‹ Œuvres complétes (volume 3)Chapitre 11 sur 16 · Mjkiiitettant que nous vous avons saisie dans · texte numérisé non relu

Mjkiiitettant que nous vous avons saisie dans

m DE LA PORNOCRATIE

votre fort pu dans votre faible, nous pourrons vous suivre. Il ne manque pas chez vous et M. Enfantin d'une certaine logique : il est vrai qu'elle ne vous coûte pas de grands efforts de tête, c'est la logique de la confusion, la logique du chaos, la logique, je Tai dit, de la promiscuité. Avec vous , madame , nous marchons à grands pas vers la pomocratie.

Toute vérité d'ensemble implique harmonie, symétrie, série entre plusieurs termes, c'est-àdire RAPPORT. Dès que rharmonie est rompue, la série mutilée, il n'y a plus rapport ; le reliUif n'existe pas.

Autre cause de votre erreur : certains êtres, certains ensembles se produisent par accroissement continu; tels les êtres vivants, telle aussi la justice.

Vous dites, dans votre logique à vous : l'esclavage est meilleur que l'anthropophagie, le servage est meilleur que l'esclavage, le prolétariat meilleur que le servage, etc. Donc, concluezvous, l'esclavage est relativement bon, le prolétariat relativement bon, etc.; et, comme on ne saurait arriver au parfait, à l'absolu, tout est relativement bon et mauvais. *.

Mais tout cela est de la logique de m;^^, de

gens qui raisonnent par à peu près, ou qui prennent des phrases de camention pour maximes dialectiques. La vérité logique, philosophique, exacte, sévère, est tout autre. Cette vérité, la voici : la justice, vraie en soi, dans toutes ses parties, se développe progressivement dans rhumanité. A mesure que ce progrès s'accomplit, Thumanité s'élève au-dessus de la condition animale, pour entrer dans Tétat de société ou de justice, n en résulte que Tesclavage, par luimême, n'est pas plus vrai, ni en soi, ni relativement, que l'anthropophagie ; c'est encore, conmie celle-ci, de l'animalité; le servage, le prolétariat sont de l'animalité, du fatalisme, progressivement réduits par l'action de la liberté et de la justice.

J'en dis autant du développement des institutions politiques et religieuses.

Ainsi, votre scepticisme ne repose absolument sur rien, que sur la confusion de vos idées et l'arbitraire de vos définitions : votre philosophie, je vous le répète, c'est du chaotisme, c'est de la promiscuité, je vous dirai tout à l'heure que c'est de la prostitution.

2. Vous parlez de relatif, de vérité relative ^ et vous opposez ce mot à Vabsolu.

m m LA POENOOBtATIS

Mm là encore yqus n'êtes pas dans le vrait 6t VPUJ8 ne voyez <jue confusion. Toute vérité est vraie, à un double point de vue : en soi, et considérée individuellement; et comme partie intégrante ou constituante du système des choses, dont la pleine intelligence nous donnerait, en effet, une face de Tabsolu.

Ainsi, cbaijue proposition d*£uclide est vme en elle-même, et aObstraction faite de toute la géométrie ; et elle est vraie, comme terme sériel de la géométrie, dont Tensemble est vrai ausâ. — La théorie des marées est vraie, indépendamment du système copernicien ; — la circulation du sang, le système des fonctions de nutrition sont des faits vrais en eux-mêmes, indépendamment de toute théorie de la reproduction ; ce qui ne les empêche pas d'être vrais aussi, dans leurs rapports avec la génération, le système cérébral, etc. Voilà ce que c'est que l'absolu et le relatif; et vous parlez d'imagination, d'après une lueur incertaine, quand vous les opposez l'un à l'autre : ils subsistent ensemble, et même, si nous considérons que chaque idée, chaque phénomène, chaque être créé, pris à part, forçae un tout, un universel, un absolu (bien des philosophes n'hésitent pas ici à appliquer ce terme), vous

DANS LKS TKMPS MODERNES. W

reconnaîtrez que Y absolu et le relatif sont encore identiques.

