Le communisme excommunié, les agapes réglementées
4. L'épiscopat constitué, la plèbe anarchique organisée, la discipline créée;
5. La foi, c'est-à-dire' l'obéissance/ mise au-dessus de Taluour et de la fraternité ;
6. L'inégalité préchée, réduite en dogme et pouvant servir de base avec la hiérarchie épiscopale, à l'inégalité civile et politique qui formait le fond et la substance de l'empire;
[Un seul inconvénient : les anciens comices semblaient revivre daàs les élections d'évéques; mais il serait facile de corriger cet abus; et Ton verra les évoques, de concert avec les princes, y travailler avec ardeur. Donc et déjà, les évoques mécontents pouvaient refuser l'élu du peuple, s'ils l'en jugeaient indigne I...]
7. La liberté tout k l'heure chassée par la théorie de la prédestination et delà grâce;
8. Le royaume de Dieu (la révolution) expliqué dans un sens mystique et tout à fait rassurant.
Tout chez les chrétiens offrait à cette heure des garanties de soumission, de respect de l'ordre, d'obéissance aux empereurs; il ne s'agissait que de s'entendre avec les évéques, l'aristocratie chrétienne, qui ne demandait qu'à faire sa cour et à se livrer. Clément d'Alexandrie, Grégoire Thaumaturge, Paul de Samosate, Cyprien n'étaient-ils pas les chefs et les représentants de ce modérantisme, qui repoussait tout a la fois et le puritanisme de Montan, et le rigorisme de Novat, et les turbulences des circoncellions?...
« Quand le Christianisme existera sur la terre, criait Lactance aux empereurs, lib. V, c. vni, il ne vous faudra plus
178 CÉSARÏSME ET CHRISTIANISME.
tant d'ordonnances, de lois, de tribuns, d'employés, de geôliers, de prisons et de soldats pour gouverner les hommes : ils obéiront d'eux-mêmes ; rien que la discipline ecclésiastiijue, rien que cette salutaire influence de la volonté divine répandue dans les âmes, etc. » L'obéissance passive, comme l'a très bien vu Grotius, est la première des vertus pour un catholique; il a fallu douze siècles, après Constantin, et une longue évolution religieuse, pour que la résistance à la tyrannie redevînt autant une vertu que l'avait été la servitude. — A cette heure, le Christianisme a presque fait demitour.
Enfin, ne voyait-on pas la philosopliie abaissée au niveau chrétien et ne se distinguant plus de la gnose ; le polythéisme, au contraire, s'élevant k la hauteur de la religion nouvelle, par ses tentatives de réforme et ses plagiats, donne raison au mouvement et justifie, dans une certaine mesure, les novateurs ou, comme les appelait Galérius, les apostats !...
Ces causes et une multitude d'autres moins générales, mais qu'il est aisé dé deviner, pour peu qu'on ait été témoin d'une révolution, suffisent largement à expliquer comment, en moins de vingt-cinq ans, de la persécution de Galérius, en 303, jusqu'au concile de Nicée, en 325, l'empire tout entier parut se convertir à la foi de Jésus-Christ. La France a vu, au xix" siècle, une révolution toute semblable. En vingt-cinq ans, elle est devenue de féodale égalitaire et constitutionnelle ; elle a entraîné l'Europe dans son mouvement et déjà se prépare à une révolution plus radicale.
L'édit de tolérance de Galérius est naturellement pour rËglise l'effet d'une victoire, presque d'une reconnaissance officielle. — Ce fut le plus grand coup, le plus décisif qui fut porté au polythéisme, Tacte qui servit le mieux les intérêts de l'Église et la propagande chrétienne. Après neuf ans de persécution, l'empire, Rome, le vieux monde s'avouait vaincu ; le doute planait sur la religion antique! il n'était pas certain, aux termes de l'édit de Galérius, que le dieu des chrétiens ne fût pas le vrai Dieu, et pour peu qu'on voulût presser la question, que de^ raisons de croire qu'il en était ainsi I...
Ce fut un arrêt de mort pour le paganisme, un coup vraiment fatal. Tout le monde le comprit : tous les empereurs sur ce point sont d'atcord. Maxence rend la liberté aux chrétiens, Constantin s'entend avec eux; Maximin en Orient, bien qu'il les accuse d'ignorance et d'erreur et qu'il défende l'ancien culte, prouve, par sa protestation, l'énergie du mouvement; et dans la nouvelle persécution qu'il essaie, il rabat beaucoup des rigueurs de Galère.
