L U C E V A L. III
'< quefois des chœur set des prologues, et cela ne a leur a point réussi , parce que l'esprit veut de l'é- « cononiie dans les paroles, et rejette tout ce qui « est superflu. Et puis, monsieur, si vous aimez c( le chant , allez demain à l'Opéra-Comique. Vous c( y trouverez des tragédies en prose, avec des « chœurs , plus que vous n'en voudrez.
« Hé bien , monsieur , reprit François , voilà « encore une discussion qui ne tourne pas à l'hon a neur des anciens. Je vous le répète, vous re- « viendrez aux modernes. » Adolphe allait répliquer... on leva le rideau.
Il fut assez satisfait des costumes et de la forme des galères d'Agamemnon. Il trouva même les vers aussi beaux qu'on peut en faire en français. Mais il se récria, quand il vit paraître Eriphyle, et qu'il eut pénétré le dessein de l'auteur. « Quelle absurde dité î dit-il, pendant l'entr'acte, au petit mon- (c sieur. Votre Racine ne sait-il pas qu'Eschyle et « Sophocle , et après eux Lucrèce et Horace , as- « surent qu'Iphigénie a été en effet sacrifiée en « Aulide ? — Mon Racine , que vous appellerez « aussi le vôtre , savait fort bien cela. Mais il avait a lu également Homère et Pausanias. Le premier, (( dans le neuvième livre de son Iliade , c'est-à-dire, « neuf ans après l'arrivée des Grecs dans la « Troade , fait proposer à Achille la main de la « fille d'Agamemnon ; le second dit qu'on immola u une Iphigénie , mais qu'elle était fille d'Hélène « et de Thésée , et de deux opinions différentes ,
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« l'auteur a pu choisir la plus favorable à sou « plan. Sachez-lui gré enfin de ne pas faire mouce rir cette princesse : voyez comme elle est jolie !
« Monsieur, dit François au jeune homme, ne « parlez plus à ce monsieur-là. Il vous bat, et cela « me fait de la peine. » Adolphe se mordit les lèvres, écouta la pièce, et regarda beaucoup Iphigénie , qui lui paraissait charmante , et qui l'était en effet.
« Avouez du mohis , dit encore Adolphe à la « fin de la pièce , qu'il n'y a de grec dans tout « ceci que les habits et quelques noms. Agace memnon se conduit comme un roi d'Eucc rope , qui n'a pas un avis à lui , qui ne ce veut mécontenter personne , et qui ne sait ce comment faire pour arranger tout le mondece Achille s'exprime comme im mousquetaire. Rien ce qui tienne directement aux mœurs , aux habituée des des anciens. La pièce est fort belle; mais on ce sent trop que ce sont des Français qui parlent, ce — Oh î cette fois, monsieur, je pense tout-àce fait comme vous, »
Le lendemain, Adolphe fut à l'Opéra-Comique. Il y applaudit quelques talens distingués; mais, comme il n'avait pas le goût formé encore , il ne put supporter la manière de quelques chanteurs que tout le monde trouve divine.
Le troisième jour, il pria François de le conduire à rOpéra. On donnait Œdipe à Colonne, et il se retrouva par hasard auprès de son petit monsieur, ce C'est beau , c'est beau , répétait-il sans
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« cesse. Quelle simplicité, quelle noblesse, quelle « onction ! Et quel goût de terroir , reprit le petit « monsieur ! ne vous semble-t-il pas cette foisenten- « dre des Grecs ? — Mais pourquoi tous ces gens - là a ouvrent- ils sans cesse des portes? Pourquoi par- « lent-ils si haut ? — C'est qu'ils ne viennent pas ici « pour cet immortel ouvrage. Ils attendent impart tiemment que d'autres personnages commencent « à passer une jambe par dessus l'autre , ce qu'ils « font très-adroitement. — Ce spectacle -ci est « donc à l'usage des sourds ? — Ma foi , on serait <c tenté de le croire. »
Adolphe fut prévenu par son petit monsieur, que le jour suivant on jouerait Phèdre , et que ia séduisante Iphigénie reparaîtrait dans cette pièce. Comme le petit monsieur avait donné une fois gain de cause à Adolphe , qu'ils s'étaient trouvés du même avis à l'Opéra , le jeune homme commençait à le trouver fort à son gré. Pour être sûr de le retrouver au spectacle , il l'invita à dîner pour le lendemain, et un savant ne refuse pas un dîner offert de bonne grâce.
