CHAPITRE PREMIER
JJ inauguration.
A.THÈ1VES était sortie de ses ruines, et l'ensemble des travaux présentait déjà un abrégé riant de la Grèce. Le théâtre , ainsi que les autres édifices ; allait être terminé, et la princesse Aricie était totalement oubliée. Marguerite l'avait emporté sur Aspasie, et la chasse sur la princesse. Mais tout ce qui a des rapports directs avec nous , est borné comme notre être : voilà probablement pourquoi nous nous lassons de tout, ou plutôt pourquoi tout nous lasse.
Ainsi Adolphe , ennuyé de ia chasse , avait conçu un nouveau projet : c'était de jouer la tragédie dans la langue de ses fondateurs, et quoi de plus facile? il savait le grec, et les savans, qui habiteraient ses maisonnettes , le sauraient aussi. Il lui paraissait assez difficile de trouver deux ou trois femmes qui pussent le seconder. Mais enfin il y a eu une madame Dacier : pour-
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quoi , en cherchant bien , n'en trouverait-on pas quelque autre? et puis, na-t-on pas la voie des Petites Affiches, qui vous trouvent tout ce que vous voulez?
L'imagination montée là-dessus, Adolphe se promenait, Eschyle , Sophocle ou Euripide à la main. Il déclamait à haute voix dans l'île de Cythère, dans la vallée de Tempé, sous le péristyle du temple d'Éphèse , sur la pointe du rocher de Leucade. Il déclamait , en se promenant sur son lac, dans ses Champs-Elysées, et partout il retrouvait d'antiques souvenirs. Après avoir déclamé, il chantait sur un air impromptu, une scholie de Sapho, ou d'un autre, et ses ouvriers le prenaient pour un sorcier qui débitait le grimoire.
Quelquefois, excédé de fatigue, et inhabile à articuler, il reprenait son fusil. Assez souvent il allait voir Marguerite , et la petite le recevait toujours bien, parce qu'elle lui devait son bonheur.
Elle l'avait aimé quelque temps encore après son mariage. Mais Nicolas était jeune , bon , sensible ; il lui parlait la langue de la nature; il avait ouvert son cœur au plaisir , et il est des leçons qu'une femme reconnaissante oublie difficilement,
Adolphe la trouvait embellie par un air de gaîté qui ne lui échappait point , et qui blessait son amour-propre : il était piqué qu'on pût aimer un autre que lui Quand ses yeux se portaient sur
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une taille qui s'arromlissait chaque jour, quand un coin du fichu trahissait ces sources charmantes , dans lesquelles s'élaborait déjà la première, la plus nécessaire des liqueurs, il rougisgissait , il soupirait. Ce n'était plus de l'amour qu'il sentait ; il ne se le dissimulait point. Il s'avouait même que jusqu'alors ses sens seuls avaient parlé; mais il éprouvait que, dans cette situation , l'objet présent est toujours celui qui sait plaire.
Malgré la rigidité de ses principes, il se laissait quelquefois aller au charme qui l'entraînait ; il tenta même de renouveler la scène de la noce, que peut-être vous n'avez pas oubliée. Mais ses avantages n'étaient plus les mêmes. La petite avait acquis de l'expérience, et ses sens étaient satisfaits. Elle répondait par des plaisanteries à des expressions brûlantes; elle riait des soupirs et des reproches , et femme qui rit , n'est pas disposée à se rendre.
Adolphe sentait cela , et cependant le désir le ramenait toujours auprès de Marguerite : désirer, c'est déjà jouir. La petite, en dépit de sa sagesse, était intérieurement flattée des assiduités du beau monsieur. Osait-il entreprendre, elle lui échap^ pait en folâtrant, j'en conviens ; mais paraissaitil mécontent , rebuté , elle agitait la cendre par un regard voluptueux , par le plus doux sourire'; l'étincelle scintillait , le feu se communiquait partout. Voilà du manège , de la coquetterie , allez-
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VOUS dire. Hé, mon cher, au village comme à la ville , on ne voit que cela , et femme est partout bien aise de plaire , même à celui qu elle ne veut pas aimer.
Adolphe eût été long-temps dupe de ces petites ruses, si des objets majeurs ne l'eussent soustrait à cette espèce de séduction.
Il s'agissait de l'inauguration de la nouvelle Athènes, et cette importante cérémonie devait réunir la pompe et le goût qui distinguaient les fêtes antiques. Adolphe , plein d'érudition , eut la modestie , ou sentit le besoin de consulter son ami Duval. Ils discutèrent gravement et longuement; enfin, le dixième jour, le plan, les détails arrêtés et écrits, il fut convenu que le savant amènerait à Athènes des confrères capables d'en apprécier les beautés et dignes de figurer à la fête.
Les confrères, très-flattés de l'espoir de contempler le tableau vivant de l'objet de tant de recherches, arrivèrent à l'heure indiquée, avec leurs épouses, leurs filles , et ceux de leurs élèves qui connaissaient un peu l'alphabet grec.
Les costumes, les chars, les draperies étaient •déposés chez Mcolas et le père Dufour. Deux feeures avant le lever du soleil, Adolphe réveilla tous ses hôtes. Ce procédé parut un peu dur à de jolies femmes qui ne connaissaient l'aurore que par ses bontés pour Titon. Les représentations, les plaintes ne furent point écoutées. Il fallut
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partir pour le village, et passer successivement par les mains des coiffeurs, de douze ou quinze habilleuses de différens théâtres, après avoir été, selon l'usage antique, baignées et parfumées par les plus jolies filles du lieu.
Au point du jour, des Faunes, des Syl vains, des Gorybantes, portant des pipeaux, des lyres, des cythares, ouvrirent la marche. Gomme ces messieurs ne savaient pas jouer de ces instrumens, qui, d'ailleurs, étaient de carton, on les avait fait suivre par un char portant un Olympe, chargé d'un quarteron de divinités, et dans les flancs duquel était cachée la moitié de l'orchestre ile l'opéra.
Or , comme ceux qui cultivent les arts sont les enfans chéris des dieux, Plutus excepté, après l'Olympe, paraissait immédiatement un Parnasse, sur lequel les connaisseurs remarquaient Dédale , Hésiode, Homère, Dibutade, Arion, Solon, Ésope, Simonide, Anacréon, Théano, Pindare, Socrate, Xénophon, tous les tragiques et comiques grecs , enfin , Hippocrate , parce que la médecine se glisse partout, et la ressemblance était frappante, ainsi que vous pouvez le croire.
