IC^O L A F A M I L L E
« — Mais permettez-moi de vous faire observer que « vous avez mis à tout cela mie précipitation... — Hé, « que voulez- vous ? au premier coup d'oeil la téte « vous tourne pour Marguerite , pour mademoiselle « Aricie : j'avais lieu dé croire que mademoiselle « Manette , qui réunit à toutes les convenances la « plus séduisante figure... — Oh ! elle a fait sur « moi la plus profonde impression. — Et d'après « le bien que m'en avait dit Duval, j'ai cru... — « Ne savez-vous pas comment se passionnent ces (f gens qui ont la manie de faire des mariages ? « Si vous m'aviez confié tout cela... — Je ne le « pouvais pas. Je voulais... je voulais... je disais... « — Vous disiez ? — Ce cher enfant est si jeune ! « maître de ses actions, il mésusera peut-être de (c sa fortune. — Oh ! je crois la jeune demoiselle « bien faite pour ruiner un mari. — Et je voulais , « d'après ces considérations , vous faire acheter un « peu mon consentement... afin... afin de vous « amener à vous laisser lier les mains... — Ah ! (c François , mon cher François, de la dissimulation a avec moi, qui viens de vous donner de ma « confiance les preuves les plus complètes ! — (( — • Eh bien , oui ; je vois que j'ai eu tort , et je « vous en demande pardon.
c< Il m'embrasse, ce cher enfant ! il a bien le « meilleur cœur!... Allons, voyons, monsieur, « comment nous nous tirerons de là. C'est que (( notre position à tous deux est vraiment cruelle ! « vous vous êtes déclaré à la demoiselle; moi, j'ai
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« tout arrêté avec la mère... — Oh ! je suis sorti « d'embarras. — Et comment avez-vous fait ? — ce J'ai déclaré très-poliment à la jeune personne « que je ne conservais pas la moindre prétention. « — Vous avez eu ce courage ? — Mais , rien de « simple comme cela. — Je suis ravi, enchanté. c( Vous déclarerez plus facilement encore à ma- « dame d'Egligny que je retire ma parole, et... — « Un moment, mon ami, un moment. Vous me « permettrez de faire une distinction. — Mais il « n'y en a pas , mon cher Adolphe. — Vous allez « en convenir.
« Deux jeunes gens s'aiment, ou croient s'aimer ; ce ils rompent aussi légèrement qu'ils se sont en- « gagés , cela ne tire pas à conséquence. Mais estce il convenable que j'aille dire à madame d'Egliu guy que je ne veux pas sa fille ? — Sans doute , (c puisque c'est vous qui deviez l'épouser. — Mais « c'est vous qui avez arrangé le mariage. Et puis c( il y a entre elle et vous un rapport d'âge qui « autorise une sorte de confiance , et madame « d'Eghgny peut entendre de votre bouche, ce « qui de la mienne serait un aveu formel que vous c< avez manqué à vos conventions particulières. — - (c J'entends. Elle pourrait me savoir mauvais gré (( de vous avoir fait , avant l'instant convenu , des « ouvertures... — Et elle vous reprocherait avec « raison d'avoir compromis sa fille. — Il est incon- « cevable que j'aie pris toute cette affaire à conte tre-sens. — Mais, non, mais non. Pourquoi au-
« riez-vous seul le privilège de ne jamais vous « tromper ?
« — Il faut donc que j'aille dire à madame d'Egli- « gny... Je ne sais, d'honneur, ce que je lui di- « rai. — Oh ! le plus difficile, c'est de trouver la « première phrase. — Mais c'est que je ne la « trouve point. — Eh bien, vous commencerez « comme vous avez fait avec moi, par des mots « qui ne signifient rien, et ceux-là mènent à d'au- « très. — Voyez-vous, le jeune espiègle ! il a pé- « nétré mon embarras. Je Favoue , je ne sais pas (( dissimuler ; mais ici , que je dirai ce que je « pense... — ^ Vous serez brave. — Et maladroit. « N'importe.
