SCÈNE PREMIÈRE
TÉLÉMAQUE, BEAUVAL fils.
( Au lever du rideau , ils sont assis sous des palmiers , près l'avantscène , et se parlent affectueusement. )
BEAUVAL FILS
Le beau jour, mon cher Télémaque!
TÉLÉMAQUE
Ils le sont tous pour les êtres fortunes.
!io LE BLANC ET LE NOIR,
BEAUVAL FILS
Ces palmiers nous garantissent de la chaleur.
TÉLEM AQUE.
Nous seuls jouissons de leur ombrage. '
BEAUVAL FILS
Regarde, mon ami, quel magnifique tableau nous offre la nature.
TÉLÉMAQUE
Monte sur ces rochers, tu y verras la nature souffrante.
BEAUVAL FILS
De tristes idées t'affligent sans relâche.
TÉLÉMAQUE
Je suis homme, et je m'attendris sur les maux de mes semblables.
BEAUVAL FILS
Hé! que suis-je donc?
TÉLÉMAQUE
Un ami de l'humanité, que tes préjugés ont égaré quelquefois ; mais dont l'active compassion a souvent séché les larmes du malheureux Africain.
BEAUVAL FILS
Je n'ai pas fait tout le bien que j'aurais voulu faire. Je dépends d'un père , dont les principes ne sont pas les miens. Mais, dans quelques années, peut-être, je vous consolerai des peines que vous aurez endurées; je serai avare de votre sang, économe de vos sueurs, et la mère inquiète et sensible n'arrosera plus de ses pleurs le berceau de son enfant.
ACTE I, SCÈNE 1. :li Attendons avec patience des jours que vous pouvez désirer, et que mes vœux ne doivent point prévenir. L'infortune ne t'atteindra plus mon cher Télémaque : ma tendre amitié veille sur toi. Tu es heureux enfin...
TÉLÉMAQUE
Autant que peut l'être un esclave.
BEAUVAL FILS
Rappelle-toi le passé, tu jouiras du présent. Un travail continuel et forcé , un soleil brûlant qui séchait ton sang dans tes veines, des nuits trop courtes pour reposer tes membres exténués , une loge étroite et malsaine, des alimens grossiers et insuffisans, un fouet toujours levé, et, pour prix de tes efforts, une vieillesse prématurée et malheureuse, tel fut ton sort pendant cinq ans ; telle était la triste et inévitable perspective que t'offrit long-temps ta mauvaise fortune. Aujourd'hui
T É LÉ M AQUE.
Aujourd'hui je suis encore un être dégradé, quoique mon ame, grande et fière, soit enfin indépendante. Je méconnus long-temps son activité et son énergie. Rangé parmi les animaux domestiques, j'avais contracté leur soumission aveugle, leur stupide bassesse; je végétais, je languissais, accablé du fardeau de la vie. Un châtiment, injuste et cruel, réveilla cette ame assoupie ; un trait de lumière m'éclaira sur mes droits méconnus et violés : je cédai au besoin de venger mon sang, qui venait de couler sous un fouet impitoyable; je me précipitai sur un barbare, je le renversai, je
le saisis à la gorge , et j'allais l'étouffer. Tu parus ; tu arrachas le monstre de mes mains, et, frappé de mon courage , étonné des idées fortes qui se heurtaient dans ma tête exaltée, de ces pensées nerveuses , communes à tous les hommes, mais qui s'effacent enfin dans l'esclavage et le malheur, tu t'intéressas à mon sort , et tu parvins à l'adoucir. Tu ne dédaignas pas un infortuné , que la nature a fait ton frère , et que les préjugés et la force destinaient à n'être que l'instrument de la cupidité. Tu m'appris à parler, à penser; tu fis de moi un homme , et tu t'es acquis un ami. Chaque jour ajouta à tes bienfaits. {Montrant les nègres.) Tu m'as séparé de ce malheureux troupeau; tu as obtenu de ton père qu'il m'attachât à l'intérieur de sa maison. Un travail modéré, une nourriture abondante, un logement agréable et commode , voilà ce que je te dois. Peut-être un jour te prouverai-je ma reconnaissance ; je ne t'en parlerai jamais. Ta récompense est dans ton cœur; que ton cœur en jouisse. Le mien t'aime et te bénit en silence.
BEAU VAL FILS
Non, ne me parle pas de reconnaissance. J'ai fait ce que j'ai dû, ce que j'ai pu...
TÉLÉMAQUE
C'est la première fois que je te rappelle tes bienfaits ; mon ami, ce sera la dernière. Celui qui exige un prix de ses services n'aime pas les hommes , il ne connaît que l'orgueil. Ton sort est de cultiver la vertu, de l'aimer, de la rendre aimable : remplis ta destinée, et laisse aux blancs leur avarice, leurs crimes...