Huit athlètes choisis parmi les forts de la halle , venaient ensuite, portant une colonne de bois érigée à Cécrops, fondateur de la vieille Athènes.
Sur un petit char fort joli, était perchée Marguerite, couronnée d'épis, portant une faucille d'une main et une gerbe de l'autre. On avait choisi de
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préférence cette Cérès, pour désigner plus précisément tous les genres de fécondité qui devaient faire fleurir la colonie.
M. Adolphe, M. François, M. Duval, messieurs ses confrères, messieurs leurs élèves, mesdames leurs épouses , mesdemoiselles leurs filles , suivaient sur un vaste amphithéâtre roulant. Les hommes représentaient les demi-dieux et les sept sages ; les dames figuraient en Grâces, en Naïades, en Néréides. La vaste machine était traînée par six chevaux blancs, qu'Adolphe assurait être de la race de ces chevaux de Sicyone, si vantés par Démosthènes, et il en donnait une preuve incontestable : c'est que le marchand à qui il avait demandé de cette espèce , lui avait à l'instant fait la généalogie de ceux-ci, et l'avait affirmée véritable.
Derrière l'amphithéâtre, marchait un chœur de jeunes filles, qui ne chantaient rien, parce qu'un jour comme celui-là, on ne .pouvait chanter que du grec.
En récompense, elles riaient beaucoup, parce qu'elles étaient vigoureusement lutinées par une vingtaine de charbonniers , dont on avait fait des satyres.
La pompe triomphale était fermée par une troupe d'Oplites, ou, pour être plus clair, de sol- •dats pesamment armés.
On se promena deux heures dans le chemin tortueux qui régnait sur le pourtour de la Grèce ,
et qui fat nommé l'Hippodrome , en commémoration du lieu où se faisaient les courses de chars et de chevaux. Or, comme deux heures d'une promenade uniforme sont fort longues, on commençait à bâiller, lorsqu'on s'arrêta devant le temple d'Ephèse.
C'est là que Adolphe prononça un discours grec, dans lequel il avait réuni toute son érudition, et qui, par cette raison, ne finissait point. Les bâillemens redoublèrent, ce qui est humiliant pour un orateur. Comme on ne comprenait point celui-ci, et qu'au fond, il lui était assez indifférent de s'arrêter plus tôt ou plus tard , il termina en disant que son Athènes ne serait point , ainsi que l'ancienne , consacrée à Minerve , dont la sévérité effraie les ris et les jeux; mais à Vénus , leur bonne , sensible et très-facile mère.
Cette idée , rendue en Français par M. Duval , faisant fonctions de truchement, réveilla l'auditoire, qui applaudit beaucoup, qui réapplaudit à plusieurs reprises , parce qu'il espérait dîner bientôt, et qu'un bon repas vaut mieux que la meilleure harangue : on n'était pas encore à table.
Du discoLirs, qui avait eu si peu de succès, on passa aux préparatifs d'un sacrifice à Diane, qni ne devait pas réussir davantage. Adolphe, qui ne calculait pas encore , avait parlé , à Paris , d'un hécatombe de cent bœufs , et François avait jeté les hauts cris. L'ami Duval avait fait observer que ces monstrueux sacrifices ne se faisaient que
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lorsque le clergé était affamé, et qu'ils n'étaient offerts que par une nation en corps, ou un souverain puissant. Adolphe avait eu beaucoup de peine à se restreindre à une biche ; mais il voulut au moins qu'elle fût blanche, et quoi que pût dire François, il fut obligé d'envoyer Bellement aux Ardennes , lequel , après beaucoup de soins et de dépenses, n'en ramena qu'un cerf.
On avait coupé ses bois, on l'avait couronné de fleurs, on l'avait bardé de fleurs, on avait couvert de fleurs les parties indicatives du sexe; ce cerf enfin jouait la biche de manière à tromper tous les yeux.
Mais quand les Grâces et les Nymphes de l'amphithéâtre virent le pontife s'approcher de la biche , les manches retroussées , et un grand couteau à la main , elles détournèrent la téte , en s'écriant que l'Hiérophante avait l'air d'un boucher, et c'en était un de la rue Saint-Martin.
Lorsqu'il plongea la main dans le corps de la victime, qu'il en arracha les entrailles fumantes, qu'il y chercha l'avenir avec la gravité d'un prêtre , accoutumé à faire son métier sans rire, un cri général d'improbation s'éleva de toutes parts.
Les femmes se plaignaient qu'on les eût menées à la boucherie, elles qui ne peuvent voir tuer un poulet, mais qui en mangent tous les jours; les savans eux-mêmes, en rendant justice à la vérité des tableaux de M. Luceval, observaient que les fêtes antiques valent mieux en des-
cription qu'en réalité. Ils auraient pu en dire autant des modernes.
Vous jugez combien de telles irrévérences faisaient souffrir Adolphe, et combien elles étaient agréables au tuteur, qui voulait , à toute force , faire un Français de son pupille. Le jeune homme, pour imposer silence aux critiques, fit jouer la plus bruyante des fanfares.
Messieurs les Faunes, les Sylvains, les Corybantes, dirigèrent la marche vers un trou préparé pour recevoir la colonne de Cécrops. Autre discours d'Adolphe, en l'honneur du fondateur de la véritable Athènes, dans lequel il rappelait ce que ce grand homme avait fait d'utile. Il cita Pausanias, Platon, Thucydide, et, plus infortuné cette fois que la première , il eut la douleur d'entendre ronfler ceux qui étaient assis, et de voir les autres, cédant à la force des pavots que distillait sa jolie bouche, s'asseoir et fermer les yeux.
Il y avait de quoi entrer en fureur, ou du moins on pouvait gémir sur la décadence du goût et le peu de respect porté à la sublime antiquité. Adolphe ne crut pas qu'il convînt à sa dignité de hasarder un troisième discours. Que peut en effet le législateur le plus puissant , contre l'opinion et les circonstances ?
