‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 45 sur 138 · Voici Margot et Catin dont les noms ne sont guere grecs · texte numérisé non relu

Voici Margot et Catin dont les noms ne sont guere grecs

Eclog UE V.

Margot qui , par les bois , garde ici comme nous Les troupeaux de Catin , et fait la guerre aux loups.

Ou bien , si tu ne veux, je mets ma panetiere. D’un avorton de biche est la peau toute entière;

Et te diray comment j’ay receu ce bonheur

Que de l’avoir pour mienne et d’en estre seigneur (tf;.

L’autre jour, en gardant mes bœufs en ce bocage, Je vy qu’un loup suivoit une biche sauvage,

Et la pressoit si fort que déjà la tenoit,

Et d’haleine et de pouls moindre elle devenoit.

Elle battoit des flancs, sa langue estoit tirée,

Comme estant ja du loup la proye desirée.

Quand, en prenant mon arc, je le banday soudain, Je le courbe en croissant de la senestre main,

Je l’esloigne du front; puis, comme bien adextre,

De l’autre je l’approche à la mammelle dexlre.

L’arc soudain se desbande et le trait fait un son ,

Qui, passant comme vent de buisson en buisson , Sifffant et fendant l’air, entama d’aventure La biche sous le cœur de mortelle ouverture,

Un peu dessous l’espaule. Elle tombe à genoux,

Et le loup s’enfuit frémissant de courroux.

J’approche , et la découpe, et comme je m’arreste A vouloir décercler les tripes de la beste,

Je vy trembler un fan , lequel me sembla beau ,

De taches marqueté : j’en escorchay la peau ,

J’en fis ma panetiere , où quatre ou cinq cachettes Se trouvent là dedans comme belles chambrettes , L’une à mettre du pain, l’autre à mettre des noix, L’autre à mettre la fronde et mon vaisseau de bois.

Or tienne elle sera si Pan te favorise ,

Estant victorieux de si belle entreprise.

a. Var. :

Et te diray comment le sort, qui les humains Gouverne comme il veut , la mist entre mes mains.

Eclog UE V.

Thyrsi s.

Qui sera nostre juge , et voudra sans faveur Donner au mieux disant la victoire et l’honneur ? Appellon ce pasteur, qui est docte en musique,

Qui de tels differents entend bien la pratique.

C’est celui que mon chien abbaye; vois-tu pas Comme gaillard il vient devers nous le grand pas ?

A voir sa panetiere et sa grise jaquette ,

Son chapeau fait de jonc , sa fronde et sa houlette , C’est le pasteur Lansac, des Muses le souci ,

Dont le renom s’honore en autre part qu’ici.

Le Tybre l’a cognu , et les eaux argentines De la Touvre, qui court toute blanche de cygnes.

Daphnis.

Juge-nous sans faveur ; donne à celuy le prix Qui sera de nous deux à chanter mieux appris. Nostre combat ne vient pour noise ni querelle,

C’est pour voir qui aura maistresse la plus belle (a). Tous deux ne sommes qu’un : bien souvent l’amitié Par un joyeux combat renforce de moitié.

Lansac.

Or-sus assisez-vous , icy l’herbe est fleurie , ley la vigne tendre aux ormeaux se marie ,

Icy l’ombrage est frais, icy naissent les fleurs,

Icy le rossignol rechante ses douleurs,

Icy l’onde murmure, et le gentil Zephire Au travers de ce bois par les feuilles souspire. Daphnis , chante premier, et toy Thyrsis, après,

Fais en luy respondant retentir ces forests.

a. Var. :

Nos chants ne sont combats , notes ne finesses ,

C’est pour guarir l’amour de nos jeunes maistresses.

Eclogue V.

Daphni s.

Du puissant Jupiter les princes ont leur estre,

Les rois au temps passé servoient de pastoureaux ; Appollon et Mercure autrefois ont fait paistre (Fils des dieux comme nous) icy bas les troupeaux.

Thyrsis.

Pan présidé aux pasteurs, du ciel il me regarde;

Il entend ma priere, il escoute mes chants;

Sur la France et sur moy de bon œil il prend garde ,

Il nourrit mes troupeaux et augmente mes champs.