Ainsi, la vérité a double face ; et la £Bbce la plus lumineuse, c'est celle de relation^ puisque quand on connaît une proposition en eUe-môme, on n'en connaît pas la vérité dans toute son étendue ; on en sait quelque diose, mais on n^en sait pas tout.

D'où il résulte que les idées de relation qui« chez vous, ne sont pas des vérités, sont les plus grandes de toutes ; ce qui prouve que vous prenez le mot à contre-sens.

La cause de votre erreur, ici, c'est que vouji faites V erreur y la désharmonie^ l'anomalie» synonyme de relatifs ce qui est encore un contressens.

Ainsi, toute votre métaphysique, si orgueilleuse, si leste, se réduit à une profonde inintelligence, non-seulement des termes, mais des rapports et des notions. Vous ne savez pas plus ce que c'est que Y absolu que le relatif; pour vous, il n'existe ni certitude, ni réalité, ni universaux, ni catégories : vous en êtes à l'état d'une idole qui a des yeux, et ne voit pas ; des oreilles, et qui n'entend point; un entendement, et qui ne saisit plus ni impressions ni rapports.

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C'est à cela que se réduit la force spéculative de M. Enfantin; et c*est par là quil vous a séduite, vous et toutes celles en qui certaines dispositions masculines ont oblitéré le sens moral et détruit le sens commun. En tout cela, M. Enfantin a été rhomme de son époque, le digne apôtre de la religion de la chair, représentant de la destruction des principes et de la dissolution des consciences, dont le règne de Louis-Philippe fut la préparation.

3. Maintenant que nous avons le secret de votre doctrine, nous pouvons vous suivre, et vous expliquer à vous-même. Je ne veux pas vous faire un cours de logique : ce n*en est pas le moment 9 et vous ne me comprendriez pas. — Je vous ai promis une autopsie, Tautopsie de votre âme ; je ne veux que tenir parole.

La justice écartée par vous comme absolu, quel sera votre point de repère? car U faut bien vous diriger dans votre scepticisme. Je ne vous parle pas de principes, vous n*en reconnaissez pas : les principes vous conduiraient à Tidée universelle, à la certitude, à ce que vous appelez absolu, n vous faut une loi au moins conventionnelle.

Cette loi rectrice, cette lumière, a pour nom

YidéaL Mais, conséquente avec vous-même, je veux dire fidèle aux ténèbres qui vous assiègent, vous vous empressez de dire que cet idéal n'a rien d'absolu. Sur quoi je vous arrête de nouveau pour vous montrer : 1 ® que vous ne savez pas de quoi vous parlez, quand vous parlez d'roÉAL ; 2* que, le connaissiez-vous, vous tombez dans la plus triste des erreurs, quand vous en faites le guide de votre raison et le Dieu de votre cœur.

« Il n'est pas vrai, diles-vous (page 13), que l'idéal soit fatalement voué il l'absolu. »

Et là-dessus vous expliquez comme quoi vous prenez un idéal ad libitum, soit en vous-même, soit dans la nature, sans jamais lui attribuer ni l'infinie bonté, ni la suprême perfection, ni rien qui rappelle l'absolu.

Tout ceci veut dire que pour vous, madame, qui faites profession de cultiver l'idéal, il n'y a pas réellement d'idéal, il n'y a que des objets qui attirent plus ou moins le désir, la concupiscence. L'idéale pour tout homme qui s*entend avec luimême, est un mot par lequel on exprime la conformité d'im être avec son type. Il se dit aussi de la faculté de l'esprit, par laquelle, en vue des réalités qui, toutes, comme je l'ai dit plus haut

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d*après xlaphaël,sont plus ou moins défectueuses, nous remontons par la pensée au modèle parfait que nous supposons invinciblement exister dans la pensée de la nature créatrice, dans la raison de Dieu. En ce sens, V idéal, chose non réelle, mais parfaitement intelligible, est un absolu, puisqu'il réunit la vérité, Tharmonie, Texactitude, la proportion, la force, la beauté. Nous n'y atteignons pas, c'est chose certaine; mais nous agissons d'après lui, sauf les droits de la justice qui sont ici réservés : nous nous dépravons quand nous suivons autre chose. Le renoncement à l'idéal est un signe de notre décadence.