Cependant il fallait secouer les dormeurs. La ressource des fanfares n'était plus neuve, et un politique profond n'emploie jamais de moyens
incertains. Adolphe fit partir, au grand trot des chevaux, son amphithéâtre, l'Olympe et le Parnasse, espérant que les fantassins suivraient de loin ou de près.
On arrive, en trottant, à l'ouverture du temple de Delphes, car vous sentez qu'un fondateur d'empire ne manque jamais de consulter l'oracle, qui répond toujours de travers, mais dont on interprète les réponses suivant que les colons ont besoin d'être animés ou calmés , éclairés ou trompés. Les prêtres d'Apollon , de la feçon d'Adolphe , savaient déjà parfaitement leur métier. Ce que c'est que l'esprit de la robe !
Au fond de la grotte, sur un trépied couvert d'une peau de chèvre , parce qu'on n'avait pu se procurer celle du serpent Python , était assise une vieille édentée, aux yeux rouges , aux quatre ou cinq poils gris sur le sommet de la tète , et dont le bout du nez reposait sur la pointe d'un menton retroussé. C'était la dernière des sauteuses du cimetière de Saint-Médard , qu'on avait dénichée de son grenier à force de courses et de recherches , et qui , à volonté , grinçait des gencives, écumait, se tordait les bras, et recevait des coups de bûche sur l'estomac sans qu'il y parut.
Interrogée en grec si la colonie prospérerait , elle répondit oui, ou non^ en français, bien quelle prétendît avoir le don des langues; mais, déterminée à gagner son argent de quelque ma-
nière que ce fut, elle fit tant de contorsions, de grimaces, elle eut de si horribles convulsions, que les Néréides et les Naïades sautèrent de l'amphithéâtre sur le gazon, et se dispersèrent par toute la Grèce, pour prévenir les attaques de nerfs.
Les savans demandèrent à Adolphe si enfin il n'avait pas fini. Il répondit, en soupirant, qu'il ne restait plus qu'une représentation des jeux olympiques, dont l'exécution les étonnerait, et qui ne durerait guère que trois heures. A ces mots, ils descendirent de l'amphithéâtre, les uns sous un prétexte, les autres sous un autre. Le Cécrops moderne était resté seul avec l'ami Duval, qui, d'intelligence avec François, hasardait de loin en loin quelques mots propres à déraciner un reste de manie grecque. Le moment n'était pas venu : l'enthousiasme que l'activité et le brillant du rôle avaient rallumé, était encore à son comble.
« Mes jeux olympiques , dit Adolphe , qui n'ente tendait pas même ce que lui disait Duval, mes « jeux olympiques sont réglés précisément sur « les descriptions qu'en ont laissées Aristote et <( Diodore de Sicile, et je verrai seul , s'il le faut , « une image fidèle de ces fêtes qui ravissaient « toute la Grèce. Vous êtes de l'xittique, vous, (c qui ne me quittez point : les autres sont de « grossiers Béotiens, indignes de jouir d'un tel « spectacle.
« Descendons et marchons , répondit Daval. a — ^on pas , s'il vous plaît. — Deux hommes « seuls sur ce vaste amphithéâtre ne sont presque « qu'un point dans l'immensité. — A la bonne « heure; mais vous savez très-bien qu'aux jeux <c olympiques les spectateurs étaient rangés sur <c des amphithéâtres. J'en voulais douze, et je <( n'ai pu obtenir de M. François que celui-ci. « Qu'il y en ait au moins un à mes jeux. De la « vérité , de la vérité , Monsieur Duval ; rien n'est (( beau que ce qui est vrai. »
Le malheureux cocher qui avait autant d'envie de diner qu'un autre, fut obligé de tourner vers la vallée de Tempé, où était préparée l'arène. Adolphe chercha des yeux ses luteurs , ses coureurs, ses athlètes... Ennuyés, comme les Grecs de toutes les classes , ils s'étaient dispersés comme eux.
Adolphe jure qu'ils n'auront pas impunément manqué au public, et ce public se réduisait à deux personnes. Il coupe les traits d'un des chevaux de Sicyone, saute dessus, et galope çà et là, pour rassembler ses gens. Duval profite du moment pour descendre, le cocher pour dételer. Tout fuit ou se cache devant l'infortuné Cécrops, qui crie à tue-téte, et qui ne parvient pas à réunir quatre personnes. A ses vociférations, a ses plaintes, on ne répond qu'un mot : ^ dîner.
Il retournait vers l'arène, la téte basse, Famé froissée, lorsqu'il eut la douleur de rencontrer le
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digne habitant de l'Attique , qui , à son aspect , chercha à se cacher comme les autres, a Et vous a aussi, vous m'abandonnez, hii dit Adolphe avec « un profond soupir ! Ma foi , mon ami , lui ré- « pondit Duval excédé, je vous demande bien « pardon , mais je n'y tiens plus. — Encore une f( heure ou deux seulement. — Non, en vérité. « Je pense maintenant , comme mes confrères , « que le plus mauvais office que vous puissiez « rendre aux commentateurs, aux glossateurs , « aux lecteurs , c'est de mettre en action ce qui « n'est bon qu'à être lu. — Et vous osez émettre « une telle opinion, vous que je croyais un des « plus fermes soutiens du parti ! — Ah ! voilà le c( vrai mot, un parti. On nous berce avec des « niaiseries, nous cherchons à nous persuader « de leur réalité, et nous nous ferions mettre en ce pièces pour les défendre. — Ah î Duval, Duval , «je suis donc le seul Grec qui reste au monde! « — Hé , morbleu , pourquoi vouloir être Grec , « quand la nature vous a fait Français, et France çais aimable ? Croyez-vous d'Epernon fort aucc dessous d'Alcibiade ? pensez-vous que Rousseau ce ne vaille pas Pindare , et Bouflers Anacréon ? ce Présentez vos avantages de manière à les faire (c valoir , et cessez de prodiguer l'or , pour n'achece ter que des ridicules.
ce — Ah! divin Jupiter, qu'entends-je là! une ce cloche! c'est une horreur, une abomination ee Jamais , en Grèce , appela~t-on les convives au
« banquet au son de la cloche î — Pourvu qu'on « sache qu'on est servi , qu'importe que ce soit « par une cloche ou autrement ? — L'illusion est « détruite, il n'y en a plus. Mon festin grec man- « quera son effet, et il est composé sur le Cuic( sinier Sicilien de Mithœcus, et la Gastronomie « d'Arche strate. »
Adolphe continuait , en marchant , d'exhaler ses regrets, et il se laissait conduire par Duval. Il résistait un peu , mais seulement pour la forme : il se sentait prêt à tomber d'inanition.
