CINQUIÈME PERIODE
DE LA PAIX RENDUE A L'ÉGLISE, EN 313, A L'AN 476, CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN EN OCCIDENT
De la paix rendue a l'Église en 313 à Tan 476, chute de Tempire romain en Occident.
[Récit rapide.; ce n'est plus qu'une décomposition a raconter, un travail de destruction et de ruine.]
Le Christianisme a obtenu la reconnaissance officielle, il est devenu la religion du prince ; il ne tardera pas k devenir la religion de TÈtat. Il a du son succès :
1" A Tespérance de rénovation sociale qu'il portait en lui, et qui, bien que dissimulée de plus en plus et niée par Tépiscopat, saisit toujours le cœur des masses, les agite, les entraîne hors du polythéisme.
(Voir ci-après les circoncellions, etc.)
2** Au désespoir qu'avait fait naître partout le despotisme militaire et k l'espérance de salut qu'avait fait naître le Christianisme.
Constantin fut comme Charlemagne un convertisseur de première force!...
En vingt-cinq ans, le nombre des chrétiens tripla et quadrupla.
La question qui se pose maintenant est donc bien simple.
Le Christianisme et le Césarisme sont unis; justitia et pax osculatce sunt; la révolution a conquis l'adhésion du pou-
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voir; pourront-ils sauver l'empire, et des barbares, et de la corruption, et de la misère?...
Le Christianisme apporte son principe, sa foi, sa morale supérieure, son organisation naissante, sa discipline ; — le Césarisme a l'épée qui détruit les obstacles, le bouclier qui protège, qui dirige l'autorité et qui exécute.
On dut croire a une félicité universelle, au règne messiaquç. Ce sentiment éclate dans les écrivains chrétiens du temps. (Cf. Lactance, De mortibus persecutor^ 1.)
Il faut le dire et le démontrer avec force, non pour le vain plaisir de soutenir, comme Gibbon, une cause indéfendable, la cause du polythéisme et du Césarisme; — non pour la satisfaction non moins puérile d'accuserle Christianisme, qu'il faut juger ici, non plus comme révélation divine, mais comme-manifestation de l'humanité :
La situation de l'empire après la conversion de Constantin et la défaite de Licinius , cette situation^ qu'on croyait améliorée de moitié^ se trouva justement empirée du double.
Les faits qui établissent cette proposition, faits qu'il ne s'agit plus maintenant de porter èi la charge soit de l'autocratie, soit de la révolution, puisque Tune. tend à s'amender et que l'autre donne ce qu'elle contient; ces faits, disonsnous, qui résultent simplement de \^nature et du concours des choses , sont nombreux et décisifs.
En voici la récapitulation, présentée au hasard; la silhouette.
1" Réaction chrétienne. Elle produit d'innombrables mécontentements parmi la plèbe, l'armée, les classes élevées, les prêtres païens, les philosophes, etc.. Elle divise et scinde la société romaine en deux parties antagoniques et amène la guerre civile (révolte de Magnence, 350-353) et provoque:
1° L'antagonisme, —Il fut d'autant plus violent qu'il n'eut plus guère que la superstition pour objet. Le Césarisme avait fait à son image le Christianisme; les évèques affectaient la qualité de sénateurs et prenaient comme eux le nom de pères; ils déniaient k la plèbe ses droits électoraux et de juridiction et tendaient à élire entre eux un empereur,
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Ainsi admettez que l'invasion n'arrive point interrompre raction combinée du Césarisrae et du Christianisme, elThumanitc se détruira d'elle-même, comme il a été observé an 14 de J.-C. (mort d'Auguste).
2* Revanche et réaction du polythéisme (355-364) sous, Julien. La lutte ne cesse point k la mort de Julien; elle reparaît sous Arbogastc et Eugène (393-394.)
