‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 20 sur 59 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

Chef de l'école romantique, comme David l'avait été de l'école classique, Eugène Delacroix est un des plus grands artistes de la première moitié du dix-neuvième

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siècle. Il n'eût pas eu d'égaux, et son nom aurait atteint le plus haut degré de la célébrité, si. à la passion de l'ail et à la grandeur du latent, il avait joint la netteté de l'idée. J'ai rapporté précédemment (chap. ni) la définition de l'idéal d'E. Delacroix; elle est inintelligible : tout ee qu'on en peut saisir est que Delacroix appelait idéal tout ce qui frappait son imagination, et dont il s'efforçait à son tour, à l'aide du pinceau , de frapper l'imagination du spectateur. Ce qui revient à dire que l'idéal, selon E. Delacroix, est une impression personnelle à l'artiste, et Tart une expression de sa subjectivité. — Il disait encore : « La peinture n'est autre chose que l'art de produire l'illusion dans l'es* prit du spectateifr, en passant par ses yeux. » Cette proposition n'est pas plus claire que l'autre ; mais on y distingue encore ceci, que le peintre est un magicien qui fait illusion aux gens. La manière dont il rendait compte de son romantisme revient à cela : «Si l'on entend par mon romantisme la libre manifestation de mes impressions personnelles... , je dois avouer que je suis romantique depuis l'âge de quinze ans. »

Mais, artiste, répondrai-je à M. Delacroix, je me soucie fort peu de vos impressions personnelles, sans compter que je vous défie de produire en moi la moindre illusion, à moins que vous ne trouviez le secret de rendre mon imagination complice de la vôtre. Or, pour entraîner mon imagination, la première condition, je

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vous en préviens, est de gagner ma raison. Ce n'est donc point par vos propres idées et votre propre idéal que vous devez agir sur mon esprit, en passant par mes yeux; c'est à l'aide des idées et de Fidéal qui sont en moi : ce qui est juste le contraire de ce que vous vous vantez de faire. En sorte que tout votre talent, à Vous peintre, de même que le talent du* poète , se réduit d'abord, et avant de mettre la main à l'œuvre, à pénétrer nos âmes, à y découvrir l'idéal; puis à l'exciter, à te provoquer au moyen de votre miroir d'artiste ; finalement, à produire en nous des impressions, des mouvements et des résolutions qui tournent, non à vôtre gloire ni à votre fortune , mais au profit de la félicité générale et du perfectionnement de l'espèce .

Je l'ai dit je ne sais plus où : les poètes et les artistes sont dans l'humanité comme les chantres dans l'église ouf les tambours au régiment. Ce que nous leur demandons, ce ne sont pas leurs impressions personnelles, ce sont les nôtres; ce n'est pas pour euxmêmes qu'ils peignent, qu'ils chantent ou jouent de : leurs instruments, c'est pour nous. D'où il résulte que ce qui les fait admirer et applaudir, ce qui les rend célèbres ne vient pas d'eux; ils n'en sont que les fidèles et retentissants échos ; ce qui fait les miracles de la poésie et de l'art est la faculté idéaliste , non d'un individu, mais d'une collectivité. Que si cette obédience déplaît aux artistes, s'ils prétendent chanter et peindre

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à leur intention particulière et pour leur propre gloire, on ne les en empêche pas ; seulement, ils ne devront pas être surpris de se voir abandonnés et de s'écouter dans le désert. Quelques amateurs de leur bord leur feront peut-être l'aumône d'un compliment ; la multitude passera à côté d'eux sans les voir, et ils s'éteindront dans l'oubli. C'est ce qui est arrivé à E. Delacroix, que ses impressions personnelles ont abreuvé d'amertume, et qui, en suivant son inspiration particulière, a manqué la plus belle carrière qui se soit jamais offerte à un artiste.

« Delacroix, dit un de ses biographes, a fait la conquête des salons et entraîné les ministres plutôt par son esprit que par ses ouvrages. En lui, l'homme du monde a sauvé l'artiste. Loué à faux par ses meilleurs amis, insulté par ses ennemis, » il se sentait incompris, méconnu, hors de son époque, et ne trouvait de refuge contre les jugements, plus ou moins fondés, de ses contemporains, que dans la conscience mal assurée qu'il avait de son talent et dans la mélancolie de ses illusions... « A une exposition de tableaux de madame la duchesse d'Orléans , des personnes qui ne le connaissaient pas riaient en sa présence de ses meilleurs ouvrages : Voilà plus de trente ans, dit-il, le visage pâle et la voix tremblante, que je suis livré aux bêtes. — M. Vitet, de l'Académie française, comparait Delacroix à M. d'Arlincourt; Lamartine, poète aveugle.

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lui attribuait innocemment quelques pauvres peintures de M. Vinchon et l'accablait d'éloges. Un journaliste osait écrire : M. Delacroix peint avec un balai ivre, » (Les Artistes français, par Th. Sylvestre.)