Ce que n'avaient pu faire ses prières , ses représentations , la cloche l'avait fait en un instant. Hommes et femmes, poussés par un appétit dévorant, se rassemblaient de toutes parts, se précipitaient sous une tente légèrement drapée , où était dressée une table circulaire de cent cinquante couverts.
L'odorat fut flatté d'abord de l'odeur des parfums qui brûlaient aux quatre coins du pavillon ; mais on rit aux éclats en voyant autant de lits qu'il y avait de convives. On avait bien voulu être Grec une partie de la journée ; mais on voulait au moins être Français à table. Les hommes trouvèrent l'attitude incommode ; les dames déclarèrent que lorsquelles se couchaient pendant le jour , ce n'était pas pour manger. Adolphe les supplia de se conformer à l'usage antique. Au lieu de l'écouter, chacun s'assit sur le bord de son lit , et promena ses regards sur les différens mets XII , 10
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dont la table était chargée. Plus crillusion , plus d'illusion, répétait Adolphe.
Des esclaves se présentèrent avec des aiguières pour donner à laver. On leur répondit qu'on n'avait pas besoin d'eux pour se tenir les mains nettes , et on les envoya promener. De nouveaux esclaves entrèrent avec des couronnes. Les jeunes femmes se laissèrent couronner en minaudant ; les mamans , qui craignaient le ridicule , refusèrent net ; les hommes demandèrent si on ne se lasserait pas de se moquer d'eux... Adolphe n'avait plus sa tête à lui.
Il pria qu'on voulût bien tirer au sort le roi du banquet, chargé par toute la Grèce de maintenir l'ordre, de fixer les momens où on boirait à longs traits, de désigner les santés qu'on porterait, et de faire exécuter les lois établies parmi les buveurs.
Les dames répondirent à l'unanimité, qu'où règne la décence, il n'y a pas de désordre à prévenir; qu'elles n'avaient point l'habitude de boire à longs traits ; qu'elles portaient les santés de qui bon leur semblait , et que les lois des buveurs étaient faites pour les cabarets.
Adolphe proposa de prélever au moins les prémices de chaque plat, pour les offrir à Vénus. Vénus n'a besoin de rien, lui répondit-on, et nous mourons de faim.
Le pauvre jeune homme ne se possédait plus. H essaya cependant de se remettre, et emplit
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une coupe de vermeil. Il y porta les lèvres, et la passa à son voisin, qu'il invita à la faire circuler. Cette cérémonie, dit-il, était le symbole de l'amitié qui doit unir les convives. « On ne « s'aime ni plus ni moins, répondit une grosse « maman, pour boire à la même tasse, et je ne « me soucie pas de cela. Permettez que nous « ayons chacun notre verre. Goûtons d'abord le « vin. »
« Hélas, madame, dit Adolphe, j'aurais voulu -( vous offrir du Corcyre, du Naxos et du Ghio. a Je n'ai que du Saint-Emilion, du Glos-Vougeot, « de l'Hermitage, du Madère et du Champagne « mousseux. — On s'en contentera , on s'en con-
tentera, s'écrièrent les convives. Il est excellent, « le Bordeaux ! — Il est délicieux le Bourgogne ! » A ces douces paroles, Adolphe se relève sur son lit, en soutenant avec grâce sa téte d'un bras arrondi à l'antique , et il salue gracieusement l'assemblée.
a Monsieur Luceval, reprit la grosse dame, c( qu'est-ce, s'il vous plaît, que ces ragoûts, dont « aucun ne m'est connu? — Voici, madame, des te œufs de paon, accommodés avec du thym et « du miel. — Et ceci? — Ce sont des tètes d'agneaux « à l'oximel. — Ah! ah! — Voici un foie de saute glier au fromage et aux raisins secs; le ventre « d'une truie, assaisonné avec du cumin, du vice naigre et du silphium ; des tourterelles à la « menthe et au romarin; un cochon de lait à la
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« sesame , à la coriandre et a l'ail ; des oies. . . — « J'entends, monsieur, j'entends. Rien de français « dans tout cela. Au reste, il ne faut pas se laisser « aller à la prévention. Essayons de la cuisine « grecque. »
On s'empresse de découper; on fait circuler les plats; chacun se sert, goûte... C'est détestable, disait l'un; c'est du poison, reprenait l'autre. Les esclaves enlevaient les assiettes toutes chargées. On prenait d'un autre mets , et on répétait les mêmes grimaces et les mêmes exclamations. «Tout « ici est grec , jusqu'au pain , reprit la grosse dame. « Ce pain, répondit modestement Adolphe, dé- « soie, déconcerté, est cependant fait d'après Athe- « née, avec du lait, de l'huile et du sel. — Fort (c bien, monsieur, fort bien! après nous avoir « fatiguées pendant cinq à six heures, vous nous « renvoyez sans dîner! — Vous voyez, madame, « que ce n'était pas mon intention. Au reste, si « ce service vous déplaît, passons au second. — « Et peut-on savoir, monsieur, de quoi il est com- « posé ?
« — J'avais inscrit sur le menu la murène, la « dorade, le xiphias, le pagre. M. François m'a « représenté qu'en crevant cent chevaux , ce pois- « son n'arriverait pas frais, et je vous demande « pardon, madame, de ne vous présenter qu'un « turbot, des maquereaux, des soles.... — Et vou- « driez-vous me dire, monsieur, s'ils sont aussi à a l'oximel, à la coriandre et à la menthe ? — Oh !
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« madame, cela était indispensable. — Allons, je f( vois bien que c'était un parti pris. Monsieur « voulait nous guérir pour la vie des rêveries « grecques. Croyez-moi, mesdames, gagnons le « village; dînons de ce qui se trouvera, et pen- (f dant qu'on nous apprêtera quelque chose à la « hâte, reprenons nos habits. Surtout ne parlons (c à personne de cette mystification; les rieurs ne « seraient pas de notre côté... La Grèce, la Grèce ! c( Vive la France , mesdames , vive la France ! « Vive la France ! répétèrent tous les convives, en « se levant. » A ces derniers mots, Adolphe retomba sur son lit, au désespoir, et dans l'attitude la plus grecque que put lui fournir sa mémoire.