Si le Christianisme s'était tenu dans la donnée sociale et morale de Jésus, en y ajoutant le fusionnisme d'Apollonius et Simon, au lieu d'embrasser Texclusivisme judaïque, ce péril eût pu être conjuré. En 313, le mal était accompli; la manie de judaïser et les persécutions l'avaient rendu irrémédiable.
3° A la scission fondamentale apportée par l'antagonisme entre les sociétés polythéiste et chrétienne se joignent les divisions^ plus furieuses enco7'e, entre les chrétiens^ dans lesquelles les empereurs prennent parti et voient périr leur autorité (ariens, manichéens, pélagiens; —Constantin, Constance, Valons, Justine).
4** Incompatibilité d humeur des nouveaux alliés, l'empire et l'Église, ou plutôt l'épiscopat; tendance mutuelle a s'absorber ; impossibilité d'une fusion.
5** Abolition du prétorianisme, qui ne fut remplacé par rien. — Constantin fait cesser ce que nous avons appelé Yétat de siège^ établi par Septime-Sévère : il distingue de nouveau le pouvoir civil du pouvoir militaire etorganise celui-ci de manière a n'avoir plus rien à craindre des légions, dont l'effectif est réduit de 6.000 hommes à 1 .500 — mais les légions étaient la force unique de l'empire; il n'y avait plus d'institutions. Tout ce qui constitue la vie d'une société était tombé en désuétude; à la place de fonctionnaires, on eut des intrigants. Le Césarisme ainsi énervé, émasculé, l'empire tout entier fut fait eunuque. Le Christianisme, déchiré par les disputes, dévoré par les intrigues épiscopales et l'agitation des classes inférieures, était totalement incapable de donner le moindre secours à l'empereur.
(Les dernières années de la vie de Constantin, qui se mêle
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de faire la police parmi les théologiens et ne sert qu'aux sectes; — toute la vie de Constance, — Valens, Justitie, — Arabroise et Théodose, et l'histoire de Fempire grec tout entière.)
6" Prétorianisme, — Les mœurs restèrent : la chose fut détruite. Ce fut toujours le même régime désorganisateur, violent, moins la force prétorienne.
7" Épuisement des provinces par le fisc. — Après la conversion de Constantin, les empereurs favorisèrent TafiFranchissement des esclaves, continuèrent rétablissement des colonies, etc. — Mais tout cela fut plus dans la forme que dans la réalité. Les charges de l'empire étaient devenues énormes ; la manie des places avait tout ^envahi, au point que, suivant un auteur,le nombre des salariés dépassait celui des contribuables; les distributions de blé se continuaient comme par le passé; elles furent même un des premiers établissements de Constantinople, dont le peuple, dit un auteur, ne se serait pas cru romain sans celai... Ce qu'on n*en^ levait plus aux provinces, au travail, à la production, sous forme de tribut, de droit de conquête, de fermage romain, on le reprit sous forme d'impôt : la charge fut telle que Tagrîculture commença partout à être abandonnée.
(Pour la plèbe, comme pour les prétoriens, les mœurs subsistèrent, le principe seul fut nié. — Cf. les distributions au peuple de Constantinople; l'abandon de la culture, etc., etc.)
En un mot, et pour expliquer ici un terme moderne, tandis que l'empire sous les Césars, les Antonins,les prétoriens, ruinait ses peuples en les pressurant; après Constantin, ce . fut lui qui se trouva ruiné; après la victoire de Théodose sur Arbogaste (394), il avait joui de son reste, il était en pleine banqueroute.
6' La sixième cause fut l'introduction des barbares dans les armées et les emplois, les négociations faites avec eux, leur importance croissante, etc. — Quand arriva l'invasion, elle était faite depuis longtemps.
