‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 425 sur 441 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La noce , la chasse^ le théâtre.

C'était le jour des fiançailles. Nicolas, paré de son habit des dimanches , portait un gros bouquet à sa boutonnière, et un ruban, que lui avait donné Marguerite , flottait à son chapeau. Margue-

rite avait le juste de taffetas, le jupon de basin, le bas de soie blanc , et son joli pied , et la naissance de sa jambe, et un sein charmant que voilait une mousseline légère , mais que soulevait le zéphir , et ses yeux baissés , et ce teint un peu hâlé , mais où dominaient les roses , tout cela faisait dire aux jeunes garçons qui les rencontraient : Heureux Nicolas !

Elle tenait le bras du futur époux. 11 la conduisait en folâtrant, en riant, en chantant. Elle marchait avec cette réserve , qui est un attrait de plus à son âge. La décence est le fard de la beauté.

Le père et la mère Dufour suivaient les jeunes gens. La satisfaction , l'ardeur de Nicolas , semblaient ranimer le bon homme. « J'étais ainsi au- « trefois , disait-il tout bas à son estimable ména- « gère. — Les temps sont bien changés, père « Dufour. — Il en reste au moins le souvenir. »

Ils suivaient tous quatre le chemin de la prairie. Ils allaient montrer à Adolphe les heureux qu'il faisait. Ils pensaient que la reconnaissance ajoute quelque chose au bonheur.

Nicolas s'était essayé avec succès dans le genre terrible. Il mettait quelque orgueil à se faire écouter dans le genre sentimental. Il allait sacrifier aux grâces naïves , et il ne les connaissait pas.

<c C'est vous, monsieur, qui avez ouvert mon « cœur à l'amour et à l'espoir. C'est vous qui m'ata tachez à un être sage , bon et aimant. C'est vous « qui avez aplani le chemin difficile qui mène

« à la félicité. Jouissez de votre ouvrage , et dai- « gnez le couronner. Que votre présence embelcc lisse la féte qui se prépare. Présentez Margue- « rite à Tautel, et que je la reçoive de vos mains ce pures et vertueuses î »

Marguerite rougissait ; Adolphe balbutiait. « Pourquoi ce trouble , reprit Nicolas ? Je le vois ; « vous croyez tous deux qu'il me reste des soup- - « çons. Je n'en ai plus , ma jolie fiancée. Je serais « indigne de toi , si j'en conservais. Qu'un baiser « innocent exprime à monsieur ce qu'il nous ins- « pire à l'un et à l'autre , et qu'il pense , en le « recevant , que tu n'as rien de plus précieux à « lui offrir.

Marguerite rougit davantage et ne put faire un pas. Adolphe s'élança ; il cueillit le baiser fatal, et l'effet en fut terrible. Il oublia ses modèles héroïques , leur courage , ses résolutions. Il allait mettre aux pieds de la jolie enfant son cœur, sa main et sa fortune. Qu'eût répondu la pauvre petite ? Vous le savez , mères , aujourd'hui si prudentes, mais qui avez eu seize ans, et qui n'avez point oublié le premier baiser de l'amour.

Ce premier baiser, François ne le connaissait pas. Mais il fut alarmé, sans le concevoir, de l'état où était son pupille. Il le tira par l'habit , au moment où Adolphe allait faire une démarche décisive. «Monsieur, lui dit -il, prouvez à ces « honnêtes gens que vous remplissez scrupuleu- « sèment les obligations que vous vous imposez.

« Faisons voir à Nicolas sa métairie , qui s'élève « qu'il juge si nous avons su y réunir l'utilité et « l'agrément. » Bon François ! il espérait que le grand air, la conversation calmeraient l'effervescence trop caractérisée d'Adolphe : l'objet de notre amour peut seul nous calmer à vingt ans.

On va sortir. Le père Dufour et la bonne mère se retirent à reculons , et multiplient les révérences. Le papa renverse une table d'acajou ; la maman veut retenir l'homme aux souvenirs ^ et s'embarrasse les jambes dans les piquets de la tente ; elle tombe , Nicolas la relève ; elle boite , Nicolas lui prend le bras, et le passe dans le sien. II veut la reconduire au village; mais on bâtit l'habitation de sa fille chérie. C'est là qu'elle deviendra mère ; c'est là que la grand'maman bercera l'enfant nouveau né ; qu'elle lui apprendra à prononcer , à répéter Adolphe , ce qui voudra dire : Amour et respect au mortel bienfaisant.

La mère Dufour insiste donc pour voir le lieu , l'enceinte , le point où elle devait renaître , et elle gardait le bras de son gendre futur. Dufour avait découvert sa tête patriarchale , et priait M. François d'excuser son imprévoyance. François répondait avec sa bonté ordinaire, et la petite Marguerite , clouée à la place où elle avait reçu le fatal baiser, ne voyait, n'entendait rien. Adolphe n'était pas revenu à lui-même, et cependant il distinguait une main de l'intéressante enfant , qui semblait en attendre une autre.

Il avance la sienne, et celle de Marguerite ne se retire point. Il la prend , il la serre ; il croit sentir un mouvement qui répond... C'est le coup de la barre électrique. Pour la seconde fois , Adolphe est prêt d'éclater. Une réflexion subite l'arrête : François a déjà effrayé les amours; Nicolas, le père, la mère Dufour sont présens. Adolphe se compose. Il offre son bras avec des marques d'une déférence froide. Amour , qui dissimule comme toi , et où ne mène point la dissimulation ! Est-ce la faute de l'amour, ou celle des institutions sociales?

On arrive à la ferme. Adolphe oublie auprès d'une jolie française , les beautés grecques et romaines. Il parle le langage que peut entendre la jeune nymphe , dont son bras amoureux caresse la main. En ce moment , il n'eût parlé à Sapho que des monumens de la Grèce ; à Virginie , que de la dissolution de Rome ; il devait parler amour et français à Marguerite.

« Voilà , disait - il , où s'aimeront les colombes « que nourriront vos mains ; voici le toit qui doit « couvrir Tagneau que vous préférerez ; ici sera la (c chèvre qui se présentera d'elle-même à la douce « pression de vos doigts. Là, on plantera le po- « tager. Aux choses nécessaires à la vie, se mêle- « ront la rose votre image , et l'immortelle , f( symbole d'un sentiment... » Il n'osa achever.

