‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 50 sur 138 · IO · texte numérisé non relu

IO

J’aime bien des dauphins l’amoureuse nature ,

Qui, mal gardés de l’onde, ont senti la pointure D’aimer ainsi que moy; mais leur sort amoureux Est trop plus que le mien en amour bien-heureux.

J’aime l’esponge aussi, d’autant qu’elle est utile A m’essuyer e pleur qui de mes yeux distile.

J’aime aussi lecourail, d’autant qu’il est pareil Aux lèvres de m’amie et à son teint vermeil. Seulement je me hay, desesperé pour n’estre Aimé de ce bel œil qui du mien se fait maistre.

O Nymphe qui m’avez tout le cœur embrasé , Tendez-moy vostre bouche à fin d’estre baisé!

On dit qu’au ciel là haut un grand Jupiter tonne, Qui de ses feux ardans tous les peuples estonne. Vostre œil m’est Jupiter, lequel m’a foudroyé D’un regard que m’avez dans le cœur envoyé ,

Et si n’avez souci d’esteindre en nulle sorte ,

Non d’un petit sou-ris, la flame que je porte.

Las ! vous venez icy pour joüer sur les bords , Quand seule vous voyez que tout seul je m’endors ;

Et pour me réveiller vous me tirez Paureille,

Puis en l’eau vous fuyez si tost que je m’éveille ;

Tant seulement les chiens, qui gardent mon troupeau, Courent apres vostre ombre et la suivent dans l’eau.

Que maudit soit le jour que je vous vis première CueÏÏiir parmi ces prez des fleurs avec ma mere !

Je vous servois de guide, et je n’ay sçeu depuis Moy-mesme me guider, tant esgaré je suis.

De teste et d’estomach je devins tout malade , Mon œil devint terni, ma couleur devint fade;

Ma mere sceut mon mal , qui jamais ne voulut Tant seulement vous dire un mot pour mon salut:

Si elle vous eust dit ma passion nouvelle ,

Peut-estre qu’eussiez fait quelque chose pour elle.

Ha ! que je suis marry qu’en naissant je ne pris La forme d’un poisson , afin d’avoir appris A bien nager, pour voir dessous les eaux profondes

Le Cyclope

Quel plaisir vous avez à joüer sous les ondes 1 Tousjours à pleines mains je vous eusse porté Des roses au printemps, des œillets en esté,

Du safran en automne , et non pas tout ensemble, Mais comme la saison diverse les assemble.

Au moins j’eusse baisé vostre main et vos bras,

Car baiser vostre bouche il ne m’appartient pas. Sortez de l’eau, maistresse, et sortant qu’on oublie De plus s’en retourner, comme amour qui me lie Me fait icy pour vous sur ce bord séjourner, Oubliant vers le soir de plus m’en retourner;

Et souffrez désormais que sans vous le rivage De ceste grande mer soit battu par l’orage.

Mieux vaudroit en mon antre avec moy demeurer Pour faire du fromage et le laict pressurer,

Tirer dever le soir le pis aux vaches pleines, Conduire les aigneaux par les herbeuses plaines, Voir sauter les chévreaux , cosser les bouvillons, Qu’habiter de la mer les sterilles sillons.

[Sortez doncques de l’eau, et venez en mon antre, Où au plus chaud esté jamais la chaleur n’entre,

Ny le froid en hyver; mais dessus, en tout temps, De mille belles fleurs y verdoye un printemps.

Autour du tendre tuf se refrise la mousse,

Le poliot y croist, qui a la feuille douce;

Et dehors les lauriers, les cèdres et les pins,

Les chesnes , les fousteaux, le til et les sapins.

Font ombrage à l’entrée, où le tortu Thierre, Avecques la lambrunche, en mille plis se serre,

Dans lesquels tous les jours, mieux que vos Alcyons, Le gentil rossignol chante ses passions,

Et les miennes aussy. S’il vous plaist, à cette heure, De venir habiter le lieu de ma demeure,

Vous me serez toujours plus blanche que le lys,

Plus vermeille qu’œillets nouvellement cueillis,

Plus droite que le jonc , plus belle et plus fleurie Que n’est au mois d’avril une verde prairie ,

AMOUREUX

Plus nette qu’une perle et plus souefve au toucher Que n’est le fond poly d’une conque de mer,

Plus que plume de cygne à manier douillette,

Et plus que laict caillé gracieuse et tendrette,

Plus douce que l’ombrage au pasteur reposé,

Et plus plaisante àveoirque jardin arrosé.

