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dû étudier la carte du pays et qui s'était flatté de surprendre les Autrichiens, la faute était énorme. Bonaparte ignorait jusqu'au nom et à l'existence du fort de Bard; il ne s'était pas douté le moins du monde que sou armée, après avoir franchi la crête des Alpes, pouvait se trouver enfermée comme dans Une souricière; en sorte que si te général Hélas avait pu supposer que son adversaire irait s'engager dans ce défilé, avec un renfort de quelques milliers d*hom- -mes, il faisait prisonnière l'armée française. On réussit enfin, non pas à enlever, mais à tourner l'obstacle; victoire remportée, non à coups de canon/ mais à coups de pic. L'armée en fut quitte pour la peur : mais quel sujet de glorification pour le général, que ce raccroc!...
Bien ne m'irrite davantage que le mensonge dans l'art Précisément parce que l'art est une idéalisation, l'idée de l'artiste doit être d'une vérité d'autant pins scrupuleuse. Le tableau de David qui représente le premier consul gravissant les Alpes est assurément fort beau : ce n'en est pas moins une page que je voudrais déchirer. Les hommes politiques assignent au traité de TUskt l'apogée de la puissance impériale, et aux conférences de Baronne le commencement de la décadence. Raisonnant à mon tour au point de vue de l'esthétique et de la morale, je trouverais le principe secret de cette décadence dans la flatterie désordonnée
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qui accueillit le premier consul au retour de Marengo, et dont le peintre David se fit l'interprète.
Les empires ne subsistent pas seulement de la prudence des princes; ils vivent surtout de la dignité des nations. Lorsqu'on écrira l'histoire, non plus apologétique, mais critique du consulat et de l'empire, la campagne de Marengo, tout heureuse qu'elle fut par ses conséquences politiques et par la paix qui la couronna, sera jugée au fond comme une des plus fâcheuses pour la gloire personnelle de Napoléon, et, ce qui est triste à dire, comme une véritable éclipse du bon sens et de l'esprit civique des Français. Le premier consul commit faute sur faute, et ne dut son salut qu'à des circonstances indépendantes de ses prévisions. Ignorance du fort de Bard, où il faillit se trouver pris le plus sottement du monde; six jours perdus à Milan, sans rien faire, pendant que la garnison de Gènes vivait de tiges de bottes et de rats; Masséna et son armée sacrifiés contre le devoir militaire, qui prescrivait, avant tout, de le secourir, et forcés, après la plus héroïque défense, de capituler ; défectuosité du plan de campagne, consistant à disperser l'armée dans le but d'envelopper comme d'un réseau le général Mêlas, qui d'abord trompa Bonaparte en lui dérobant sa marche, puis enfonça le réseau, gagna sur le premier consul la première bataille de Marengo, et ne succomba, sous les coups de Desaix,
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qu'à la seconde. C'était le cas, pour l'opinion, de ramener le citoyen premier consul à des idées plus modestes : en lui faisant gagner par quinze années de service son titre d'empereur, il y avait lieu de penseï qu'iljui en aurait fallu au moins trente pour le perdre; la plus lâche flatterie, d'accord avec une ambition effrénée, en a décidé autrement.
Quoi! dites-vous, tant de choses dans un tableau I tant d'importance à l'erreur d'un artiste!... Eh! oui : trouvez-vous donc que ce soit exagérer l'importance de Fart? N'avons-npus pas dit que l'art,. comme la littérature, est l'expression de la société, et que s'il n'existe pour son perfectionnement, il existe pour sa ruine? Ne traitons pas légèrement ces choses : ce serait ajouter à la corruption l'imbécillité.
Le Serment du Jqi de paume n'a point été achevé. J'ignore où se trouve ce tableau, et ne me souviens pas de l'avoir vu; je ne puis donc en parler que d'après la gravure, comme tout le monde. Cela me suffit pour le moment.
