RÉVOLUTION CHRÉTIENNE
PREMIÈRE PARTIE : DE 303 A 325 DEUXIÈME PARTIE : DE 325 A 381. — FIN DE L'ARIANISMB
303. 23 février. — Ère des martyrs : — on devrait l'appeler plutôt ère révolutionnaire ; car elle est la date décisive de la révolution chrétienne.
L'édit de persécution contre les chrétiens est affiché a Ni* comédie et presque aussitôt lacéré par un chrétien, qui est immédiatement brûlé vif.
[Lorsque les soldats enfoncèrent la porte de Téglise de Nicomédie, ils n'y trouvèrent, comme les soldats de Titus dans le temple de Jérusalem, aucune image, rien que des livres I ]
L'édit portait :
Que les églises des chrétiens seraient rasées et leurs écritures brûlées;
Que tous ceux de cette religion seraient privés de tous honneurs et dignités et passibles des châtiments portés par la loi ;
Qu'aucune action criminelle ou civile ne leur était accordée;
Que les affranchis rentreraient en esclavage.
164 CÉSâRJSMë ET. CHRISTIANISME.'
Cet édit fut suivi d*un autre, particulier auxévêques, dont on exaltait ainsi Tautorité par le supplice, et qui exigeait d'eux la livraison des livres. De là, le nom de traditeurs donné à ceux qui obéissaient.
Le feu ayant pris au palaif: de Dioclétien, comme a Rome sous Néron, les chrétiens furent accusés de rincendie, non sans raison peut-être, et les exécutions commencèrent.
L'évéque de Nicomédie, ses prêtres, ses diacres, des personnes de toute qualité, des officiers de Tempereur périrent.
Dans une petite ville de Phrygie, une église fut brCllée avec tous les chrétiens qui s'y étaient réfugiés.
(Voir au martyrologe.)
La persécution sévit dans toutes les provinces qui relevaient de Dioclétien et Galérius; en Occident, et surtout dans la Gaule, elle fut adoucie par Constance et Maximien, qui n'avaient point été consultés pour cet acte important par leurs collègues, dont le bon sens le réprouvait. — L'Église a chanté sur tous les tons ses douleurs et la gloire de ses martyrs. Le fait est cependant qu'elle dut k Galérius une revivification salutaire, sans laquelle elle se fût peut-être affaissée dans la corruption, le schisme et les scandales. Qu'était donc cette chrétienté, cette puissance inconnue, contre laquelle portait ainsi tout Tefifort de l'empire? Le Christianisme klui seul était donc plus fort que les barbares et tous les prétendants réunis, qui depuis trois siècles harcelaient Rome et ses empereurs; et ce Dieu, qui mettait en péril tous les dieux, était bien terrible, il était donc bien vrai, puisque les oracles se taisaient, et les temples tremblaient à son nom sur leurs fondements!...
Maintenant, grâce k la persécution, le Christianisme va devenir Tâme de la société. Convertis ou non convertis, peu importe, tous, par l'amour ou la haine» seront désormais pleins de cette idée; tous la porteront en eux, soit pour 1 affirmer, soit pour la nier, ce qui est encore la recon naître.
Que César avise I Caveant consules ! En croyant détruire un ennemi caché, il l'a mis au grand jour; il lui a donné Tau-
thenticité et pour aiusi dire Vexistence officielle... Luimême, quand il maudit le Christ, il lui rend hommage, il est chrétien 1
Triomphe de Dioclétien et Maximien ! Cest la dernière fois
que le peuple romain jouira de ce spectacle « Adieu de
la majesté impériale, » dit Durozoir.]
Dioclétien part pour Rome, afin d'y célébrer son triomphe; à peine a-l-il quitté l'Asie, qu'Eugène (?) se fait proclamer empereur a Séleucie, marche sur Antioche, où il est saisi et mis à mort par les habitants.
Eugène attendait sans doute, dans cette capitale du Christianisme, quelque appui des chrétiens persécutés. Le calcul eût été encore plus mauvais de leur part que de la sienne. La persécution faisait leur salut, la révolte eût été leur arrêt de mort. Ils n'en furent pas moins poursuivis à cette occasion ; surcroît de prospérité pour leur cause. Édils sur édits de Dioclélierif qui ne se propose rien de moins que d'abolir le nom chrétien.