Il essayait de se remettre ; il voulait sincèrement vaincre. Il combattait toujours , et il revenait mal-

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gré lui à Marguerite et à l'amour. « Regardez , « ajouta- t-il, cette chambre basse; elle est destic( née aux occupations de l'intérieur. C'est là que « vous apprêterez ces mets simples, qui répareront « les forces de l'époux fortuné dont la sueur aura « fertilisé vos champs. Cette autre pièce , meublée « modestement, mais avec goût, sera celle où « vous recevrez vos amis, voS vrais amis... Ence tendez-vous , Marguerite ? »

La petite main pressa le bras d'Adolphe ; le sein charmant s'agita ; l'incarnat le plus vif couvrit des joues arrondies... Avait-elle entendu ?

Adolphe continua d'une voix entrecoupée et affaiblie : « Ici dessus , entre ces murs qui se desc( sinent à peine , sera l'alcove.... l'alcove solitaire, « où vous attendront le repos... et l'amour. »

L'amour î répéta tristement la petite , et un profond soupir acheva sa pensée.

Pas de témoin de cette scène à peu près muette, et pourtant si expressive. Nicolas, le père, la mère Dufour, François ne s'occupaient ni de colombes , ni d'immortelles. Ils parcouraient les granges, les écuries, les étables; ils parlaient culture, agrandissement, économies. Les autres jouissaient.

On reprit le chemin de la prairie. Les femmes ont dans le tact une délicatesse !.. Elles saisisssent les convenanances avec une finesse que l'homme injuste prend pour les effets de l'art , et qui ne sont qu'un don , que la nature devait au sexe qui

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ne peut opposer que l'adresse à la force. Marguerite avait pris le bras dont le joyeux futur pouvait disposer. Adolphe marchait seul, et murmurait tout bas. Il n'était pas assez fin pour sentir que la première course avait été consacrée au plaisir, et que celle-ci était un sacrifice qui ployait un jeune cœur au devoir.

Quelque mécontentement qu'éprouvât Adolphe, il eût voulu éterniser cette journée. Il proposa une collation qui fut acceptée avec franchise, et servie avec cordialité : c'était François qui faisait les honneurs. A la fin du repas , le jeune homme ouvrit une petite boîte , qui renfermait plusieurs bagues. «M'est-il permis , dit-il avec timidité, d'ofc( frir un présent de noces ? » Quelques pierres de prix devaient frapper les yeux : ceux de la petite se fixèrent sur un anneau d'or. Elle pensait probablement qu'elle pourrait conserver , porter celuilà. Cette fois , Adolphe devina Marguerite.

, « C'est l'anneau de ma respectable mère , dit- « il ; il m'est bien cher. Je m'étais promis de le « garder toujours; il me rappelait des vertus. Je « le confie aux vôtres, mademoiselle , portez - le « jusqu'à la mort. »

Il présenta l'anneau à Nicolas : « Ce ne serait de « ma main qu'un gage d'amitié ; qu'il soit de la « vôtre un gage d'amour et de constance. » Oh ! comme en ce moment Adolphe cherchait à se mentir à lui-même.

Déjà le soleil était caché par la cime de la mon- XII, 6

tagne, et les bons villageois prirent congé de leurs hôtes. Marguerite se retournait souvent. Tantôt un caillou lui avait froissé le talon; tantôt le derrière de son jupon s'embarrassait dans l'herbe; une autre fois, elle hâtait de l'œil et de main la marche tardive de son vieux père... Quand les vignes lui eurent dérobé la prairie , rien ne l'arrêta plus; son pied foulait à peine le gazon.

Nicolas allait la quitter; son père et sa mère allaient reposer ; elle allait être seule ; elle pourrait penser, et on trouve quelquefois une amertume consolatrice à s'entretenir avec soi. Pensées d'amour sont-elles jamais sans douceurs ?

Adolphe , resté seul avec François , avait de l'humeur, beaucoup d'humeur. Mécontent de son cœur, plus mécontent encore d'aimer sans espoir, regrettant sa condescendance pour son tuteur , s'occupant des doux momens qu'il venait de passer , et opposant , à ces souvenirs précieux ^ l'idée de l'éternelle séparation qui allait être prononcée au pied des autels... il pensait... il pensait... que ne pensait-il pas !

« Irai-je à la noce ? demanda-t-il enfin à Fran- « çoiSi — - Non, monsieur, non , n'y allez point. — « Ce parti serait bien dur. — Mais bien sage. — a J'ai toute ma vie pour être sage; il ne me reste « qu'un jour pour la voir , pour l'entendre , sans « me rendre suspect à son époux, à ses parens, (( à vous. — A moi, monsieur, à moi ! — Oui,

« monsieur, à vous. Vous m'avez obsédé toute a l'après-dînée ; vous m'avez regardé d'un air... — « Adolphe, un bon père commande-t-il à son « cœur ? — Je ne suis plus un enfant , monsieur , « et je ne peux souffrir que l'on me tyrannise « ainsi. — Oh ! Adolphe ! Adolphe , l'amour rend- « il donc ingrat, injuste, barbare ! — C'est vous, « monsieur, qui êtes sans pitié, qui ordonnez « des sacrifices , qui les faites consommer , et qui « refusez au malheureux toute espèce de dédom- « magement.

« Je regrette de n'être pas né dans la dernière « classe du peuple. Je ne posséderais que mon cœur; « mais du moins j'en jouirais librement. Ma fortune, « ce qu'il vous plaît d'appeler ma naissance , me « soumettent à un joug désormais insupportable. « Je veux être au moins mon maître dans les cho- « ses indifférentes, et j'irai à la noce, j'irai, en- « tendez-vous , monsieur ! » Il sortit de la tente , en continuant ses murmures ; il visita les ouvriers de tous les genres ; il les brusqua tous , et , ne sachant plus à qui s'en prendre , il sella lui-même son meilleur cheval, le monta, lui appuya les éperons, lui donna vingt saccades, partit enfin comme un trait, et s'en alla sans savoir où.

Le cheval le plus doux peut avoir aussi ses momens d'humeur. Celui d'Adolphe, fatigué d'être tourmenté , gêné dans tous ses mouvemens , se fâcha avec raison contre un maître qui le rudoyait sans motif. Il prit le parti de ruer, jusqu'à ce

qu'il fût débarrassé de son cavalier , et la lutte ne fut pas longue, parce que Adolphe, qui savait le* grec, ne savait pas monter à cheval.

Le fier coursier , libre de ses actions , repart , les naseaux au vent, la queue ondoyante, et regagne son écurie où il était si bien ! Le bon François veillait sur tout.

a Vite, vite, s'écrie-t-on, ne perdez pas un mo- (c ment ; la grosse jument au cabriolet. )i C'était encore ce bon François, qui, à l'aspect du cheval caracolant, piaffant en liberté, ne voyait que chute , fracture , assassinat. Il voulait courir , voler; mais, aussi mauvais écuyer, et plus raisonnable que son pupille, il savait que le moyen le plus sûr d'arriver n'est pas toujours le plus rapide. En effet , que de gens sont restés et resteront en arrière du but pour s'être trop hâtés !