311. A cette heure, l'abaissement du Christianisme est trop rapide : il fait surgir une protestation. L'empressement des évêques a embrasser l'empire est trop visible, trop compromettant; ils consultent plus leur ambition que celui de leurs ouailles.
— Origine du schisme des donatistes. — Fleury, Bergier et les docteurs catholiques ne voient dans cette affaire qu'une querelle d'évéques, vidée par les conciles de^Milan et d'Arles et entretenue par l'opiniâtreté et la mauvaise foi des évêques africains. C'est anéantir le fond sous la forme.
Il est bien vrai que la scission commença k l'occasion du sacre de l'évèque de Carthage ; mais ce ne fut que l'occasion qui amena l'éclat.
L'évèque de Carthage, Meusurius, étant mort, Cécilien, simple diacre, fut ordonné évêque par Félix d'Aptonge, assisté de quelques autres de la province. Cette ordination , fut faite avec une certaine précipitation et clandestinité : au point que les propres fabriciens de Carthage refusèrent de reconnaître le nouvel évêque et de lui livrer les vases sacrés. Bientôt arrivèrent les évêques de Numidie, au nombre de soixante-dix, ayant à leur tête Donat, évêque des Cases Noires, qui se plaignirent de n'avoir pas été attendus, et, d'accord avec quelques personnages puissants, notamment une dame Lucile, qui paya 400 bourses, déclarèrent l'élection de Cécilien nulle, accusèrent Félix d'Aptonge d'avoir été tradiieur et nommèrent à l'évêché de Carthage Majorin.
Nous ne rapporterons pas les accusations et récriminations infamantes des deux partis : tous ces évêques étaient^
d'après leurs dénonciations mutuelles, traditeurs^ simoniaques^ etc., etc.
/ Ce qui reste, et que l'histoire doit surtout considérer, c'est que le parti nommé donatiste comptait en Afrique trois cents éoêchés; qu'il représentait le peuple des campagnes et les montagnards de l'Atlas; que dès le temps de Cyprien, cette fraction si considérable de la chrétienté affectait une grande sévérité de conduite vis-à-vis du paganisme et une recherche extrême des mœurs et traditions des apôtres; en un mot, les chrétiens d'Afrique, a l'exception de ceux des villes, se montraient généralement plus fidèles à l'esprit révolutionnaire, aux tendances de rénovation sociale, à la simplicité du dogme; et, parla même raison, moins disposés aux transactions, surtout moins enclins à subir l'autorité de l'évêque de Rome.
C'est cette disposition des chrétiens d'Afrique qui fit le tourment et causa le martyre de Cyprien (259); c'est contre elle que lutta toute sa vie Augustin, l'évêque d'Hippone, dont l'éloquence servit ainsi d'interprète k la transaction épiscopale impériale, qui avait rendu possible la conversion de Constantin et obtenu les immenses services de Théodose.
Quand Bergier dit que les donatistes, après avoir commencé par le schisme, finirent par l'hérésie et enseignèrent des principes contraires k ceux de l'Église universelle, comme, par exemple, que la véritable Église avait péri presque par^ toutf et que les Églises étaient toutes des prostituées ; qu'en conséquence, le baptême donné hors de leur Église n'était qu'un baptême de prostitution, etc.; — il change l'ordre des faits et ment k la logique des idées et k la loi de l'histoire. La vérité est que le schisme fut le produit de la doctrine, non la doctrine l'effet du ^rhlsme ; ce qui répugne.
Toutes les procédures, rapportées au long par Fleury, et bien entendu d'après les catholiques romains, sont donc ici de nulle valeur : ee qui reste, et qui est vraiment grave, c'est qu'en Afrique, dès la fin du ui* siècle, l'opinion générale des chrétiens était que le Christianisme avait considérablement dégénéré, et cela, par la faute des évêques urbains, par leurs intrigues, par leurs concessions, surtout par i^a
AN 311 APKÈS JÉSiJS-CHRIST. 181
prétentions ambitieuses et Tidolâtrie de celui de Rame (250^ 251, 254).