Vous, au contraire, vous niez à priori cet idéal, puisque vous le niez en tant qu'absolu, et que, dans votre pensée, absolu est synonyme de vérité, de loi, de certitude. Pour vous, il n'y a pas, je le répèle, d'idéal; et ce que vous appelez de ce nom, c'est tout ce qu'il vous plaît. C'est le laid. L'idéal est un mot qu'il faut rayer de votre dictionnaire, de même que Yaisolu, le relatif, le certain, Vuniverseh parce qu'il ne signifie rien, absolument rien pour vous. H faut le remplacer

par im autre, qui s'appelle, en latin HHiQ^ ea finançais : /Unlaisie^^

DANS LES TEMPS MODBRNES. Ht

Ici, VOUS retrouvez une parenté nombreiUNi, mais qui vous fait peu d'honneur. En littëratuft, en poésie, en peinture, dans l'art dramaUqiie, — * inutile de citer la danse, -*- nous en sommes & Técole fantaisiste, dernier mot du romantisme; et nous voyons ce qu'elle produit. La même chose arrive en morale ; et le résultat est toujours le même : la prostitution. Vous y reconnaisses vous? Lisez les feuilletons de M. Th. Gautier, toute cette masse de romans, de drames» de petits vers, etc., qui illustrent notre époque.

Un des effets de cette substitution de la fan* taisie à Tidéal, c*est que nous n'avons plus, en France, de théorie de l'art, partant plus d'art. — Des œuvres de débauche, rien de plus. Autrefois, l'art avait pour but de reproduire, soit l'idéal, autant qu'il est donné à l'imagination de s'en emparer d'après les données de l'intelligence; soit le réel, mais comme antithèse ou expression plus ou moins complète de l'idéal. L'école de Kaphaël est le représentant de la première manière ; l'école ûamande de la seconde. Ces deux buts divers de l'art sont également légitimes, aussi légitimes que la comédie et la tragédie» H y a autant d'art à représenter le réel que ridéil. |ies anciens connaissaient cette 4^^^1e tlié<^ri#^

Iti DE LÀ PORNOCRATIE

Aujourd'hui, la multitude des artistes et des gens de lettres ne connaît qu'une chose, la fantaisie, et, par la fantaisie, elle s'éloigne également du réel et de Y idéal. Il n'y a ni vérité, ni sublimité dans ces œuvres ; c*est de la marchandise à la mode, articles de pornocratie.

Mais nous ne sommes pas au bout. Vous vous ihéprenez du tout au tout sur le caractère de l'idéal ; après l'avoir nié en tant qxxabsolu^ vous en faites votre Dieu, ce qui se comprend très-bien dans une religion sans principes, sans loi, sans certitude, sans idées universelles, sans notion, sans justice, sans mœurs, dans un siècle où toutes ces choses sont remplacées par la fantaisie^ ce qui implique une inconséquence, une contradiction.

J'ai expliqué, dans la théorie que j'ai essayé de donner du progrès, comment le progrès avait son principe dans la justice; comment, en dehors de la justice, tout autre développement politique, économique, littéraire, philosophique, devenait subversif et dissolvant, comment l'idéal nous était donné pour nous porter à la justice, et comment enfin, si ce même idéal, au lieu de servir d'auxiliaire et d'instrument au droit, était pris lui-même pour règle et but de la vie, il y

avait aussitôt pour la société décadence et mort. En un mot, à la justice, j'ai subordonné Tidéal, dont ridée, au point de vue de la raison spéculative, est moins universelle ; et le sentiment, au point de vue de la raison pratique, moins social que celui du droit.