Ainsi une société en butte avec elle-même, un état désor-
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gaBÎsé, plus d'institutions, plus d*aptitude h la vie politique chez les peuples, une défaillance générale, également amenée par le Césarisme et par les controverses religieuses, à la place de la rénovation annoncée par Jésus, une hypocrisie universelle, voila les causes organiques, immédiates, de la dissolution de Fempire. Pour que la société, lentement exténuée, pût se refaire, il aurait fallu une PAIX PERPÉ- TUELLE, au dehors et au dedans. Or, sous ce double rapport, la paix impliquait ici contradiction. Toute la barbarie germanique, slave, tartare, arabe, était poussée à se jeter sur Tempire, sur les races civilisées, appelée par Tappât du pillage (cf. t. I, les luttes des premières civilisations avec les sauvages); — c'était là un eflFet d'attraction inhérent à la situation relative des peuples ; — d'autre part, avec la paix, avec le droit nouveau que créait le Christianisme, les nations auparavant groupées sous le sceptre césarien, suivant leurs attractions ethniques et climatérîques, tendaient par là même a se désagréger et à rentrer en lutte. De toute manière, la désorganisation, la guerre, étaient inévitables.
Une dernière question :
Est-ce là ce qu'on peut appeler une décadence?
Nous ne le pensons pas, nous disons que c'est simplement un eflFet de réaction. Les peuples, comme les individus, peuvent souflfrir, se tromper, tomber dans la corruption , périr de famine, de guerre ou de peste : nous ne cesserons de répéter qu'ils ne dégénèrent point.
Trois siècles de tyrannie d'un côté, d'aspirations sociales et religieuses, plus ou moins faussées, de l'autre, avaient développé dans les nations, aii physique et au moral, un état pathologique, qui ne pouvait instantanément être ramené à l'équilibre : le corps social était à l'agonie, les plus grandes précautions étaient nécessaires pour le sauver; le plus faible coup pouvait le tuer. Ce coup fut donné en Orient et en Occident par les barbares. Mais en Orient, la barbarie anéantît absolument l'ancienne civilisation; tandis qu'en Occident, elle se trouva douée d'aptitudes supérieures, qui lui permirent de se fondre avec les anciens habitants, et après quel-
ques siècles de stagnation^ de s'élever avec elles a la civilisation et de recommencer l'histoire.
Alors le Christianisme, mieux assis, sera mis en demeure de produire Tunité; et le catholicisme apparaîtra, armé de de toutes pièces.
En résumé :
' Ce ne sont pas les barbares qui ont détruit Tempire ro« main ; ils n'étaient point assez forts pour cela.
L'empire a succombé à sa dissolution interne; le Christianisme qui devait le sauver en le transformant Tacheva.
La barbarie n'a fait que profiter de Fétat de faiblesse extrême où il était réduit sous les fils de Théodose, pour se jeter sur lui et le mettre en lambeaux.
Et cette dissolution interne n'a point été TefiFet d'une loi organique de la nature, qui aurait assigné k la vie sociale, comme à la vie animale, une certaine période de durée, ou évolution, de la naissance à la maturité et de la maturité k la vieillesse et k la mort.
Cette dissolution a eu pour causes :
1" La prépondérance de la plèbe sur le patriciat, prépondérance qui eût été pour la Rome de la république ce qu'eût été une première invasion de barbares, suivie de l'extermination de l'élite nationale;
2' La création du Césarîsmè, pouvoir plus monstrueux, destructif de toute organisation, de toute vie, mais expression pure de la souveraineté de la plèbe;
3° L'exploitation des pays conquis par le Césarisme, la destruction des nationalités et la servitude universelle, ^
4- Le régime des prétoriens, dernier mot du Césarisme, qui devint bientôt la plus corrompue, la plus lâche de toutes les milices;
^° Le pillage de l'univers, pour la jouissance des prête* riens et de la plèbe; d'où misère partout, luxe au centre, règne des comédiens, des courtisans, des délateurs; dépravation dû la philosophie et des arts;
0" La dégradation du travail, engendrant le parasitisme
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de tout un peuple, et faisant de ce parasitisme le principe et la condition sine qua non du pouvoir impérial ;
7* La réaction des esprits et des consciences contre ce système épouvantable, réaction qui, livrée aux utopistes, aux théosophe«», a d'obscurs et ignares prédicants, dép^énérés rapidement de la haute et pure inspiration du Christ dans les ignominies du communisme, les intrigues de Tépiscopat et les fureurs de la théologie.