Le parti opposé aux donatistes leur a donné différents noms, qui a eux seuls en disent plus que toutes les controverses : cérconceZ/eorw, c'est-à-dire vagabonds ou rôdeurs; montagnards^ campagnards , habitants des rochers^ parce qu'ils se réunissaient quelquefois dans des cavernes ou au pied des roches. A la fin de ce siècle, nous les verrons poursuivis comme le furent plus tard les albigeois, les vaudois, les montagnards des Gévennes, etc., par les dragons de Théodose et à la requête d'Augustin et des évêques du parti de Rome.
31 !• Maxence en Afrique. Un diacre de Garthage avait composé un libelle contre Maxence et se réfugia dans le palais épiscopal. Mensurius Tévêque refusa de le livrer, revendiquant apparemment Iç droit d'asile, Timmunité ecclésiastique! Mensurius est mandé à la cour : que dit-il a l'empereur pour ses raisons? On ne sait; ce qui est certain, c'est qu'i^ fut renvoyé dans son diocèse.
Les reliques de martyrs étaient si rares a Rome, qu'on en envoyait chercher en Orient. Histoire d'Aglaé et Boniface, digne du marquis de Sade. Le martyre et V amour!.,
— Maxence, après avoir pacifié l'Afrique, la remplit de rapines, de proscriptions et d'assassinats; puis il vient triompher à Rome et recommence la vie des plus infâmes tyrans césariens et prétoriens. Les sénateurs, qui avaient repoussé la taxe de Galérius, sont soumis k une taxe volontaire^ ou don gratuit^ à chaque événement qui arrive à l'empereur! Il le fallait, il se met sur le pied d'enlever et violer les femmes et autorise toutes les avanies du soldat contre les citoyens et la plèbe. Prœtorianis cœdem vulgi quondam annuerity dit Âurélius Victor. Les soldats avaient toute liberté d'inniiter l'empereur, piller, violer et tuer. Souvent, il leur donnait la maison ou la femme d'un sénateur: c'est le préto* rianisme des temps de Garacalla, de Gallien et de Garinî....
— Gonstantin remet à la ville d'Autun les arrérages des tributs, et réduit de 20.000 à 18.000 le nombre des personnes
182 gésàrishe et christianisme.
sujettesk la capitatîon. - II jette aux bêtes dans le circfue de Trêves les princes des Francs et Allemands faits prisonniers*
Galérins n'a eu que le temps de s'humilier, comme autrefois Antiochus, devant un Dieu impitoyable, il meurt (mai). Ses deux collègues, Licinius et Maximin, se hâtent de le mettre au rang des dieux et de partager ses Etats. Nous sommes à quatre.
Aussi mal inspiré que son père Maximien, Maxence, après avoir heureusement détruit l'usurpateur d^Âfrique Alexandre, revient à Rome et se déclare, sous prétexte de piété filiale, l'adversaire de Constantin; il affecte l'empire d'Occident et menace la Gaule. Une double alliance se conclut entre Constantin et Licinius d'une part, Maxence et Maximin de l'autre. La partie carrée va se jouer, que signifie-t-elle? c'est que le Césarisme à quatre tètes, tel que Ta produit le bon plaisir de Galérins, tend à redevenir dualiste, comme il l'avait été sous Dioelétien et Maximien, et que tandis que Maximin sera contenu en Orient par Licinius, Constantin pourra écraser son rivale et vice versa.
3 19* Constantin s'avance donc le premier avec 98.000 hommes contre Maxence, qui en a 170.000, dont 80.000 prétoriens et vétérans, 40.000 Maures et 18.000 chevaux. La partie ne semble pas égale; mais les soldats de Constantin ont pour eux le prestige que donnent la victoire, l'habitude des combats, la confiance dans leur chef : avantages qui manquent aux Maures et au prétoriens corrompus de Maxence. Il faut croire que cette multitude était déshabituée, énervée ou incapable. — La totalité des forces de Constantin n'était que de 98.000 hommes. Il n'en prend que la moitié, parce qu'il est forcé de garder la frontière. Il comptait sur la supériorité de ses talents, du courage et de la discipline de ses soldats, et aussi sur l'appui moral des populations. — L'oracle, consulté par Maxence, déclara, en style ambigu, que l'ennemi de Rome périra, et que si Maxence quitte la ville, il sera vaincu.
31 «S* Prise de Suse, au pied du mont Cenis.
— Défaite des généraux de Maxence : Turin leur ferme ses pertes.