Ce qui domine dans E. Delacroix et qui constitue sa personnalité, est une soif inextinguible d'émotions, de passion, de couleur; un besoin d'énergie et de mouvement qui le poussait, lui d'un tempérament frêle et d'une constitution délicate, assidu au travail, ne sortant presque jamais de son atelier, à exagérer dans ses tableaux les qualités qu'il ne rencontrait pas au même degré dans les ouvrages classiques. Je ne veux point ici m'établir juge entre les deux écoles : la sagesse et la pose classiques m'ennuient; l'énergie, souvent affectée, superficielle, et qui est un des caractères de notre époque lâche et corrompue, ne m'agace pas moins; mais qui ne voit ici que Delacroix, qui faisait consister son romantisme dans la manifestation» de ses impressions personnelles, qui définissait la peinture l'art de faire illusion au spectateur, et l'idéal tout ce qui allait à son idée à lui Delacroix , réduisait la réforme de l'art, dont il était le porte-drapeau, à une simple différence dans les moyens d'exécution, alors qu'il fallait la chercher surtout dans le fond des idées, dans la conscience du siècle, dans l'état de la société?

Aussi qu'arrive-t-il? C'est qu'à part lé pathétique de

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l'expression, l'énergie du mouvement, la violence in- Orne des personnages, les effets de lumière , le luxe de description, l'étrangeté des scènes, qui caractérisent également les peintres et les écrivains de l'école romantique, et qui Constituent leur manière ou leur style, Delacroix ne fait pas autre chose que ce que fusaient avant lui et que font encore les classiques; il s'accommode de tous les sujets, sauf à les traiter d'après son impression personnelle : histoire ancienne, mythologie, sujets bibliques et religieux, féeries et romans, scène de la vie contemporaine , tout lui va. Il peint indifféremment la Justice de Trajan, la Bataille de Nancy ou celle de Taillebourg, la Mort de Sardanapale, les Dernières paroles de Marc Aurèle, ï Entrée des Croisés à Constantinople; — ou bien le Christ en croix, la Insurrection de Lazare, les Disciples d'Emmaûs, Jésus pendant fa tempête, Michel terrassant le démon, la Lutte de Jacéb, Jfféliodore chassé du temple par deux anges, Saint Sébastien; — ou bien encore Hamlet et Opkélie, Lady Macbeth, Othello , Faust, Marguerite et Méphistophélès, là Sibylle, les Adieux de Roméo et Juliette, Médée fwrieuse, le plafond &' Apollon; — ou bien enfin une Noce juive au Maroc, les Insurgés sur une barricade, Muley-Abderrhaman> Boissy d'Anglas, le Massacre de Scio, etc. « Delacroix, me dites- vous, est surtout Thomme de notre temps, plein de maladies morales, d'espérances trahies , de sarcasmes, de colères et de

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pleurs. » A la bonne heure: Delacroix est une doublure » de lord Byron, de Lamartine, de V. Hugo, de G. Sand; l'illustrateur de Gœthe et de Shakespeare. Mais que me font à moi tous ces déclamateurs et ces pleurards? Que m'importe que M. Delacroix se soit fait une autre manière de peindre que M. Ingres, si c'est toujours le même inonde qu'il représente, les mêmes figures qu'il fait grimacer? A quoi, bon Dieu f tout ce barbouillage peut-il me servir? Snis-je même sûr qu'un artiste qui passe les trois quarts de sa vie à regarder dans son imagination les figures de Jaeob, de Sardanapale, de Marc \urèle, celle de Lazare ou de Méphistophélès, aura bien vu les personnes vivantes qu'il aura observées dans les circonstances les plus intéressantes de leHr vie? Certes, une Noce juive au Maroc a de quoi me plaire; les Insurgés m'attirent encore davantage; le Boissy d'Anglas encore plus. Je me méfie déjà du Massacre de Scio. Mais, encore une fois, cet homme qui voit au delà des siècles, qui fréquente le monde invisible, qui habite le surnaturel, qui fait poser devant lui les héros de Shakespeare , est-il capable de bien observer et de comprendre ce qui se passe autour de lui ? Comprend-il mon idée, sent-il mon idéal, saisitil mon impression, à moi profane, qu'il s'agit surtout d'intéresser, d'émouvoir, et dont on sollicite le suffrage ? Les quatre cinquièmes de l'oeuvre de Delacroix sont niaiserie pure ; l'autre cinquième reste douteux et sus-

pect. Et tenez, voici justement le Boissy d'Anglas : l'auteur, avec son énergie habituelle, a bien rendu le tumulte de la scène, la fureur de l'émeute, l'effroi de rassemblée, la constance admirable du président. La manière dont la tête de Féraud se présente au bout d'une longue pique laisse à désirer : le ridicule touche ici à l'atroce. Mais ce que le peintre n'a pas vu, et qui fait de son esquisse, où la cause du peuple est complètement méconnue et sacrifiée, une injustice de l'art, c'est que l'insurrection de prairial fut provoquée par la réaction thermidorienne ; que si, dans cette déplorable journée, la légalité fut pour la Convention, on ne peut pas dire que le droit était contre le peuple ; que les députés qui appuyaient l'émeute étaient d'aussi honnêtes gens, pour le moins, que le député conservateur Féraud ; et que les quatre têtes que fit tomber, à quelques jours de là, la guillotine des modérés, payèrent au quadruple celle qu'avait tranchée l'aveugle colère de la masse. Voilà ce qu'il était du devoir de l'artiste de comprendre et de faire sentir, ce n'est pas à moi de dire comment; voilà ce que le tableau de Delacroix dissimule, et ce qui répand sur cet ouvrage le même louche, ce qui produit la même impression de doute et de mécontentement que nous avons reprochée plus haut au Serment du Jeu de paume, de David. Il est vrai que Delacroix, fils d'un conventionnel qui, dit son biographe, ne fit qu'un saut de la Terreur à l'Empire, ne

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