Adolphe , galopant à l'aventure , cherchant en vain à classer ses idées , qui se multipliaient et se heurtaient dans une téte encore exaltée , Adolphe, poussé par un instinct invincible, avait été renversé à quatre pas du village... Vous savez lequel.

Il n'y avait pas d'apparence qu'un jeune homme, froissé, étourdi de sa chute, regagnât à pied la plaine de Marathon. Il était bien plus naturel d'entrer dans ce village , oû on trouverait des amis et des soins.

Adolphe se relève , s'examine , se tâte. Il éprouve une légère douleur à la rotule du genou gauche... Etait-ce bien au genou gauche ? oui à moins

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pourtant que ce ne fût au genou droit. Il ne savait pas bien positivement cle quel côté il souffrait ; mais il crut convenable de boiter, parce qu'un joli homme , déjà très-intéressant, l'est encore davantage quand il est blessé. Adolphe ne se disait pas cela; mais l'amour profite de tout, sans jamais calculer rien.

Il s'essayait à boiter d'une manière agréable et touchante, lorsqu'il entendit courir avec vivacité. Il lève la téte : « C'est Atalante, dit-il; ce ne peut ce être qu'elle, w Ce n'était pas Atalante, c'était Marguerite.

Vous vous rappelez ce tertre qui domine la prairie, et d'où la petite découvrait la tente de Miltiade. Assise au pied d'un tilleul, elle prenait le frais en travaillant , pendant que son père et sa mère soupaient. Mange-t-on quand on aime ?

Elle avait vu le beau monsieur monter à cheval ; elle l'avait suivi , galoppant du côté du village ; son ouvrage était tombé à ses pieds ; son sein battait avec plus de force que jamais , et en voici la raison : son petit cœur lui disait que c'était elle seule que cherchait Adolphe, et qu'on ne court pas ventre à terre, lorsqu'on n'a pas quelque chose de très-satisfaisant à annoncer. « Il est un « peu tard, ajoutait - elle tout bas; mais enfin, « Nicolas n'est encore que mon fiancé. »

Elle souriait à cette douce pensée, lorsque le bel Adolphe , enlevé deux pieds au-dessus des arçons, tomba et roula sur la pelouse. La pauvre

petite jette un cri perçant, se lève et court. Le père et la mère Dufour sortent précipitamment, reconnaissent leur bienfaiteur, et suivent Marguerite... de loin.

Déjà elle avait appuyé la main du bien-aimé sur une épaule d'albâtre , dont la rapidité de sa course avait écarté le double fichu ; déjà elle lui souriait avec ce charme qui eût dissipé la douleur la plus aiguë; déjà la téte d'Adolphe se penchait sur le plus joli cou du monde. Quelques mots sans suite , inintelligibles pour les cœurs froids, mais si expressifs pour eux , allaient et venaient , portés sur deux souffles de rose. Un baiser était pris, ce baiser était rendu... Le premier avait été si doux: pouvaient-ils n'en pas hasarder un second?

Adolphe boitait plus bas. Une vigne protectrice offrait un asile aux amours : Adolphe pouvait - il aller plus loin ?

Où est , pensait Marguerite , le danger de s'arrêter avec un jeune homme c[ui ne peut plus se soutenir? N'y aurait-il pas de la cruauté à m'éloigner de lui dans l'état où il est , et quelle occasion plus heureuse de pratiquer le précepte qui ordonne d'aimer son prochain comme soi-même ?

Ils allaient entrer dans la vigne ; ils allaient peut^ être cesser d'être innocens, sans pourtant être coupables ; entre jeunes gens de cet âge, il n'y a de coupable que la nature.

Heureusement, ou malheureusement, le père et la mère Dufour se montrèrent en avant , et le

cabriolet de François se fit entendre par der~ rière.

Adolphe, ivre d'amour, de désirs, d'espérances, et toujours contrarié, allait continuer la scène" qu'il avait commencée avec son tuteur ; mais il démêla dans tous les traits de François une douleur si profonde^ un intérêt si vif, une bonté si compatissante , qu'il n'eut pas la dureté de vouloir l'affliger davantage. Il laissa la main de l'aimable petite ; il s'approcha du cabriolet , ouvrit, et se plaça auprès de son ami.

Il vit, en s'éloignant, Marguerite porterie coin de son tablier sur ses yeux. Il tira son mouchoir, et crut cacher des larmes... Le bon François les^ avaient vues , et elles ajoutaient à sa peine.

(c Vous ne me dites rien ^ mon ami : vous êtes « mécontent de moi. — Que vous dirais-je, mon- « sieur, que vous ne vous soyez déjà dit à vous- « même? Vous avez vu ce que je souffre, et votre « docilité prouve que vous avez pitié de moi. »

Adolphe lui jeta les bras au cou, et lui mouilla le visage de ses pleurs. François le pressa contre sa poitrine. « Voilà mon enfant , disait-il en san- « glotant; le voilà, je l'ai retrouvé. J'oublie, j'ouc( blie tout. — Et vous pleurez, mon ami! — Ah! « laissez-les couler ; celles - ci sont des larmes de « plaisir. »

Pas un mot de plus pendant le reste de la route. Adolphe rappelait péniblement son courage ; François jouissait du retour de son pupille aux affections

douces, et on parle peu, quand on est vivement affecté.

Le jeune homme se coucha en rentrant. Il ne sentait pas le plus léger sommeil ; mais il caressait dans l'ombre et le silence, l'image chérie de Marguerite : c'est un plaisir bien innocent que celui-là.

François se coucha aussi pour ne f)as gêner Adolphe. Il dormit bien, parce qu'il n'était pas amoureux; mais il pensait, en s'endormant, que celui que la reconnaissance seule ramène, doit respecter le plus sacré des devoirs... Douze heures encore , et Marguerite sera irrévocablement engagée.

Au point du jour, le tuteur était debout, et déjà la toilette d'Adolphe était terminée. Il était inutile de lui demander où il allait ; il était plus inutile encore de hasarder des remontrances qui pouvaient n'être pas écoutées. Il fallait le contenir par sa présence, et c'est à quoi François se décida.

Il faisait le plus beau temps du monde , et l'éclat du jour, celui d'une nature riante, tout ce que voyait, tout ce qui environnait Adolphe, le blessait également. Il eût voulu que la journée commençât par la subversion des élémens. Il fallait que l'Océan... oh ! l'Océau, c'est trop fort; il fallait que la Marne franchît les bornes de son lit, et se précipitât entre Nicolas et Marguerite ; qu'une éclipse totale dérobât la belle fille à tous les yeux..»

excepté pourtant à ceux d'Adolphe ; que François ne les retrouvât l'un et l'autre que lorsque le mariage existerait par le fond, et que son inaltérable probité lui imposerait la loi d'y joindre les formes... Il fallait, il fallait... que ne fallait-il pas?