La journée du 20 juin 1789 fut certainement l'une des plus grandes et des plus décisives de la Révolution. Tous les députés, moins un, après s'être déclarés assemblée nationale, jurent avec Bailly de ne se séparer qu'après avoir donné une constitution àla France. Il est bien peu de Français qui, en lisant dans les historiens le récit de cette journée, ne partagent
l'enthousiasme des représentants etqai n'applaudissent par conséquent à l'œuvre de David, la plus considérable peut-être qui soit sortie de son cerveau. Oui, voilà ce que furent nos pères en 89, ce qu'ils ont voulu; et nous, leur postérité, nous ne leur avons pas refusé notre ratification. Pourtant il plane un doute sur ce grand acte, doute que l'artiste a rendu avec une éloquence incomparable, mais qui, atteignant la moralité de l'acte, rejaillit sur la composition. À la distance où nous sommes des faits et à la vue des événements qui en ont été la conséquence, on se demande si la démarche des députés du tiers fut bien raisonnée; si elle était utile; si l'assemblée, composée en grande partie de légistes, et qui jusqu'à ce moment se piquait d'observer la plus stricte légalité, ne s'en écartait pas en prêtant ce serme»t insurrectionnel ; si la marche ultérieure de la Révolution ne s'en est pas ressentie, au point de faire regretter aujourd'hui qu'on n'ait pas suivi une autre route. Est-il sûr que ce député assis, pendant que ses collègues, debout, le bras tendu vers Bailly, prêtent le serment fatidique, n'avait pas raison seul contre tous? Martin (d'Audi), c'est le nom de ce député, si j'ai bonne mémoire, dont le peintre David a eu soin de consacrer la protestation isolée, en témoignage du respect des opinions, apparaît ici comme le remords au sein de la conscience nationale. Les.députés jurent de ne se séparer qu'après
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avoir donné «ne constitution à la France : ils ont tenu leur serment. Le 3 septembre 1791, cette constitution, jurée par le roi, était promulguée. EHe ne dura pas on an! Après celle-là, nous avons eu successivement les constitutions de 93, 95, 99, J804, 1814, 1815, 1830, 1848 et 1852, ensemble mx constitutions, dont h durée moyenne, à ce jour, a été d'un peu plus de sept ans/... Ajoutez que la décadence nationale dont OD accusait, en 1789, l'ancien système, n'a fait, sous des apparences libérales, que se continuer, au témoignage des révolutionnaires qui eurent la chance d'en être témoins, Barrère, Lafayelte, etc. Était-ce la peine de s'impatienter, de se séparer de fet royauté, d'abandonner la voie indiquée depuis treize ans par Turgot et Necker, pour se jeter dans cette conjuration interminable? En 89, la majorité de la nation applaudit an serment du Jeu de paume et donne tort à Martin (d'Auch) ; mais cette même majorité, si vous l'interpellez après le 21 janvier 93, pendant la Terreur, aux coups d'État du Directoire et jusqu'à la liqui- ( dation Ramel, elle lui donne raison. Plus tard, sous le Consulat et l'Empire, de 1799 à 1808, elle donnera de nouveau tort à Martin (d'Auch); mais le désastre de Russie, l'invasion, la Restauration lui feront pour là seeonde fois donner raison; et si 1830 et I84S se prononcent encore contre lui, 185a ne tarde pas à se lever pour lui. Ainsi le serment du Jeu de paume est
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un fait sur lequel on peut dire que l'opinion de la majorité change tous les dix ou quinze ans. Quelle opinion se former, d'après cela, d'une composition artistique ayant pour but de célébrer ce même fait? Que l'on y réfléchisse, et l'on verra que, sous ce rapport, le Serment du Jeu de paume a quelque chose de louche Qui trouble l'esprit et ne laisse pas une impression nette. Sont-ce des émeutiers que nous voyons, ou les fondateurs de la liberté, les pères de la Révolution? qui peut le dire? La plupart périront sur l'échafaud, émigreront ou se rallieront à un nouveau despotisme» Le grand défaut de l'œuvre de David, c'est, je le répète, qu'elle soulève un doute insoluble; que les figures apparaissent tout autres, suivant qu'on les considère du point de vue de l'approbation ou du blâme; c'est -que l'artiste n'a pas eu conscience de ce doute, parce que s'il en avait eu conscience, son devoir aurait été d'y apporter toute son attention : ce qui aurait fait de sa composition une œuvre unique.
Le Marat expirant est un éclair dans la nuit orageuse de la Révolution. Je ne sais, quant à moi, quelle sorte de reproche on pourrait faire à ce tableau, où l'auteur n'a eu qu'à reproduire la réalité telle qu'il l'avait vue une heure après l'événement, pour atteindre au plus haut degré du pathétique et à la plus grande profondeur de l'idée. Qu'on pense de Marat, Y Ami du peuple, ce qu'on voudra, je l'abandonne à ses ennemis
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et ne m'en occupe même pas. Ce qui reste vrai et qui me consterne, c'est que ce cadavre va devenir le signal de la Terreur; c'est que tout semble avoir été ici combiné par un génie infernal pour surexciter dans la multitude la pitié et la colère, et fournir aux intrigants et aux scélérats de la Révolution un prétexte à tous les complots. Ce journaliste populaire vivant dans une ' cave ; ce corps épuisé au service du peuple sans culottes; ce pauvre logis aux froides murailles ; cet assassinat d'un malade dans le bain où , travailleur sans repos, il venait de corriger sa dernière épreuve; cette triste vengeance d'un parti impuissant par la main d'une élégante aristocrate; ce Marat, enfin, hier un monstre, aujourd'hui un martyr, un saint : voilà ce que l'art n'eût pas inventé, et que jeta , impromptu , sur la palette classique de David, la folie politique d'une femme ! Si, de 93 à 1814, le public et les artistes avaient été capables de quelque réflexion, ils auraient vu, dans ce tableau de la mort de Marat, la flamme qui leur in* diquaijt la route; l'école hollandaise, qui produisit des œuvres plus achevées, n'ayant rien laissé de cette force.