE · texte numérisé non relu

A TRES-ILLUSTRE ET VERTUEUSE PRINCESSE

MADAME MARGUERITE DE FRANCE Duchesse de Savoye (i).

’estois fasché de tant suivre les rois,

Et pour la cour je me perdois ès bois, Seul à par moy sauvage et solitaire,

Loin desseigneurs, des rois et du vulgaire; ilaisoit un rocher bien poinctu,

Un antre creux de mousse revestu ,

Un long destour d’une seule valée,

Un vif sourgeon d’une onde reculée,

Un bel esmail qui bigarre les fleurs,

Voir un beau pré tapissé de couleurs,

Oüir jazer un ruisseau qui murmure Et m’endormir sur la douce verdure,

Qu’estre à la cour et mendier en vain

1. Publié pour la première fois en 1 5 59, chez Robert Estienne, in-40, à la suite du Discours à Monseigneur le duc de Savoye. T. 3, p. 338, de cette édition.

Plus me

Eclogue III.

Un faux espoir qui coule de la main.

Au mois de may que l’aube retournée Avoit declose une belle journée,

Et que les voix d’un million d’oiseaux,

Comme à l’envy du murmure des eaux,

L’un haut, l’un bas, contoient leurs amourettes A la rousée, aux vents et aux fleurettes ,

[ Et que du ciel mille perles tomboient Dessus les fleurs qui rondes s’assembloient, Pour abreuver les gentilles abeilles,

Qui de moissons ont les cuisses vermeilles;] Lorsque le ciel à la terre sou-rit,

Lorsque tout arbre en jeunesse fleurit,

Quand tout sent bon, et que la douce terre Ses riches biens de son ventre desserre ,

Toute joyeuse en son enfantement;

Errant tout seul , tout solitairement J’entre en un pré, du pré en un bocage,

Et du bocage en un desert sauvage,

Et là j’avise un pasteur qui portoit Dessus le dos un habit qui estoit De la couleur des plumes d’une grue ;

Sa panetière à son costé penduë Estoit d’un loup, et de la dure peau D’un ours pelu il avoit son chapeau.

Luy, s’appuyant debout sur sa houlette A cent couleurs , il tire une musette,

La met en bouche, et ses lèvres enfla,

Puis coup sur coup en haletant soufla,

Et re-soufla d’une forte halenée Par les poumons reprise et redonnée.

Ouvrant les yeux et dressant le sourcy;

Mais quand partout le ventre fut grossi De la chevrette, et qu’elle fut égalle A la grosseur d’une moyenne balle,

A coups de coude il en chassa la vois ;

Puis çà , puis là faisant saillir ses dois Sur les pertuis de la musette pleine,

Eclogue III.

Comme s’il fust en angoisseuse peine,

Pâlie et pensif avec le triste son De sa musette il dit telle chanson :

Petits aigneaux qui paissez sous ma garde, Plus que devant il vous faut prendre garde De vostre peau , pour la crainte des loups ,

Et de bonne-heure au soir retirez-vous.

Plus ne verrez sauter parmi les prées Ny les sylvains ni les muses sacrées ,

Car nos pastis ne sont plus habitez Comme ils souloient des sainctes deïtez.

Plus ne paistrez poliot ny lavande ;

Le dur chardon sera vostre viande;

Et si verrez en toutes les saisons La ronce aiguë escarder vos toisons.

Et toy, Harpaut, qui te soulois defendre Contre les loups, maintenant faut apprendre D’estre humble et doux et ne plus abboyer;

Il faut apprendre à fléchir et ployer,

Et , te couchant ( puisqu’il n’y a plus d’ordre). Flatter les loups quand ils te voudront mordre»

Et toy, musette , à qui presque j’avois Par sept conduits donné la mesme vois Qu’à son flageol avoit donné Tityre,

Plus tu n’auras ce plaisir d’ouïr dire :

La belle nymphe a fait cas de tes chants,

Car Sa Grandeur abandonne nos champs.

Plus ne voudra ceste nymphe divine A son grand Pan qui la France domine Comme autrefois tes chansons celebrer.

