ACTE III, SCÈNE I
fixés sur moi. Si votre frère n'eût violé que des préjugés, je lui pardonnerais, et je m'en sens cipable; mais sa- fortune renversée, sa réputation perdujB et le mépris des honnêtes gens, sont-ce là des chimères , monsieur ? Rangé dans la dernière classe du peuple, vendant soû temps et son travail à, quiconque yeiiit les payer, exposé aux outrages de l'opulence, dénué enfin de cette énergie qui relève une ame dégradée et lui rend son premier lustre , tel est votre frère. Est-ce à ces traits que je dois reconnaître mon fils?
VERiîEUiL ai».
Sa dé|)Iorable situation fait sa gloire. Elle est l'effet de la noble résistance qu'il oppose à ^adversité.
VERNEUIL pare.
Elle est l'effet de son fol entêtement. Cet héroïsme prétendu ne peut tenir contre l'examen de la raison. Il peut en imposer à ces jeunes gens inconsidérés qui n'approfondissent rien; mais je n'y vois, moi, que l'éloignement de tous ses devoirs, qu'uji vil moyen de persévérer dans son odieuse conduite, de se conserver une femme....
VERNEUIL fils, vivement.
Comme il y en a peu; une femme charmante!
VERITEUIL père.
Une femme charmante ! Ils ont tout dit quand ils ont prononcé ce mot-là. Mais je veux qu'elle soit telle qu'elle vous a paru, qu'elle mérite jusqu'à un certain point le rare éloge que vous m'en faisiez tout à l'heure, qu'en faut-il conclure? Que si elle était sans agrément, sans douceur, sans quelques qualités , estimables peut-
/p4 CHARLES ET CAROLINE.
être, elle n'exercerait point sur votre frère un empire aussi absolu; mais si toutes les femmes, pourvues de quelques attraits, s'en faisaient des titres pour prétendre aux plus hauts partis, qu'en arriverait-il? La ruine des familles , le renversement de l'ordre , le mépris de l'autorité paternelle, et plus tard, les regrets, la honte et la douleur. Oui , un mariage disproportionné est un attentat contre la société, et elle a dû armer les lois contre les séductions d'un sexe, et les folles passions de l'autre.
VERNEUIL fils.
Ces idées , mon père, justes et vraies en général, n'empêchent pas des exceptions méritées. Mon frère est un homme d'honneur.
VERNEUIL père.
A VOS yeux. Aux miens , c'est un rebelle que rien lie peut justifier.
VERNEUIL fils.
Je le justifierais, mon père, si vous vouliez m'en-i tendre avec tranquillité.
VERNEUIL père.
Vous ne pouvez rien me dire que vous ne m'ayez déjà dit. Finissons , et laissez-moi.
VERNEUIL fils.
Encore un mot, de grâce.
VERNEUIL père.
Vous abusez de ma patience.
VERNEUIL fils.
Si vous voyiez son épouse !