Daphni s.

Depuis le mortel coup qui (tout le cœur me serre Las ! quand il m’en souvient, d’angoisses et de pleurs) Envoya Pan au ciel , la plus fertile terre N’a produit que halliers en lieu de belles fleurs.

En lieu de ben froment est sorty la nielle, Chardons pour artichaux, chenarde pour safran; Toute chose est changée, et la rose nouvelle Et les lis sont flestris aux plus beaux jours de l’an.

Daphnis.

Que vous estes heureux d’avoir pris accroissance, Chesnes qui faites ombre à ces bois d’ici près !

Les petits buissonnets n’ont sève ny puissance :

Je voudrois estre grand comme cesgrand's forests.

Thyrsis.

L’âge ne sert de rien , pourveu que le courage Soit grand et genereux ; ces buissons que tu vois,

Qui ne font aujourd’huy sinon un peu d’ombrage, Deviendront quelquefois aussi hauts que ces bois. Ronsard. IV. 7

Eclogue V.

Daphnis.

Paissez , douces brebis , paissez en ceste plaine Bonne herbe, et toy, mon chien, garde bien mon troupeau. Quand j’auray le loisir, toutes en la fontaine Je vous iray laver pour vous blanchir la peau.

Thyrsi s.

Bouc, qui frappes du pied et de la corne pousses Le front de mes chévreaux, sois désormais plus dous.

Il ne faut irriter mes chèvres, qui sont douces, Autrement tu serois la pasture des loups.

Daphnis.

Ne reviendra jamais ceste saison dorée Où les pasteurs Chariots par les champs fleurissoient; Quand la terre portoit , sans estre labourée ,

Les bleds qui de leur gré par les champs jaunissoient ?

Thyrsis.

Entre les hommes vifs tousjours vit l’esperance;

Pren courage, Daphnis, ce bon temps reviendra.

Les eaux courront de laict, le miel prendra naissance Des chesnes, et l’hyver le printemps deviendra.

Daphnis.

Fleuves, enfans de l’air, et vous fleurs bien-aimées,

Si dessous mon flageol rajeunir je vous voy,

Paissez à mon souhait mes brebis affamées,

Et §i Thyrsis y vient faites- luy comme à moy.

Thyrsi s.

Herbes qui fleurissez, douces plantes sacrées,

Si au son de mes vers je vous vais esbatant (<z) ,

a. Var. :

Herbes qui boutonnez, vertes aines sacrées ,

Si sous mon larigot reverdir je vous voy,

Paissez à mon souhait mes troupeaux par ces pries,

Et si Carlin y vient faites luy comme à moi.

Eclogue V.

Paissez à mon souhait mes brebis par ces prées,

Et si Daphnis y vient qu’il en reçoive autant.

Daphnis.

Nymphes (l), mon cher soucy, permettez que je face Des vers tels que François, ce grand pasteur divin ;

Ou bien, s’il ne vous plaist me faire ceste grâce,

En vœu je luy pendray mon flageol à ce pin.

Thyrsi S.

Bergers, d’un verd laurier faites une couronne Pour le chef de Thyrsis; car, si le ciel jaloux De l’honneur des pasteurs beaucoup d’âge me donne, J’espere quelque jour de vous surmonter tous (a).

Daphnis.

De mon flageol un jour puissé-je tant apprendre Que je chante à l’envi les honneurs de Catin (2) ,

Qui douce m’a nourry, comme une mere tendre Son enfant le plus cher nourrist de son tetin,

Thyrsis.

Je veux ainsi que toy chanter les honneurs d’elle, J’espère de sa main les lauriers triomphans.

Douce, elle m’a nourry, comme autresfois Cybelle Sur les monts Idéans nourrissoit ses enfans.

Bergers, en ma faveur faites une couronne De lierre à mon front; si le ciel n’est jalous De mon âge nouveau , qui comme un pré fleuronne , J’espere quelque jour me voir maistre de vous.

1. Il fait ce désir pour favoriser Henri III, qu’il entend sous le nom de Francin.

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