Que tardes-tu ? va-t’en te démembrer De piece en piece , et , si tu peux, transforme Ton corps venteux en sa première forme;

Car tu devins sur la rive d’une eau,

S’il m’en souvient , de pucelle un roseau ,

Et là tousjours, quand tu seras atteinte De quelque vent, ne sonne que ma plainte.. Dedans le creux d’un rocher tout couvert

74 Eclogue I II.

De beaux lauriers estoit un antre vert ,

Où au milieu sourdoit une fontaine Tout à l’entour de violettes pleine;

Là s’élevoient les œillets rougissants,

Et les beaux lys en blancheur florissants,

Et l’ancolie en semences enflée ,

La belle rose avec la giroflée (a),

La pâquerette et le passe-velours,

Et ceste fleur qui a le nom d’amours.

Ceste fontaine en ruisseaux séparée Baignoit les fleurs d’une course égarée, S’entre-lassant en cent mille tortis,

Que ny chévreaux, ny vaches, ny brebis, D’ergots fourchus n’avoient jamais souillée,

Ny les pasteurs de leurs traces foulée.

Un jour d’esté qu’encores le soleil N’a ses chevaux devallez au sommeil ,

Et qu’il se monstre encor plus haut qu’une aulne Dedans le ciel tout bigarré de jaulne,

De pers, de bleu , je vy prés d’un rocher Un grand troupeau de nymphes s’approcher, Toutes ayans en leurs fresches mains blanches Un beau cofin entre-clissé de branches.

En-ce-pendant que l’une se baignoit,

L’autre sautoit et l’autre se peignoit,

a. Var. :

Là se trouvaient, toutes saisons de l’an ,

Deux belles fleurs, la rose et le safran,

L’une honteuse et l’autre que l’on donne Pour sacrifice à la nymphe Pomonne ;

Et l’ancolie en semence s’enflant,

Et le narcis que le vent va soufflant ,

Le blanc neufart à la longue racine,

Et le glayeul à la fleur arquencine{1).

i . Couleur d’arc-en-ciel.

Eclogue IIL

Je vis venir une belle Charité ,

Que les humains appelaient Marguerite ,

Des immortels Pasithée avoit nom ,

Toute divine en faicts et en renom.

Elle, marchant à tresses décoiffées, Apparoissoit la princesse des fées;

Un beau surcotde lin bien replié,

Frangé, houpé, luy pendoit jusqu’au pié.

Ses tendres pieds, qui fouloient la verdure,

Deux beaux patins avoient pour couverture;

Un carquan d’or son col environnoit,

Et son beau sein sans branler se tenoit.

Pressé bien haut d’une boucle azurée ,

De meinte fleur à l’entour bigarrée (a).

Elle cent fois d’un seul traict de ses yeux Avoit flechy les hommes et les dieux Sans se fléchir : car la fléché poussée De l’arc d’amour ne l’avoit point blessée.

Et sienne et franche avoit tousjours esté Parmy les fleurs en toute liberté.

A peine avoit dans les ondes voisines Lavé ses bras et ses jambes marbrines ,

Quand tout soudain (ou soit qu’il vinst des deux, Ou soit qu’il fust un faune de ces lieux)

Je veis venir, par estrange avanture Un dieu caché sous mortelle figure,

Qui ressembloit le pasteur delien Gardeur de bœufs au bord amphrysien,

Ou le Troyen dont Tardante jeunesse Donna la pomme à Venus la déesse.

Ses beaux cheveux sous un zephyre mol En petits flots ondoyoient à son col ;

Ses yeux, son front, son allure et son geste Estoient pareils à celuy d’un celeste.

a. Var. :

Ainsi qu’on peint la belle Cytherêe ,

Eclogue I II.

Comme un pasteur il portoit dans sa main Une houlette à petits doux d’airain,

Où , sur le haut, dedans l’escorce dure ,

De deux beliers se monstroit la figure Qui se choquoient; et auprès d’eux estoit Un loup pourtraict, lequel les aguettoit.

Si tost qu’il vid ceste belle dryade,

Blessé d’amour, il en devint malade ;

Or comme un feu qui aux espics se prend ,

Et de petit après se faict bien grand,

Et tellement en ondoyant s’allume Que tous les champs d’alentour il consume, D’un tel brasier l’amour l’environna Qu’à la parfin la nymphe il emmena Dans des rochers par voye trop deserte Toute de neige et de glace couverte (a).