« Mesdames et messieurs , dit François , d'un air <c d'importance, j'ai prévu à peu près tout ce qui « est arrivé aujourd'hui, et j'ai pris en particulier « mes petits arrangemens. Prenez la peine de me « suivre jusqu'au théâtre , qui n'est qu'à deux « cents pas d'ici, et là, nous redeviendrons Fran- « çais de toutes les manières. Monsieur, continua- « t-il, en s'adressant à Adolphe, vous avez dé- « pensé considérablement , sans jouir de rien ; « venez vous dédommager, et surtout vous res- « taurer : vous en avez grand besoin. »
On sort, on court, on vole. François prend Adolphe sous un bras , Duval sous l'autre , et on arrive au théâtre. Un plancher, élevé sur le parterre, avait fait du tout un vaste salon; le foyer était transformé en cuisine et eîi office ; les habits
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français avaient été rapportés du village, et répartis dans les loges destinées aux acteurs.
On avait proposé d'abord de quitter le costume ; mais, ma foi, à la vue d'une nouvelle table, couverte de mets succulens et délicats, on oublia l'antipathie qu'on avait conçue pour la Grèce, et on s'occupa de l'essentiel : on dîna.
Adolphe, qui n'avait avalé lui-même le cumin, le miel et la sesame que par opiniâtreté, mangea en Français affamé , et , au dessert , il convint d'assez bonne grâce que si la première cuisine était plus respectable, celle-ci était infiniment plus de son goût.
Il est cependant très-présumable que les Grecs , aussi voluptueux que nous , combinaient leurs assaisonnemens de manière à flatter le palais le plus insensible. Mais le cuisinier français, qui n'avait pas l'habitude des procédés de Mithœcus et d' Archestrate , devait gâter tout. François avait compté là-dessus , et ne s'était pas trompé.
A l'humeur que donne une longue abstinence , avait succédé la gaîté que fait pétiller le Champagne. On rit beaucoup des niaiseries du matin , et si Adolphe ne rit pas avec les autres, il eut au moins le bon esprit de ne pas s'affecter des traits qui lui étaient directement adressés. Il se promettait bien d'être toujours Grec ; mais il jura à demivoix , dans son idiome . favori , de cesser de le paraître. «Et vous aurez raison; il faut toujours « être de son siècle » , lui répondit , dans le plus
pur dorien , une jeune personne assise près de lui, que son trguble , sa petite humiliation, et surtout son appétit, ne lui avaient pas permis de remarquer très-particulièrement encore.
Étonné, il la regarde, et il s'étonne encore plus. Ce n'est pas une beauté parfaite, c'est la plus jolie petite figure, animée par la vivacité française; ce sont des grâces naturelles et naïves; c'est de l'espièglerie, tempérée par la décence; c'est nne fille charmante et qui parle grec !
O Marguerite, ô Aricie! votre empire est éteint. Une fille charmante , et qui parle grec !
« Comment est-il possible, dit Adolphe, de « réunir tous les dons naturels à l'esprit le plus « cultivé ! — Oh ! parlons français, monsieur. Une « femme peut avoir des connaissances pour sa « satisfaction personnelle , mais elle doit éviter de « ressembler à un professeur de langues. — Vous « ne ressemblerez jamais qu'à ce que... à ce qui... « Oh! parlons grec, je vous en supplie; je vou- « drais n'être pas entendu de tout ce monde-là. » Et ces derniers mots furent prononcés à voix basse. « Quoi, monsieur, vous pensez à me dire « des choses que tout le monde ne peut entendre? « reprit très -haut la jeune personne. — Qu'y « a-t-il donc , Manette ? — Rien , maman ; une « observation que je me permets de faire à mon- « sieur. »
Adolphe, plus déconcerté encore qu'à s^n dîner athénien, baissa les yeux et rougit. 11 les releva
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peu à peu; il regarda mademoiselle Manette d'un air timide ; sa jolie figure n'exprimait pas la colère , et il chercha à renouer la conversation.
« Madame est donc votre mère, mademoiselle? « — Oui , monsieur. — Elle a l'air très-respec- « table. — Et elle l'est en effet. — Monsieur votre « père est sans doute ici? — J'ai eu le malheur « de le perdre il y a trois ans. — C'est un malheur « trop réel. Et oserais-je vous demander ce qu'il « était ? — Colonel au corps du génie. »
Une jeune personne accomplie , qui est la fille d'un colonel, et qui sait le grec... Hé bien, je suis sûr que celle-ci ne conviendra pas encore à monsieur François , pensait Adolphe.
Il me vient une excellente idée , dit Duval. Nous formons une nombreuse et assez plaisante mascarade. Si messieurs de l'Opéra étaient jaloux de faire leur cour à ces dai;nes, dans un quart-d'heure au plus commencerait le bal masqué. Il ne faut que le temps d'enlever la table, et, pour ne pas gêner le service, allons courir un peu la prairie et le bosquet, qu'il est assez inutile d'appeler désormais la vallée de Tempé et les Champs- Elysées.
ce Sortons, sortons ! s'écrièrent les jeunes perce sonnes. Sortons,» répétèrent les mamans, toujours empressées de procurer de l'agrément à leurs filles. Adolphe saisit avec transport la main de mademoiselle Manette, la passa à son bras, et s'éloigna avec elle de la foule , autant qu'elle voulut bien le permettre.