Vous, au contraire, vous subordonnez le droit à l'idéal, à l'exemple des idolâtres polythéistes, dont j'ai raconté la décadence : en quoi vous êtes tout à fait d'accord avec la moderne bohème, dont la maxime est, comme vous savez, Fart pour Vart. — Or, le principe de l'art pour l'art conduit à des corollaires de toute sorte, qui naturellement entrent dans votre catéchisme : le pouvoir pour le pouvoir, la guerre pour la guerre, l'argent pour l'argent, l'amour pour l'amour, la jouissance pour la jouissance. Quand je vous dis, madame, que toutes vos pensées mènent à la prostitution ; que vous n'avez dans le cerveau, je ne dis pas dans le cœur, vous êtes la femme de M, L***, que je considère pour vous comme un sauveur, un rédempteur, un Christ, — que la prostitution, et tout cela parce que vous avez prêté l'oreille à ce magnétiseur d'Enfantin ! . • .

L'école de la fantaisie, dont vous nous donnez» sans le savoir, et par le seul fait du détraque-

lii DB LA PORNOCIUTIB

ment de votre cerveau et de la maladie de votre âme, Tabsurde métaphysique» c'est là jouissance, c'est le ifice, Vmmoraliié, la diffradatiû% poli-' tique^ c'est la pornogratie.

4. Vous me reprochez de confondre perpétuellement le concret et T abstrait : à ce propos, vous nies l'exis^ce des collectivités et de leurs attributs. Sur quoi j'aurai Thonneur de vous faire observer, madame, qu'avant de me reprocher de les confondre, vous eussiez dû vous assurer que vous-même vous saviez distinguer, ce qui, par malheur, n'est pas vrai. *- Votre notion de V abstrait est inexacte, et celle que vous vous formez du cùncrety encore plus.

Vous répétez, après les vieux nominalistes, que la société est un mot, qu'il n'y a point d'ôtre social en dehors ou au-dessus de l'individu, homme ou femme; que le couple qui résulte de leur union n'est qu'une création morale, non une création réelle ; à plus forte raison qu'on ne saurait attribuer à ce couple, comme à un être positif sui ffSMris, des qualités, attributs et fonctions, desquelles on argumentera ensuite, pour, contre ou sur, les individus, l'homme et la femme.

K PhéuQiaéna^menti l*âtra çocial n'e^t rie^,

« n ne saurait tomber sous no« sens; mais, « abstractivement considéré, il est le résultai des qualités propres à rhomme et des qualités propres à la femme. » Ainsi dit le soattre; ainsi redit l'élève.

Voici bien une autre affaire. Tout à Theure vous avez nié, sous le nom d'absolu, les idées universelles, la certitude; -» vous avez méconnu le relatif; vous avez détruit ïidéal^ auquel vous avez substitué la fantaisie ; vous avez éliminé la justice : voici maintenant que vous niez les collectivités, les existences générales, et par suite les idées générales, les lois générales, ce qui veut dire, la nature même et la société. Du chaotisme, nous tombons dans le nihilisme ; de la pornocratie, dans la mort. C'est logique, autant que ce mot de logique peut se dire des ténèbres, de la mort, du néant.

Une idée est dite abstraite quand elle sert è représenter un simple rapport, indépendamment et à l'exclusion même de toute réalité. Le nombre 5, par exemple, est une idée abstraite; le nombre 7 en est une autre. La formule 8 X 5 s=s 28, est abstraite , par la même raison, 7 x 7 — 49 est une formule abstraite. Si, généralisant dayantag;e et éçartai;it les ):;iombres particuliers 8,

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7, 25, 49, je dis A X B «= C, la fonnure sera plus abstraite encore que les deux autres.

