ACTE I, SCÈNE III
BEAUVA.L FILS.
Ah ! VOUS ne voulez pas qu'un nègre pense !
MATHIEU
Non. Je veux qu'il travaille.
BEAUVAL FILS
Et qu'il n'ait pas une idée à lui ?
Je trouve qu'on vit fort bien sans idées.
BEAUVAL FILS
En effet, vous jouissez d'une santé parfaite.
MATHIEU
Parce que j'exerce sobrement le physique , et que je ne fatigue jamais le moral. Il serait charmant, n'est-ce pas , de voir un économe divaguant à la journée au milieu de deux cents nègres , s'occupant à faire des orateurs , des savans , des penseurs ?
BEAUVAL FILS
Non, monsieur, il ne faut pas faire des savans; il faut être- humain.
MATHIEU
Humain! humain! Tenez, tout cela est admirable, doré sur tranche et relié en maroquin. Mon métier, à moi, est de faire du cacao, du café, de l'indigo, du sucre. Voilà le bon , le vrai , le solide ; et cela ne pousse pas, ne mûrit pas, ne se récolte pas avec des argumens. Des bras, des bras; voilà ce qu'il me faut.
3o LE BLANC ET LE NOIR,
BEA.UVAL FILS.
Vous en avez , et qui , de votre aveu , surpassent ' quelquefois votre attente.
MATHIEU
N'importe, je me plains toujours. Si ces droles-là me croyaient content d'eux, ils se relâcheraient bientôt. Aussi, je presse, je menace, je châtie; le travail se fait avec une activité...
BEAIIVAL FILS.
Et le désespoir s'empare de ces malheureux.
MATHIEU
Oh ! ce sont leurs affaires ; je ne me mêle pas de cela. J'ai calculé ce que doit rapporter un nègre, par an, par mois, par jour. Il faut, de gré ou de force, qu'il remplisse sa destination, et, quand il est usé, un autre le remplace.
BEAUVAL FILS, indigné.
Vous périrez d'une mort tragique, ou il n'y a pas de Providence.
MATHIEU, effrayé.
Que dites- vous, monsieur, que dites-vous? Seraisje menacé d'une insurrection ?
BEAUVAL FILS
Voilà bien les oppresseurs ! Cruels et lâches à la fois, ils se ressemblent tous!
MATHIEU
C'est que cela vaut la peine d'y penser , et le danger vous serait commun avec moi.