Il fallut donc que François retournât à la Comédie-Française , qui l'amusait bien moins que les marionnettes. Mais il ne savait rien refuser à Adolphe. Celui-ci fut très -aise de revoir son Iphigénie. Cependant, il trouva très-mauvais qu'elle représentât une Aricie qu'on ne trouve pas dans Euripide. Le petit monsieur lui rappela un passage de Virgile, où il est dit expressément que cette XII. 8
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IDriiîcesse épousa Hippolyte, lorsqu'il eut été ressuscité par Esculape : les dieux anciens et modernes ont tous le don des miracles.
Adolphe se rendit à la force de la citation : il avait trop de plaisir à contempler son Iphigénie pour contester long-temps. Mais il ne put se défendre de citer à son tour. Il parla du précepte d'A.ristote , qui veut que l'amour tienne le premier rang dans la tragédie , ou qu'il en soit banni toutà-fait. Le petit monsieur convint que celui d'Hippalyte e&t froid et insipide ; « mais , ajouta-t-il , « vous ne savez pas qu'alors on ne recevait pas « de pièce où il n'y avait pas de rôle pour Va- « moureuse. Vous ignorez que de nos jours , Vol- <c taire fut obligé d'ajouter à son OEdipe l'amour « suranné de Jocaste et de Philoctète , sans quoi « les comédiens eussent refusé sa pièce. — Ah ! tf ce sont les comédiens qui reçoivent. Ils sont « donc aussi gens de lettres ? — Je ne dis pas cela, u Mais, dès qu'ils sont reçus à la Comédie-Fran- « çaise, ils ont un tact sùr, un jugement sain, un ce goût épuré : c'est un des privilèges attachés à « cette profession. »
«Voilà qui est singulier , reprenait Adolphe» , et il se taisait , dès qu'Aricie paraissait. Le plaisir qu'il trouvait à la regarder croissait sans cesse , et il dit à François , à la fin de la pièce : « Hé bien , mon « ami , qu'en pensez-vous ? n'est-il pas vrai qu'elle « est charmante ? — Oh ! charmante !... elle n'est a pas mal. Vous êtes difficile, continua le petit
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« monsieur : c'est la plus jolie personne de ce « théâtre. — Voilà comme vous êtes, mon ami; ce il suffit qu'une femme me plaise, pour qu'elle « ne soit pas de votre goût. )>
Un moment après , il demandait au petit monsieur s'il était bien difficile d'avoir, accès chez elle. « Mais je crois qu'un jeune homme aimable, bien « élevé , peut se présenter partout. Aïe ! aïe ! dit tout « bas François, en faisant une mine, mais une mine !
(c Savez-vous , mon ami , reprit Adolphe , quelle v( différence je trouve entre une véritable prince cesse et une princesse de théâtre ? la voici. La « souveraine d'un état quelconque joue ce rôle (c jusqu'à sa mort, ou jusqu'à la dissolution de son « empire ; mais elle règne toujours sur les mêmes « états. Elle voit sans cesse les mêmes mœurs , « les mêmes costumes , les mêmes visages ; elle « dit et fait sans cesse les mêmes choses. Le « jour qui commence doit s'écouler comme le « précédent, et le lendemain, elle trouvera ente core l'ennui, entre l'étiquette et l'orgueil. La « princesse de théâtre règne alternativement sur « toutes les parties du globe. Tous les jours, elle (( dit et fait des choses nouvelles ; tous les jours , « elle reçoit l'hommage de courtisans et de « spectateurs nouveaux. La toile est-elle baissée , (c elle rentre dans la classe des femmes amusantes <( et amusables. Elle oublie les intérêts politiques
de la Grèce et de Rome, et elle dispose d'elle à « son gré. Cette vie-là doit être ravissante.