Dioclétien part de Rome, 20 décembre^ choqué de la licence du peuple (274), et tombe malade à Ravenne de froid, de fatigue et de chagrin. Une sombre mélsincolie s'empare de lui et le conduit aux portes du tombeau. Cette âme affaiblie, sur qui pèse la responsabilité de la folie de Calérius, semblait traduire aux yeux l'état de Tempire, dont il voyait, seul alors peut-être, la ruine et la misère.
304. L'Irlande est réduite en province romaine par Constance Chlore : conquête de plus pour les chrétiens.
Dioclétien malade se traîne jusqu'à Nicomédie, où il passe quelque temps pour mort. Maximien Hercule est à Milan, Constance a Trêves, Galérius à Aulioche : triste symptôme; à partir de ce jour, Rome cesse d'èlre la résidence des empereurs.
Dioclétien, par son triomphe, est venu faire à Rome les adieux des Césars!...
— Lactance écrit ses Institutions, ouvrage d'une prétention excessive, mais aussi creux que les disputes de son maître Arnobe.
.166 ^ €ÉSARÏSME ET CHRISTIANISME.
(Cf. Toriginal et donner une notice» surtout au point de vue morale qui seul fait la force du Christianisme.)
[Le livre principal de Lactance, qui a pour titre Institutions divines, paraît avoir été écrit vers ce temps (304) et dédié plus tard, vers 313 ou 314, k l'empereur Constantin, à la conversion duquel il est possible qu'il ait contribué- Cet ouvrage est distribué en sept livres.
Lactance suppose, comme établie suffisamment parle consentement universel, l'existence d'une religion et d'une providence. Puis il pose immédiatement la question : s'il y a tJN ou plusieurs dieux! — 11 se prononce pour l'unité et la prouve par les prophètes, et le paganisme même, qu'il réfute.
2* livre. — D'où vient donc l'idolâtrie? quelle est l'origine de V erreur? — Le diable, répond-il.
3* livre. — Les philosophes ne possèdent pas non plus la sagesse ; donc, en quittant l'idolâtrie, ce n'est pas de ce côté qu'il faut aller.
4% 5% 6% 7* livres. — La vraie sagesse, c'est le Christianisme. Exposition.
A entendre Lactance, le Christianisme aurait manqué jusqu'à lui d'écrivains dignes de cette grande cause. — Il ne connaît que Minutius Félix (211), Tertullieh et Cyprien. (Il ne parle pas des Grecs.)
Mais, dit-il, Minutius Félix est trop court; Tertullien trop fougueux, obscur, incorrect et d'ailleurs suspect d'hérésie ; Cyprien, a cause de son nom, semble ridicule, et n'a pas eu pour objet la conversion des païens. Il passe sous silence Arnobe, son maître, dont il connaissait cependant l'ouvrage, puisqu'il en imite le plan, la distribution, qu'il en prend les pensées et quelquefois le combat. — Lactance est un vil plagiaire. Quelle graine que ces chrétiens.]
305. Mars, Dioclétien, fatigué, après avoir gouverné l'empire avec gloire pendant vingt ans, abdique volontairement. Son vieil ami et collègue Maximien Hercule le suit, forcé et contraint par la promesse qu'il en avait faite, sous serment.
Aux deux Césars, Galère et Constance, devenus tous deux Augustes par cette double abdication, Dioclétien, toujours forcé par Galère, donne (i" mai) pour coadjuteurs Sévère et Maximin Daïa, deux hommes à la dévotion de Galérius, mais inconnus du soldat. Alors, redevenu simplement Dioclès, l'empereur démissionnaire se retire a Salone (Spalatro), en ' Dalmatie, où il passe le reste de ses jours a cultiver ses jardins, vivant en sage, nouvel Abdolonyme, jusqu'en 313. C'est de là qu'il pourra pleurer sur les malheurs de l'empire, divisé, troublé par la présomption féroce de son gendre Galérius et sa politique absurde. Ce qui prouve la supériorité de génie de Dioclétien, c'est qu'il sut mépriser le pouvoir et être heureux après l'avoir quitté. Voir son panégyrique par Eumène.