Il y a des idées abstraites de toute sorte, il suffit de cet exemple,

' Mais les idées de collectivité, de groupe, de genre, d*espèce, sont autre chose que des idées abstraites ; elles en sont diamétralement Topposé. Celles-ci, comme nous venons de voir, excluent ridée de matière ; celles-là, au contraire, la supposent essentiellement. Lorsque je prononce le nombre 5 ou ses multiples 25, 150, 250, 2,500, 25,000, etc., il est évident que je ne sous-entends ni des hommes, ni des chevaux, ni des arbres, etc. ; mais quand je dis une ruche, un troupeau, une nation, une forêt, il est tout aussi évident que je sous-entends des abeilles, des animaux, des hommes, des arbres, quel qu'en soit d'ailleurs le nombre ; les mots ruche, troupeau, forêt, nation, etc., ne signifieraient rien sans cela.

L'idée abstraite et l'idée collective, idée de groupe, genre et espèce, sont donc diamétralement inverses l'une de l'autre, ce à quoi, madame, ni vous, ni votre maître, M. Enfantin, n*avez jamais pris garde. Votre chaotisme eût été impossible, si cette distinction, pourtant

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bien apparente, était entrée dans votre esprit. Mais ce n*est pas tout.

Les collectivités, groupes, genres, espèces, ne sont pas de pures fictions de notre entendement ; ce sont des réalités aussi réelles que les individualités, monades ou molécules, qui les constituent, et au même titre que ces dernières. En effet, qu'est-ce qu'un arbre, un bomme, un insecte? Un être formé de parties en rapport les unes avec les autres, et donnant lieu, par ce rapport, à une unité d'ordre supérieur, qu'on appelle bomme, arbre, . insecte. D'être simple, nous n'en connaissons pas : pour nous, c'est l'absolu, cet absolu que vous repoussez, madame. Or, une nation, une société, une rucbe, une rocbe, un minéral, un gaz, une forêt, tous les ordres, genres et espèces déplantes et d'animaux, sont des unités d'ordre supérieur, des existences positives, formées par le rapport d'unités inférieures, et ayant des propriétés, des qualités, des facultés spéciales. J'ai traité maintes fois ce sujet, sur lequel je me crois dispensé ici de revenir.

En fait, nous ne connaissons, nous ne saisissons, voyons, toucbons, palpons, mesurons que des collectivités, des groupes, des volumes, des

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conglomérats; Tunité élémentaire ne se laisse prendre nulle part. Le réel, c'est le multiple, la série» la synthèse; Tabstrait, labsolu, c'est Tatome. Comment donc se fait-il, madame, que, cherchant le réel, le concret, l'idéal, et fuyant ^absolu, vous arriviez constamment, dans votre philosophie, à vous tromper d'adresse ; que vous preniez toujours l'absolu pour le relatif, le concret pour l'abstrait et vice versa? Gomment ne voyes-vous pas que œ qui fait, pour notre intelligence, la réalité des êtres, c*est le rapport de leurs parties ; que, par conséquent, l'homme et la femme étant complémentaires l'un de l'autre, comme les parties du corps humain sont complémentaires les unes des autres, l'homme et la femme forment par leur union un organisme très-positif, très-réel, très-concret, nullement abstrait, mais d'ordre supérieur ; et qu'il en est absolument de même de la famille, de la cité, de la nation?

Pendant un certain temps, l'esprit humain a hésité sur cette proposition : la lutte des réalistes et des nominalistes en est un monument. Il faut un degré d'attention de plus pour apercevoir le rapport des parties séparées, quelquefois fort distants, que pour saisir celui des membres d'ui)

corps vivant : cette faiblesse d'aperception esl un des traits qui caractérisent l'enfance de l'esprit humain, Tentendement des enfants et des femmes. Il a fallu la théorie de Newton pour comprendre que le système planétaire est aussi certainement une chose, que le soleil et chacune des planètes.