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(( Parbleu, mon cher François, il me vient une « idée excellente. Je crois que je jouerais les hé- « ros avec une grande vérité. J'ai de l'élévation « dans l'âme, une profonde sensibilité, et je préce sume qu'Aricie ne me refuserait pas ses conseils. « Tenez , mon ami, l'habit qu'on me fait, irait à (( merveille dans le rôle d'Hippolyte. »
Allons , pensa le tuteur , que l'habit soit fait ou non, nous retournerons demain à Athènes : il n'y a pas à balancer.
Le petit monsieur reprit la parole. Il entra dans le détail des difficultés de l'art théâtral ; des injustices , des humiliations que le vrai talent éprouve trop souvent ; de la facilité d'éviter ces désagrémens, en s' amusant sur des théâtres de société ; de la folie enfin de sacrifier à des succès incertains un état brillant , où conduit toujours une grande fortune unie à des qualités réelles. François serra la main au petit monsieur.
Adolphe ne goûtait pas du tout ses réflexions. Cependant , il lui demanda son adresse. Il se nommait Duval, et logeait à l'Observatoire. J'ai toujours pensé que le projet d'Adolphe était d'aller furtivement s'instruire, chez M. Duval, des moyens de se faire présenter chez la princesse Aricie : François avait décidé autrement.
Au point du jour, il éveilla Adolphe , le pria de s'habiller et de monter en voiture. Adolphe résistait ; François insista. L'un murmurait , l'autre grondait. Le jeune homme voulait attendre son
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habit; le tuteur répondait qu'il était emballé. Le pupille ne pouvait partir sans prendre congé de son savant ; François y avait pourvu par un billet fort honnête. Adolphe ne trouvant plus de prétextes , se montra si récalcitrant , que François fut obligé de composer : on convint qu'on bâtirait à Athènes un théâtre , dont la princesse Aricie serait priée de faire l'inauguration.
Allons, pensait François, en partant , voilà encore du temps de gagné. La princesse a affaibli le souvenir de Marguerite : j'espère que la chasse fera oublier la princesse. Mais plus de femmes , plus de femmes, ni de près, ni de loin.
Cependant, ajoutait -il en lui-même, le temps où il doit être maître de ses actions n'est pas fort éloigné. La première paysanne, la première princesse qui lui plaira deviendra, sa femme, et je perdrai le fruit de mes soins.
Il faut le faire chasser , chasser à outrance ; qu'il n'ait que le temps de manger et de dormir. Pendant qu'il se livrera à cet amusement , je chercherai une jeune personne, sage, aimable, bien née, jolie surtout , et, puisqu'il faut qu'il se marie , qu'il soit père avant l'âge où l'homme est en état de se conduire lui-même, faisons-lui du moins faire un mariage dont il n'ait pas à rougir.
On arriva à Athènes , dont les travaux , poussés à force d'argent, touchaient à leur fin. Tout y était pittoresque ; tout y fixait, y flattait l'œil. Adolphe, à qui huit jours d'absence avaient pré-
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paré des jouissances nouvelles, Adolphe ne remarqua rien , et parcourut comme un fou sa petite Grèce. François, étonné, le regardait aller, et lui vit planter un jalon au milieu d'un vaste boulingrin : c'est là que devait s'élever le théâtre d'Athènes.
Il chercha le commis de M. Phidiot, lui remit, pour l'architecte, une longue lettre, qu'il finissait en déclarant qu'il entendait poser la première pierre , le lendemain , à son retour de la chasse.
Ayant de se coucher , il expédia à M. Bellement un valet avec l'ordre de le venir prendre au lever du soleil.