[Il paraît que l'abdication de Dioclétien, loin d'être forcée, aurait fait partie de son plan politique, qui était d'assurer la succession impériale du vivant des empereurs, par une longue association, et de quitter ensuite la pourpre volontairement. Cétait ce que se promettait Galérius lui-même, d'après Lactance. De mort persecuL, 20. — On ne peut qu'applaudir k une telle combinaison I... — Dioclétien bâtît un palais à Salone, avec deux temples, l'un à Esculape, l'autre à Jupiter, honorant l'un pour sa santé^ le deuxième pour la forme. Vrai sage I...]
Le système de Dioclétien, qui n'était ni unité, ni partage, sorte d'éclectisme et de moyen terme, avait réussi pendant vingt ans. Son abdication perdit tout. La force brutale et prétorienne, représentée par Galérius, réagit avec impa« tience et colère contre une politique absurde de circonspection et de progrès. Galérius, pâtre de Dacie, n'était propre qu'au rôle subalterne que Dioclétien avait assigné a Maximien Hercule. Mais l'ignorance se croit du génie; Galérius veut recommencer le système de Sévère et de Maximin, qu'il semble surtout avoir pris pour modèle : en voulant contrarier les destins, il les précipite.
A l'abdication de Dioclétien, le jeune Constantin, fils de Constance, déjà célèbre dans l'armée par sa bravoure^ ses
168 GÉSÂRIJSME ET CHRISTIANISME.
talents, sa ligure, s'échappa de lu surveillance de Gaiérius. et s*enfuit à Trêves, auprès de son père. Gaiérius, qui le retenait comme un gage de sa future domination et de la prépondérance de sa politique, voit son calcul déjoué : il rugit, et dans sa grossière intelligenee, il sent que Tenipire échappe de ses mains et le Christianisme à ses vengeances.
— Concile de Cyrtha^ en Afrique,
Il se tint le 4 mars 305, la persécution ayant cessé en Afrique, mais les églises, qui avaient été ruinées, n'étant pas encore rebâties. Ainsi, la persécution ne fut ni aussi longue ni aussi générale qu on le croit. — Rien de plus édifiant que ce concile. Douze évéques s'assemblent : le premier dit au suivant : « On dit que tu as livré les Écritures? — Pardonne-moi, répond Tinculpé, et Dieu me pardonnera. Mais toi, tu les as livrées aussi! — Pardonnons-nous les uns les autres, réplique Taccusateur, accusé. — Et toi, Purpurins, on prétend que tu as tué les deux fils de ta sœur, de peur qu'ils ne déposassent contre toi? — Eh bieni penses-tu nVeffrayer avec tes accusations? dit Purpurius. J'ai tué, et je tue ceux qui agissent contre moi, et je m'en f... — Allons, s'écrie le concile, la paix, la paixl et Dieu soit loué. Âmen! — Là-dessus, les douze Judas et assassins procèdent à l'élection d'un évèque pour la ville de Cyrtha, qui en manquait.
— Concile d'Elvire^ en Espagne : dix-neuf évéques, vingtsix prêtres, les diacres et le peuple assistant au concile, et debout. Ce concile est encore plus instructif, mais moins atroce. C'est le plus ancien dont il reste des canons de discipline. — La persécution terminée, on règle d'abord ce qui concerne l'apostasie, qui, en présence des bourreaux, se produisait sous toutes sortes de formes. 11 est done défendu aux chrétiens :
1* D'assister aux sacrifices par curiosité;
2" De remplir les fonctions (très lucratives) de sacrificateurs;
3** De donner des spectacles ;
4° De porter des couronnes de fleurs, comme il se pratiquait aux sacrifices;
ô** De contribuer, de quelque manière que ce soit, aux pompes païennes;
6° De ne point soufifrir dUdoles en leurs maisons, k moins que ce ne soit pour leurs esclaves.
Tous ces actes, qu'on pouvait réputer innocents, étaient autant de moyens d'esquiver la persécution, et partant réputés crimes par les évéques. De longues pénitences étaient infligées à ceux qui se les permettaient; mais Fabsolution pouvant relever de la pénitence, témoin le concile de Cyrtha, il résultait simplement de ces prohibitions un tarif d'indul-. gences.
La délation est punie de 5, 10, 15, 20 ans de pénitence ou delà perpétuité, selon que la personne dénoncée est ecclésiastique ou laïque, diacre, prêtre ou èvéque. — Les lois des barbares ne sont pas plus grossières L..