Voulez-vous voir maintenant où conduit la confusion des idées abstraites avec les idées générales ; et la négation que vous faites, en conséquence, de la réalité des existences collectives? Je vais vous le dire en deux mots.

Pour moi, la société humaine est un être réel, au même titre que Thomme, qui en fait partie. Cet être, formé d*hommes, mais qui n'est pas la même chose qu'un homme, a sa vie, sa puissance, ses attributs, sa raison, sa conscience, ses passions. J'en ai touché quelque chose dans mes IV© et VI« Études (1). — Elle a donc aussi ses lois propres, lois et rapports que l'observation nous révèlent, et que ne donnerait pas la seule connaissance organique et psychologique de l'inâlyidu^ De là, pour moi, tout un monde de rap-

(1) Cf. aussi ThéoHe de VImp&ê, <m bftiltfica <!• 1» tibcrt* UtdifkfaieUe «t de la liberté politique*

120 ' ' DK LX PORNOCRATIE

poris, dont Tensemble forme ce que j'appelle droit public, droit économique, droit des gens ; absolument comme, de l'élude des facultés de l'homme, résulte la morale privée et individuelle.

Pour vous, au contraire, qui dans la société ne voyez qu'une abstraction, qui par conséquent ne lui reconnaissez ni attributs, ni fonctions, ni rapports, rien en un mot de ce qui constitue l'existence et la vie, l'état social n'est que le résultat des rapports que vous offrent les individus, rapports, selon vous, essentiellement changeants et variables. Il n'y a pas de constitution de la société, pas de droit international, pas de système économique : tout est régi par la fantaisie , au gré des circonstances et selon la sagesse de ceux que le hasard, le caprice de la multitude, la corruption ou la force ont proposés à la gestion des intérêts généraux. Je vous cite, page 173 :

« La société n'est pas une autorité sui generis^ une puissance externe; elle n'a pas de sphère qui lui soit propre ; elle est le milieu dans lequel les êtres sociaux fonctionnent, comme l'éther est le milieu dans lequel les sphères célestes accomplissent leur révolution. »

Pourcertnins centralisateurs, la société ourÉtat

est tout; rindividu, rien ; la première absorbe le second. — Pour vous, la société n'est rien ; Tîndividu seul existe, mâle ou femelle ; la société est un mot qui sert à désigner l'ensemble des rapports des individus entre eux (comme si des individus pouvaient soutenir des rapports, et ne pas créer, ipso factOy un tout concret, une réalité supérieure qui les dépasse!) Les premiers aboutissent au commxmisme, ce qui est la même chose que le despotisme ; les autres à Tanarchie ou à la fantaisie ; mais comme la fantaisie et Tanarchie sont impraticables de leur nature, force est à ces nominalistes de faire appel à la force; c'est ainsi que, partant des deux points extrêmes de l'horizon, on arrive à la tyrannie.

Toujours le pêle-mêle, toujours la promiscuité, gouvernée par les jouissances, par l'idéalisme des voluptés, appuyée au besoin de la force.

Y êtes-vous, madame? Votre maître, M. Enfantin, n'oserait soutenir aujourd'hui le système communiste, contre lequel l'opinion s'est prononcée sans retour. Mais il est évident que, niant la réalité de l'Être social, n'admettant qu'une justice variable et arbitraire, subordonnée à l'idéal, c'est-à-dire à la fantaisie des jouissances,

Mi M La POlîîfOCRATîÊ

il tombe fsrtalement dans le communisme, dans tme prottîâcrttrlé, dans tine pomocratie générale.

Une dernière cifafîon va le démontrer.