Quant aux barbares, on les a définis tous en quelques mots, quand on dit : maraudeurs, pillards, génies bruts, sans politique, sans vue, sans plan, sans bonne foi, sans pudeur, servant l'empire pour de Vargent, l'attaquant toujours pour de l'argent, se battant entre eux, se coalisant, vagabondant, ayant encore plus d'horreur du travail que la plèbe de Rome et les prétoriens.
En s'emparant dfe l'empire, ils reçurent l'inoculation chrétienne et vinrent ainsi prolonger son existence; c'est un problème, peut-être insoluble, si le Christianisme, en convertissant la barbarie, a plus mérité de la civilisation que la barbarie en sauvant le Christianisme n'a démérité de la liberté.
313. La tolérance de Constantin devient rapidement de la faveur : et comme il est difficile d'admettre de oa part un zèle bien fervent pour la religion, nouvelle; comme d'ailleurs les intentions personnelles des princes pèsent aussi peu dans la balance de l'histoire que les miracles des légendaires, il faut rechercher a quelle politique se rattachait sa conduite partiale envers les religionnaires chrétiens. .
Constantin rend aux chrétiens leurs biens confisqués, rappelle les bannis, délivre les prisonniers. 11 comble de distinction les évêques, les admet à sa table, paye leurs frais de route et fait d'immenses libéralités aux églises. A l'évêque de Carthage, Cécilien, qui fut excommunié par les donatîstes (311), il envoie jusqu'à 3.000 bourses = 3.000 x 2150 drachmes ou 600.000 francs monnaie actuelle; il fait restituer tous les terrains, bâtiments, etc.
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nies traite évidemment comme un chef de parti victorieux traite ses partisans...
Les jeux séculaires tombaient cette année : pour plaire aux chrétiens, Constantin ne voulut pas célébrer cette fête nationale, sacrifiant ainsi aux convenances d'une secte les solennités les plus respectées!... Ce n'était déjà plus de la tolérance, c'était de la réaction.
Ce »qui répand un nouveau jour sur la conduite de Constantin, ce fut la manière dont il procéda à l'égard des donatistes. On vient de voir qu'il avait été prévenu par Tévêque de Carthage, Cécilien, Il donna ordre en conséquence au proconsul d'Afrique d'informer contre eux. Les donatistes remettent alors un mémoire contre Cécilien; Constantin rassemble k Rome un concile dans le palais actuel de Latran, 20 octobre 313, où comparurent les deux factions. Ce concile, composé d'évêques de Gaule et ^d'Italie dévoués aux vues de la cour et opposés aux tendances donatistes, n'osa cependant pas désapprouver le concile (311) qui avait déposé Cécilien, ni déclarer l'ordination de Majorin et les ordinations qu'avait faites Majorin nulles, ni réinstaller Cécilien dans l'éveché de Carthage, ni excommunier les donatistes : il se borna à exiger que les deux évêques rivaux s'abstinssent de retourner en Afrique et envoya deux légats à Carthage pour déclarer que la vraie Église était celle qui était répandue 'par toute la terre.
Une pareille décision ne' pouvait contenter personne; aussi les troubles recommencèrent-ils de plus belle; les dénonciations arrivèrent l'une sur l'autre à Constantin, qui fut obligé d'ordonner un nouvel examen de TafiFaire et de convoquer, pour en finir, un autre concile à Arles 1...