Tant seulement j’en entendis la vois Evanoüie au milieu de ces bois Qui parvenoit à mon aureille à peine,

Comme la voix de quelque nymphe en peine.

Or, en voyant dans ces champs, l’autre jour, Un pigeon blanc empiété d’un autour,

Qui l’emportoit pour luy servir de proye Dessus les monts de la haute Savoye (b)t

a. Var. :

Puis , soufleté par les vents , se respand De tous costez , trouvant pasture preste ,

Et des forests vient embraser la teste ,

Ainsi l’amour tellement l’embrasa Que ceste nymphe à la fin il osa Ravir au dos, l’enlevant en Savoye,

Comme un lyon le doux suc d’une proye.

b. Var. :

Qui Vemportoit dedans sa serre aiguë En la Savoye , un Atlas porte-nuë,

Eclogu E 1 1 I.

Je prevy bien l’infortune futur,

Et l’engravay dedans le tige dur De ce coudrier. Encor l’escorce verte De l’engraveure apparoist entre-ouverte ;

Y adjoustant ces vers pleins de soucy Qu’encore un coup je vais redire icy :

A ton départ les gentilles naiades,

Faunes, sylvains, satyres et dryades,

Pans, ægipans, de ces antres reclus,

Sont disparus et n’apparoissent plus.

Loing de nos champs Flore s’en est allée, Pomone a pris autre part sa volée (a),

Et Apollon, qui fut jadis berger,

Dedans nos champs ne daigne plus loger,

Et le troupeau des neuf Muses compagnes Ainsi qu’en friche ont laissé nos campagnes Pour le regret de leur dixiesme sœur,

Qui les passoit de chant et de douceur;

Bref de nos bois toutes deïtez saintes ,

Cypris la belle et ses grâces desceintes ,

En nous laissant pour si piteux départ La larme à l’œil , habitent autre part.

Plus les rochers ny les antres rustiques Ne seront pleins ae fureurs poétiques :

Echo se taist et ne veut plus parler,

Tant a regret de te voir en-aller.

Las ! maintenant en ta fascheuse absence Le champ ingrat trompera la semence Se démentant , et en lieu de moissons Ne produira que ronces et buissons;

Si que je crains que malheur ne vous vienne , Qu’en fleur nouvelle un Ajax ne devienne ,

Et que Narcisse encor’ ne soit mué,

Et a’Apollon Hyacinthe tué,

a. Var. ;

D’un habit noir Pomone s’est voilée.

78 Eclog UE III.

Et qu’en soulcy ne jaunisse Clytie,

Et que la peau du satyre Marsye Ne saigne tant que du dos écorché Ne se reface un grand fleuve espanché,

Puis que Manto et la nymphe Egerie N’ont plus le soin de nostre bergerie.

O demy-dieux, ô gracieux esprits Qui de pitié le cœur avez épris,

O monts, ô bois, ô forests chevelues,

O rouges fleurs, jaunes, pâlies et blues,

O terre, ô ciel , ô fontaines et vens,

Faunes, sylvains, et satyres, et pans!

Et toy Clion, qui fus jadis ma muse,

Entre mes mains casse ta cornemuse ,

Car qu’aussi bien sans faveur et sans los Pendroit en vain une charge à mon dos!

Pasteurs françois, n’enflez plus les musettes, Dorenavent elles seront muettes,

Car dedans l’air leur chant évanoüy Comme il souloit ne sera plus oüy.

Si m’en croyez, allons en Arcadie,

Et fléchissons de nostre mélodie Rochers et bois, tigres, lyons et loups,

Puis que la France est ingrate vers nous;

Puis que la nymphe en qui fut l’esperance Des bons sonneurs s’absente de la France, Allon-nous-en sans demeurer icy Pour y languir en peine et en soucy.

Qui fera plus d’un annuel office Parmy les bois aux Muses sacrifice?

Qui plus de fleurs les ruisseaux semera ?

Qui plus le nom de Palés nommera Parmy les champs? et qui plus aura cure De nos troupeaux pour leur donner pasture? Qui plus à Pan daignera présenter Les pastoureaux pour les faire chanter ?

Qui de leur flûte appaisera les noises?

Qui jugera de leurs chansons françoises?