« — Mous voilà chez nous. Je vais prendre la (c corbeille du baptême , la présenter , car enfin « on peut être le compère d'une jeune personne « qu'on n'épouse pas. — Sans doute , sans doute, a II faut toujours mettre les procédés de son côté. « — Je suis à vous dans un quart d'heure; c'est a plus qu'il ne vous en faut pour tout terminer. »
Bon , pensait Adolphe , c'est maintenant le tour de madame d'Egligny : il faut que chacun ait le sien. Elle est bien , la corbeille , très-bien. Si François eût demandé tout cela après la conversation que nous venons d'avoir , il eût réduit les choses de moitié, de deux tiers. Bon François ! mais n'ai-je pas quelques reproches à me faire ^ Oser jouer à mon âge le plus vrai, le plus solide des amis, la femme la plus respectable !.,. Eh !
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po urquoi aussi me traiter touj ours comme un enfant, me cacher l'affaire qui m'intéresse le plus , et s'entendre pour me lier les mains ? Me lier les mains ! je n'ai donc pas de caractère , pas de jugement ? je suis donc incapable de me conduire? Ils prétendent donc me tenir en tutelle jusqu'à cinquante ans ? Voilà certainement de quoi justifier beaucoup d'humeur... si j'en avais. Ce sera là la base de ma défense envers François et madame d'Egligny , et qu'auront-ils à faire? rire de la revanche que j'ai prise, et revenir à leur premier projet... Mais, mademoiselle Manette, mademoiselle Manette.... Oh ! je serai si tendre, si pressant, et il doit être si doux de pardonner à ce qu'on aime ! Allons , allons , ce que j'ai fait , ce que j'ai dit , je ne pouvais le mieux faire , ni le mieux dire.
François était arrivé chez madame d'Egligny , cherchant ses mots , les arrangeant , les dérangeant , et ne trouvant point , pour entrer en matière, de phrase plus heureuse que celle-ci : Madame, me voilà de retour; parce que, pensait-il, cette phrase mène à tout.
On était très-gai au salon. M. Duval tenait le plan de la fête grecque , écrit de la main d'Adolphe. Mademoiselle Manette, appuyée sur l'épaule de son instituteur , avait à la main un petit carré de papier. Elle venait, selon les apparences, de comparer les deux écritures , et lorsque François entra , elle sautait , elle embrassait sa mère , et s'écriait en riant : « C'est cela , c'est cela ! Le porte- XI L i3
« feuille est à lui ; il nous rend malice pour maa lice, et il fait bien, n'est-ce pas, maman ? et « moi qui ai cru... qui ai pleuré... mais pleuré <c comme un enfant î »
Ici on aperçoit le tuteur. Mademoiselle Manette se tait, et tremble d'en avoir trop dit. M. François, qui n'entend pas à demi-mot, et qui est tout à ce qu'il va dire , M. François commence : « Mace dame, me voilà de retour. — J'en suis fort aise, ( monsieur. — Hélas ! madame... — Qu'avez- vous, a monsieur ? — Rien qui me touche personnelle- « ment, madame. Mais j'ai une confidence à vous « faire... — A moi, monsieur ? — Et une confî- « dence pénible. — Oh ! mon Dieu, vous m'ef- « frayez. »
Duval et Manette se jettent un coup d'oeil d'intelligence. Madame d'Egligny a saisi l'esprit de son rôle; elle y est tout entière.
François reprend. « Je vous effraie , madame , et a je le suis moi-même de ce que j'ai à vous dire. « — Ah ! monsieur , l'incertitude est plus cruelle « que le mal même : de grâce, expliquez -vous, a — C'est là ce qui est difficile. Ce mariage... — « Ce mariage est arrêté ; au fait. — Il l'a été , macc dame, il l'a été; mais mon pupille... — Votre « pupille ?... — A fait , dit-il , de mûres réflexions , « et... et... — Yous m'avez préparée à tout. Parce lez , monsieur , j'écoute. — Vous ne m'en vouce drez pas. — Hé ! non, monsieur. — Votre pacc rôle ? — Je vous la donne. — Au moins vous
LUCEVAL. ïgS
« me mettez à mon aise. — Ah ! mon dieu , que « de préliminaires ! — M'y voilà , madame , m'y « voilà. — C'est bien heureux.