AN Sii-APRÈS JÉSUS-CHRISt. , 183
— Arrivée de ConslaQtin à Milan : toute ntalie embrasse son parti.
— Défaite de Rurlcius Pompéianus par Constantin : il est. poursuivi jusqu'à Vérone.
— . Siège de Vérone.
— Pompéianus s'échappe, rassemble une nouvelle armée et marche sur Constantin,
— Défaite de Pompéianus, reddition de Vérone.
— Manifestations populaires à Rome.
Maxence accusé de lâcheté!....
312. 28 octobre. Bataille de Saxa Ruhia ou des Rochers Rouges, près de Rome, célèbre par la mort des trois cents Fabiens, — Une charge de cavalerie de Constantin décide la victoire. L'infanterie italienne applaudit au vainqueur!... Les prétoriens, restés seuls, sont bientôt enfoncés. .
Constantin est vainqueur. — Maxence s'enfuit èi Rome et périt dans le Tibre. — Constantin arrive à son tour ; il est reçu en libérateur* — Les deux fils de Maxence, toute sa race, soigneusement détruits.
Constantin, complimenté par le sénat, abolit le don de gra* tuité imposé par Maxence, mais le remplace par une taxeperpétiLelle.
Voilà Galérius justifié et vengé.
Avant la bataille, Constantin, comme tous les chefs mil!-' taires en pareil cas, pensa, dit Ëusèbe, à quelle divinité il s'adresserait.
a II considéra que les empereurs qui avaient été zélés pour les dieux avaient fini misérablement, et que sou père Constance qui avaient honoré toute sa vie FÉtae Suprême en avait reçu des marques sensibles de protection. II résolut donc de s'adresser à ce Dieu. »
— Constantin enchérit donc sur Galérius et Maxence; plus logique que son adversaire, qui implore les anciens dieux, il s'adresse à celui qui les a tous vaincus.
— Lactance ajoute qu'il fut averti, en aonge^ de faire marquer sur les boucliers des soldats le chiffre du Christ. ^, X, chlore qui fut plus tard reproduit sur le labarum, étendard
184 GÉSARÏSMË ET GHR|ISTU19I&M£.
d'une forme nouvelle surmonté d'une croix, que Constantin avait fait fabriquer et dont il prétendait avoir reçu Tordre d'en haut comme d'un gage assuré de la victoire.
Quant à l'ange, il est facile d'y voir la suggestion épiscopale, et quant au monogramme, nous observerons que ce talisman dut être d'autant mieux reçu de l'armée qu'elle ne le comprenait point. L*armée de Constantin, composée de Gaulois, de Francs, ne savait pas le grec et ne pouvait imaginer, ce que signifiaient ces deux lettres mariées ensemble: X. P., initiales de Xpioxoc
Constantin, dont les idées religieuses se réduisaient comme celles de son père à un pur déisme, se laissa facilement persuader que le monogramme du Christ exprimait son idée et que Jésus n'avait été, comme Apollonius, qu'un interprète de l'Être Suprême.
Quanta la croix lumineuse, vue dans le ciel à Trêves, selon les uns, à Besançon suivant les autres, avec ces mots : In hoc signo vinces, elle n'a d'autre témoignage que celui d'Eusèbe, qui disait la tenir de la propre bouche de Constantin et écrivait dix ans après sa mort.
Mais Maxence avait aussi reçu de son côté des témoignages de la faveur divine, qui se trouvèrent mensongers, parce qu'il était impossible que deux oracles contradictoires eussent raison en même temps. Sans recourir aux causes surnaturelles, il est évident que Maxence, n'osant courir le hasard d'une bataille, attendant son ennemi à Rome, dans l'immobilité et se laissant comprimer sans pouvoir développer ses troupes, devait perdre la bataille, l'empire et la vie.
