M. INGRES
H. Ingres, disciple de David et son successeur comme chef de l'école classique, donna, dit-on, d'abord des gages au parti des romantiques : Françoise de Rimini, X Entrée de Charles V dans Paris, la Chapelle Sixtine, Philippe V et le maréchal de Berwick; puis, devenu membre de l'Institut, revint à ses préférences, on ne peut pas dire à son idée, la négation de toute idée dans l'art formant le fond de son esthétique et constituant tout son programme. Au fond, la personnalité de Delacroix, le rival de M. Ingres, n'est pas autre chose. Singulière époque, où les artistes comme les poètes font assaut de nullité intellectuelle, comme si, par ce moyen, ils étaient plus sûrs d'arriver aux grands effets de l'art ï Quelle idée découvrir dans les sujets suivants, qui forment la liste des principaux ouvrages de M. Ingres : Apothéose d'Homère, Odalisque. Stratonice, Saint Symphorien, Age d'or et Age de fer, Françoise de Rimini, Vœu de Louis XIII, Vénus Anadyomène ? — « M. Ingres, ne croyant qu'à la forme, fait de. la peinture une voluptueuse et stérile contemplation de la matière brute, professe une indifférence complète pour les destinées de l'homme, pour les secrets de la créa-
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tion, et poursuit, au moyen de lignes droites et de lignes courbes, l'absolu plastique, qui est à ses yeux le principe et la fin de toutes choses. Après avoir créé ses prototypes de beauté, il ne devait pas même s'apercevoir qu'il avait oublié de leur donner une âme. »
On reproche à M. Ingres de piller ses ouvrages. Cela n'a rien d'étonnant, et ce n'est pas sa faute. Celui qui, bannissant de l'art toute idée, s'attache exclusivement à la forme et poursuit l'absolu, s'enferme dans un cercle qui, se resserrant de plus en plus, ne lui laissera voir à la fin, dans l'infinie variété des modèles, qu'un seul et même type, que son ambition sera de reproduire toujours. A cet égard, les classiques et les romantiques, mais par deux méthodes contraires, les premiers par l'absolu, les autres par la fantaisie ou l'impression personnelle, aboutissent au même résultat, qui est l'irrationalité. — « M. Ingres a passé sa vie, tantôt à répéter les mêmes formes, comme pour détruire la variété de la nature; tantôt à combiner insidieusement les types les plus célèbres de la tradition avec le modèle vivant. Quel amalgame de traits naturels et de traits factices J et comme il pille sans scrupule les statues, les bas-reliefs, les pierres gravées, les camées antiques, les fresques, les vases, les ustensiles d'Herculanum et de Pompéi, les peintures, les estampes, les mosaïques et les tombeaux de l'Italie 1 »
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Travail stupide, qui naturellement exclut l'imagination, la verve, l'originalité, et ramène l'art, un instant affirmé par les premiers maîtres, à une simple besogne de copiste et de praticien. Sous ce rapport, il n'est pas d'artistes qui aient été autant maltraités par la critique que II. Ingres : comment donc a-t-il conquis cette immense réputation qui, après lui avoir ouvert TlnstiUit, Ta porté au Sénat? La raison, selon moi, en est que notre éducation esthétique est à faire; qu'après avoir perdu le sentiment chrétien, qui inspira le moyen âge, nous en sommes restés au paganisme de la Renaissance, et qu'en dehors de nos propres portraits, nous ne trouvons rien de plus beau que des déesses nues ou habillées en madones, des' dieux nus ou costumés en apôtres, en martyrs ou en Alexandres. Or, mensonge pour mensonge, fantaisie pour fantaisie, le commun des curieux, comme des capucins et des dévotes, préférera toujours un beau, un aimable saint Symphorien, façon Ingres, à un Christ suant le sang et l'eau, d'après les idées du quatorzième siècle.
Je me souviens d'être allé voir, il y a quelque vingtcinq ans, dans une des salles basses de l'Instiiut, une Vierge à k Communion, par M. Ingres : ce tableau, disait-on, était destiné à l'empereur de Russie, Nicolas. C'était une fort jolie personne, en adoiation devant le calice et l'hostie, symboles de la communion
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grecque, et remplissant parfaitement, dans sa pose $e communiante et son attitude de Vierge-mère, son mystique rôlet. Elle me rappelait, sauf les quelques années qu'elle pouvait avoir de plus, ces gentilles jeunes filles de douze à treize ans qu'on voyait autrefois, aux processions de la Fête-Dieu, en costumes de madones, de pénitentes ou de religieuses. Un imperceptible sourire de satisfaction était répandu sur cette figure charmante, qui semblait dire tout bas, au moment de prendre les espèces consacrées : C'est pourtant moi qui vous ai fait, ô béni bon Dieu, et qui vous ai fait toute seule!... Où M. Ingres était-il allé pêcher celte tête-là? Apparemment, il avait voulu exprimer la pensée qui dut agiter la mère du Christy lorsqu'après la résurrection, renfermée dans le Cénacle avec les apôtres, elle reçut pour la première fois l'eucharistie des mains du chef de l'Église, Pierre, d'après l'institution qu'en avait faite son divin fils; et il y avait réussi en vrai païen qu'il est. Pourquoi, fidèle à l'histoire, n'avait-il pas au moins donné à la mère de Dieu, maintenant aux sept allégresses, la cinquantaine? Pourquoi cette délicieuse novice, vraie sœur de l'Odalisque et de la Vénus Anadyomène? Qui jamais eut l'idée d'une pareille Notre-Dame, mère d'un Messie de trente -quatre ans? Jamais tableau de dévotion ne produisit un pareil effet. M. Ingres avait peint la mère de Dieu comme il faisait ses Circassiennes : pour celle-
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là comme pour celles-ci, il choisissait la plus jolie figure de femme qu'il pouvait trouver, pensant honorer la maternité divine, de la même manière qu'il rendait hommage à la Volupté. Le pauvre homme, avec son idéal grec dans l'esprit, n'eût su imaginer rien de mieux. Le tort était au czar Nicolas, qui avait fait la commande. Quelle idée, au dix-neuvième siècle, de demander à un zélateur de la forme, à un idolâtre, un tableau de la vierge Marie faisant, à cinquante ans, sa première communion ! Moi aussi j'ai pensé alors que la Madone de M. Ingres était à croquer. Parbleu! c'est le seul éloge que j'en ai entendu faire. Mais je dis aujourd'hui qu'une pareille œuvre est tout ce que l'on peut imaginer de plus absurde ; que ce n'est pas là de la peinture, ni chrétienne, ni grecque; qu'il s'est moqué du çzar en lui envoyant cette jésuitique mascarade*; que si les vierges de Raphaël, bien supérieures à celle de M. Ingres, ont pu se faire accepter dans un siècle à la fois épicurien et bigot, elles ne sauraient plus se souffrir aujourd'hui; et qu'à tous les points de vue, au point de vue de la piété chrétienne, comme à celui de l'art, comme à celui de la morale, ces lubriques mysticités sont tout simplement dignes du feu.
Un seul tableau comme le Naufrage de la Méduse, de Géricault, venant un quart de siècle après le Marat expirant, de David, rachète toute une galerie de ma-
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dones, d'odalisques, d'apothéoses et de saints Sympboriens ; il suffit à indiquer la route de l'art à travers les générations, et permet d'attendre.