Rien que de très-ordinaire n'arriva cependant. La Marne continua son cours doux et tranquille, et le soleil, brillant de la plus vive lumière, semblait être aux ordres de Nicolas. La cloche de l'église paroissiale frappa l'air d'un son argentin, et son premier coup retentit au fond du cœur d'Adolphe. Ses traits se contractèrent. François s'en aperçut, et soupira.

Ils arrivèrent à la chaumière du père Dufour. La victime était parée. Son air calme annonçait sa résignation; mais la pâleur avait remplacé les roses de ce teint, si animé la veille, au moment où l'amour allait les égarer tous deux. « Voyez , dit tout « bas Adolphe à François , regardez votre ouvrage. « C'est le sang d'Agamemnon , c'est celui d'Ido- « ménée versé par des pères barbares. Marguerite « mourra lentement, et c'est vous qui l'immolez. »

François avait une patience inaltérable. Il prévoyait une crise nouvelle , et la contradiction était le moyen le plus sûr de rendre l'explosion terrible ; se ranger à l'avis de son pupille , était celui de tout perdre : il fallait opter cependant. Nicolas , les violons, les jeunes gens, la gaîté bruyante, le tumulte, tirèrent le tuteur d'embarras et suspendirent les réflexions d'Adolphe. Idées joyeuses

sont un baume pour la douleur. L'homme affligé écoute malgré lui, s'égaie insensiblement ; la plaie se cautérise, pour se déchirer plus cruellement lorsque la solitude rend le malheureux à luimême.

Adolphe offrit d'assez bonne grâce la main à Marguerite. H comptait, en marchant, les minutes , les secondes , qui restaient encore à l'amour innocent ; tant pour la route , tant à la municipalité , tant à l'église. Ainsi, l'infortuné qu'on traîne au supplice, mesure, d'un œil troublé, le court intervalle qui le sépare encore du néant absolu.

Cette dernière et triste ressource d'un cœur fortement blessé s'évanouit encore. On avait signé de très-grand matin l'acte civil, afin, avait dit Nicolas, que la cérémonie fut moins longue, et que M. Luceval s'ennuyât moins. Gomme c'était le servir !

C'est déjà l'épouse d'un autre que conduit Adolphe; et il ne s'en doute pas. Cette idée déchirante le frappe, lorsque tout à coup les portes de l'église s'ouvrent devant lui. Ses genoux ploient, une sueur froide couvre son front, et il regarde Marguerite avec l'expression la plus touchante. Les yeux de la petite se portent sur les siens; ils sont supplians, et semblent lui dire : Possédezvous, de grâce , ne me perdez pas.

« Non, non, lui dit Adolphe, je ne me donnea rai pas en spectacle ; je vous ménagerai autant ce que je vous aime. » Et il marcha d'un pas ferme à l'auteL

Là, il reçut le dernier coup. Un second et inutile oui y prononcé d'une voix timide, lui ôta l'usage de ses sens. Il revint à lui sur un lit environné des bons villageois , qui le bénissaient , le plaignaient, et lui prodiguaient les secours simples que fournissent les champs. Nicolas, plus touché que les autres , disputait à François le triste avantage de lui soutenir la tête , de lui administrer des cordiaux, de le rappeler à la vie et au malheur. Adolphe lui serra la main, et jura intérieurement de respecter son épouse.

Il était tout simple que la petite marquât le plus vif intérêt à son bienfaiteur ; ses larmes , en ce moment, ne pouvaient être suspectes, et on attribua , en effet , à la reconnaissance , celles qu'elle donnait à l'amour malheureux.

Peines et plaisirs parvenus à leur comble, ne peuvent aller qu'en diminuant. L'affaissement suit toujours une émotion violente; c'est ce qu'on appelle métaphoriquement sagesse de la providence, ce qui signifie simplement et sans figures, que nos facultés , purement organiques , sont très-bornées, et qu'elles suspendent leur action quand elles ne peuvent plus agir.

C'est par cette cause toute naturelle , qu'Adolphe et Marguerite se remirent peu à peu, et que le calme des sens leur permit d'écouter la raison. La petite sentit qu'une imprudence pouvait éclairer son mari , détruire sans retour l'harmonie du mé-^ nage, et elle s'observa. Dissimulation, précau-

tion, prudence même, sont le partage exclusif... Qu'allais-je dire, bon dieu! Heureux, sexe charmant, qui surprend vos secrets; anathème sur celui qui les divulgue !

Adolphe , moins adroit , pensait qu'il fallait jouer, sinon le protecteur, au moins l'homme d'un certain ton : les hochets de l'orgueil sont à l'usage des cœurs froids, et celui d'Adolphe l'était en ce moment. Il se rappelait les principes de François, et leur vérité lui paraissait incontestable. On lui offrit, comme de raison, la place d'honneur, et il fut contraint de s'asseoir auprès de la mariée. Cette position n'était pas du tout favorable à la sagesse ; Adolphe en jugea ainsi, et au lieu du bénédicité y il prononça à voix basse : Cjrus, Scipion^ Bajard. Ces trois mots devaient avoir la vertu d'un talisman.

Il mangea assez bien : c'est le moyen de recouvrer des forces. Il but quelques verres de Mâcon : cela réchauffe le cœur. Il commençait à regarder Marguerite ; il lui prenait sa fourchette ; il s'en servait , sans s'en apercevoir probablement. La petite prenait la sienne, et le moyen de faire autrement ? il faut une fourchette à table.

Il est difficile d'en changer à chaque instant , sans que les mains se rencontrent; il est impossible d'être aussi près, sans que les genoux se touchent quelquefois. En faut-il davantage pour rendre aux facultés organiques leur première activité? Les deux enfans rougirent. Adolphe oubliait

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encore Cyrus, Scipion et Bayard. La petite disait mentalement et avec effusion : Mon Dieu, ayez pitié de moi.

Nicolas , tout au plaisir , Nicolas occupé à verser aux autres et à lui ; les autres , plus occupés à fêter Bacchus que leurs voisines, ne pensaient pas à s'épier. Le moment du repos était rempli par la chansonnette; la chansonnette précédait une nouvelle libation. Les vieillards, observateurs dangereux, avaient déjà la téte pesante. François seul , très-attentif, regardait sans cesse , et ne voyait rien.