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c( Hé bieij , messieurs , reprit Duval , vous ne « répondez point à mon invitation? — Nous déa libérons , dit le plus important et le moins habile « de la troupe. Nous serons trop heureux sans « doute de faire quelque chose qui soit agréable (( à ces dames ; mais nous nous demandons si « des membres du premier orchestre du monde « peuvent, sans déroger, descendre jusqu'à la « contredanse. — Hé , messieurs , ne faites-vous (c pas danser tous les jours Télémaque et Achille ? « — Mais ce sont des héros. — Pendant qu'ils en ce ont les habits , et nous les avons comme eux. « Dans cette circonstance, d'ailleurs, vous avez « cent pour cent à gagner : nous vous tenons « quittes des répétitions.
ce — Tout cela est fort bien, monsieur; mais je « vous prie d'observer que messieurs nos admini- « strateurs sont excessivement jaloux de l'honneur « du corps , et que. . . — Je vais mettre votre amourc( propre à couvert par la plus flatteuse des compact raisons. Le roi David, qui valait bien à lui seul ce tout un orchestre, ne dédaigna pas de jouer et ce de danser tout à la fois. Voulez-vous gagner ce cent pour cent encore? ne dansez point. Où ce bien , tenez , arrangeons cela de manière à ce ce que vous puissiez gagner tout , tout absolument, ce Vous êtes trente : que six seulement veuillent ce bien , et par tour , contribuer aux plaisirs de la ce société , et que les vingt- quatre autres partacc gent ceux qu'ils auront procurés. Vous serez
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« véritablement plus grands qu'à l'Opéra où vous « ne franchissez jamais les bornes de l'orchestre; <( vous serez en analogie parfaite avec le grand « roi David , et vous conviendrez , messieurs , « qu'il est beau pour un musicien , de quelque « classe qu'il soit, de se ranger sur la ligne des « souverains.
a Mais, en effet... dit un petit cor... Hé! cerlai- <( nement , reprit l'alto. Le roi David était un « très-grand prince, ajouta un basson. Il a au- « jourd'hui plus de réputation que jamais, conte tinua une clarinette. Et on peut se contenter « d'être jugés dignes de la comparaison, affirma « une contre-basse. — Sans doute , sans doute , il (c faut savoir se rendre justice. — C'est clair ; tout « le monde ne peut pas régner — Ce n'est pas « que nous ne soyons très-en état de gouverner, « comme tant d'autres. — Parbleu, il faut bien « plus de talent pour manier le bâton de mesure, c( que le sceptre. » »
« Puissamment raisonné, messieurs, reprit Duce val. Allons , descendons un moment du trône , « et faisons danser ces dames. ».
Une autre conversation , bien plus intéressante sans doute, se continuait dans les parties reculées des jardins. «Mais, quelle manie avez-vous donc, « monsieur, de chercher ainsi les petits coins? — (c Ah ! mademoiselle, c'est que... c'est que... — (( C'est tout ce qu'il vous plaira, monsieur; mais « je n'aime pas la solitude. — Il est pourtant bien
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« doux, quand on est deux, qu'on s'aime, qu'on « peut se le dire, de s'isoler du monde entier, de « ne vivre que pour soi. — Je ne vous entends « plus. — Ah! mademoiselle désire que je m'ex- « plique plus clairement? — Je ne désire rien, « monsieur, rien du tout, je vous assure. — Mais « vous permettrez du moins que je ne laisse pas c( échapper une occasion que je ne suis pas sûr (f de retrouver de long-temps? — Non pas, non, a je ne permets point... En vérité, tout ceci est « bien extraordinaire : monsieur parle, je l'écoute, «je lui réponds... vous êtes d'une extravagance... « — On extravague , on extravague , parce qu'on « peint ce qu'on sent ! — Ce que vous sentez ! ah! « il est vrai que nous nous connaissons depuis si « long-temps ! — Hé ! mademoiselle , faut - il des « années... — Pour m'apprécier, n'est-ce pas, monte sieur? — Il ne faut que vous voir... — Pour c( perdre la té te; c'est trop flatteur, trop flatteur. « Ainsi donc, vous allez partager vos hommages « entre la Grèce et moi ? — Voilà du persiflage , « maintenant.
« — Vous vous plaignez, je crois. — Mais, je « pourrais, ce me semble... — En effet, j'aurais « dû vous répondre avec une belle révérence , et « d'un ton pénétré: Je suis très-sensible, mon- « sieur, à l'aveu que vous daignez me faire; je « n'ai garde de douter de l'impression profonde... « Ah! finissez donc, s'il vous plaît. Je n'entrerai « pas dans cette grotte qu'a profanée votre ef-
« froyable Pythie. — Un seul instant, je vous sup- « plie. — Prétendez-vous ine faire rendre aussi « des oracles? — Ah! si vous vouliez répondre « franchement à une seule question! — Et vous « me permettrez de me retirer? — Je ne crois pas, «mademoiselle, avoir employé la contrainte... « — Vous verrez que j'ai suivi monsieur volon- « tairement , que j'ai écouté avec plaisir les contes « qu'il lui a plu de me faire... Mais voyons donc, (( monsieur, voyons cette question. — Mademoic< selle, je vous aime. — Ce n'est pas là interroger. « — Mademoiselle, m'aimez- vous ? — Non, mon- « sieur, je ne vous aime pas.» Et la petite espiègle dégage son bras, et court pour rejoindre sa mère.
(c Encore un mot, mademoiselle; encore un c< mot, par grâce, criait Adolphe en courant après « elle. — Mais possédez-vous donc , monsieur ; « vous allez me compromettre. — J'en serais au « désespoir , mademoiselle ; mais c'est vous qui « m'y forcez. — Il ne serait pas maladroit de me « charger de vos torts. — Oui, mademoiselle, je « vous aime — Vous me l'avez déjà dit. — Je suis « pressé de me marier. — Je le vois bien. — J'ai « une fortune considérable. — Oh ! ce n'est pas « une qualité. — Ce n'est pas non plus un dé- « faut. — A la bonne heure. — Quant à ma perce sonne... — Il est inutile d'en parler; j'ai des c( yeux. — Enfin , mademoiselle. . . — Enfin , mon- « sieur? — Si vous approuvez que je parle de « mes sentimens à madame votre mère... — Ap-
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« prouver, monsieur! c'est tout ce que je pour- « rais faire , si je vous aimais. — Si du moins vous « ne me le défendez pas... — Je n'ai pas d'ordres à « vous donner. » Et mademoiselle Manette se remet à courir, et à peine a-t-elle fait quatre pas, qu'elle rencontre , derrière une touffe de lilas , sa mère, François et Du val, qui les suivaient, en se glissant de buisson en buisson, et qui n'avaient pas perdu un mot du dialogue.
