‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 85 sur 138 · C’est une des Grâces · texte numérisé non relu

C’est une des Grâces

La Charité.

En quelque part que la belle est portée (a).

D’un vol soudain elle fit sa descente,

Fendant le Ciel , ainsi qu’on voit la nuit Couler de loin une estoile qui luit Entre deux airs d’une trace glissante.

Beauté, vigueur, jeunesse et courtoisie,

Le jeu, l’attraict, les délices, l’Amour Ainsi qu’oiseaux voloient tout à l’entour De ce beau corps, leur demeure choisie.

Son chief divin, miracle de nature,

Estoit couvert de cheveux ondelez ,

Nouez, retors, recrespez, annelez,

Un peu plus noirs que de blonde teinture.

Son front estoit une table garnie De marbre blanc, siégé de Majesté,

Net et poly, comme aux beaux jours d’Esté On voit la mer sans ondes toute unie.

Ses sourcis noirs faits en arche d’Ebene,

De l’arc d’Amour la forme et le pourtrait,

D’un beau croissant contre-imitoient le trait, Quand au tiers jour le mois il nous rameine.

Ses yeux estoient d’une force contraire L’un gracieux et l’autre furieux,

Deux yeux (je faux, mais deux astres des Cieux) L’un pour chasser et l’autre pour attraire.

En ses yeux bruns toute délicatesse,

Traicts, hameçons, servages et prison,

Qui des plus fins affinent la raison ,

Servoient d’escorte à si belle Déesse.

Toutes beautez en ses yeux sont coulées : Amour n’avoit d’autre logis trouvé :

Son nez sembloit, hautement relevé ,

Un petit tertre enclos en deux vallées.

a. Var. (1584) :

L’air luy fait place, et les vents gracieux La soustenoient par le vague emportée.

La Ch ar it e.

Sa tendre, ronde et délicate aureille,

Blanche, polie, au bout s’enrichissoit D’un beau Ruby, qui clair embellissoit De ses rayons son visage à merveille.

De vif Cinabre estoit faite sa joue,

Pareille au teint d’un rougissant Oeillet,

Ou d’une Fraize, alors que dans du laict Tout au plus haut de la cresme se joue.

Toutes les fleurs du sang des Princes nées (i), Narcisse, Aiax, n’eurent le teint pareil Au sien meslé de brun et de vermeil,

Qui rend d’Amour les armes estonnées.

Telle couleur à la nuict est commune,

D’un peu de noir sa face embellissant,

Quand peu à peu le jour est finissant ,

Et jà le soir tire devers la brune.

Sa bouche estoit de mille roses pleine,

De lys, d’œillets, où blanchissoient dedans A doubles rangs des perles pour les dents,

Qui embasmoient le Ciel de leur halaine.

De là sortoient les ris, et les parolles Fortes assez pour les hommes charmer,

Et qui pouvoient les roches de la mer, .

En les oyant , rendre douces et molles.

Vn rond menton finissoit son visage ,

Vu peu fendu, d’assez bonne grosseur,

Gras, en bon point, dont la blanche espesseur De l’autre enfleure est certain tesmoignage.

Son col estoit un pilier de Porphire En longs rameaux de veines séparé ,

D’œillets, de neïge et de roses paré,

Soutien du chef que la Nature admire.

Deux monts de laict qu’un vent presse et represse , Qui sur le sein sans bouger s’esbranloient,

Comme deux Coings enflez se pommeloient En deux tetins messagers de jeunesse.

i . Comme le narcisse et l’hyacinthe.

La Ch a rit e.

Du reste, hélas! de parler je n’ay garde,

Dont le regard aux hommes est osté,

Sacré séjour, qu’Honneur et Chasteté Ainsi qu’archers ont en soigneuse garde.

Ses mains estoient blanches, longues, douillettes, Qui tressailloient en veines et rameaux,

Puis se fendoient en cinq freres jumeaux, Environnés de cinq (d) bords de perlettes.

De marbre exquis taillé par artifice Sa jambe estoit, ses pieds estoient petits,

Tels qu’on les feint à la belle Thetis,

Seur fondement d’un si bel édifice.