On demandera peut-être ce qui fût arrivé du Christianisme, si Constantin , malgré l'assurance donné par le labarum, eût été vaincu? Le Christianisme était désormais hors de cause ; il ne pouvait plus rétrograder ni perdre de terrain ; il n'avait d'intérêt à la chose que pour le plus ou le moins de faveur qu'il avait à retirer de l'empereur victorieux. La conversion de Constantin a fait oublier aux chrétiens les actes de Galérius et de Maxence : mais l'histoire ne doit pas perdre de vue que l'Ëglise jouissait de quarante-deux ans
de p^aix lorsque fut publié J*édit de persécution; que cet édit fut blâmé par Constance et Maximien Hercule; que Galérius fut forcé de s'en dédire; que Maxence rechercha aussi de son côté l'appui des chrétiens, et que Constantin ne fit que suivre l'exemple de tous les empereurs, qui s^adressaient a tous les oracles, consultant tantôt Jupiter, tantôt Hercule; recevant des révélations d'Apollonius ou de Jésus, sans que cela tirât le moins du monde, pour leur religion personnelle, k conséquence. Constantin a reçu la protection du dieu du Christ reconnu par Galérius : voilà tout ; il n'est pas plus chrétien pour cela, qu'il n'est sectateur d'Odin ou de Milhra?...
Ce qui est plus décisif que l'apparition du labarum, c'est le premier acte du vainqueur : Constantin abolit radicalement les prétoriens, leur armure, leur privilèges, et répartit ce qui en reste dans ses légions. Rome reste ainsi tout a la fois désarmée et sans troupes : jouet des empereurs. Le régime militaire est fini. Or, si l'autorité impériale n'a plus pour principe et pour appui le soldat, il faut qu'elle les trouve ailleurs; c'est appui, cette force, se sera TÉglise, ce sera Tépiscopat. C'est là, bien plus que la fable de la croix lumineuse, ce qui déterminera Constantin à se convertir et
lui fera recevoir le baptême à sa dernière heure, dans
vingt-cinq ans (337) I...
Tandis que ces événements se passent en Italie et révolutionnent l'Occident, Maximin Daïa, suivant la trace de Maxence, et pour marquer davantage son opposition à Constantin et Licinius, et sur la demande de plusieurs députalions des villes d'Asie, renouvelle contre les chrétiens Tédit de Galère. La persécution fait soulever l'Arménie. Au fléau de la peste et de la famine, qui sévissait alors, se joignent ceux de la révolte et de la guerre. Le pire de tous est l'empereur lui-même, dont les rapts, les adultères, les viols, ne laissent plus de repos aux pères et aux époux. Un Marc- Aurèle aurait échoué dans la répression entreprise par Daïa; quel caractère d'iniquité et d'infamie ne devait- elle pas recevoir des débauches d'un féroce et lascif empereur I
i)B6 CÉSARÏSMK ET CHRISTIANISME.
[La tyrannie de Maximin Daïa est tellement semblable a celle de Maxence, qu'on a lieu de croire que le même tableau a servi pour tous deux. Lactance les peint tous deux de couleurs atroces, et en ce qui touche le sexe, leur impute les mômes violences. Se refuser aux désirs de Maximin, c'était pour la femme, au dire de Lactance, un crime de lèsemajesté. Enfin, il aurait établi le droit de cuissage : utipse in omnibus nupfiis prœgustaior essef,]
L'édit de Maximin, comme celui de Galérius, mérite d'être 'cité : c'est une réponse k une députation de la ville de Tur : l'empereur commence par se féliciter que des hommes, plus malheureux qu'impies, sortent enfin des ténèbres de Tignorance et reconnaissent la providence des dieux immortels, manifestée par une suite de miracles ; demande comment il est possible de méconnaître leur divinité, k la vue des beautés de la nature, des moissons, des prairies, etc. Il conclut que les fous qui refusent de revenir au culte des dieux doivent être chassés de la ville et du territoire, etc.
Ailleurs, il décernait contre eux diverses peines, entre autres la mutilation, mais il défendait de les faire mourir. Cependant, on cite plusieurs martyrs de cette persécution, tels que les prêtres Lucien, d'Antioche, de l'autorité duquel Arius se réclama par la suite.
[Maximin Daïa est poussé par la même superstition que Galérius et la coalition des platoniciens avec les prêtres polythéistes. Religion contre religion I... Ces tendres platoniciens jouaient alors le même rôle qu'aujourd'hui : il font tache a la mémoire d'Apollonius de Tyane.]
[Fin des persécutions, à la mort de Maximin.]