« Je vous en prie, monsieur Luceval, dit un « gros garçon, qui s'était furtivement glissé sous « la table , permettez que je prenne la jarrece tière. » Je ne sais comment la chose s'était faite; mais la petite avait une jambe tellement prise entre celles d'Adolphe , qu'elle n'en pouvait plus disposer.

Oh ! cette fois François devina à peu près. Il regarda son pupille d'un air très-significatif; le pupille , outré qu'un rustre ravît le ruban précieux qui appartient au plus galant , se précipita , leva le taffetas et le basin, ravit le trésor qu'on lui disputait, et en orna sa boutonnière, en disant : ce Je le conserverai toute ma vie. »

Cependant, Adolphe ne sortait point de dessous la table. Qu'y faisait-il? J'avoue encore que je n'en sais rien; mais, la petite, confuse, colorée, l'œil voilé, la respiration inégale, se leva préci-

pitamment, sortit de la chambre, et tira vivement la porte après elle.

Adolphe reparut alors, l'ivresse dans les yeux, et le désir dans le cœur. H regarde, elle n'y est plus. Il s'inquiète, il s'afflige. L'aurait-il offensée? perdrait-il jusqu'à son estime? Il oubUe que l'attention générale est fixée sur hii ; il court sur les pas de Marguerite. François l'appelle d'un ton ferme; il n'entend pas plus sa voix qu'il n'a remarqué ses signes improbateurs. « Allez , mon- « sieur, allez, lui dit Nicolas ; ramenez-la, et « ajDprenez - lui que la vraie sagesse est sans «<( humeur. Mais, voyez donc quelle scène pour « une jarretière!» Les extrêmes se touchent, et Nicolas était passé d'une excessive défiance au défaut opposé.

Adolphe, fort de Fassentiment du mari, ne courait plus ; il volait. François le suivait d'aussi près que le permettait son âge. Il voulait conserver au moins une ombre de décence ; il voulait imposer silence à la malignité... sil arrivait trop tard !...

Adolphe avait tiré après lui la porte de la chambre; il avait tiré celle du fournil, celle de la cour; il avait franchi en deux sauts un jardin de quatre perches, qui, tout en légumes, n'offrait aucun asile à la fugitive adorée. Au bout du jardin était une autre porte entr'ouverte. Elle donnait sur un petit bois , qui fournissait des bourrées à l'indigence, de l'herbe au bétail, du

gibier au chasseur, de l'ombre, de la fraîcheur et du mystère aux amaus.

Il avait fallu que François rouvrît toutes ces portes. Il n'avait eu garde de laisser derrière lui le poulailler, l'étable, la lapinière. Il visitait tout avec exactitude. Bon François! Adolphe est déjà aux genoux de Marguerite.

Elle veut fuir ; il la retient. « Vous me haïssez c( donc ? — Je ne hais personne. — Mais , vous .« ne m'aimez plus. — De grâce , laissez-moi. — « Non, vous ne m'aimez plus. Ce n'est pas assez « de vous perdre, vous voulez que je renonce à « votre affection , à votre estime ; vous voulez « que je meure de l'assemblage de tous les maux. « — Non, Adolphe, non, ne mourez pas; oubliez- « moi, et soyez sage. — Vous m'ordonnez de « vous oublier ! hé, le puis-je, grand Dieu ! Vous (( m'ordonnez de vivre ! hé , quel fardeau que la <(■ vie , si je n'obtiçns mon pardon î — Je vous parte donne, Adolphe; je vous pardonne. »

Pauvre petite ! elle avait à combattre son cœur, celui de son amant ; elle avait à calmer des désirs qui ajoutaient aux siens , à contenir des transports qu'elle brûlait de partager. C'est plus que peut une femme qui aime.

Elle avait pardonné. Comment refuser de sceller le pardon d'un baiser , et un baiser n'en amène-t-il pas un autre? Sa voix faiblissait; celle de son amant prenait une force nouvelle. Ardent , impétueux, éloquent comme l'amour, entrepre-

nant comme lui, chaque seconde était marquée par une jouissance, par un triomphe nouveau. La petite, toujours plus faible, lui disait: «Laissez- (( moi... laissez-moi... je suis sans défense, vous « le voyez... je ne peux rien vous refuser... mais... « mais épargnez-moi. «

Sa perte semblait assurée. Il ne restait qu'un obstacle à vaincre , barrière précieuse pour l'athlète qui la brise. L'imminence du danger rendit quelque force à Marguerite. Une main s'établit péniblement entre elle et son vainqueur. « Voyez à <( cette main, lui dit-elle, l'anneau que porta votre ce vertueuse mère , et soulevez-la , si vous l'osez. » Elle ne put dire que cela.

Une révolution subite s'opéra dans les sens d'Adolphe , parce qu'il n'était pas corrompu. Cet anneau, qui ne rappelait que des qualités, cet anneau, qui avait été donné comme une sauvegarde à l'innocence , venait d'acquérir réellement les vertus que supposent les féeries. « Non , dit (c Adolphe, non*, cet anneau ne sera point souillé; « 'je n'outragerai pas les mânes de ma mère. Dece meurez pure , et soyez heureuse par votre concc science, si vous ne pouvez l'être par votre cœur. »

Ils entendirent quelque bruit : Adolphe s'éloigna d'elle , et courut se cacher dans le taillis. On marche directement de son côté : c'est François, ce Ah ! mon père, mon père, sauvez-moi de moi-

même. » Et il cacha dans le sein de son tuteur sa douleur et sa honte.

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« Il n'est qu un moyen de revenir à moi-même; a c'est de la fuir, et je ne la verrai plus. —Je « vous l'ai toujours dit, monsieur; mais la jeu- « nesse présume de ses forces. — IN^ouvêl Icare , « mon cher François , je n'écouterai plus que « vous. » La ressemblance d'Adolphe avec Icare ne frappait pas sensiblement François : il ignorait ce qui s'était passé dans le bois. Que de belles choses il eût dites; que de peines il eût ressenties, s'il fût arrivé quelques minutes plus tôt !

Marguerite était déjà rentrée. Assise auprès de Nicolas, elle semblait chercher un asile contré l'amour et sa faiblesse : c'était en effet le seul qui lui restât.

Elle baissa les yeux lorsque Adolphe parut. Se reprochait- elle les caresses innocentes qu'elle recevait alors de son mari, ou craignait-elle que ce spectacle ne brisât le cœur de son amant?

Adolphe avait tout vu. Désespéré, anéanti, il passa rapidement , et se cacha au milieu des vieillards.