Pour avoir tué son esclave, sept ans de pénitence;
Pour avoir procuré Tavortement, le baptême à la mort;
Pour avoir prostitué sa fille, privation de la communion, même à la mort;
Pour la pédérastie, idem.
Ces peines, illusoires aux yeux de la raison, ne sont-elles pas la dissolution de la société même. Mépris de Tégalité, mépris de la fraternité, mépris de la dignité humaine!... Voilà Tesprit du concile si fameux d'Elvire. La calomnie contre un prêtre ou un èvéque est considérée comme irrémissible; contre toute autre personne, sept ans de pénitence.
Défendu d'allumer des lanternes dans les cimetières, pour ne pas inquiéter les esprits.
Défendu d'avoir des peintures dans les églises.
Défendu aux femmes d'aller prier la nuit sur les tombes, parce que ces prières n'étaient que des prétextes à rendez-vous.
Défendu aux possédés de remplir les fonctions de marguilliers.
Défendu aux évêques de faire le commerce et l'usure, de fréquenter les foires, de recevoir de l'argent dans la fontaine baptismale et d'user maritalement de leurs femmes!
[Les évéques d'alors se rendaient coupables du même
délit que les notaires qui font valoir k leur profit les sommes qu'ils ont reçues en dépôt.]
Voila la chrétienté au commencement du ly' siècle; voilà répiscopati voilà où en était la réforme! Et ces gens-la maudissaient les philosophes I...
[Le concile d'Elvire est sévère à l'égard des tombés: il ne leur accorde pas la réconciliation, même a l'article de la mort. Celui d'Ancyre, en Galatie, tenu en Tan 314, se montre beaucoup plus doux, surtout en ce qui regarde l'idolâtrie des prêtres et évoques ; cette dififérence se comprend. En Espagne, la persécution se fit à peine sentir; le courage fut ardent; en Galatie, a la porte du palais impérial, la répression fut* impitoyable et les faiblesses nombreuses ; on se devait miséricorde.]
Après vingt ans de retraite dans un castel abandonné, Antoine (271) se décide à entrer dans le monde et à paraître au grand jour. « On fut étonné, dit naïvement Fleury, de voir le corps de ce saint ascète dans le même état, ni grossi manque d'exercice, ni atténué par tant de jeûnes et de combats contre les démons. Il était tel qu*on l'avait vu avant sa retraite. Son âme était tranquille, ni abattue par la tristesse, ni dissipée par la joie. » — Nous tenons le fait pour vrai ; seulement, au lieu de l'attribuer à une grâce surnaturelle, nous y verrons la preuve d'une excellente hygiène suivie secrètement par le fin solitaire. 11 avait alors cinquante-cinq ans^ il en avait passé quinze dans un tombeau, époque de sa première ferveur et de ses grands combats avec les diables du désert; il en avait passé vingt dans son castel, et, cédant aux prières de ceux qui voulaient imiter sa manière de vivre, il reparaissait au grand jour, pour y jouir enfin de sa gloire et de sa renommée. Il délivre des possédés, guérit des malades, apprivoise des crocodiles : son austérité est si grande qu'il gémit d'être obligé de manger, de dormir et vaquer aux fonctions de la vie animale. Aussi, remarquent ses candidats historiens, mangeait-il le plus souvent seul!... Les bénéfices de cette vie suscitèrent une foule d'imitateurs : mais beaucoup
d'appelés^ peu d'élus! Très peu arrivèrent à la célébrité d'Antoine. Mais n'était-ce rien pour des êtres paresseux, crasseux, luxurieux que cette vie de sauvages, qui leur attirait^ avec Fadmiration du vulgaire, les jouissances du parasitisnoe?...
300. Lapolitique avait présidé, en 285 et 292, à la division de l'unité impériale par Dioclétien. L'ambition seule força l'abdication de Dioclétien et de Maximien et dicta les choix de Maximin Daïa et de Sévère. Le succès ne pouvait donc être le même : le soldat mécontent, l'antagonisme sous la pourpre ne pouvait fonder rien de durable. Constance Chlore mourut à York ; son fils Constantin est aussitôt salué Auguste par ses soldats (25 juillet) et seulement reconnu César par Galère. Première faute, premier échec.