François, qui voulait faire de la chasse une passion dominante , par les raisons que vous savez , François n'avait rien négligé de ce qui pouvait rendre le début séduisant. Sous son air froid et réfléchi , il cachait une ame active , et sans rien dire à son pupille, sans même qu'il soupçonnât rien, il avait tout disposé à Paris. Il courait, lorsqu'Adolphe reposait; il courait avant son lever; il écrivait , lorsqu'il ne pouvait courir.
Le jeune homme n'attendait qu'un garde-chasse et un chien , et au point du jour il est réveillé par des fanfares guerrières. Il se lève ; il sort précipitamment de sa tente... ô surprise ! ô délices! six Grecs à cheval, armés d'épieiix, et sonnant de la trompe; trente couples de chiens; la halte chargée sur un chaript de forme antique, traîné par des bœufs aux cornes dorées... « C'est cela.
<c c'est cela , criait Adolphe , ravi , enchanté. » Il saute de joie ; il embrasse son tuteur , et demande son habit et ses armes.
Il s'habille en toute hâte , et n'avance poirtt , parce qu'il n'a pas l'habitude de s'habiller à la grecque. François veut lui aider , et n'est pas plus chanceux. Uartiste costumier est appelé dans la tente, et arrange, en un tour de main, les différentes parties du costume, qu'il ne manque pas de faire valoir , à mesure qu'il les présente.
Adolphe observait que l'habit était plutôt romain que grec; que le casque, surmonté d'un dragon portant un énorme panache, était macédonien, et qu'on ne chassait pas en casque lors de la vingtième olympiade. U artiste lui présenta un miroir, et le jeune homme se trouva si bien que les observations expirèrent sur ses lèvres. Il n'observa même pas que la mise des gens à trompettes , emoruntée au magasin de l'Opéra , était d'un goût plus sévère que la sienne. Il se mit le carquois sur le dos, prit son arc de la main gauche, et un javelot de la droite.
(c Seigneur Hippolyte , lui dit François , ces « messieurs qui vous attendent sont vos pages... « — Les rois anciens n'en avaient pas. — - Vos « piqueurs, vos gardes. — A la bonne heure. »
Om présente au jeune homme un cheval couv>eift d'une jolie selle à la mode, et d'une housse richement galonnée. I^a bride était en tissu d'or ; ks bossettes , les boueks de la gourmette en ar-
gent. a Moderne , moderne ! s'écrie Adolphe. Je « veux bien être Français, quand les circonstances c( l'exigent ; mais aujourd'hui tout doit être grec 1 « Du grec, mon bon ami, du grec. — Ma foi, « monsieur, je vous avoue que je ne sais pas com- « ment les selles grecques étaient faites. — Ni moi « non plus; mais pour ne pas me tromper, je « vais monter à la manière des l^umides, qui , du (c moins , étaient des anciens. Point de bride , point « de selle. A bas tout cet attirail. »
Au moment où le cortège partit, M. Bellement, stupéfait , ouvrait les yeux autant qu'il le pouvait et une bouche telîe que personne n'en a encore ouverte. A la stupéfaction succédèrent des ris immodérés que, très-heureusement pour lui, Adolphe n'entendit pas. François, qui avait envie de rire lui-même, prit le garde-chasse dans son cabriolet. Il voulait lui faire la leçon en route.
Vous jugez comme un héros, qui n'a pas de culotte, est à son aise, monté à nu. Le nôtre n'était pas encore arrivé au parc , qu'il avait besoin de la sauce piquante ; mais rien n'alarme un grand cœur. Le pansement, d'ailleurs, ne pouvait être long : Adolphe n'avait que sa jaquette à lever. Il la leva en effet , en entrant chez le. garde de son parc. Sa femme, parvenue à cet âge où on n'est plus d'aucun sexe, s'empressa de bassiner les parties macérées. Le sel , le poivre , le vinaigre faisaient leur effet. La figure d'Adolphe annonçait des convulsions ; mais comme on se conduit tou-
jours noblement devant témoins , il tâclia de se remettre , en pensant qu'Hercule souffrit bien davantage, lorsqu'il endossa la fatale chemise, et il entra bravement dans le parc , suivi de tous les siens.