« — M. Luceval renonce à la main de made- « moiselle, — Vous êtes bien sûr de cela, mon- « sieur ? — 11 vient de me le déclarer , à l'instant. « — Voilà la lubie la plus complète, l'imperti- « nencela plus caractérisée... — Vous m'avez pro- « mis d'être calme, madame. — Vous avez raison, « monsieur. Je me possède. Je vous fais observer <( seulement qu'on ne fait point à une demoiselle « d'un certain rang , un affront aussi marqué , sans « les raisons les plus positives. — Hélas ! madame , il « m'en a donné. — Quelque folie grecque encore, « que vous avez la faiblessse de supporter. — « Pardonnez -moi , madame, pardonnez -moi. Je « suis même forcé, jusqu'à certain point, de par- « tager son opinion, et... — Enfin, monsieur, « que vous a-t-il dit ? — ^ Quoi ! madame , les pro- « près mots ? — Oui , monsieur. — C'est qu'ils « sont d'une clarté ! — Voilà pourquoi je veux « les entendre. — Vous vous rappellerez , ma- « dame , que vous l'avez ordonné. — Je ne Fou- « blierai pas.
« M. J^uceval trouve mademoiselle légère , étour- « die, capricieuse, humoriste, altière, exigeante, « faite pour ruiner son mari...
Manette et Duval sortent : ils n'y tiennent plus. Madame d'Egligny conserve le sérieux le plus imperturbable.
ig6 LA FAMILLE
« Puisque M. Luceval a trouvé à ma fille des « défauts, que je ne lui connais point, il fait ce très-bien de ne pas s'avancer davantage. Je vous « rends votre parole , monsieur , et je retire la « mienne. Ma fille , quoi qu'on ait pu vous dire , « peut prétendre encore aux partis les plus disc( tingués, car si M. Luceval vous a parlé de son « amour, vous ne lui avez rien confié de nos « arrangémens particuliers : ainsi pas d'indiscré- <( tion à craindre de sa part; cette rupture sera « ignorée... — -Ah ! madame , vous me faites sentir « la faute que j'ai commise. — Monsieur a tout « dit. — Que voulez -vous, madame ! cet enfant « m'est si cher, et lorsqu'il attaque mon cœur... « C'en est trop , monsieur, c'en est trop. Ecou- « tez-moi. La cérémonie du baptême va réunir procc bablement tous les habitans. Vous voudrez bien (c profiter de ce moment pour faire charger et « partir mes meubles. Epargnez-moi du moins le <(. désagrément des interprétations, des propos... « — Je vous obéirai , madame ; mais que je serais « malheureux , si vous conserviez le plus léger « ressentiment... — Il ne me reste rien à vous {( dire, monsieur. Permettez-moi de me retirer. «
François reste seul, les yeux fixés, au plafond, et le cœur navré. Madame d'Egligny rejoint sa fille et Duval. Manette l'interroge sur la fin de l'entretien , et met à ses questions l'intérêt.... que vous y auriez mis il y a trente ans , peut-être , madame, qui me lisez.
On rit facilement, quand on passe de la plus cruelle anxiété à la conviction du sort le plus désiré. Les éclats de rire se prolongeaient à l'infini ; et François , forcé d'entendre , disait : « Ce jeune « homme voit mieux que moi. Ces dames-là ont « une singulière façon de penser. Rire de cette <( manière , lorsqu'elles devraient être affectées du « congé le plus clair, le plus positif!