Comme un esclair la Nymphe qui s’eslance Dans le palais de Charles arriva :

Puis tout d’un coup invisible s’en-va Dedans la salle où se faisoit la dance.

Il estoit nuict, et les humides voiles L’air espoissi de toutes parts avoient,

Quand pour baller les Dames arrivoient,

Qui de clairté paroissoient des estoiles.

Robes d’argent et d’or laborieuses Comme à l’envy flambantes esclattoient :

Vives en l’air les lumières montoient,

A trains brillans, des pierres précieuses.

Là mon grand Prince et nos seigneurs ses Freres Estoient venus ornez de Majesté,

Pour compagnie ayant à leur costé

Les loix, qui sont plus douces que severes.

Là Marguerite, ornement de nostre âge; Apparoissoit en sa double valeur ,

Et tantost perle et tantost une fleur ,

Un beau Printemps naissant de son visage (b).

a. Var. :

Aboutissant en cinq bords de perlettes.

b. Var. :

D’un beau Printemps honoroit son visage.

1 82 La Charité.

Si tost qu’au bal la Nymphe bien-aimée Se présenta, ses deux astres jumeaux Firent au double esclairer les flambeaux ,

Et d’un beau jour la nuict fut allumée.

Devant la salle une odoreuse nue Pleine de musc et d’ambre s’espandit :

Par tel miracle un chacun entendit Qu’une Déesse au bal estoit venue.

Comme un Soleil sans rompre la verriere Passe en la chambre ondoyant et pointu ,

Sans que l’object empesche la vertu De sa divine et perçante lumière :

Ainsi la belle invisible Charité Comme un esclair la salle pénétra ,

Et toute entière en se cachant entra Dedans le corps de nostre Marguerite.

Si bien son ame en son ame est enclose,

Si bien sa vie en l’autre elle logea ,

Si bien son sang au sang d’elle changea,

Que les deux corps n’estoient plus qu’une chose.

Si que mon roi (i, d’un jugement extresme Bien clair-voyant , germe des Dieux conceu ,

Y fut premier en la voyant deceu ,

Pensant au vray que ce fust sa Sœur mesme.

Serrant sa main la conduit à la dance :

Comme une femme elle ne marchoit pas ,

Mais en roulant divinement le pas,

D’un,pied glissant couloit à la cadance.

L’homme pesant marche dessus la place,

Mais un Dieu vole et ne sçauroit aller :

Aux Dieux légers appartient le voler,

Comme engendrez d’une eternelle race.

Le Roy dansant la volte Provençalle Faisoit sauter la Charité sa Sœur;

Elle , suivant d’une grave douceur,

A bonds légers voloit parmy la salle :

i. Henri III.

La Charité. 183

Ainsi qu’on voit aux grasses nuits d’Automne Un prompt Ardant sur les eaux esclairer,

Tantost deçà, tantostdelà virer,

Et nul repos à sa flame ne donne.

Elle changeoit en cent métamorphosés Le cœur de ceux qui son front regardoient : Maints traicts de feu de ses yeux descendoient, Et sous ses pieds faisoient naistre des roses.

Au devant d’elle alloient pour seures guides Avecq l’Honneur la grave Majesté,

Et la Vertu, qui gardoient sa beauté ,

Comme un Dragon le fruict des Hesperides.

Incontinent que la douce harmonie Des violons en l’air plus ne s’ouït,

Ceste Charité au Ciel s’évanouît ,

Abandonnant l’humaine compagnie.

Ainsi de nuict la paupière fermée D’un doux sommeil, en songeant recognoist Quelque Démon qui soudain apparoist.

Puis tout soudain se perd comme fumée.

Adieu Charité, adieu Nymphe bien-née,

Ou monte au Ciel , ou vole où tu voudras ,

En ceste cour bientost tu reviendras Dessous le joug du nopcier Hymenée.

Lors moy remply d’un plus ardent courage,

Je doubleray la force de ma vois,

Pour faire aller jusqu’aux champs Navarrois L’accord heureux du sacré mariage.

La Charité.

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