L'usage, constamment d'accord avec l'amour pendant toute cette journée , arracha Adolphe de cette retraite. Les violons se faisaient entendre, et on lui réservait l'honneur dangereux d'ouvrir le bal avec la mariée. Si l'on eût connu au village cette danse luxurieuse, où la décence lutte sans cesse contre la volupté; cette danse où les bras s'enlacent, où les cuisses se rencontrent, se pressent, se croisent; oû l'œil ardent du danseur XIL 7

dévore un sein , qu'on ne pense plus à lui dérober ; où les deux athlètes respirent mutuellement leur haleine ; si l'on eût connu au village cette danse qui ne convient qu'à des filles sans pudeur et à des femmes perdues, c'en était fait d'Adolphe et de Marguerite.

Le menuet , si favorable au développement des grâces du corps , et si opposé à la licence de nos mœurs; le menuet, abandonné par cette dernière raison, ne se voit plus que dans les champs. On l'y danse mal ; mais on l'y danse, et du moins, la mère, qui aurait à la ville la faiblesse condamnable de permettre à sa fille de sacrifier son innocence à la mode , n'est pas obligée ici de la suivre de l'œil, d'observer ses moindres mouvemens, et de contenir, par sa continuelle présence, un téméraire danseur.

Ce fut donc un menuet que dansèrent Marguerite et Adolphe. Ils ne brillèrent point, parce qu'ils n'avaient pas fait une étude approfondie d'un aussi futile talent : ils ne soupçonnaient même pas qu'il pût être l'affaire importante de tant de gens. D'ailleurs , enfans gâtés de Terpsichore , ils eussent été gauches et contraints. Pense-t-on à ce qu'on fait, quand le cœur brûle?

Il remit la petite à sa place. Voilà, disait-il en lui-même, la dernière fois que je touche sa main. Non, je ne la toucherai plus. Il semble que cette main glisse du poison dans mes veines, et il se réfugia encore parmi les vieillards. ;

On distinguait , dans ce cercle vénérable , M. Bellement , oncle maternel de la mariée. Son père , son grand - père , son bisaïeul , avaient exercé avec distinction la profession de gardechasse, et M. Bellement, profitant de l'expérience de ses aïeux, avait donné à son art une extension dont les gens superficiels ne le croyaient pas susceptible. Sec comme une momie, ridé comme un rhinocéros, marcheur infatigable, grand tireur, renommé surtout par sa méthode de dresser les chiens, M. Bellement était l'oracle et l'instituteur des jeunes gens aisés qui aspiraient à bien tirer un coup de fusil , et il citait parmi ses élèves, le prince celui-ci et son excellence celle-là. Jamais il ne sortait qu'avec une arme à deux coups sur l'épaule, et deux chiens à sa suite, exécuteurs fidèles de ses vastes conceptions. Sans pitié pour les braconniers, mais braconnant luimême avec l'audace que donne l'impunité, sa bandoulière était la terreur du canton. Du reste, M. Bellement était un fort honnête homme.

Vous sentez quelle prépondérance devait avoir un tel personnage sur sept à huit pauvres vignerons. On l'écoutait avec la plus respectueuse déférence ; aussi, ne cessait-il de parler que pour boire, et il reprenait dès qu'il avait bu. C'était lui qui avait purgé les forets voisines des loups et autres bétes carnassières. Il avait eu aussi de ces coups étonnans, qui semblent réservés aux hommes extraordinaires , et que la postérité aura

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peine à croire. Par exemple, il tire sur une compagnie de perdreaux , et il en démonte un ; la mère perdrix le charge sur son dos , et l'emporte à tire - d'aile. Il rencontre un lièvre au gîte , il lâche son coup à bout portant, et coupe le quadrupède en deux; crac, le train de devant se relève , et se retire au petit trot. Ses amusemens de tous les jours étaient des hirondelles tuées à balles, des bécassines culbutées après un demitour à droite, ou une prise de tabac aspirée au moment du lever, etc.

Après le récit de ces exploits, venait celui des réceptions brillantes qu'on lui faisait dans tous les châteaux des environs, des choses flatteuses que lui adressaient les seigneurs châtelains : c'était à n'en pas finir.

Si François n'était pas inventif, il saisissait facilement les idées d'autrui, il les tournait à son avantage, et cet art-là n'est pas à dédaigner. Que de gens très-marquans hii doivent à peu près tout leur mérite !

« Savez-vous pourquoi, dit le tuteur à son pu- « pille , Hippolyte fut toujours maître de ses pas- « sions ? c'est qu'Hippoly te chassait , et en effet , c( monsieur, un exercice continuel et une vie a sobre entretiennent, fortifient la santé; le désir a d'égaler ses rivaux en adresse , le plaisir de les « surpasser n'occupent que la téte, et laissent le « cœur en paix. — Vous avez raison , mon cher ce François ; je chasserai , je chasserai tous les

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« jours, et, marchant sur les traces d'Hercule et « de Thésée , je trouverai peut - être quelque « monstre h combattre, quelque Ariane à délivrer; « et qu'importe, après tout, par quel chemin on « arrive à l'immortalité, pourvu qu'on y parce vienne. Fort bien, fort bien, monsieur, reprit « Bellement. Vous serez un chasseur distingué , « puisque vous sentez l'excellence, la supériorité « de cet art, et en effet, que de qualités doit « réunir un vrai chasseur ! Bravant sans cesse la « chaleur, le froid, le vent, la pluie; inépuisable « dans ses projets, infatigable dans leur exécu- « tion; joignant la ruse à l'adresse, la prudence « à la force , il abat ou disperse ses ennemis. C'est « un petit conquérant, une espèce de souverain, « qui a son conseil dans sa tète , ses magasins dans « sa carnassière , ses ministres , ses courtisans , « ses soldats, dans ses chiens. Telle est , monsieur, « la définition du chasseur , gravée en lettres d'or « sur un marbre noir, placé dans la salle à manger « du château voisin. Pensons d'abord à l'essentiel : « Avez-vous des terres ?

« Gomment ! s'écria François , piqué au vif d'un « pareil doute, et oubliant sa résolution de ca- « cher à son pupille l'état de sa fortune, comte ment , si monsieur à des terres ! Cent vingt « mille livres de rente en sept fermes parfaitement « tenues ; plus , ce magnifique parc que vous « voyez d'ici ; plus... » Il n'en fallait pas tant pour pénétrer M. Bellement du plus profond respect.

Il se leva, se courba jusqu'à terre, et, bien qu'il eut plus d'élèves qu'il n'en pouvait former, à ce qu'il avait dit quelques minutes avant, il offrit de s'attacher exclusivement à M. Luceval, dont les bonnes grâces le dédommageraient amplement sans doute des sacrifices qu'il allait faire.