ce Louison , tu fermeras tout, tout exactement ; « tu prendras les clefs , car enfin il est inutile que « nos meubles partent, n'est-ce pas, maman ? — « Mais je crois qu'il serait bien de laisser charger « une ou deux voitures. — Et à quoi bon , maman ? a — Pour ramener M. Luceval,le forcer... — Mais «je prévois, maman, que les préliminaires de « paix seront arrêtés d'ici au village. — IHon pas , « ma fille, non pas. — C'est que deux cœurs qui « souffrent , ont tant d'intérêt à se rapprocher ! — « C'est que trop de facilité rend ces petits êtresce là si exigeans ! — Je ne sais pas, maman. — « Mais, je le sais, ma fille. — Pas de règles sans « exception , M. Duval me l'a dit. — Et ton amant « est excepté de droit. — Oh î mon Adolphe est « si doux, si aimant ! — Ton Adolphe est un a homme. — Tant mieux , maman. »
Adolphe trouve François cloué sur la même planche. «Eh bien! mon ami? — Tout est fini, « monsieur. — ^Absolument? — Sans retour. > — Et « qu'a dit madame d'Egligny? — Elles ont beaua coup ri. — Elles ont ri! mademoiselle Manette
« a ri! — Elle a ri. — ^Cela n'est pas croyable. — « Cela est , et moi-même , à présent , j'en fais « assez peu de cas. — - Un moment, mon ami, ré- « fléchissons. — Nous réfléchirons ce soir. Montez, ce monsieur : il y a trois quarts d'heure au moins « que la cloche du village vous appelle. — Elle <i a ri! — Mais montez donc; il faut en finir, et « laisser partir ces dames. — Partir, dites -vous! « —Hé! sans doute; que voulez-vous en faire? ii Marchez donc; au nom de Dieu, marchez. »
M. Luceval frappe discrètement à la porte. Ouvrez dit mademoiselle Manette, et elle reprend son sérieux en voyant Adolphe. Il salue de la manière la plus respectueuse, et on lui rend des révérences jusqu'à terre. Le laquais qui le suit s'avance, et présente la corbeille. Madame d'Egligny y jette les yeux : « Ma fille, je ne permettrai ce pas cela. Ces cadeaux n'avaient rien que de na- <c turel, lorsque vous pouviez prétendre... — Il est c< vrai, dit François, que j'avais compté réunir les ce présens de noce à ceux du baptême. Perce mettez du moins, madame, que mademoiselle « choisisse les bagatelles qui lui plairont le plus.
ce — Le bouquet, des gants, à la bonne heure ; ce quelques boîtes de dragées, passe. — Il est joli, ce maman, le bouquet! — Très-mal composé pour ce les circonstances. Otons les immortelles , ma ce fille. — Ah! madame ne dérangez rien, de grâce, ce — M. Luceval prétend m'apprendre comment ce je dois me conduire? — Je vous prie de croire.
« madame , que je n'ai ni présomption , ni finesse. « - Vous me dispenserez, monsieur, de m'en « rapporter à ce que vous m'en dites. Voulez- « vous bien présenter la main à ma fille ? »
Mademoiselle Manette prend le bras d'Adolphe. François ose offrir le sien; madame d'Egligny accepte. Duval rencontre en chemin la mère Dufour, qui venait annoncer que le curé avait déjà eu le temps de barbouiller son surplis blanc de tabac. Duval sait parler agriculture comme astronomie et physique : il se charge de la mère Dufour.
François pensait beaucoup ; mais il ne trouvait rien à dire, et ne disait rien. Madame d'Egligny s'amusait de son embarras et de son silence. Il est, quoi qu'on en dise, telle femme qui peut se taire et jouir.
Adolphe et Manette se regardaient à la dérobée. Tous deux brûlaient de parler; mais qui commencera ? La jeune personne ? elle en a grande envie ; mais les convenances ! Adolphe ne savait , lui, qu'elle tournure faire prendre à la conversation. Elle a ri ; il y a encore quelque finesse làdessous. IjC parti le plus court serait peut-être de tourner tout cela en plaisanterie. Oui, mais le plus sûr est de filer une scène dramatique , bien sentimentale, bien forte d'expression... Des sens suspendus, de grands gestes, un genou en terre, et enfin une petite main qui s'abandonne et qu'on baise avec transport... Mais en plein
champ, quand on a derrière soi une maman et un tuteur, dont on s'est un peu moqué, et qui ne manqueront pas de prendre leur revanche!
