‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 49 sur 138 · A CHARLES D’ESPINAY · texte numérisé non relu

A CHARLES D’ESPINAY

ontre le mal d’amour, qui tous les maux excède,

On ne sçauroit trouver plus suffisant remède

Que celuy des Neuf Sœurs, qui sçavent enchanter Venus et son enfant, quand on sçait bien chanter.

Et quand, sans desguiser son martel, on decelle Par nouvelles chansons l’amoureuse étincelle,

Qui nous eschaufe l’ame, et qui dans sa prison Des hommes plus rusez enferme la raison,

On ne guarit jamais par nulle medecine L’ulcere que l’amour dans nos cueurs enracine,

Quand une fois son arc d’un bel œil décoché Au fond de l’estomac le trait nous a caché ,

Et luy, comme vainqueur, en signe de conqueste,

De ses pieds outrageux nous a foulé la teste.

Contre tout accident, tant soit mauvais ou fort On trouve par finesse aisément un confort ,

Non à celuy d’amour, qui est très difficile ,

Et ne se trouve point un seul entre cent mille Qui le puisse garir, car Phœbus, de qui part Le remède à tous maux, est chiche de son art ,

Et des neuf chastes Sœurs les bandes inégalés De leurs dons à chacun ne sont pas liberales (0-

I. En i j 78 , le 3? vers et les suivants ont été ainsi modifiés et abrégés :

Que se plaindre en chantant et des sœurs emprunter

AMOUREUX. IO5

Je sçay bien, d’Espinay, que vous sçavez comment On se peut alléger d’un si gentil tourment :

Apollon vous honore et ceste belle trope Qui suit par les rochers les pas de Calliope ;

Puis vous estes gaillard , et je sçay bien aussi Que rien ne vous plaisttant qu’un amoureux souci ; Puis vous n’estes pas né d’une roche sauvage ,

Vostre cueur est humain, humain vostre courage: C’est la raison pourquoi je chante devant vous Si hardiment le soing d’un martyre si doux(d).

La voix qui peut du cœur les soucis enchanter.

Mais il se trouve à peine un homme entre cent mille Qui puisse se guarir , car Pliœbus n’est facile Et ne preste l’oreille à tous les importuns.

Puis des savantes Sœurs les arts en sont communs ,

Et ballaïit sur Parnasse à bandes inégales , etc.

En 1584, même leçon, sauf deux vers :

Autrement on verroit leurs chansons triviales ,

Si de leurs dons à tous se monstroient libérales.

Les éditions posthumes donnent ce début :

Contre le mal d’amour , qui tous les maux excede, L’artifice n invente un plus présent remede,

Soit pillule ou breuvage , emplastres ou liqueurs ,

Que la science apprise à l’eschole des Sœurs.

Un chacun en chantant veut soulager sa playe ;

Mais amour de chansons frivoles ne se paye,

Et ne preste l’aureille à tous les importuns;

Puis des sçavantes Sœurs les arts ne sont communs ,

Et suffit si nature, en ses œuvres sacrée ,

Fait naistre un bon ouvrier en toute une contrée.

a. Var. :

Vous ne prinstes naissance en un desert rustique ,

io 6 Le Cyclope

Pour vous monstrer icy que les rois ny les princes, Ny les grands gouverneurs des royales provinces , Qui ont le cœur hautain et le sang genereux ,

Ne sont pas seulement en ce monde amoureux ;

Mais ceux qui les troupeaux conduisent en pasture, Les pauvres idiots, les monstres de nature.

Ont caché bien souvent au plus profond du cueur La playe qui nourrist l’amoureuse langueur (a) : Comme un cyclope fit, qui l’ame avoit dontée De l’amour qu’il portoit à une Galatée,

Naïade delà mer, dont il estoit espoint.

Et pour sa recompense elle ne Paimoit point.

Or, ce grand Polypheme, horreur de la Sicile, Enfant Neptunien, aux hostes difficile,

Pour se faire plus beau, d’un rateau se peignoit,

Et d’une faux sa barbe et ses ongles rongnoit :

Son mirouer fut mer, sa main estoit velue ,

Et de poil hérissé sa poitrine pelue (b);

Son corps estoit géant, et au milieu du front Il avoit un grand œil comme un grand boucler rond. Il tenoit en son poing, au lieu d’une houlette,

Germe d’un tigre fier, ou d’un lion d’Afrique :

C’est pourquoy de Sicile au rivage breton J’envoy’ ce Polypheme à qui tout le menton Rude s’espaississoit d’une longue filace,

Qui luy couvroit le front, les tempes et la face.