Les trompes sonnent le lancer, et il ne part que des perdrix et des lièvres; mais il en part une telle quantité , que la volatille obscurcit l'air, et que les quadrupèdes , effrayés , étourdis , se jettent dans les jambes des chasseurs. Les pages, les piqueurs , les gardes se passent la trompe au cou, et ajustent la flèche à l'arc. Le seigneur Hippolyte en a tiré deux, trois, cinq, six. Les flèches bientôt volent de toutes parts. Elles se croisent ^ elles prennent les compagnies en queue , en flanc, en téte ; presque tous les coups portent , et il ne tombe pas une pièce.
C'est que François , qui ne voulait pas qu'on crevât les yeux à son pupille , ni qu'il les crevât aux autres, avait acheté ces armes-là chez M. Darbaud, célèbre marchand de joujoux, passage du Théâtre Feydeau.
IjC père Bellement , riant sous cape , avançait lentement, tirait à chaque pas, et tuait à chaque coup. Déjà il avait vidé deux fois sa carnassière dans le char antique dont on avait déchargé les provisions chez le concierge. Il avançait toujours; il faisait un ravage épouvantable, les autres couraient , se fatiguaient , s'excédaient , et ne faisaient rien.
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« Que' diable, dit Adolphe à François, serait-il « vrai que les armes modernes valent mieux que u les anciennes ? — Vous le voyez , monsieur. — « Cependant , les anciens tuaient avec leurs flè- « ches , et , corbleu, je tuerai comme eux. » Il tire, il tire , il tire; ses Grecs tirent comme lui ; les carquois se vident... et rien.
Adolphe n'osait éclater ; mais il était piqué au vif. François lui propose de prendre un fusil. Il répond que cette arme ne va pas avec son costume. François réplique que les Grecs s'en fussent servis , s'ils l'eussent connue. Adolphe , intérieurement convaincu de l'avantage des armes à feu, ne fait plus qu'une grimace de forme , prend le fusil, et Bellement se range auprès de lui.
Trois ou quatre lièvres partent à la fois. Adolphe porte la crosse à sa poitrine, ferme les yeux, et lâche la détente. Bellement, qui règle ses mouvemens sur les siens , tire en même temps. Un malheureux lièvre , renversé sur la place , se débat encore. Adolphe court, et le ramasse d'un air triomphant. «Plus de flèches, dit-il, plus de flètt ches. Je conçois que cette arme , trop sujette <c à l'action de l'air , doit souvent perdre sa direc- « tion. Il est probable que les anciens l'employaient (c seulement à la guerre. Le javelot, mes amis, ce répieu. — Hé ! monsieur , répondit François , « vous ne tuerez pas de perdreaux à l'épi«u. — X Vous avez raison, mon ami; mais nous pour- « suivrons, nous atteindrons le lièvre fugitif, puis-
« que nous n'avons pas de monstres à combattre. « — Qui vous l'a dit , monsieur ? — Des mons- « très ! il y en aurait ! Allons, mes amis, en avant, « téte baissée... — Un moment , monsieur , il faut « déjeuner. Cela repose, donne des forces, et on « ne peut en avoir trop pour ce qui vous reste « à entreprendre. — Oh ! déjeuner , déjeuner ! « cela n'a rien d'héroïque. — Hé ! monsieur , les « héros d'Homère et de Virgile étaient gens de « bon appétit. — C'est vrai, c'est très-vrai. Allons, « mon ami, déjeunons. — Vous profiterez d'ail- « leurs de la circonstance pour vous faire frotter « encore... vous savez où. — A propos de cela, « savez-vous que la manière de monter à cheval « des Numides n'était pas commode du tout. — « C'est ce que j'ai déjà pensé. — Il se pourrait u que les historiens nous eussent fait un conte à « cet égard. — ■ Comme à beaucoup d'autres, mon^ « sieur. »
Ils avançaient en causant. Hippoly te tenait , par les pattes de derrière, son lièvre, qu'il n'eût pas donné, en ce moment, pour les petits états de Thésée. Il écoutait, il répondait à François, qui se gardait bien de le contredire, mais qui l'amenait peu à peu à déclarer franchement que nous valons les anciens sous bien des rapports, et que notre manière de vivre est au-dessus de la leur
Le déjeuner fini, on rentre dans le parc. On lâche la meute entière. Le son du cor anime chasseurs et chiens. Les piqueurs battent le taillis ;
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Hippolyte les devance. François et Bellement suivent , ayant chacun un fusil sur l'épaule.