EC LOG U E I 1 1

Qui donnera le prix aux mieux-disans Et sauvera leurs vers des médisans?

Adieu, troupeau qui prés moy soulois vivre , Adieu, Vendôme, adieu, je la veux suivre Par les rochers, les antres et les bois, Savoisien en lieu de Vendomois.

Dans le pays où la belle Atalante Mettra les pieds, tousjours dessous sa plante , Fust-ce en hyver, les roses s’esclou’ront ,

Et de laict doux les fontaines courront,

[Les chesnes durs sûront la liqueur rousse Du miel espais, et la manne tres-douce Sur les sommets des arbres s’assiéra ,

Et sur leur tronc le beau lys fleurira;]

Les chesnes creux parleront les oracles ,

Et plus qu’en France oh voirra des miracles. Car les rochers nostre langue apprendront,

Et les pinçons rossignols deviendront;

Tous les pasteurs, au retour de l’année,

Luy dedi’ront une feste ordonnée ,

Feront des vœux et donneront le prix A qui sera de chanter mieux appris;

Si qu’à jamais, comme une colombelle ,

Par les pasteurs volera toute belle De bouche en bouche, et par mille beaux vers Son nom croistra dedans les arbres verds,

Qui garderont dans l’escorce entamée A tout jamais sa vive renommée,

Et deviendra plus vieille quelque jour Que ces rochers, nos rempars d’alentour.

Tant qu’on voirra, sur les Alpes chenues, Ou s’appuyer ou degouter les nues ;

Tant qu’en hyver les torrens ravageux Tomb’ront des monts à gros boüillons neigeux; Tant que les cerfs aimeront les bocages,

L’air les oiseaux, les poissons les rivages;

Taut que mon sang mon corps animera,

Tant que ma main ma musette aimera,

80 Eclogue MI.

Tousjours par tout, sans repos et sans cesse, Je chanterai ceste belle déesse,

La Marguerite, honneur de nostre temps, Dont la vertu fleurit comme un printemps.

JEt toy, chanson si rudement sonnée, Demeure icy, où je t’ay façonnée ,

Dedans ce bois, au pied de ce rocher.

Il ne faut plus de la cour approcher,

A tous les coups tu rougirois de honte ,

Et de ta voix on feroit peu de compte. Demeure icy, hostesse de ces bois;

Tu n’as que faire à la cour des grands rois; Où Du Bellay, qui tout honneur mérité,

Si hautement chante la Marguerite.

Demeure icy, parmi ces arbrisseaux,

Où je te chante au bruit de ces ruisseaux ,

Et où Progné avecques Philomèle Vont desgoisant leur antique querelle;

Ou si Morel, des Muses nourrisson,

Veut advouer que tu sois sa chanson ,

Suy le partout et prends la hardiesse De te monstrer à si haute princesse.

Ce seul Morel, qui, d’un gentil esprit, Premier de tous de ma muse s’esprit,

Et mon renom sema par ces bocages ,

Maugré l’envie et les ardantes rages Des mesdisans , qui m’ont plus aavancé Tant plus ils ont mon renom offensé.

Ce seul Morel, qui de vertus s’enflamme, Qui, d’une belle, heureuse et gentille âme, Dès son enfance a tousjours eu souci Des bons esprits et de leurs vers aussi ,

Les chérissant plus fort qu’une pucelle N’aime au printemps quelque rose nouvelle.

Or sus paissez, paissez, pauvres brebis ; Allez par l’herbe, emplissez-vous le pis; Broutez, rongez ceste douce verdure,

Pour emporter aux aigneaux nourriture,

Eclogue IV.

Qui en beslant dans le toict ont désir De vous succer le laict tout à loisir.

Et quoy, troupeau! tu es insatiable ,

La nuict arrive, il faut gaigner Testable ; Voicy les loups qui ont accoustumé De brigander quand le jour est fermé,

Ils font le guet et plus de rien n’ont crainte, Car la bonté par les champs est estainte.

A tant le jour peu à peu s’embrunit,

Et le pasteur comme le jour finit Son chant rural; des-enfla sa musette ,

Et dans sa main empoigna sa houlette, Chassant devant son troupelet menu , Harpaut son chien et son belier cornu.

Eclogue IV (1)

ou

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