Mademoiselle Manette , plus pénétrante qu'Adolphe, commença à croire à certain projet, et rougit... comme une jeune personne qui saisit d'un trait la signature, la cérémonie, et tout ce qu'il doit en résulter.
Adolphe croyait qu'une circonstance aussi majeure exigeait un discours dans les règles, et il n'avait pas eu le temps de préparer sa harangue. Il s'arrêta devant madame d'Egligny , les bras pendans, la bouche ouverte, et n'articula pas une syllabe. Il est donc vrai qu'un amant et un sot se ressemblent quelquefois.
« Allons donc, dit François, qui sentit la néces- « sité de parler de quelque chose d'indifférent, « allons donc, nous vous cherchons partout pour <c ouvrir le bal. — Mademoiselle me fera-t-elle « l'honneur de danser avec moi? — Très-volon- « tiers, monsieur. — Je dois vous prévenir, made- « moiselle, que je danse assez mal. — On danse « toujours bien, monsieur, quand on s'amuse, et « qu'on ne manque pas la figure. ))
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Mademoiselle Manette avait raison en principe; mais Adolphe ne savait ce qu'il faisait. Il dérangeait tout, et personne n'avait l'air d'y prendre garde : un homme qui donne une féte magnifique et qui peut en donner encore ! A droite, à gauche, en arrière , lui disait sa danseuse , et c'était toujours à elle qu'il allait. Elle riait, il était du plus grand sérieux, et ne s'apercevait point que madame d'Egligny, François etDuval ne se quittaient plus, ne cessaient de chuchoter, et le regardaient en parlant. Rien de cela n'échappait à mademoiselle Manette, qui pourtant ne paraissait occupée qu'à guider son danseur.
Sa figure est céleste, pensait-elle; il manque d'usage; mais cela prouve en faveur de ses mœurs, et quel trésor plus précieux une jeune personne peut-elle ambitionner? Vous voyez que le cœur de mademoiselle Manette allait aussi son petit train.
Tout entier à elle, l'ingrat ne cherchait plus même des yeux cette Marguerite naguère si chérie , cette Marguerite aux genoux de laquelle il fût tombé la veille encore, avec tant de plaisir. C'est que l'amour, souvent guidé par la folie, veut toujours l'être par l'espoir; que la petite était inflexible, et que les vœux les plus doux d'Adolphe pouvaient, sous peu de jours, être comblés par mademoiselle Manette. Nous d'abord, notre maîtresse ensuite, l'inconstance après.
Cependant, il y avait deux heures au moins
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que notre petite Cérès avait quitté les attributs (le la divinité, pour reprendre les habits d'une simple mortelle. Un accident, tout naturel, l'avait rappelée aux maux de la triste humanité.
La contredanse était à peine finie, que Nicolas entra en courant, se fit faire place avec ses coudes, et dit à Adolphe, en riant de tout son cœur: « Monsieur, vous nous avez mariés; vous ne re- « fuserez pas de nommer notre premier enfant ? « vous devez porter bonheur à tous ceux à qui a vous vous intéressez.» J'en accepte l'augure, dit à part elle mademoiselle Manette.
« Oui , oui , Nicolas , je tiendrai l'enfant avec c( un vrai plaisir , pourvu qu'il me soit permis « de choisir ma commère. — Comment donc, « monsieur, mais je vous en prie. Quelle qu'elle « soit, elle nous fera beaucoup d'honneur.
« — Si j'osais, mademoiselle, vous proposer... « — Osez, monsieur, osez, et si maman le per- « met... )î Sans en entendre davantage, Adolphe courut répéter l'invitation à madame d'Egligny , avec une aisance, une liberté d'esprit, une grâce, dont il fut lui-même étonné. C'est qu'il est bien différent de demander à une mère la permission de faire avec sa fille, un chrétien.... à l'église , ou...
D'après le plan, auquel nous commençons à croire, il était tout simple que madame d'Egligny se rendit avec facilité. Il fallait pourtant faire la petite résistance d'usage. La journée du len-
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demain devait être donnée au repos; on serait donc obligé de passer deux jours au moins chez M. Luceval : ce serait Fincommoder; ce serait abuser de sa complaisance; ce serait... «Pas du « tout, pas du tout, madame, au contraire... »
A une réponse de cette force , de cette concision, de cette logique-là, madame d'Egiigny ne pouvait répliquer que par un signe d'acquiescement. Elle sourit; François et Duval sourirent. Adolphe était enchanté d'avoir deux jours à passer encore avec mademoiselle Manette, et il était trop modeste pour se douter de rien. La petite personne était tout-à-fait au courant.
Adolphe tira son tuteur à part : a J'espère , mon (( bon ami, que vous ferez les choses grandement. « Il faut envoyer à Paris un domestique intelligent... « — Oh ! oui, monsieur, dépensons... cent mille a écus. — Ah ! mon ami , vous allez me rappeler « les folies que j'ai voulu faire pour Marguerite. « Tout cela est parfaitement oublié. — Tant mieux; a rien de si dangereux que de se passionner trop « facilement. — Hé , mon dieu , est-on le maître « de cela ? Si je vous avouais... — Quoi donc, « monsieur ? — Vous allez trouver encore cent « objections... — Je n'en fais jamais à ce qui me « paraît raisonnable. — C'est que votre raison et « la mienne se ressemblent si peu ! — Achevez , « mon cher enfant , achevez. Pensez que jamais a VOUS n'avez eu de secrets pour moi , et que je (c n'ai pas mérité de perdre votre confiance.
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« — Hé bien , mon bon ami , je suis amoureux. « — En vérité ! — Comme je ne l'ai pas été en- « core... — Et jusqu'à ce qu'un objet nouveau « vous fasse oublier celui-ci. — Oh ! j'aime, j'aime « pour la vie. — Pour la vie ! voilà qui est sérieux. « Vous avez donc fait un choix... — - Oh î que je « peux avouer à toute la terre. — ^ Et peut- on , « sans indiscrétion, vous demander le nom de la « jeune personne ? — Mademoiselle d'Egligny, « rien que cela, monsieur. » Et Adolphe se frottait les mains ; il riait , il sautait , il regardait François d'un air qui voulait dire : Pour cette fois , vous n'avez rien à m'opposer.