Sinon vous me serez plus dure, ô Galathée,

Que n’est une genisse au labeur indontée,

Plus superbe qu’un paon, plus volage que vent, Plus fuyarde qu’un cerf que les chiens vont suivant, Plus ireuse qu’un tygre ou qu’une ourse animée A garder ses petits, plus vaine que fumée,

Plus fiere qu’un torrent qu’on ne peut estancher, Plus sourde que la mer, plus dure qu’un rocher, Plus aspre que le feu , plus fausse et plus menteuse Que n’est de vostre mer l’apparence venteuse.

Si vous m’aviez cognu, honteuse vous seriez De tant me refuser, et seulette viendriez Me veoir jusque chez moy pour avoir jouyssance De tant de riches biens qui sont en ma puissance.

Je reçoy comme un dieu des Cyclopes honneur;

Je suis de ce pays le plus noble seigneur;

J ’ay tousjours mes vergers plains de pommes vermeilles; Les unes à l’argent de couleurs sont pareilles,

Et les autres à l’or, et de chascun costé L’argent avecques l’or y est représenté.

Plus rouges que coural j’ay tous les ans des guignes Qui ressemblent descœurs ; d’autre part, j’ay des vignes Dont le joyeux raisin, en la saison choisy,

De pourprine couleur combat le cramoisy.

Je n’ay pas seulement de vulgaires prunelles Qui croissent ès buissons, mais des prunes plus belles Et plus jaunes que cire, et aux mois les plus doux J’ay des fraises aussy que je garde pour vous.

Si vous plaist demeurer chez moy pour ma compaigne, Le fromaige, le laict, la poire et la châtaigne,

Ne vous defaudront point. Tout arbre se plîra

1 12 Le Cyclope

Jusques à vostre main et vous obéiraj (i;.

Je suis riche en troupeaux, soit à corne ou à laine ; Les uns errent aux bois, les autres en la plaine,

Les autres plus légers grimpent sur le rocher.

Et les autres s’en vont sur les fleurs se coucher;

L’un repose à Testable , et l’autre dessous l’ombre.

i . Dans Téd. de 1 578, les vers 19322 du passage , qui commence à : « Sortez doncque de Peau » , sont retranchés , ainsi que les vers 29 à 32. La fin, à partir du 35e vers, est remplacée par ces deux vers :

Si vous me cognoissiez , vous viendriez de bon gré Vous mesmes habiter en mon antre sacré.

La leçon de 1584 commence ainsi :

Sortez donc de votre antre et venez à cette heure,

et sauf les deux derniers vers, qui sont les mêmes qu’en 1578, elle ressemble à la variante des éditions posthumes, qui est celle ci :

Sortez de vostre mer , venez à la bonne heure Habiter le séjour de ma douce demeure.

Vous serez à mes yeux plus blanche que les lis,

Plus vermeille qu’œillets nouvellement cueillis,

Plus droite que le jonc , plus tendre et plus fleurie Que n’est au mois d’avril une jeune prairie ,

Qu’un jardin arrousé, qu’un pré tondu de frais,

Que l’ombrage en esté des espaisses forés.

Si non, vous me serez plus fiere, ô Galatêe,

Qu’un aspic, qu’une mer, qu’une flame éventée,

Plus superbe qu’un paon, plus volage que vent,

Plus fuyarde qu’un cerf que les chiens vont suivant,

Plus sourde qu’un rocher , et plus fausse et menteuse Que n’est de vostre mer l’apparence venteuse.

Si vous m’aviez pour vostre entre vos bras receu,

Vous viendriez heberger en mon antre moussu.