On a dépassé de deux cents toises l'endroit où le jeune homme a cru tuer son lièvre , et on n'a rencontré encore que des animaux timides. Notre héros se désole , se dépite. François lui a donné l'espérance de combattre un monstre ; il n'y compte pas ; mais il se flatte de trouver au moins un animal qui ne fuira pas devant lui.
On aperçoit, à travers les branches, une mare, sur laquelle s'élèvent des joncs , et que domine une roche, dont la pointe s'avance au-dessus du niveau de l'eau. Tous les chiens donnent à la fois. Miraud, le plus intrépide des limiers, se jette à l'eau. 11 avance , il enfonce , il recule , il avance encore. Il invite, de la voix et de la queue, les autres chiens à le suivre. Hippolyte enchanté lui décerne à l'instant le nom célèbre de Mélampe.
Cependant, Mélampe seul cherche à s'élancer sur l'animal ; les autres s'arrêtent et se couchent. Hippolyte indigné veut les relever avec la pointe de sa javeline. Les plus intrépides, Briffant, Ronflant, Rustaut, se laissent piquer, et poussent lâchement des cris de douleur. %^
Hippolyte se reproche de ne pas seconder le brave Mélampe. 11 cherche un détour, parce qu'il ne se soucie pas de s'ensevelir dans la fange. Il traverse des broussailles, des ronces, des joncs. Il n'est plus qu'à trente pas de la roche , dont la cavité recèle sans doute le monstre que Mélampe
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ne cesse de menacer... Tout à coup ! Ciel ! ô ciel !...
Un effroyable cri , sorti du fond des flots , Des airs , en ce moment , vient troubler le repos , Et , du sein de la terre , une voix formidable Répond , en gémissant , à ce cri redoutable. L'onde approche, se brise , et vomit à leurs yeux , Parmi des flots d'écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes ; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes. Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
L'Hippolyte moderne, loin de saisir ses javelots y de pousser au monstre ,
Et , d'une main sûre j De lui fendre le flanc d'une large blessure ,
notre Hippolyte, incertain, s'arrête, recule, se place entre François et Bellement : on aurait peur à moins.
Cependant , le monstre approche de la rive ; il faut prendre un parti. Se déshonorer par une fuite marquée, serait trop fort. S'exposer à se faire dé-* chirer , serait trop dur. Notre héros jette les yeux sur son tuteur. Il le voit sourire, il se remet. Il n'est venu trouver François et Bellement que pour leur communiquer son plan d'attaque : quel homme n'est pas un peu gascon?
Il leur déclare d'abord qu'il n'entend pas que personne partage avec lui l'honneur de la victoire.
Il ajoute qu'il dédaigne l'avantage de l'arme à feu. C'est avec l'épieu, c'est corps à corps qu'il veut combattre.
Il dit et s'élance. Il frappe l'animal dans le côté , et le parc retentit des gémissemens du monstre et des cris de joie que l'admiration arrache aux spectateurs. « Je lui ai brisé les côtes, disait Hip- « polyte. Il ne peut plus soutenir son énorme « queue, disait François. Yoyez ses ailes tom- « bantes , disait Bellement, w Et un chorus universel, couvrant toutes les voix, porte l'enthousiasme à son comble.