Dans le même temps, et à l'imitation de Constantin, Maxence, fils de Maximien Hercule, poussé par le peuple, qui supportait impatiemment le cens établi par Galérius, est proclanîé à Rome (28 octobre) par les troupes prétoriennes, en concurrence de Sévère. En tout cinq empereurs 1 Pour se faire bien venir de tous, dit Fleury, Maxence, entre autres ordonnances, fait cesser la persécution contre les chrétiens : il est le p;'emier que les événements conduisent par la loi de l'antagonisme à se faire un parti dans l'Église I De plus, il s'était déclaré protecteur de la dignité et de l'immunité du peuple romain. Quel amalgame!...
Le cens établi par Galérius; nouveau sujet de mécontentement : depuis la conquête de la Macédoine sur Persée (i 68 ap.), les Romains ne payaient plus d'impôts; c'était le droit de conquête que Rome exerçait depuis plus de cinq cents ans. Pour subvenir aux nécessités de l'empire, Galérius se résigna a établir un impôt sur les propriétés des Romains : tôt ou tard, il fallait en venir la. Rien de plus juste en vérité que la cessation de ce privilège odieux, qui eût dû réjouir davantage les chrétiens. — Or, c'est l'un des crimes dont Lactance charge cette bête maligne, comme il l'appelle . Cum slatuisset censibus insiitutis orbem terrœ devorare^ ad kanc usque prociluit insaniam^ et ab hoc ex privitaie ne populum quidam romanum fieri vellet immunem, (De mort, persecut,^ 25.)
172 CÉSARISME ET CttHISTIANlSME.
Cest le cas d'applfquer le mot de Tacite sur Galba : Jusiio semel principe^ seu hene seu malefacta prémuni. Le mécontentement du peuple, la fermeté de Galérius furent cause de Tavènement de Maxence.]
— Epître canonique de Pierre, èvèque d'Alexandrie, au sujet de la persécution. — C'est un règlement pénilentiaîre pour les chrétiens qui, par différents moyens, par faiblesse ou autrement, ont éludé la défense de sacrifier aux dieux, ou qui ont succombé, soit avant, soit après la flagellation et la prison. Il faut croire que le nombre en était immense : la seule énumération des formes de la chute et de l'apostasie le démontre.
L'humanité est toujours semblable à elle-même. Pour un qui tient ferme, trente succombent; les prêtres, lesévêques et les vierges comme les autres.
— Composition du Code grégorien, — Recueil des ordonnances et constitutions des empereurs romains, depuis et y compris Adrien jusqu'à Dioclétien et Maximien. Elle fut faite par Grégorius, qu'on croit avoir été préfet d'Espagne et proconsul d'Afrique, sous Constantin.
307. L'opposition des Romains aux mesures fiscales de Galérius ajoute k la force de Maxence et détermine la chute de son rival.
— Galérius envoie Sévère contre Maxence : le vieux Maximien saisit l'occasion, se présente aux soldats et débauche l'armée de Sévère (février), qui est bientôt pris par trahison dans Ravenne, conduit k Rome et tué. Alors, Maximien fait alliance avec Constantin, trop habile pour le repousser, lui fait épouser sa fille Fausta, mais n'en obtient aucun secours, et se met en mesure de recevoir Galérius, qui s'avance vers l'Italie k marches forcées. Mais Galérius, menacé lui-même d'une désertion générale, est forcé de reconnaître le fait accompli, c'est-a-dire de subir à la fois Constantin, Maximien etMaxence. Les Romains, qui s'étaient refusés k sa taxe, prodiguaient l'argent k Maximien pour être délivrés de Galérius ! 11 avait voulu être le premier, peut-être l'unique : il est le cinquième. Pour ne pas rester en minorité, il imagine alors
de créer (15 novembre) un nouvel Auguste, Licinius : total, six empereurs, quatre Augustes, Constantin, Maximin, Galère et Licinius; deux Césars, Maximien Daïa et Maxence.
L'idée de Dioclétien, reprise par une brute, tourne a la caricature. Nous retombons dans l'orgie prétorienne des trente tyrans. Ce dernier scandale achève le système : le monde, qu'épouvante le souvenirde l'ancienne monarchie (260-269), fatigué des abus de la force et du rabâchage des vieux conservateurs, plein de mépris pour la canaille romaine, plein d'horreur pour le despotisme prétorien, le monde aspire à la paix, il demande le repos à tout prix. Le Christianisme le promet et s'ofifre : qu'il soit le bienvenu !...