AMOUREUX. 113

Bref j’ay tant de troupeaux que je n’en sçay le nombre, Aussi sans les conter je sçay que tout est mien : Pauvre est celuy qui sçait le nombre de son bien.

[Venez veoir si je mens, vous verrez en présence De mon heureux troupeau la fertile abondance :

Vous verrez comme au soir à grand peine il soutient Son pis enflé de laict quand à Testable il vient.

J’ay mille aigneaux de laict à part dans un herbage, Mille petits chevreaux à part dans un bocage;

J’ay mes jeunes taureaux et mes vaches à part ,

Et mes bœufs sous le joug, qui paissent à Tescart. En tout temps mes vaisseaux pleins de laict je regarde ; J’en boys une partie et l’autre je la garde Pour faire du fromage ou pour le caiilotter Dessus du jonc afin de vous le présenter.

Vous n’aurez seulement des présents bien faciles A trouver par les champs, cerfs et biches agiles, Lievres, conins, chevreuls, tourtrelles et ramiers, Mais des présents qui sont es villes les premiers.]

J’ai trouvé l’autre jour sur un mont le repaire D’une ourse bien pelue, et dedans une paire De petits ourselets qui déjà pourront bien Se jouer avec vous sans avoir peur de rien.

Ils sont fort éveillez , peu farouches, et semblent Estre freres bessons, tant bien ils se ressemblent.

Je les trouvay pour vous, je les vous garde aussi ,

S’il vous plaist de venir sur ceste rive ici Me serrer en vos bras, et pousser hors de Tonde De vostre chef marin la belle tresse blonde.

Venez doncques à moy sans vouloir détourner Vos yeux des beaux présents que je vous veux donner.

Certes je me cognois, je ne suis si difforme Qu’en beauté je ne trouve agréable ma forme ;

Ma face l’autre jour dans Tonde j’esprouvay,

Quand la mer estoit calme, et beau je me trouvay.

Si mon chef hérissé de ses cheveux ombrage Mon espaule et mon dos, comme un feuillu bocage,

Si de crins espaissis mon estomac est plein,

Ronsard. — IV.

1 1 4 Le Cyclope amoureux.

Ne pensez s’il vous plaist que cela soit vilain.

Un arbre n’est point beau sans espaisse feuillée ,

Un cheval sans long crins; la laine entortillée Fait belle la brebis, les plumes les oiseaux :

Longue barbe et long crin font les hommes plus beaux.

Je n’ay qu’un œil au front; le soleil, qui nous darde Le jour de ses rayons, d’un seul œil nous regarde ; La lune n’a qu’un œil, et toutefois la nuict Est claire comme jour quand son croissant reluict (a). Adjoustez d’autre part que Neptune est mon pere, Qui commande àvos eaux : vous l’aurez pour beau-pere SH1 vous plaist m’espouser, et si par amitié De ce pauvre Cyclope avez quelque pitié,

Qui ne trouve allégeance au mal qui le tourmente, Sinon quand il vous void, ou bien qu’il vous chante 1 Pauvre Cyclope hélas! quelle fureur a pris (Fureur de trop aimer) follement tes espris ?

II faudroit mieux penser à ton petit affaire,

Allaiter tes aigneaux et tes genices traire,

Et lacer tes paniers sur ce bord tout le jour,

Que d’estre sans rien faire à chanter de l’amour,

Ou en aimer une autre, ou feindre dans toy-mesmes Que tu es bien-aimé de celle que tu aimes.

Car feindre d’estre aimé (puis que mieux on ne peut) Allégé bien souvent l’amoureux qui se veut Soy-mesmes se tromper, se guarissant la playe Aussi bien par le faux que par la chose vraye.

a. Var. :

La lune n'a qu'un œil, je n’ay qu'un œil aussi : Compagnon du soleil j' allégé mon souci.

Ec LO GU E VI.