Voilà donc l'empereur, à peine victorieux de Maxence, occupé de la guerre avec les Francs; soucieux du sort de Licinius, le fils de Constance, déiste comme lui, point chrétien encore, déjà saisi des querelles religieuses de la chrétienté et forcé de consumer à des débats inextricables un temps qu'il devait tout entier aux soins de l'empire. Nous ne sommes qu'au commencement!... C'était sa faute : dès lors qu'il en-
trait dans TÉglisp, il était, comme on dit, évêque du dehors, et forcé de se prêter aux exigences misérables d'un chef de culte. Pitié sur Terapire, pitié sur Constantin.
— La vogue du monachisme se répand en Egypte de plus en plus. — Antoine a donné le branle : il est suivi de plusieurs autres qui rivalisent avec lui par leur originalité et leurs aventures. Ammon de Nilsie, Pacôme, Hilarion sont de ce temps. Les deux premiers habitaient la Thébaïde, comme Antoine; le troisième s'établit en Palestine. Ammon, noble et riche, marié avec une jeune femme, vécut avec elle dansune continence absolue, et bien qu'elle devînt elle-même mère de vierges I
Pacôme avait été soldat; revenu du service, il s'était attaché a un vieil ermite nommé Palémon; il le surpassa en peu de temps par ses prodiges, il resta quinze ans sans se coucher, passait les nuits les bras étendus en croix, marchait sur les serpents et les scorpions et chevauchait sur les crocodiles. Hilarion mangeait quinze figues par jour, ne coupait ses cheveux qu'à Pâques, ne se lavait jamais et ne changeait de chemise, le seul vêtement qu'il portait, que lorsqu'elle tombait en lambeaux. Par ce régime, il s'était réduit à n'avoir plus que la peau sur les os : en cet état, il éprouvait d'affreuses tentations de volupté. Où Vénus va-t-elie se nicher!... — ^ Tous ces religieux exerçaient une certaine contagion parmi les fidèles, qui les admiraient en raison de leurs excentricités et jugeaient de leur sainteté par leurs tours. Cette lèpre du monachisme fait pendant, en Egypte et en Palestine, à l'esprit révolutionnaire des circoncellions d'Afrique et accuse par son hideux contraste la mondanité de l'épiscopat.
Tandis, en effet, que les parfaits se retiraient pour converser avec Dieu, dans les lieux les plus horribles, passant de longues années dans des lombeaux, se faisant des cavernes et des terriers de bètcs féroces, des oratoires, les évéques des villes construisaient des églises somptueuses, où l'or, le marbre et les sculptures se disputaient les regards. ATyr, on consacra cette année une basilique dont la description est fort semblable a celle de nos cathédrales, et qui,
par la hauteur de son portique, par la distrilmtion des trônes réservés à l'évêque et autres, montrait, haut et loin, Torgueil de son épiscopât. Dans ces somptueux édifices, la divinité était encore absente : nulle statue, nulle image pour la représenter.
C'est que le Christ n*a pas encore reçii solennellement son apothéose ; nous n'en sommes qu'au monothéisme abstrait, incorporel , anti-plastique de Jéhovah ! Nous n'attendrons pas longtemps.
Travaux d'Eusèbe de Césarée, pour la religion chrétienne : Préparation et démonstî'ation évangéliques, — Au concile de Tyr (335), on lui reprocha de n'avoir pas enduré le martyre et d'avoir sauvé sa vie par de lâches subterfuges; c'est l'arme terrible qu'on emploie alors contre les évêques.
La réconciliation du Christianisme avec le siècle s'opère sous toutes les formes. Érudition, philosophie, dialectique, archéologie, histoire, éloquence, poésie, toutes les ressources de la littérature profane sont appliquées à l'œuvre nouvelle : qui oserait s'en plaindre ?
— Or, s'il est permis à un évèque d'employer, pour le service de la foi, la science et les lettres profanes, pourquoi pas aussi les arts: la peinture , l'architecture , l'or , l'argent, les pierreries et les marbres!... Le luxe coule donc à pleins bords : et cette séparation de la nudité monastique d'avec l'opulence épiscopale ne fait que mieux grimacer l'hypocrisie chrétienne.