François, incapable de soupçoruier le moindre artifice, lui demanda très -sérieusement ce que lui rapportaient, par mois, tous ses jeunes gens réunis, et il s'obligea à payer pour son pupille ce qu'eussent donné à Bellement six élèves qu'il n'avait pas.

Encouragé par cette facilité. Bellement, qui ne laissait jamais échapper l'occasion de se pousser dans le monde, demanda aussitôt la garde du gibier du parc. « IN^ous y avons un homme sûr , « répondit François. — Un homme sûr , qui n'a « jamais tiré un coup de fusil ! — Mais qui con- « serve très -bien nos bois. — ^ Qui est incapable « de faire rapporter un chien ! — Mais qui en a « deux qui sont la terreur des fripons. — Qui « boit... beaucoup. — Oh ! à cet égard, monsieur « Bellement, il me semble que vous n'avez pas « de reproches à lui faire. — Enfin, monsieur... — « Enfin, monsieur, le garde du parc fait trèsce bien son devoir, il a besoin de sa place , il la <i conservera, et je n'aime pas ceux qui cherchent « à s'avancer aux dépens des autres, w

M. Bellement sentit que ce n'était pas le moment d'insister; mais il se promit bien, au pre-

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mier lièvre que tuerait M. Luceval , de profiter de sa satisfaction et de sa confiance pour miner sour= dément, et renverser enfin le titulaire. Il changea tout à coup d'entretien , pour faire oublier son indiscrétion

« Occupons -nous maintenant, monsieur, de « votre équipage de chasse. Un bon fusil à deux « coups, fabrique de Versailles. — -Un fusil, dites- « vous, un fusil! Un arc, un carquois, des flèches.

— De forts souliers , de longues guêtres de veau. « — Des sandales attachées sur la jambe nue avec c( des laçures. — Une culotte de peau, une veste (c longue. — Une tunique de pourpre, monsieur, « descendant au miUeu de la cuisse. — La redin- « gotte de taffetas gommé. — Le manteau de co- « ton, gracieusement drapé, et fixé sur une épaule « par une large plaque en or. — La casquette de c( cuir, couvrant entièrement les yeux. — Le bonce net ovale et plissé , à la Castor et Pollux. — « Mais, monsieur... — Mais, mon ami... — On c( n'a jamais vu chasser dans un semblable équi- « page. — Vous ne l'avez pas vu, je le crois. Mais « apprenez que c'est là le beau, le grand, lé su- « blime costume, celui des demi-dieux, celui que « j'adopte, que je veux, que j'aurai. »

Bellement regarda François d'un air qui voulait dire : Ce jeune homme aurait - il la téte dérangée ? François , qui trouvait très - bon tout ce qui éloignait pensers d'amour, parla dans le sens de son pupille. Il sentait que les apprêts du

costume roccuperaierit quelques jours : autant de gagné. Le pis -aller serait de garder l'habit grec pour aller au bal, en y ajoutant décemment le pantalon de tricot couleur de chair.

Bellement était courtisan par instinct, comme le sont presque tous les hommes, ce qui fait qu'il y a tant de courtisans dans les cours , où il y en aurait si peu, si, pour être flatteur, il fallait avoir seulement le sens commun. Bellement se hâta de se ranger à l'avis du tuteur. Il observa, avec un sourire fort agréable, que cet équipage de chasse aurait au moins trois avantages : la nouveauté , la légèreté, la grâce.

La grande difficulté était de trouver un tailleur capable d'habiller Adolphe en demi- dieu : on sait assez que ces messieurs ne sont pas versés dans la connaissance de l'antiquité. Le croiriez - vous ? ce fut une nourrice qui tira notre héros d'embarras.

La mère de son nourrisson lui avait fait voir le triste, misérable et lamentable Tippoo-Saïb. Comment la bonne femme n'eût-elle pas saisi l'occasion de faire, pour la centième fois , la description de l'ouvrage , des décorations , des habits ? Elle n'oublia point les pétards, qui font en effet l'intérêt de la pièce , et il fut décidé à l'unanimité que V artiste costumier du théâtre de la Porte- St. -Martin devait être grec, très-grec, et qu'il aurait la préférence. François proposa de partir à l'instant pour Paris , et Adolphe , que l'émulation

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entraînait sur les traces d'Alcide, oublia un moment la petite, et accepta la proposition.

Vous allez reprocher à François de mettre dans ses démarches une précipitation, pardonnable tout au plus à un jeune homme. Daignez vous rappeler que François ne s'écarte jamais de son but. On parlait déjà de la dernière cérémonie, cérémonie terrible pour un amant malheureux ; on allait conduire la mariée à la couche nuptiale, et sauver une crise douloureuse à Adolphe, c'était une jouissance pour François.

Les voilà sur la route de Paris, parlant chasse, combats, curées. «Ah ! disait Adolphe, en arrivant « à la barrière, si je trouvais dans mon parc un « serpent Python, une hydre de Lerne, ou du « moins le sanglier de Calydon ! » Pauvre enfant! le ciel vous en garde, pensait à part lui François.

V artiste costumier, très-flatté de la confiance qu'on avait en lui, se promit de la justifier, et, pour marquer son extrême envie de bien faire, il demanda huit jours, ce qui déplut fort à Adolphe , et ce qui entrait parfaitement dans les vues de François , qui parvint à modérer l'impatience de son pupille.

JJ artiste se garda bien de consulter ses confrères. Que lui eussent-ils appris ? Il courut les bibliothèques publiques , compulsa les gravures en portefeuilles , examina attentivement les tableaux antiques du Muséum , qui lui plurent davantage , parce qu'ils indiquent au moins les couleurs.

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Comme il ne savait pas dessiner, il prenait ses mesures à l'œil, courait, sous les combles de son théâtre, esquisser une partie du patron; revenait étudier une autre partie; retournait encore, et se trouva enfin en mesure de commencer un habit complet, exactement copié sur celui de l'archange Michel terrassant le diable , qu'il ne peut tuer , parce qu'il est immortel comme lui , et avec qui , par conséquent , ce n'était pas la peine de se battre.

Il est vrai que le costume de l'archange Michel diffère un peu de celui d'Hercule et de Thésée ; mais le tailleur ne connaissant ni le vainqueur d'Antée, ni son célèbre imitateur, s'en était tenu à la figure qui avait le plus de rapport à celle du joli monsieur qui devait endosser l'habit.

Avouons cependant, en faveur Yartiste^ car l'équité est la première vertu d'un historien, avouons que le tailleur, par l'effet d'une modestie, rare et très-louable chez les ignorans , avait consulté, sur les noms et la patrie des personnages, un monsieur à lorgnette, grand amateur, grand connaisseur , qui l'avait assuré que le tableau représentait Alexandre , grec de la plus haute considération, tenant le pied sur la gorge au roi des rois Xerxès, qui consent à lui céder, en toute propriété, la presqu'île de l'Inde.

