‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 283 sur 441 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

BELTON , CLAUDINE , madame DERNETTI.

( Pendant cette scène , Claudine s'approche , s'éloigne et écoute , en feignant de s'occuper à ranger , etc. Elle exprime , par un jeu muet , ses alarmes , sa douleur , etc. )

MADAME DERNETTI, d'un petit air piqué.

Vous êtes bien aimable, M. Belton. Depuis une grande heure , on est seule , on vous attend , on vous désire.... On vous croit à des affaires sérieuses, et on vous trouve en conversation réglée avec votre jockey.

BELTON.

Et, même avec mon jockey, je ne m'occupais que de vous.

MADAME DERNETTI.

Eh ! que m'importe , à moi , que vous disiez à tout

4'4 CLAUDINE, l'univers que vous m'aimez , que je vous aime ? c'est à moi seule qu'il faut le dire ; c'est moi qui veux vous le répéter. Mon cher ami , l'amour seul sait bien entendre ; il n'est que lui pour bien répondre. Vous ne vous doutez pas de tout cela , vous ; vous ne savez rien prévoir ; il n'y a pas de ressources avec vous.

BELTON.

Ah! je ne sais rien prévoir? Je ne conviendrai jamais de cela.

Vous en conviendrez , quand il en sera temps. Je vous réserve une surprise...

BELTON.

Qui ne vaut pas celle que je vous ai ménagée.

MADAME DERNETTI.

Ah! c'est trop fort. Eh bien, je vais vous convaincre. Vous avez peut-être cru , comme beaucoup d'autres qui seront ce soir chez moi , que je n'ai voulu donner une fête que pour étaler un certain faste , pour échapper à l'ennui , à la faveur de la foule et du bruit ?

BELTO]?f.

Ah ! ce ne sont pas là vos motifs ?

MADAME DERNETTI.

Non , monsieur , ce ne sont pas là mes motifs. Le sentiment, et un grain de malignité, m'ont donné l'idée que je vais vous communiquer. Au moment où certaines dames , fort intéressantes , se permettent , près de vous, ces jolis petits riens, inintelligibles pour tant

ACTE II, SCÈNE VI. 4ï5 de gens , mais que vous savez si bien entendre ; où certains messieurs , très - complètement ennuyeux , m'excèdent le plus tendrement du monde , je me lève, et je dis, avec une dignité comique : « Le (c moyen le plus simple et le plus gai de faire une « confidence à ses amis , c'est de les réunir à table. Je <c vous déclare donc ici , avec une satisfaction que « vous allez partager , qu'au premier jour j'épouse « Belton , que j'aime de tout mon cœur , parce qu'il <c est fort aimable. Félicitez-moi, embrassons-nous, « et passons dans la salle du bal. j) Je m'amuse intérieurement de l'embarras de ces dames; vous jouissez du dépit de vos rivaux; nous nous regardons, nous nous entendons , nous sommes contens l'un de l'autre , et tout cela ne vous a coûté ni adresse ni prévoyance. \

BELTON.

C'est quelque chose que cela ; il faut que j'en convienne.

MADAME DERNETTI.

Ah ! VOUS en convenez ?

BELTON.

Oui, j'aime à vous rendre justice. Cependant, votre prévoyance pouvait aller plus loin. Au reste, j'ai prévu pour vous , et cela revient au même.

MADAME DERNETTI.

Voyons ce qu'a produit votre féconde imagination.

BELTON.

A l'instant où on ne respire que le plaisir, oii il

4i6 CLAUDINE, anime tous les yeux, où une douce chaleur colore toutes les joues de rincarnat du désir; à l'instant, enfin, où on ne danse plus pour les autres, mais pour soi, je fends la presse, je parais au milieu du cercle tracé par l'amour et la folie. On s'arrête, on s'étonne à l'aspect de l'homme noir que je conduis par la main, et dont rien n'altère l'extérieur sérieux, maniéré, et important. Cet homme , madame , est un notaire.

MADAME DERT^ETTI.

Ah! Ah!

BELTON.

Je pique la curiosité, j'éveille l'attention. On se presse, on nous entoure; je prends la parole à mon tour, et je dis, avec une dignité tragique : « Mesda- « mes et messieurs, madame Dernetti vous a fait a part de son mariage ; moi , je vous invite à signer « au contrat. Cela vous fatiguera moins qu'une an- « glaise , et sera bien aussi agréable. » L'un arrache le parchemin , l'autre saisit une plume , un troisième court après l'écritoire. En cinq minutes, soixante personnes ont signé , et vous aussi , madame , sans réflexion et sans lire. Vous savez que l'amour a rédigé les articles, et il n'est pas spéculateur.

MADAME DERNETTI.

C'est quelque chose que cela.

BELTON.

Ah ! vous en convenez !

MADAME DERNETTI.

Oui , j'aime à vous rendre justice.

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