Suivant Eusèbe, qui fixe k quatre-vingt-deux chrétiens le nombre des martyrs de la Palestine, de 303 k 313, et d'après l'estimation que fait Gibbon sur cette base, le nombre total des martyrs, pour l'empire tout entier, pendant dix ans, aurait été d'un peu moins de deux mille personnes. Il observe que les chrétiens se sont fait incomparablement plus de mal par leurs discordes, ce qui est juste. Mais il en est ici comme des massacres de la révolution ef des fournées du tribunal
jVN 313 APRÈS JÉSUS-CHRIST. ' . iB7
révolutionnaire, qui ne sont rien si on les conipare aux victimes ^cs réactions, etc.; mais qui empruntent toute leur terreur de l'appareil judiciaire, de la publicité flt^s ?npplirpfi et.de la raison d'État systématique qui y préside.]
— Les Perses s'emparent de l'Adiabène.
— Mort de Dioctétien, d'épuisement et de chagrin,
— Établissement de l'indiction romaine, période do quinze années, dont on se servait pour déterminer le jour de la célébration de la Pâque.
(?) 3iS. Méthodius, évoque de Tyr, auteur d'un dîrilocjiït, ou banquet des dix vierges. Je ne le trouve pas mcnlionné dans Fleury (?).
313. Cette année sera plus féconde encore en événements que la précédente.
18 janvier. Constantin part de Rome et se rend a Milan, d'où il s'allie plus étroitement encore à Licinius, à qui il donne sa sœur, et rend de concertavec lui un édil en faveur des chrétiens : puis il passe en Germanie.
— Mars, Édit de Milan. Jusqu'à ce moment, Constanlin n'a fait aucun acte public d'adhésion au Christîaiiisnie, si ce n'est l'histoire du labarum qui, d'après les précodcnls des empereurs, ne tirait pas a conséquence.
Loin de la, il avait rempli tous les devoirs d'un pieux idolâtre.
En arrivant dans les Gaules après la mort de son père, il rétablit les temples des dieux, les comble de ses dons, fait célébrer l'apothéose de son père Constance eÊ &e signale, comme Aurélien, par sa dévotion au Soleil, sous ke alf ributs duquel il aimait à se faire représenter, et à qui il dut retrouver plus d'un rapport avec le Christ. (Cf. ÏÉdU.j
Bientôt nous le verrons se réclamer du droit divin et prendre le titre de lieutenant de Dieu.
Il est remarquable que les motifs de l'édit de Constantin sont exactement les mêmes que ceux de Tédit de Maximîn et de Galérius, rapportés plus haut (311); c'est toujours en vue d'obtenir les faveurs du ciel que les empereurs nghs ent, i'
188 CËSARtSME ET GHRTSTIAMSME.
de faire rendre au vrai Dieu, qiie chacun se flatte d*adorer, mais qui par Ik-même est inconnu, « Nous, Constantin et Licinius, etc., c Nous avons cru qu'un de nos premiers soins devait être de régler ce qui regarde le culte de la divinité, et de donner aux chrétiens et k tous la liberté de suivre telle religion que chacun voudrait, afin d'attirer la faveur de la divinité qui est âxms le ciel sur nous et sur tous nos sujets. Nous avons donc résolu, par un conseil salutaire, de ne dénier a qui que ce soit la liberté d'attacher son cœur à Tobservance des chrétiens, ou k telle religion qui lui conviendra le mieux, afin que la souveraine divinité dont nous suivons la religion d'un cœur libre puisse nous accorder en tout sa faveur et bienveillance accoutumée. C'est pourquoi, etc. »
Les deux empereurs, par le reste de leur édit, ordonnent de rendre aux chrétiens les églises, chapelles et autres propriétés confisquées durant la persécution.
Constantin, dans cet édit, fait seulement acte de tolérance : il n'est pas encore chrétien. Il invoque la. divinité suprême; et c'est afin que cette divinité ne puisse être oubliée dans les religions de l'empire, frappé de doute et de non-confiance, qu'il ordonne la libertéde tous les cultes. Quant k lui, il conserve le titre de souverain pontife, et il évite, jusqu'k nouvel ordre, de ne rien faire qui autorise a le considérer comme chrétien. D'après Eusèbe, qui rapporte au long Thistoire, cette divinité suprême était la seule que reconnaissait Tempereur Constance, père de Constantin. Les paroles de Tédit expriment donc une pensée toute de famille; c'est la foi déiste de Constantin qui se fait jour et lui inspire, comme à son père, une politique de tolérance; et c'est très gratuitement que les chrétiens se sont imaginés que par ces mois, summadivinitas^ Constantin et Licinius avaient voulu désigner leur dieu.