5* Votre livret se termine par une suite de quesffan^et réponses, (jne vous intitulez : Résumé syn- Ukitiqite. Ce mot synthétique est mis ici avec intcnfîonc Vous: avez voulu opposer la synthéfse de M. Enfantin â mon antinomie^ dont vous voifs moquez çâ et là fort agréablement. Vous le déclarez vous-même, page 152 : « L'erreur (bnda- <r mentale de M. Proudbon a été d*étudier detïx c termeâf dans letO'S rapports, sans vouloir ré- « f8rer ces rapports à un TRoisiéncff terme, qui (( en détermine régression, la signification « réelle. »

M. Enfantin tout pur. Pauvre femme f commefrt ave»-VDus eu le courage de vons engouffrer dans cette discussioiî trinitaire, où M. Enfantin a dépassé de cent coudées en ridicule, déjà colossal, le p^ére de la triade lui-même , le bon et honnête Rerre Leroux. Je dis^ hm et honnête, malgré les petite» railleries que P. Leroux s^'est permises à mon ^ard : 2 a bemi mordre, il ta IsH pfl^ de mal, il n*a point de dents.

Pttïrt-il que je vous prouve, madame, ]^ottt It lôMiete de It philosophie, doirt vtnsr IliM» àê

DANS LES TEMPS MODERNES. !i3

si étonnant es charges, que %otre pontife vous a misérablement induite en erreur avec sa soi-disant synthèse ; que sa dialectique est une caricature de celle de Hegel ; que Tantinomie ne se résout pas; que les termes opposés ne font jamais que se balancer Tun Tautre ; que Téquilibre ne naît point entre eux. de Tintervention d'un troisième terme ^ mais de leur action réciproque; qu'aucune puissance ne saurait fixer la valeur ; que cette fixation est une convention des échangistes > applicable seulement à Tinstinct de l'échange; qu ainsi il n'y a pas d'unité naturelle ou étalon de poids» de mesure, de valeur, et que ce qu'on appelle de ce nom sont de pures conventions; que votre théorie de la banque est cdle de l'agiotage, etc.? Tout cela serait bien long, et ne vous deviendrait pas plus intelligible. J'aîme mieizx procéder, par exemple, en laissant de côté la démonstration : cela sera plus amusant pour vou3> vous touchera davantage, produira plua d'efiet. Ceci est très-intéressant : vous allez Tw comment M. En&ntin arrive par la synn tiise, soit la Triade, à la Pornocratie.

Je me souvien:» qu'un jour, en 1848^, dans une îéuiukHik où i'exposais les» principea de la Banque du Peuple, Pierre Leroux entreprit de réfuter

12* DE La POIINOCRATIK

mon syslùme, en me faisant voir qu'iis contredisaient, d'un bout à l'autre, les lois de la Triade. Impatienté, je voulus faire observer au philosophe, que la Triade, en matière de finance, d'escompte , était inapplicable , attendu que tout roule ici, comme dans la comptabilité, sur deux termes : doit et avoir^ actif et passifs vente et achat, consommation et production, etc. :

« Votre économie politique, s'écria P. Leroux, est fausse; votre comptabilité fausse; je vous dis, moi, au nom de la Triade, que la tenue des livres doit se faire en partie triple, non en partie double, ce qui est absurde! » Je vis le moment où P. Leroux allait accuser la tenue des livres en partie double d'avoir engendré la misère et le prolétariat.

La manière dont M. Enfantin entend et pratique la synthèse est exactement^ la même que celle de P. Leroux; je ne comprends pas comment ces deux réformateurs se sont brouillés.

Penser, cest peser, dit M. Enfantin. — Nous savons cela depuis le collège; mais comme le pesage n'est qu'une forme de comparaison, nous dirions : Si dans la pensée il n'entrait rien de plus que la comparaison que penser c'est comparer; la formule serait plus générale, partant meilleure.

DANS LES TEMPS MODERNES. m

L*action de comparer ou peser implique deux termes : On ne peut pas comparer rien à rien; c'est un axiome de logique. M. Enfantin ne se contente pas de deux termes, il lui en faut trois. On pourrait lui en accorder quatre, et cent, et mille y puisque le résultat de la comparaison est d'autant plus élevé qu'elle a porté sur un plus grand nombre d'objets. Mais il est ici question d'une opération de logique élémentaire, opération qu'il s'agit par conséquent de réduire à son expression la plus simple possible. On demande donc si la comparaison implique au moins trois termes ou seulement deux ?

