HU IRRATIONALITÉ DE L'ART
Tel était mon sentiment, que je donne pour ce qu'il vaut, et que je laisse chacun maître d'apprécier d'après son goût personnel.
Plus tard, quand l'impression se fut calmée, il me vint des doutes, qui se formulèrent peu à peu dans la critique suivante.
Sans doute l'idée fondamentale du tableau, le dévouement à la patrie, est excellente, et l'entreprise venait à propos. Mais pourquoi être allé choisir ce sujet de Léonidas? Une telle peinture, très-bonne assurément pour servir d'illustration à l'histoire d'Hérodote, propre à édifier un élève de rhétorique sachant le grec, n'en est pas moins irrationnelle, fausse en elle-même,, et sous plus d'un rapport. D'abord, elle ne signifie rien pour le peuple appelé à la contempler, et qui, non-seulement ne sait pas le grec, n'a jamais lu Hérodote, ne connaît point les démêlés du roi de Perse avec les Hellènes, mais encore est absolument hors d'état de comprendre pourquoi ces guerriers sont tonl nus, hors la tête, armée du casque ; pourquoi le peintre leur a fait de si beaux corps et de si beaux visages qu'on tes prendrait pour des anges dépouillés de leurs ailes ; pourquoi aussi ils se ressemblent tous. Histoire grecque, typeg^c, nudité grecque, comme il convient aux athlètes et aux dieux de la Grèce, inscription grecque et tout grec ; ce peut être fort agréable pour un belles niste, un archéologue; mais qu'importe aux Parisiens
AU XIXe SIÈCLE. — DAVID iii
de 1838?... Aussi étais-je toujours seul à contempler le Léonidas.
Puis, m'abandonnant de plus en plus au fil de mes idées, je me disais encore qu'il était fâcheux que les artistes grecs, contemporains de la guerre médique, moins occupés de temples, de processions, de sacrifices, moins dévots à leurs dieux et plus reconnaissants envers leurs citoyens, ne nous eussent pas laissé, sur le marbre ou la toile, une représentation de la défense des Thermopyles; qu'un pareil tableau nous intéresse* rait aujourd'hui bien autrement que celui de David; qu'on y retrouverait du moins la vérité de l'époque, du pays, des costumes et des figures; que le sentiment patriotique n'y aurait sans doute rien perdu, ei l'art pas davantage. Il est vrai que dans l'esprit de la religion et des mœurs grecques, cette apothéose des trois cents Spartiates par la peinture ou la statuaire aurait semblé une injure aux dieux, à qui seuls devait être attribuée la victoire ; on aurait craint, après avoir obtenu leur protection, d'attirer leur courroux. Raison de plus pour qu'un artiste du dix-neuvième siècle ne se chargeât» * pas de conférer aux compagnons de Léonidas cette solennelle immortalité. Au lieu de réparer un oubli des Grecs, il manquait une fois de plus à l'histoire. Dirat-on pour excuse que cène sont ni Léonidas et ses Spartiates, ni les Grecs et les Perses qu'il faut voir dans cette giande composition; que c'est l'enthousiasme
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de 92 que le peintre a eu en vue, et la France républicaine sauvée de la coalition? Mais à quoi bon cette allégorie? Quelle nécessité de passer par le défilé desThermopyles et de rétrograder de vingt-trois siècles pour arriver au cœur des Français? N'avions-nous pas nos héros, nos victoires?... De toute manière, la conception de David, soumise à la critique rationnelle, apparaît décidément fausse; or, dès qu'une conception artistique est reconnue fausse, l'exécution, même la plu> correcte, ne nous touche plus ; inutile de savoir en quoi elle pourrait être défectueuse.
L'appréciation que je viens de faire du Léonidas peut s'appliquer à la plupart des tableaux du même maître r le Serment des Horaces, les Sabines, Brutus et ses filsy Bélisaire. David, je n'hésite pas à le reconnaître, a été vrai dans ses tableaux, et son témoignage est véridique. La Révolution française a été en partie l'œuvre. des Grecs et des Romains; il était juste que David leur témoignât en notre nom la reconnaissance 'qu'ils méritaient. Je n'en. persiste pas moins à dire : Toute cette peinture, qui se donne pour sérieuse, est conjecturale, eu égard aux sujets, qui n'ont rien de national ci ne peuvent intéresser que des amateurs instruits ; c'est de la peinture d'illustration, bonne à mettre dans les ouvrages destinés à êlre donnés en prix aux collèges. Et, généralisant toutes ces observations, nous devrons en conclure que tout tableau d'hisloire, représentant