On avait huit jours à passer à Paris. François avait remarqué que le cerveau de son pupille était une cire molle où se gravaient facilement toutes

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espèces d'idées. Il observait que la dernière était toujours la plus vive, et qu'ainsi les anciennes s'affaiblissant en raison de l'exercice donné à l'imagination , il suffisait , pour faire oublier la petite , de frapper sans cesse le cervelet d'Adolphe de quelque objet nouveau. Si François eût étudié les hommes en général, il aurait jugé que cette recette peut heureusement s'appliquer à tous les jeunes gens, et même à certains vieillards.

François se mit donc à courir , avec Adolphe , les rues, les carrefours, les cafés, les promenades, les bals. Il ne lui laissait que le temps de dormir ; il l'éveillait à la pointe du jour, et le remettait en course. Ils déjeunaient chez un restaurateur, et dînaient chez un autre. Adolphe, qui ne connaissait à fond que sa pension et les auteurs grecs , était quelquefois frappé d'étonnement ; mais rien de ce qu'il voyait ne pénétrait jusqu'à son cœur, et, de temps en temps, il nommait Marguerite.

François l'entraînait aux Fantoccini , ou aux Ombres chinoises , spectacles très - instructifs , comme on sait, et les seuls que connût François. Adolphe regardait un moment, bâillait ensuite, se plaignait de l'odeur de l'huile , du défaut d'air , et il ne manquait pas d'observer que les spectacles grecs et romains avaient bien une autre majesté. Il s'était tû chez nos restaurateurs et dans nos promenades, parce qu'il sentait que l'avantage n'était pas en faveur des anciens. Il avait pourtant murmuré h demi-voix que nos bibliothèques ne

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sont rien, comparées à celle d'Alexandrie; mais il ajoutait que , puisqu'elle était brûlée , il fallait bien avouer que les nôtres sont quelque chose.

François ne voyait, n'entendait rien de ce que disait ou de ce que faisait Adolphe. Tout yeux, tout oreilles pour Polichinelle et la mère Gigogne, il ne soufflait pas. Adolphe, qui avait le bon esprit de savoir s'ennuyer, quand les circonstances l'exigeaient, restait par complaisance pour François , et pensait tantôt à la petite femme de Nicolas, tantôt au sanglier de Calydon.

En sortant de chez Séraphin , Adolphe, se frottant les yeux, blessés par le retour subit de la lumière naturelle, donna du nez contre une colonne , et notre premier mouvement est de regarder ce qui nous a frappé. Il trouve en lettres longues comme lé doigt, Iphigéi^ie m Aulide. Il se frotte les yeux de nouveau , il relit , il saute de joie. « Comment, mon ami, on joue ici les ouvra- « ges immortels d'Eschyle et de Sophocle , et vous (c ne m'en dites rien ! — Ma foi , monsieur , je ne ce m'en doutais pas. » Et François se met à lire l'affiche à son tour. « Hé , non , monsieur , c'est « une tragédie d'un nommé Racine, que vont « exécuter des comédiens français. — Diable , « diable , pourquoi la jouer en français ? — C'est « que personne ne l'entendrait en grec. — Je l'en- « tendrais, moi, monsieur, et parfaitement. — - « Mais, monsieur, on ne peut pas jouer la comé- « die pour vous seul. — Allons, allons, mon bon

« ami, ne vous fâchez pas, et allons voir Iphigé- « nie, qui est sans doute une traduction de « l'Agamemnon d'Eschyle. »

Adolphe ne concevait point que le théâtre ne fut pas en plein air , qu'il fallût payer pour y entrer, que la salle fût si petite, qu'on y fût si mal à son aise pour son argent, que le spectacle ne s'ouvrît point par un prologue, ou par une scholie^ chantée par les plus belles voix. Adolphe était disposé à trouver tout mauvais , et disait son avis trèshaut.

Un petit monsieur , assez mesquinement mis , probablement parce qu'il était savant , lui répondit avec politesse : «Monsieur, les anciens aimaient « le- grand air, et nous voulons jouir sous un toit. « Chacun a son goût, et, quoi que vous disiez, vous « ne changerez pas le nôtre , et le plus court est « de vous y conformer.

« Cette salle, que vous trouvez si petite, est « cependant trop grande, puisqu'elle n'est pas « remplie. Mais sachez qu'il y en a quatre ou « cinq à Paris , à peu près aussi vastes , où on (( joue des ouvrages de genres différens, et qui c( tous les jours sont garnies de spectateurs. Il y « en a sept à huit autres, à l'usage des ignorans f< et de la canaille , et je conviens que c'est un « mal, parce qu'il vaudrait mieux que les prête miers employassent le temps à s'instruire, et « les ouvriers à travailler , que de le passer à « écouter des inepties, qui perpétuent leur bétise.

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(( Il n'en est pas moins vrai, malgré cela, qu'à (( cet égard, nous avons un avantage réel sur les (( anciens, qui n'avaient qu'un théâtre, où on re- <( présentait rarement.

(( Vous vous, plaignez de payer ici. N'est-il pas (( plus naturel que les gens oisifs achètent le plai- (( sir moyennant une somme modique , que de (( charger le gouvernement seul de les amuser à (( grands frais ? Et. d'ailleurs , qui faisait chez les (( anciens les fonds nécessaires à cette magnifi- (( cence si vantée ? C'était sans doute le trésor puce blic. Or, trouveriez - vous juste que l'honnête (( artisan, qui s'occupe en ce moment de l'exis-

tence de sa famille, contribuât pour sa part au (( délassement que vous allez prendre ?

(( Vous êtes mal sur cette banquette? mais, mon- (( sieur, voilà près du théâtre des loges où vous (( trouverez des chaises , des fauteuils , des otto- (( mânes, la facilité de vous dérober aux regards , « si vous y conduisez une Aspasie, ou qu'ennuyé (( du spectacle , vous vouliez causer ou dormir. On (( se procure ces avantages à juste prix , et convenez (( encore qu'on ne trouvait de telles commodités ni (( au cirque de Rome, ni au théâtre d'Athènes.

(( Vous voudriez que la pièce s'ouvrît par un proloc( gue, ou par un chœur ? cet usage uniforme et fasti- (( dieux est supprimé, depuis qu'on sait faire l'ex- (( position du sujet d'une manière claire et précise. (( Molière et Racine, qui possédaient ce talent au (( plus haut degré , ont voulu cependant faire quel-

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