Il fallait retirer l'épieu, porter un second, un troisième coup pour achever le monstre. Hippolyte fait de vains efforts : la pointe de l'épieu , faite en langue de serpent, est arrêtée par ces côtes effrayantes , qui doivent avoir si pouces de large au moins. Hippolyte tire de son côté, et le monstre du sien. Le plus fort devait entraîner le plus faible : Hippolyte tombe embarrassé , non dans ses rênes , mais dans la queue et les pattes de l'animal. Il pousse de nouveaux cris... ceux-ci sont de frayeur.
Bellement s'avance , met le bout du canon dans l'oreille du monstre, fait feu , et dégage notre héros.
Quand Hippolyte fut convaincu que son terrible ennemi était mort, bien mort, il trouva trèsmauvais qu'on lui eût ravi une partie de l'honneur du combat. Ses derniers cris étaient ceux d'un
assaillant irrité de la résistance qu'on lui oppose. Cependant, il trouva convenable de s'éloigner de quelques pas , parce que l'air qui l'environnait , était infecté de l'haleine du monstre. Il ordonna qu'on le portât sur le char , et il ferma , à pied , la marche triomphale qui le conduisit chez le concierge.
« Ma foi, disait-il à François, je commençais à « douter de la vérité des travaux d'Hercule , « comme de la manière de monter à cheval des « Numides. Mais il est constant qu'il y a des « monstres, puisque j'en ai tué un, et alors Her- « cule peut fort bien en avoir détruit un demi- « cent. Ah ! répondait François , vous n'avez pas « encore eu le temps de bien examiner celui-ci. « Au reste , si quelque poète prenait la peine de « mettre en beaux vers votre aventure, je ne sais « pas trop ce qu'on en penserait dans deux mille « ans. »
Le cortège arrive chez le concierge. Huit hommes suffisent à peine pour enlever le mort , et le déposer sur deux grandes tables rapprochées à cet effet. Ils paraissent ployer sous le fardeau, et Hippolyte observe, de la porte, que son ennemi conserve encore cet air menaçant, qui ne l'a point intimidé.
Dans le fond de l'ame, le jeune homme ne savait trop que croire. Il avait vu François sourire, €t ce sourire l'avait encouragé, parce qu'il savait son tuteur incapable de l'exposer au moindre pé-
ril. D'un autre côté , le premier tireur du monde, Bellement était là pour veiller à sa sûreté, et pourquoi cette précaution , s'il n'y avait pas de danger ? C'est ainsi qu'autrefois Minerve veilla sur Télémaque combattant Adraste, et qu'elle soutint ses forces épuisées. Il est très -honorable sans doute pour M. Bellement d'être comparé à Minerve , et cette idée , tout absurde qu'elle était , fut celle qui fixa notre Adolphe, parce qu'elle flattait son amour-propre. Il trouvait pourtant assez extraordinaire qu'un animal d'une forme aussi bizarre se fût trouvé dans un parc. Au reste , il n'y avait pas moyen de douter de l'identité.
François proposa d'écorcher le monstre , d'empailler sa peau , et de la suspendre à la voûte d'un arc de triomphe , qu'on élèverait sur le mont Ida, en mémoire de ce grand événement. Adolphe applaudit beaucoup à la proposition , et il s'approcha bravement des deux tables, précédé de quatre hommes, armés chacun d'un bon couteau... Mais, hélas ! hélas ! et quatre fois hélas ! que les choses les plus mémorables sont quelquefois ridicules pour ceux qui les voient de près !
