ACTE II, SCÈNE I. %i
ALI
Quel étonnant langage! que manque-t-il, que peutil manquer à votre félicité ?
Tout, mon ami, tout. Tu ignores ce que j'ai sacrifié à l'ambition : lorsque tu m'as connu, j'étais déjà monté aux premières places de l'empire.
ALI
De grâce, expliquez-vous.
NADIR
Je regrette le temps où ce front, maintenant chargé d'ennuis , se couronnait chaque jour des doux rayons du plaisir. Je n'étais pas alors le fameux et triste Nadir. Osmin, inconnu dans Tamar, sans devoirs et sans maître, uniquement occupé d'un objet enchanteur, Osmin épuisait près de Fatime ce que l'amour a de délices. Je chassais un jour , et le succès ne répondait pas à mon ardeur. J'avançai, je m'enfonçai dans les détours d'une immense forêt. J'y fus assailli par des Tartares , qui prétendirent m'ôter la liberté ; je la défendis en héros; mais, je succombai sous le nombre. « Jeune homme, me dit leur chef, l'esclavage n'est fait que pour les lâches. Viens , suis mes pas ; je te lancerai dans le chemin de la gloire. » Ce mot flatta mon oreille, et l'ambition se glissa dans mon cœur. On me montra des armes, et je devins soldat. Te l'avouerai-je ? j'oubliai en un instant cette Fatime si aimante, si fidèle; j'oubhai qu'elle allait être mère; je ne vis plus que les honneurs qui m'attendaient au bout de la carrière , et je la parcourus avec un cou-
rage opiniâtre. Je parvins au but, et je sentis que
Fatime me manquait.
ALI
Hé bien?
NADIR
Je la fis cbercher à Tamar : elle avait quitté une ville que mon inconstance lui avait rendue odieuse. Elle était allée cacher son enfant et ses larmes dans une de ces bourgades qu'on rencontre de loin en loin au centre de la Circassie. Je fis de nouvelles perquisitions. Soit que Fatime eût changé son nom , soit qu'elle eût succombé sous le poids de ses peines , mes recherches furent infructueuses. Je reconnus alors le vide des grandeurs. Les soucis, la tristesse me suivirent partout. Je crus leur échapper , en m'occupant uniquement de mes devoirs. Malgré moi je redescendais dans mon cœur, et j'y retrouvais Fatime, qu'embellissaient peut-être encore les tourmens de l'absence. Je me flattai qu'un attachement nouveau la bannirait de ma pensée, et j'entrai, pour la première fois, dans l'intérieur du sérail. J'y cherchais une amante, je n'y trouvai que des esclaves. Que te dirai-je enfin? plusieurs années s'écoulèrent ainsi, et j'avais insensiblement recouvré la paix de l'ame Apres un temps. )
Cruel homme ! quel mal tu m'as fait î