308. [Troubles et meurtres à Rome contre les chrétiens, causés par le zèle intempestif du pape Marcel ; il voulait sévir contre les tombés avec une rigueur qui pouvait passer pour plus terrible encore que les persécutions de Galérius et qui contrastait étrangement avec la tolérance du païen Maxence. Les chrétiens se révoltent contre leur chef spirituel. On s'assassine, on se traite d'hypocrite et de traître, jusqu'à ce que Maxence rétablisse la paix en exilant Marcel...]
— La double triade ne pouvait tenir. Le premier qui rompt la paix est le vieux Maximien; il conspire contre son propre fils Maxence et cherche à le perdre dans l'esprit du soldat. La conspiration échoue, Maximien est forcé de se retirer en Gaule auprès de son gendre Constantin. Reste cinq : mais l'empire n'y gagne guère : un Phrygien, Alexandre, se fait reconnaître à Carthage et règne trois ans. Peut-on dire que l'empire romain existe encore?...
Quand les affaires s'embrouillent au dedans, elles empirent au dehors. Les Perses rompent la paix que leur avait imposée Galérius.
309. Rien de nouveau celte année dans l'empire, divisé entre ses six possesseurs et faisant alors retour aux délimitations naturelles de nations et de territoires.
La persécution continue en Orient contre les chrétiens : mais déjà elle faiblit et tourne k la légende. Parmi les martyrs, on voit figurer grand nombre déjeunes filles, qui don-
nent aux hommes l'exemple de la constance : Théodosie, Valentine, Ënnathas, Pélagie et ses sœurs, Catherine la philosophe, qui résista à Maximien, etc. Nous croyons difficilement à ces histoires de femmes violées, traînées nues, pendues parles mamelles, etc. Le martyrologe est si authentiquement menteur qu'on ne peut y avoir qu'une foi très conditionnelle: — Que faisait cependant Antoine, le grand solitaire? Malgré son désir ardent du martyre, dit Fleury, il évita de se laisser prendre, et se contenta de porter des adoucissements aux confesseurs condamnés aux mines et k l'expulsion!
Cet homme, qui avait vaincu l'enfer, craignait le licteur ! Ah ! si l'on pouvait souffrir sans en mourir, si l'on était sûr de ne recevoir que la bastonnade ou les fers ! Quelle gloire^ de joindre aux mérites de l'ascète celui du confesseur 1...
— Cependant l'empire, ou plutôt le prétorianisme, achève de se déshonorer en la personne de Maximin Daîa et de Maxence. Des Césars de l'espèce des Domitien, des Commode, des Carin k cette heure!... C'est impossible : ce sont des anachronismes. La réprobation qui les atteint frappe du même coup la ville éternelle, et la religion du Capitole, et toutes les traditions polythéistes et' impériales.
310. Maximien Hercule essaie de débaucher les soldats de Constantin et reprend la pourpre sur le bruit de la mort de son gendre. Constantin, des bords du Rhin, accourt jusqu'à Marseille, assiège Maximien, qui est livré par les soldats, et pour cette fois pardonne; puis il tente de l'assassiner, et alors Constantin le fait périr (février). Tout l'Occident est partagé entre Constantin et Maxence. — Celui-ci, empereur d'occasion, incapable, superstitieux, faisant la guerre par ses lieutenants et remplissant Rome de ses débauches, marche évidemment k sa perte. Constantin guette le moment, et cependant augmente sa renommée, ses forces et le moral de ses troupes par des victoires remportées sur les Allemands et les Francs.
Une maladie affreuse de Galérius, attribuée par les chrétiens à la vengeance du ciel. — 11 ne souôrait pas seul cependant; la peste et le charbon, compagnons de la famine,
sévissaient par tout Tempire et faisaient quantité de victimes.
.— Hormisdas, roi de Perse, est expulsé par les grands : son fils Sapor est fait roi dès sa naissance et règne toute sa vie, soixante-dix ans.