On met l'animal sur le dos , et Adolphe observe que ses pattes grêles n'ont aucune proportion avec le reste du corps. D'un seul ;coup on lui ouvre le ventre de la clavicule au scrotum , et Adolphe remarque que cette peau crie en se déchirant comme du taffetas gommé. On écarte à droite et
à gauche ces prétendues côtes de six pouces de large, et elles se brisent comme un paquet d'allumettes. Cependant, l'intérieur ressemble à la caverne de Polyphème ; mais on n'en tire qu'un joli cochon de six mois, et il ne reste sur les tables qu'un manequin d'osier , recouvert d'une toile peinte à l'huile , et enduite de poix et de glu, Adolphe est stupéfait , humilié , et les spectateurs se pincent les lèvres pour ne pas éclater. c( Monsieur , dit François qui voulait corriger son (c pupille, sans lui faire rien perdre de sa considé- « ration , monsieur , il n'est pas nécessaire , pour ce prouver qu'on est brave, de tomber sous la dent « meurtrière d'un tigre ou d'un lion. Il suffit de « chercher le péril où on est convaincu de le « trouver, et c'est ce que vous avez fait de la u meilleure grâce du monde. Mais , comme vous « ne pouvez fusiller un cochon tous les jours , « parce que ce passe-temps deviendrait un peu <c cher , que d'ailleurs l'illusion étant détruite , a cette chasse n'aurait plus rien d'héroïque , je « vous conseille de vous en tenir aux lièvres et (( aux perdrix. — Mais , mon ami , cette manière « de chasser n'a rien du tout qui déroge. Si les « sévères Spartiates forçaient la grosse béte sur le « mont Taygète, Xénophon nous apprend qu'ils « ne dédaignaient pas les perdrix et les lièvres « que leur fournissait la plaine. — Hé bien , monn sieur, suivez leur exemple. Vous aurez du moins
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« le mérite de l'adresse , et c'est quelque chose (c que cela. »
Ce dénoûment devait amener des réflexions opposées aux premières. Il se pourrait fort bien , pensait alors Adolphe , que les monstres anciens aient beaucoup de rapports avec celui-ci , et d'après l'origine donnée à Hercule , il se pourrait encore qu'il n'ait pas existé du tout. Adolphe se gardait bien d'émettre cette opinion : il se fût cru coupable du crime de lèse-antiquité. « Allons , al- « Ions , dit-il , si les prodiges d'Alcide ne sont pas rite goureusement démontrés , au moins ne me conte testera-t-on pas les siècles brillans d'Alcibiade « et de Périclès... — Pas plus, monsieur, que « ceux d'Auguste, des Médicis, et de Louis XIV. « Vous voyez que je commence à connaître les « modernes. — Vive donc , vive à jamais l'Attique ! « Chassons au fusil dans ce parc ; mais soyons « Grecs dans ma nouvelle Athènes.
« Ah ! mon dieu, poursuivit le jeune homme, (C dont les sens calmés devenaient accessibles à la (C douleur, ah! mon dieu, qu'ai-je donc aux jambes (C et aux cuisses? — Vous les avez déchirées, sauce glantes. — Il est pourtant incontestable que les « anciens avaient les bras, les jambes et les cuisa ses nus. — Peut-être , monsieur , n'y avait -il « dans les forêts de la Grèce , ni ronces , ni épines, « ni chardons, ni branches d^ bois sec. — Ah! a VOUS plaisantez , monsieur. François. Nierez-vous
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ce que les Grecs soient peints à peu près comme « me voilà , et ne viens-je pas de vous dire qu'on « chassait dans ce pays-là, comme dans un autre? « — Hé, monsieur, une jolie femme court -elle a les rues de Paris, au mois de janvier, avec son « habit de bal ? — Voilà ce que vous avez dit de « plus raisonnable. Il se pourrait, en effet, que dans « certaines circonstances, les Grecs chaussassent a une espèce de long cothurne, et c'est ce que « j'aurais dû faire comme eux. — Oui, monsieur, « une culotte , des bas , une bonne veste , et une « selle sur le dos de votre cheval. »
Adolphe n'était ni satisfait , ni convaincu ; mais il n'avait rien à opposer à l'expérience , et il eut le bon esprit de profiter de celle qu'il avait acquise à ses dépens. Il se vêtit , il apprit à tirer , et il convint qu'un fusil vaut bien un arc , et qu'il est plus agréable de courre le renard, que de combattre des monstres.