— Dans un panégyrique en l'honneur de Constantin prononcé fin 313, l'orateur dit : Summe rerum sator, cujus tat nomina sunt quoi linguas geniium esse voluisti, quem enim te ipse dici velis , scire non possumus! Il semble que Constantin soit arrivé au Christianisme par la voie de la gnose.
AN 3i^ APRÈS JÉSUS-CHRIST. 189
Et ailleurs, il dit à Constantin : Habes profacto aliquid
cum illa mente divina secretum^ quœ uni de sibi dignitur
ostendere.
Cependant, il est visible que Constantin incline déjà vers la foi nouvelle : Thomme ne saurait en rien garder longtemps le point d'indifférence. Tandis qu'il rend la liberté a rÉglise, il maintient les édits contre les philosophes : la superstition est accueillie; la raison pure est proscrite. Sopatre, disciple de Jamblique, est mis à mort par la hache; un autre, Édesse, se retire au milieu des bois et, vrai carbonaro, forme a Tombre des chênes une société secrète, qui dure jusqu'au temps de Julien, Déjà l'on peut prévoir que la tolérance de Constantin ne sera pas de longue durée. La persécution ne fera que changer de drapeau : gare alors aux chrétiens qui ne se tiendront pas dans la ligne droite^ dans la communion impériale I...
Tandis que Constantin accourt sur le Rhin pour repousser les incursions des Francs, Licinius s'avance en hâte contre Maximin Daïa, qui, dès ia fin de l'hiver, s'était avancé sur le Bosphore et déjà s'était emparé de Byzance. Les deux empereurs se joignent près d'Andrinople, 30 avril. Licinius, comptant à peine 30.000 Illyriens, Maximin 70.000, la plupart vétérans. Ici se passe encore un de ces faits , contre toute probabilité, et qui ne semblent avoir d'autre raison en eux-mêmes que la série logique des événements, qui, à certaines heures, ne veut pas être démentie ou interrompue. Licinius demande la paix à Maximin, qui la refuse. Le dernier représentant du prétorianisme, connu du soldat par ses largesses, comptait sur une défection de l'armée de Licinius ; il provoque le soldat et lui fait de grandes promesses, il n'est point écouté... On en vient aux mains ; un instant Licinius semble accablé par le nombre , mais la science militaire triomphe bientôt de rimpétuosilé aveugle et des masses jetées en avant sans intelligence. L'armée de Maximin est enfoncée, massacrée comme un troupeau. L'empereur fuit, et dans sa frayeur fait une telle diligence que d'Andrinople à Nicomédie, distante de 160 milles, il ne mit
\90 CÉSAHISME ET CHRISTIANISME.
pas plus de vingt-quatre heures. Ce fut le miracle de la journée.
S'il faut en croire Laclance, Licinius, avant de combattre Maximin, aurait été honoré de la même faveur céleste que Constantin, la veille de la bataille contre Maxence. Un ange lui Kcrait apparu et lui aurait enseigné une prière qui, récitée par les soldats avant d'engager le combat, mettrait en fuite Tennemi. Voici le texte de cette prière, qui peut s'adresser a tel dieu qu'on voudra et ne décèle absolument rien de chrétien : — Dieu suprême (encore le Dieu de Constantin), nous te prions. "Dieu çaint, nous te prions. Nous te recommandons toute justice, nous te recommandons notre salut, nous te recommandons notre empire. Par loi nous vivons, par loi nous devenons vainqueurs et heureux. Dieu suprême et saint,, écoule nos prières, nous te tendons les bras, exauce-nous, Dieu saint et suprême I » Nous ne voyons aucune raison de révoquer en doute l'authenticité de cette prière de Licinius; mais nous y voyons tout autre chose que ce qu'ont cru y trouver Lactance et les historiens ecclésiastiques. Il est évident pour nous que les deux empereurs Constantin et Licinius, obéissant à l'une des tendances les mieux avérées du Césarisme (Cf. .Marc-Aurèle, Adrien, Julia Domna, Aloxandre, Aurélien), essayaient de vulgariser l'idée philosophique d'une divinité unique ou, comme la Révolution franchisera nommée, d'un Être suprême laissant loin derrière lui les personnifications mythologiques et chrétiennes. Depuis Septime- Sévère, qui soutint un instant la fortune de Rome, l'empire n*avait cessé de décroître. La protection d'en haut semblait l'abandonner, les innombrables dieux étaient devenus ingrats ou impuissants. Constantin et Licinius, à l'exemple de Constance et de Marc-Aurèle, laissantde côté la vieille religion aussi bien que les nouvelles, aussi dégoûtés des unes que des autres, invoquaient enfin le dieu des philosophes, la raison éternelle, infinie, souveraine et sainte I