M. Enfantin prend pour exemple la balance.

Il dit par la bouche de son interprète, M"^* J*** L***, p. 1S3 :

« Dans le fait de comparer deux corps pesants dans leurs rapports de poids, il y a bien les deux plateaux de la balance qui donnent le plu^ ou le moins ; mais, pour déterminer la diSërence, pour l'exprimer et la convertir en fait, il faut un critérium de pesanteur qui fait partie de la balance ou que vous y annexez au moment de Topération (comme les poids), mais qui, dans sa norme unitaire, est antérieur et supérieur au fait de pesage et se rattache à la loi générale de pe*

f38 m LA P0R9KyCKATI£

mmlenir. Danoa celte opérartioD^ ycms avez soumis im pb^omèiie à m ki prtyprey voiiâ^ Târ/ez ramené k rnrnlé; tous ^62^ coonparé d€nc& ehoses entre rile» d«»i kum lappcrt» avec une loi géniale, et to<tts avez formulé ua fait nouyeau. Eh bien ! Botie entendemezrt; procsède de même ; seulement, iMtee entendemeni, qi^ est vivant, est à la fois Vagoat et Tisk^ranMAi de^ ropëiratiûti. Gomme la }Màm»&i^ ïïuite» âeiii plirteaux et fl a sa mesure propre* *

Voog fie GompteMSf rien à ce charabia, n*estû pis vrai, madmM?? Ni tsm non plus. Ce ({ue je puis vous affirmer, du moins, c'est que le troisième terme est tm iroage qui est dans le cerveau d6 M. E^fatttii»; voilà tout. La balance; par exemple, est une appHcaiion de là pesamleur qui u son type dans k ^ystèffîe pknétaire. La ierre et k Imâf en ce cm, s'attirant ïune Tat^fe, pesant Yxm6 sur rautrcTy se balançant/ fofffîent nnebaknce. Il n'y apsÊS là de troisiètne ternse, car le soleil et toutes ks autres pknètes n'e^st^aieM ptô, ^*entr« la terre et la lune le phésofiièôe n'eu eaiistér^ pas moins. Dsfns k bsd^Kce doût se sert votre voi^n du cs^in, Tépid^fr fes choses se passent absolument de même : le^ denx i^jets do&i on veat eott^a^er ks masses ae^ka-

lancent entre eux comme la terre «t jia luna; voilà tout. Seulement, comme Topération se passe à la surface de la terre, qui attire à elle lesdits objets et détruit, pour ainsi dire, par son attraction supérieure, leur attraction mutuelle, on est placé sur les plateaux d'une bascule, et Ton juge alors, par comparaison, lequel pèse davantage, non pas sur l'autre, mais sur la terre qui les porte tous deux. Le phénomène s^est compliqué, coinme on voit, mais il n'en est pas moins dualiste dans sa forme élémentaire ; laprei^ve, c'est que dans le pesage on fait abstraction de la terre, dont l'attraction a changé la forme de l'expérience.

Ce qui vous fait illusioii ici, madame, ainsi qu'à M. Enfantin, c'est que, lorsque le marchand pèse sa marchandise, il ne la compare pas avec le premier objet venu : il se sert pour cela d'un POIDS, timbré du sceau de l'État, ayant des multiples et sous-multiples, et auquel chacun est convenu de rapporter la masse de tous les objets, - Ainsi, au lieu de dire qu'un coq est égal, pour le poids, à un lapin, à tant de dousaine d'œufs, à tant de grains de blé, on dit qu'il pèse tant de kilogrammes (le kilogramme ou le décimètre cube d'eau étant pris ici pour unité : c'est la troisième puissance de M. Enfantin) ; mais ce n'est

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