‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 26 sur 59 · AU XIX* SIÈCLE. — L. ROBERT · texte numérisé non relu

AU XIX* SIÈCLE. — L. ROBERT

ture, et c'est en même temps beau et moral : tout ce que vous pouvez souhaiter en matière d'art...— N'allons pas si vite, ami lecteur. Un tableau sans reproche, comme un sonnet sans défaut, est chose rare et difficile. Celui de Léopold Robert m'a longtemps fait grand plaisir, et je ne veux rien retirer des éloges qu'il a mérités. A force d'y penser, — on n'attache sa pensée qu'aux choses que Ton aime et que Ton. admire,— j'ai fini par trouver à l'œuvre du peintre neufchâteloisplus d'une chose à reprendre.

Faisons-nous d'abord une règle. Un portrait, je prends la chose d'un peu haut, doit avoir, s'il est possible, l'exactitude d'une photographie; il doit, de plus que la photographie, exprimer la vie, la pensée intime, habituelle du, sujet. Tandis que la lumière, non pensante, instantanée dans son action, ne peut donner qu'une image brusquement arrêtée du modèle, l'artiste, plus habile que la lumière, parce qu'il réfléchit et qu'il sent, fera passer dans sa figure un sentiment prolongé ; il en exprimera l'habitude, la vie. L'image photographiée est une cristallisation faite entre deux battements du pouls ; le portrait fait par l'artiste, en une suite de séances et sur une longue observation , vous livre des semaines, des mois, des années d'une même existence. Aussi l'homme est-il beaucoup mieux connu par la peinture que par la photographie. Mais quelque latitude qui soit laissée au peintre, il lui est interdit de

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flatter ou de calomnier son modèle. Le portrait pourra être plus ou moins expressif, partant plus ou moins idéal : il ne doit jamais cesser d'être vrai; un semblable mensonge est une trahison envers l'art.

Ce que je viens de dire du portrait, je le dis, et à plus forte raison, de tout tableau représentant une scène d'actualité : j'entends qu'elle doit être éminemment vraie, jamais flattée; qu'elle reproduise les nations et les classes de la société selon leurs types, leurs mœurs, leurs passions et leurs idées : peu importe, au surplus, que les différentes figures qui forment le groupe soient ou ne soient pas des portraits. Nous avons dit (chap. ni) que le peintre a le droit de varier à l'infini , du beau au laid, ses figures, comme le fait elle-même la nature : tout ce qu'on lui demande, c'est qu'elles restent dans leur vérité naturelle et qu'elles expriment quel* que chose. La force et la vivacité de l'expression, le sentiment qui en résulte : tel est ici l'idéal. Or, voilà justement ce qui me met en doute à l'égard des Moissonneurs.

Certes, ces paysans qui ramènent leur récolte, et qui de temps en temps s'arrêtent pour se livrer à la danse, sont de très-beaux garçons ; celui qui conduit le chariot et qui retient les buffles est admirablement campé et d'une fière figure : un empereur n'aurait pas meilleure mine sur son char de triomphe. Mais ces braves gens ne sont-ils pas un peu flattés? Suis-je sûr d'avoir de-

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vaut moi de vrais paysans italiens, en corps et en âme, et non pas des modèles d'atelier, en costume de moissonneurs, avec un sentiment d'idéal de la façon de l'artiste.

Car voici ce qui m'inquiète. Comme je n'ai pas voyagé en Italie, je ne puis affirmer que les paysans ultramontains ne sont pas mieux bâtis, plus élégants et plus braves que ceux de ce côté des Alpes ; je suis donc forcé de m'en tenir au témoignage de l'artiste. Mais alors un doute me saisit, doute pénible, qui, plus je le voudrais chasser, plus il s'obstine et me mord. Je me demande comment des gaillards si vigoureux, si romantiques, si crânes, sont incapables de joindre, à l'occasion, au travail rustique le métier de soldat, et de faire l'exercice du fusil aussi bien que de danser au son de la cornemuse ; comment, pour s'affranchir de la domination étrangère, ils ont besoin de la protection étrangère? C'est la campagne de Lombardie, je ne le dissimule pas, qui m'a suggéré ces réflexions, plus sérieuses que bien des artistes ne le croiront peut-être de prime abord. Il est clair, en effet, que si la masse des peuples italiens, à l'exception des Piémontais et peut-être des Lombards, est tellement antipathique au métier des armes, que depuis des siècles ils ont constamment appartenu à des maîtres étrangers, cela tient à une disposition de nature ou d'institution qui doit se trahir quelque part dans la physionomie, et qu'il appartenait

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au peintre, qu'il était essentiellement de son devoir d'exprimer, à peine de flatterie et de mensonge, c'està-dire de nullité. J'aime la eampagne et les travaux rustiques; le spectacle de la nature et des mœurs agricoles m'émeut, et jera suis hostile à aucune nationalité. Mais je ne veux pas qu'on m'en impose, et j'aime à connaître ceux que Ton me présente. Léopold Robert n'a pensé à rien de tout cela. Il nous a donné une jolie bucolique, toujours de la fantaisie, mais rien qui nous instruise, nous qui avons tant besoin d'instruction; rien qui nous révèle à fond le tempérament de nos umis les Italiens. Croit-on que si nous les eussions mieux connus avant 1859, nous nous fussions acharnés à les débarrasser des Autrichiens? En valaient-ils la peine? Ne couraient-ils par le risque de s'en trouver beaucoup plus mal ? 'L'Italien est beau, plus beau que le Français, grand, fort, intelligent, artiste; l'étranger lui est odieux, la centralisation insupportable. Comment donc se fait-il que les Italiens ne sachent ni maintenir l'ordre et la liberté chez eux, ni former leur fédération, ni Rassurer un rang honorable en Europe; qu'il leur faille toujours tantôt un empereur germanique qui les délivre du pape ou du roi de France, tantôt un roi ou un empereur des Français, allié du pape, qui les délivre du Germain? Un tel phénomène demande explication. Le philosophe, historien, psychologue ou moraliste, saura, avec plus ou moins de succès, péné-

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