Mais les choses ne devaient pas marcher longtemps au gré de cette politique vraiment supérieure. Les niasses ne pouvaient s'accommoder du Dieu suprême de Constantin ; il leur
fallait une divinité mieux définie et plus palpable, un culte plus sensible, une religion plus accessible à Timagination et moins éloignée de l'anthropomorphisme gréco-romain... Puis, la distinction que faisait J'édit des empereurs entre la tolérance accordée aux chrétiens et une adhésion expli-, cite à la foi du Christ ne serait pas mieux comprise. Aux yeux de la multitude, la religion de Tempereur serait celle qui bénéficiait du changement de politique, et bon gré mal gré qu'ils en eussent, Constantin et Lîcinius étaient chrétiens ! Quand le premier triomphait de Maxence, c*était pour le Christ qu'il remportait la victoire; quand Licinius taillait en pièces Tarrnée de Maximin, c'était pour l'Église qu'il travaillait. Les armées de Constantin et de Licinius étaient donc, ipso facto, les armées delà foi; leur sentiYnent personnel ne comptait ici pour rien; ainsi le veut la loi de l'antagonisme historique, qui, k la chute du messianisme juif, constitue immédiatement le Christianisme en religion positive et en opposition directe au Césarisme (71); qui, maintenant, par l'édit de tolérance survenu h, la suite d'une persécution ouverte, constitue ce même Christianisme, à la place du polythéisme vaincu, en religion de l'État.
[Maximin vaincu aurait, suivant Eusèbe, Imité Galérius ^t rendu, avant de mourir, un édit favorable aux chrétiens. Ce chasse-croisé des empereurs, qui ne savent à quel dieu se vouer, est curieux.]
ibjuin. Licinius, vainqueur, fait publier par toute l'Asie l'édit de religion, puis il se met à la poursuite de Maximin, l'atteint dans le Taurus et le force à se tuer. Au sang de Maximin, il joint celui des enfants de Galérius et de Sévère, ainsi que le supplice de la femme et de la fille de Dloclétien.
Ces deux femmes étaient pourtant chrétiennes, et depuis trois ans, errantes, sans ressource, victimes de la tyrannie de Daïa.
Août, Mort de Maximin Daïa.
'— philosophie de Jamblique, disciple (Jç Porphyre. (Cf. ?.., )
192 GÉSARISME ET CHRISTIANISME.
Quel ménage vont faire ensemble le Christianisme et Tempipe?
Le Christianisme est venu sur deux idées propres et fondamentales :
1* L*ldée socialiste, ou anticésarisme, embrassant Fempire et Tesclavage.
L'esclavage n*est point d^abord nié par les chrétiens. Puis il est remplacé par la domesticité, le salariat, avec le mysticisme pour léniment ou correctif.
2* L'idée morale, appuyée sur un dogme encore peu connu , rimmortalité de Fâme.
De ces deux idées, la première est à peu près éliminée et n^eut pour représentants que des sectaires épicuriens ou sauvages : les agapètes d^Espagne et les donatistes d'Afrique; en revanche, le Christianisme est devenu ou est en train de devenir une religion. — La deuxième idée s'est obscurcie et a dégénéré en une discipline de bon plaisir basée sur la foiI Or, la foi est diverse et instable : que deviendra la morale?
La morale! elle ne peut exister dans sa vérité, qu'autant qu'elle a pour sanction, principe et fin un ordre régulier.— Les èvèques ont si bien fait que le Christianisme ne peut plus h, cet égard donner d'ombrage aux princes : il est purgé de tout élément révolutionnaire.
Donc, par cette épuration, sa morale manque de raison et de base ; donc, au lieu d'une réforme en esprit et en vérité, le Christianisme ne donnera qu'une panhypocrisiade. Mais cette hypocrisie, portant en soi l'affirmation chrétienne, sera d'abord un progrès et ramènera plus tard la révolution, quand le nouvel État étant fondé par les barbares et systématisé par répiscopat et la papauté, aura achevé lui-même toutes ses expériences et aura succombé à son tour sous la démonstration de son impuissance.