Que nous dit Eusèbe?
Son livre montre bien l'embarras où se trouvait le Christianisme de rendre raison de lui-même et de se dire quelque chose. C'est un corps entier de controverse contre les païens et les juifs. Dans la première partie, qui est la préparation, Eusèbe explique pourquoi les chrétiens ont abandonné les traditions de tous les peuples pour s'attacher èi celles des Hébreux, qu'Eusèbe distingue des juifs : dans la seconde, qui est la démonstration^ il explique pourquoi les chrétiens, acceptant les traditions hébraïques, les livres de Moïse, des prophètes, etc., qui sont tous les livres des juifs, ne
sont cependant pas juifs. Avec le temps; la distinction des deux cultes est devenue si tranchée, la haine si vive, qu'on n'a guère eu à s'occuper de ce second pourquoi. Mais au temps d'Eusèbe, il n'en était pas de même? Jésus, nous le répétons, n'était pas encore Dieu, c'était un prophète hébreu, que les plus affinés en théologie prenaient pour le représentant du Christos éternel, l'un des éçns ; mais le vulgaire n'atteignait pas jusque-lk. Eusèbe lui-même n'admettait pas la divinité du Christ. Comment donc les chrétiens, après la ruine de Jérusalem, s'étant emparés des traditions judaïques, sauf quelques changements, n'étaient-ils pas juifs? A la circonsision, ils avaient substitué le baptême; au sabbat , le dimanche. Mais ils adoraient Jéhovah, niaient le polythéisme, se montraient plus ardents contre l'idolâtrie que les juifs eux-mêmes, n'avaient point d'image ; ils célébraient la Pâque ; ils observaient le 7* jour; ils avaient des jeûnes, des abstinences, des excommunications, etc., etc. Leurs gnostiques ressemblaient aux cabbalistes; leurs moines copiaient les thérapeutes, etc., etc.
Mais ce n'est pas tout.
Eusèbe, dans ses solutions, se montre partout disciple de ces gnostiques, que l'Église a impitoyablement excommuniés: bien mieux, ce sont eux qui lui fournissent toutes ses raisons.
D'abord il pille Aristobule (180 av.), Philon, et leur prend toute cette argumentation, par laquelle ils prétendaient que les autres nations avaient tout emprunté aux Hébreux; puis il fait voir que le Logos préexistant k toutes les créatures a été le véritable inspirateur des prophètes, etc., en quoi il est à la fois d'accord avec les juifs hellénistes et les gnostiques ; enfin, il s'appuie sur la distinction, si célèbre parmi les gnostiques, des deux états de l'âme humaine, le 'psychisme et le pneumaiisme, pour montrer que si les juifs ont, comme psychiques, une certaine supériorité sur les gentils, qui sont les hyliques ou matériels, ils ne sont qu'un terme préparatoire pour arriver aux pneumatiques^ k là vraie religion des spirituels. Toute la substance de cette argumentation d'Eusèbe,
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qui a été depuis reçue dans la théologie chrétienne, est empruntée à la gnose , a cette gnose proscrite par Tépiscopat jaloux, et maintenant enterrée.
Et voila pourquoi nous ne sommes ni polythéistes, ni juifs, mais chrétiens !...
Ainsi le Christianisme n'existe que comme expression et confirmation de la loi du progrès, loi reconnue etanathématiséepar les chrétiens, ignorants d^eux-mêmes, et repousses par les évéques, conservateurs de la simplicité du dogme apostolique : mais loi sur laquelle le Christianisme après tous ses emprunts, ses plagiats, ne serait qu'une mystification indigne et ne pourrait se justifier.
Nous savons ce que vaut la distinction des gnostiques entre le psychisme et le pneumatisme; nous Tavons adoptée comme servant k désigner deux états de Tâme humaine, selon qu'elle est soumise davantage aux attractions passionnelles ou gouvernée par la loi morale et sociétaire.