Amour, qui rechatoüille en nous les appétits,

Donte aussi bien les grands comme il fait les petits.

a. Var. :

Cachent en la poitrine un ulcéré arresie,

D’esperance et d’ardeur jeunement allaictè :

b. Var. :

Qui d’un taillis de poil herissoit sa poitrine ,

Et qui n’avoit mirouer que l’eau de la marine ;

AMOUREUX

Un sapin tout entier; il avoit sa musette Bruyante à cent tuyaux, et du haut du collet Jusqu’au bas des genoux pendoit son flageolet,

Comme un baston de buis du quel il menoit paistre Sur le bord de la mer son gras troupeau champestre.

Sa maistresse il n’aimoit comme pour des bouquets, Pour des petits anneaux, pour un tas d’affiquets Que donnent les bergers aux champs à leur amie ;

Mais comme forcené et tout plein de manie Apres elle enrageoit : si est-ce qu*à la fin De son mal en chantant il fut le médecin.

Un jour voyant du bord sa cruelle maistresse Qui se peignoit sur l’onde ainsi qu’une déesse,

S’assist sur un rocher, et d’un larmoyant son Tourné devers la mer luy dist ceste chanson ;

O belle Galatée ensemble fiere et belle,

Pourquoy, jeune beauté, m’estes-vous si cruelle? Pourquoy me tuez-vous? Ne vaudroit-il pas mieux Me tuer de cent morts qui viennent de vos yeux ,

Assis auprès de vous, que languir en servage,

Banni de vostre grâce au bord de ce rivage?

Vos yeux dedans les miens ont versé tant d’amour Que pour vous je souspire et de nuit et de jour,

Et tant je suis perdu d’une ardeur incurable Que mon troupeau tout seul s’en retourne à Testable Sans le conduire au soir, et sans conduite aussi Il retourne au matin seulet repaistre icy (a).

Les grands vaisseaux de mer lesquels je soulois prendre Dans mes bras, qu’au devant de bien loin j’allois tendre, Font voile au gré du vent, sans plus ne craindre rien, Qui suis emprisonné dedans vostre lien,

Puis qu’il vous plaist, maistresse, et si n’avez envie Seulement d’un baiser de secourir ma vie,

a. Var. :

Quand Vesper est venu, et dés l’aurore aussi ,

Sans conduite revient tout seul repaistre icy.

Le Cyclope

A qui ja la vigueur et la force defaut ;

Et ce qui plus me deult, c’est qu’il ne vous en chaut !

O montagne d’Etna que d’icy je regarde Brûler incessament d’une flame qui garde Sa nourriture en soy! comme vous au dedans ,

Amour m’a tout bruslé de ses flambeaux ardans , Dont on peut la chaleur par mes souspirs comprendre. Helas ! vostre brasier se couvre d’une cendre Qui par fois se r’allume , et couvrir je ne puis D’une cendre le feu dont embrasé je suis.

O fontaine Arethuse, amoureuse ancienne De ce dieu qui présidé à l’onde alpheïenne ,

Je suis émerveillé qu’en boivant de vostre eau ,

Et me baignant dedans, je n’esteins le flambeau Qu’Amour dedans le cœur si chaudement m’allume , Et que vostre froideur ma chaleur ne consume !

O rochers endurcis au bord de ceste mer,

Je voudrais me pouvoir en pierre transformer,

Pour ne sentir plus rien comme chose inutile,

Non plus que Niobée au rocher de Sipyle !

O forests , que je porte envie à vostre bien !

Et d’autant, ô forests, que vous ne sentez rien,

Et d’autant que toujours vostre chef renouvelle,

De printemps en printemps sa perruque nouvelle. Mais je ne puis changer mon amoureux esmoy Qui toujours m’accompagne et vieillit avec moy.

O mer, bien que soyez et cruelle et amere,

Je ne vous puis haïr, car vous estes la mere De celle qui me tue : on chante que Venus Nasquit d’escume blanche entre vos flots chenus; Toutefois elle est douce , et par nulle priere Je ne puis adoucir ceste autre marinière,

Ceste Venus seconde en qui la cruauté De la mer apparoist avecques la beauté.

J’aime pour mon confort de voir la pierre ponce, Qui nage dessus l’eau et jamais ne s’enfonce,

Non plus que mon penser, qui dessus l’eau noüant , Avecques mon désir toujours s’en va joüant.

AMOUREUX

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