311. y^vril. L'empereur Galérius révoque k son lit de mort redit de persécution. Vaincu par la maladie et la superstition, il dit : qu'il a fait tous ses efforts pour rétablir les anciennes lois romaines et ramener à résipiscence les chrétiens, apostats de la religion de leurs pères et qui se sont fait une raison en dehors des anciennes maximes; que, par ses édits, plusieurs ont été mis en péril et ont eflFectivement péri ; mais que leur opiniâtreté ne pouvant être vaincue et la répression ne servant qu'à les empêcher de servir leur dieu, sans obtenir leur hommage pour \eh dieux de Tempire, il croit devoir user envers eux d'indulgence et autoriser leurs assenfblées, afin qu'ils prient leur dieu pour la santé de leur empereur et la prospérité de VÉtat L . .
Cet édit fut dressé en latin à Sardique, traduit en grec et répandu par tout l'empire: Maximin Daïa,qui y était opposé, n'hésita pas néanmoins à donner ordre de se conformer à la volonté de Galérius. — Maxen ce en fit autant de son côté pour ritalie et l'Afrique : si bien qu'à cette heure, le Christianisme est vainqueur sur tous les points, et que la vieille société amène partout pavillon.
Ainsi l'opinion se prononçait dans la société païenne ellemême en faveur de la tolérance, non seulement par la multiplication des chrétiens, mais aussi par le progrès de Tindififérence et la lassitude générales. Dans cette situation, que commandait une saine politique? de tolérer d'abord, puis de faire servir la force chrétienne au bien général en la dirigeant, en la subordonnant, en broyant les éléments divers, etc., surtout en évitant une partialité qui ne pouvait être que funeste.
11 n'est pas difficile, d'après tout ce que nous avons vu se manifester depuis la victoire de César, de comprendre le triomphe du Christianisme et de rendre raison de la cpnver-
ston prochaine de Constantin. Les prétexles,les raisons, si Ton veut, ne manquaient pas à un prince ambitieux, prêt, comme César, à sacrifier tout à sa passion du pouvoir suprême et à sa fantaisie dynastique.
(a) A cette heure, le nombre des sièges épiscopaux, dont rétendue, bien moindre que celle de nos diocèses, peut être comparée k peine k celle d'un arrondissement, ou plutôt à un canton, était de 1.800 pour tout Tempire. Chaque ville avait le sien; peu de campagne: on y envoyait des évêques spéciaux, ambulants, chorepiscopi^ supprimés vers le X* siècle.
D'après une statistique rapportée par Matter (Hist, eccL^ 1. 1, 119), le nombre des chrétiens, par tout l'empire, pouvait être de 5 millions : la population totale étant supposée de 80 millions, la propbrtion serait ainsi de 1 sur 16 : proportion considérable, si Ton songe que cette minorité se composait de la partie la plus active, la plus vitale des peuples; si l'on réfléchit que parmi les 15/16 restants, un grand nombre étaient indifférents k tous les cultes, ne tenant aux dieux que par raison de stabilité et de conservation ; une autre partie, plus grande encore, suivait les dieux par raison d'Étal, militaires, employés, agents de l'administration, ministres des cultes, etc., etc.
(6) Malgré leur apothéose, les empereurs ne croyaient guère au polythéisme, d'autant plus incrédules même, qu'ils étaient devenus eux-mêmes objets de l'idolâtrie et parties prenantes de la superstition générale.
(c) Presque tous avaient été en conséquence tolérants, quand ils n'avaient pas rencontré de résistance directe. Les Antonins n'avaient fait que laisser appliquer les édits antérieurs, et toujours les avaient adoucis ou suspendus ; — les princes syriens, Julia Domna, Héliogabale, Alexandre, Philippe, s'étaient montrés presque chrétiens: — Maximin, Décius, Yalérien, Aurélien, qui avaient essayé de la persécution, n'avaient pas été heureux; —enfin, on pouvait presque dire que les troubles, les malheurs de l'empire, apaisés par la politique de Dioctétien, étaient revenus le jour où Galé-
rius, cédant aux inspirations d'un fatal génie, avaitarraché l'édit de persécution.
(d) Du côté des chrétiens, si dangereux dans les premiers temps par leurs tendances révolutionnaires, il y avait eu de notables amendements, et Ton pouvait dire qu'ils s'étaient presque humanisés :