Eclogue VI SUR LA MORT

DE MARGUERITE DE FRANCE Sœur duroy François Ier (i).

ien heureuse et chaste cendre,

Que la mort a fait descendre Dessous l’oubly du tombeau, Tombeau qui vrayment enserre Tout ce qu’avoit nostre terre D’honneur, de grâce et de beau ; '

Comme les herbes fleuries Sont les honneurs des prairies,

Et des prez les ruisselets,

De l’orme la vigne aimée,

Des boccages la ramée,

Des champs les bleds nouvelets,

Ainsi tu fus, ô Princesse (Ainçois plustost, ô Déesse),

Tu fus la perle et l’honneur Des Princesses de nostre âge,

Soit en force de courage Ou soit en royal bon-heur.

Il ne faut point qu’on te face Un sepulchre qui embrasse Mille termes en un rond Pompeux d’ouvrages antiques,

Et brave en piliers doriques

i. Marguerite de France, reine de Navarre, grand-mère de Henri IV.

Eclog UE VI.

Elevez à double front.

L’airain, le marbre et le cuivre Font tant seulement revivre Ceux qui meurent sans renom,

Et desquels la sépulture Presse sous mesme closture Le corps, la vie et le nom.

Mais toy, dont la Renommée Porte d’une aile animée Par le monde tes valeurs,

Mieux que ces poinctes superbes Te plaisent les douces herbes,

Les fontaines et les fleurs.

Vous, Pasteurs, que la Garonne D’un demy-tour environne,

Au milieu de vos prez verts,

Faites satumbe nouvelle,

Et gravez l’herbe sus elle Du long cercle de ces vers :

Icy la Royne sommeille Des Roynes la nompareille Qui si doucement chanta :

C’est la Royne Marguerite,

La plus belle fleur d’elite Qu’onque l’Aurore enfanta.

Puis sonnez vos cornemuses,

Et menez au bal les Muses En un cerne tout-autour,

Soit aux jours de la froidure,

Ou quand la jeune verdure Fera son nouveau retour.

Aux rais connus de la Lune Assemblez sous la nuict brune Vos Naïades et vos Dieux Et avecques vos Dryades :

Donnez-luy dix mille aubades Du flageol mélodieux.

Tous les ans soit recouverte

Eclogue VI.

De gazons sa tumbe verte, ~

Et qu’un ruisseau murmurant,

Neuf fois recourbant ses ondes,

De neuf torses vagabondes Aille sa tombe emmurant.

Dittes à vos brebiettes :

Fuyez-vous-en, camusettes,

Gaignez l’ombre de ces bois ;

Ne broutez en ceste prée,

Toute l’herbe en est sacrée A la Nymphe de Valois.

Dites qu’à tout jamais tumbe La manne dessus sa tumbe;

Dites aux fdles du ciel :

Venez, mousches mesnageres,

Pliez vos ailes legeres,

Faites icy vostre miel.

Dites-leur : Troupes mignonnes,

Que vos liqueurs seroient bonnes Si leur douceur égaloit La douceur de sa parolle.

Lors que sa voix douce et molle Plus douce que miel couloit!

Dites que les mains avares N’ont pillé des lieux barbares Telle Marguerite encor,

Qui fut par son excellence L’Orient de nostre France,

Ses Indes et son trésor.

Ombragez d’herbes la terre,

Tapissez-la de lierre,

Plantez un cyprès aussi ;

Et notez dedans à force Sur la noüailleuse escorce Derechef ces vers icy :

Pasteurs, si quelcun souhéte D’estre fait nouveau Poète,

Dorme au frais de ces rameaux;

Eclogue VI.

Il le fera sans qu’il ronge Le Laurier, ou qu’il se plonge Dans l’eau des tertres jumeaux.

Semez après mille roses,

Mille fleurettes decloses,

Versez du miel et du laict;

Et pour annuel office,

Respandez en sacrifice Le sang d’un blanc aignelet.

Faites encor à sa gloire (Pour allonger sa mémoire)

Mille jeux et mille esbats :

Vostre Royne saincte et grande Du haut Ciel vous le commande, Pasteurs, n’y faillez donc pas.

Iô, Iô, Marguerite,

Soit que ton esprit habite Sur la nuë ou aans les champs Que le long oubly couronne,

Oy ma Lyre qui te sonne,

Et favorise mes chants.

FIN DES ECLOGUES.

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