« Mademoiselle d'Egligny? reprit le tuteur, sans « rien perdre de son sang-froid; mais elle m'a « paru assez bien. — Assez bien ! vous n'avez « donc pas d'yeux! elle est charmante;, monsieur, « — On la dit bien née. — -Je le crois, vraiment. « La fille d'un colonel du corps le plus instruit « de France î — Je ne sais même si M. Duval ne « m'a pas dit que, sans être aussi riche que vous, « elle aura pourtant une fortune très-honnéte. ^ « Ah ! M. Duval la connaît ? — C'est lui qui a fait « son éducation.
« — A propos de cela , mon ami , savez-vous « qu'elle parle grec aussi bien que moi ? — Tant « pis , monsieur ; une femme savante... — Oh ! elle « déteste le pédantisme. Ce n'est que pour sa sa- « tisfaction personnelle qu'elle acquiert des con- « naissances, — Elle vous a instruit de cela ? vous- XIL II
« avez donc eu avec elle une conversation suivie. c( — Hé ! sans doute, mon ami. Je lui ai déclaré « mes sentimens. — Hé bien ? — Hé bien , elle (( s'est moquée de moi. — Voilà un mariage fort (f avancé. — Mais elle m'a à peu près permis de « m'ouvrir à madame sa mère. — • Que concluezc( vous de là ? — Qu'on n'autorise point un jeune « homme à faire une telle démarche , pour l'humi- (( lier ensuite par un refus. — Votre observation « me paraît assez juste.
« — Ah ça , mon bon ami , puisque M. Duval « a été l'instituteur de mademoiselle Manette , il « a nécessairement du crédit sur l'esprit de madame « d'Egligny. — Mais je le présume. — Vous pource riez le prier de la pressentir; car, pour moi, je « n'oserai jamais... — Hé bien, je lui parlerai de « cela..,, dans quelques jours. — Dans quelques « jours, dans quelques jours î mais monsieur, il a n'y a pas un instant à perdre. — - Oh ! voilà les c( jeunes gens ! — Et voilà les tuteurs î
« Raisonnons , mon cher Adolphe. — Non , « monsieur , non , ne raisonnons point ; cela ne « finirait pas. -7- Voulez-vous que madame d'Egli- « gny pense que votre amour n'est qu'une fance taisie que le même jour voit naître et s'éteindre ? « A-t-on jamais vu demander brusquement en c( mariage une jeune personne qu'on connaît dece puis quatre heures ? Est-ce par une conduite ce aussi légère qu'on persuade à une mère qu'on ce est capable de conduire sa maison ? — Oui...,
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« oui, voilà des raisons : j'en sens la solidité ; mais « je ne veux pas attendre.
V — Et puis, j'ai lieu de craindre que madame « d'Egligny ne soit pas prévenue en votre faveur. « — Et pourquoi donc , s'il vous plaît ? — Pour- « quoi , pourquoi ? Avez -vous oublié les en- « nuyeuses folies qui ont rempli les deux tiers « de la journée ? Ne peut - on pas les attribuer à « une sorte d'originalité ? et quelle est la mère « sensée qui donne sa fille à un fou ? — Oh î j'ai (c promis à mademoiselle Manette de n'être plus « Grec que dans mon cabinet, et j'en ratifierai « l'engagement devant M. Duval , devant madame « d'Egligny, devant tout l'univers. Mais allez « donc , mon ami , allez trouver monsieur l'in- « stituteur ; déclarez-lui mon état ; pressez-le de « me rendre le bon office que j'attends de lui.
« — Un moment. Pour disposer M. Duval à « vous être utile, il faut le persuader lui-même « de votre retour à la raison. Commençons par « congédier les Grecs , dont nous n'avons pas be- « soin. Qu'il ne soit plus question d'Athènes , de « Cythère, du mont Ida, du rocher de Leucade, « ni de la barque à Caron. Que chaque chose « reprenne le nom indiqué par l'usage, et que « ces maisonnettes soient simplement un hameau a charmant, situé au centre du plus pittoresque ce des jardins anglais. Enfin, puisque mesdames « d'Egligny passent deux jours ici encore em-
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« ployez -les à gagner l'estime de la mère, et le « cœur de la fille.
« — Ah ! mon ami, il n'est pas de sacrifices « que je ne fasse à mademoiselle Manette. Que ce sont auprès d'elle la Grèce , et tout ce qu'elle « a produit d'illustre ! »
Il court chez lui, se débarrasse du costume, se fait habiller avec la dernière élégance , ét rentre , emptessé de savoir quel effet produira sa métamorphose.
Madame d'Egligny lui sourit de la manière k plus affectueuse, et Duval lui serra la main. La jeune personne se dit : Il renonce pour moi à ses plus chères habitudes ; comment doditer de son amour ?
(c Mesdames , dit la grosse maman qui avait cria tiqué la cuisine grecque , puisque le maître de « de ces lieux nous donne l'exemple , je ne vois a point pourquoi nous ne reviendrions pas à nous- & mêmes. Je vous avoue franchement que je ne t( suis pas contente de moi sous cet attirail ; il ne <t s'accorde pas avec mon embonpoint, — ]Nfi avec « mon âge, reprit Duval. Allons, messieurs , allons u nous franciser. D'ailleurs la nuit s'avance : il est « temps de penser au retour.
« J'espère bien , lui dit Adolphe à l'oreille , que « vous m'aiderez à faire à ces dames les honneurs « de chez moi. — Oh ! je suis très-peu galant , et « que voulez -vous que je dise à mademoiselle
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« Manette ? Il y a tant de disproportion entre « nos goûts, nos habitudes ! — Eh bien, je me « chargerai d'elle. — Voilà déjà un obstacle levé. « — Vous promènerez madame d'Egligny; vous « la dissiperez ; vous l'intéresserez. — Gela vous « arrange -t- il ? — Beaucoup. — En ce cas, je « reste. »
Pendant qu'on faisait les toilettes, on servait un joli ambigu ; Duval rassemblait les cochers et les voitures , et François , assis devant sa caisse , vidait des sacs dans les poches de ceux qu'il avait employés.
Quand on est fatigué , on préfère le repos aux saillies. Aussi s^ pressa- 1- on de quitter la table. La foule inutile monta en carrosse et partit.