Mademoiselle Manette , excédée du silence d'Adolphe, se décide à parler. Ne peut-on, sans se compromettre, commencer par des choses indifférentes, et amener insensiblement celles qu'on voudra? La jeune fille la plus sage a toujours quelque arrière-pensée, dont nous sommes complètement dupes , nous autres amoureux de bonne foi. Mais que de bons mariages manqueraient si t ces dames n'avaient l'adresse de nous amener à leur but, et nous, le bon esprit de nous y laisser conduire !
a Le joli paysage? — Superbe, mademoiselle. « — Que de choses séduisantes un peintre exécu- « terait ici! — Surtout s'il mettait en scène cer- « taine personne. . . — Monsieur parle probablement « de lui. — Vous ne le croyez pas, mademoic( selle. »
Encore un silence, mais court. Vous savez... on veut arriver au but. « — Je ne connais rien « d'aussi ravissant que les arts. — Ils doivent ajoucc ter au bonheur. — Ils répandent sur les peines « de la vie un baume consolateur. — - Sous ce der- « nier rapport , mademoiselle ne doit pas les con- « naître. — Vous les cultivez sans doute, mon- « sieui?? — Je les ai négligés jusqu'à présent. — « Moi, je suis un peu musicienne. — Je le sais. « Mademoiselle touche du piano. — J'en ai même
« un ici. — C'est ce que m'a dit mon ta leur.
« — Monsieur va quelquefois à Paris ? — Assez « fréquemment , mademoiselle. — Et monsieur « aime peut-être la musique? — Oli! passionnéce ment. — Si monsieur nous fait l'honneur de « nous venir voir... — Si mademoiselle le permet... « — Comment donc, monsieur, mais je vous y « invite. Parce qu'on ne s'épouse point, faut-il « qu'on se haïsse !
« J'accompagne quelquefois im jeune homme... « — Un jeune homme! — Qui chante ! ah! il vous « fera le plus grand plaisir. — Je n'aime que les « voix de femme. — Un jeune homme bien né, « d'un extérieur agréable, d'une éducation soi- « gnée... — Ses qualités ne m'intéressent pas, ma- « demoiselle : — Qui même paraissait avoir quelce ques prétentions... — Vous ne l'aimez pas , ce mademoiselle ; je vous assure que vous ne l'aicc mez pas. — J'en conviens; mais je commence à ce croire que les mariages de raison ne sont pas ce les plus malheureux. — Si vous parlez sérieusece ment, je suis donc bien coupable... et bien à ce plaindre.
ce — A propos , monsieur , n'avez-vous pas perdu ce votre porte-feuille? — Je ne crois pas mademoi- « selle. — Vous êtes distrait , monsieur ; vous ce n'êtes pas à ce que je dis. — Pardonnez-moi, ce mademoiselle... Mon porte-feuille; n'est-ce pas ce de cela qu'il s'agit? — Eh bien, vous ne l'avez <c plus , votre porte-feuille. — Je ne l'ai plus...
« VOUS avez raison; non, je ne l'ai plus. — N'est « ce pas celui-ci? — Vous l'avez trouvé? — Dans « les jardins. — Mille remerciemens. — Vous « faites fort bien des vers. — Oh ! ciel , vous « l'avez ouvert! vous avez lu... — Et je les sais « par cœur.
« Quoi ! si rusée à l'âge le plus tendre ! « Quoi ! si jolie et si fière à la fois !
« Beauté qui veut donner des lois ,
« Nous autorise à nous défendre.
« Elle ne rentre dans ses droits ,
« Que lorsqu'elle daigne se rendre.
« — Eh bien, mademoiselle, voilà qui explique « ma conduite. — Mais je ne demande pas d'ex-^ « plication, monsieur. — Et moi, j'en ai un be- « soin! — ^Je vous ai parlé d'un jeune homme... « — Qui n'existe pas , j'aime à m'en flatter. — « Vous me direz , avec la même franchise , quelle « est la beauté nouvelle à qui s'adressent vos « vers. - — Mademoiselle , vous abusez de ma situa- « tion. N'est-ce pas assez d'une tracasserie perpé- « tuée depuis vingt-quatrè heures?
« — Commencez- vous à sentir le mal que fait « une tracasserie?-^ Si je le sens ! ne le voyez-vous « pas? — Et qui a commencé, je vous prie? — « Oh c'est bien vous. Je ne vous aime pas, je ne « vous aime pas! vous l'avez dit, vous l'avez ré- « pété. — Ah! vous ne cessez de revenir là-dessus. c( Et ces souvenirs inséparables de mon image, et
LUCEVAL. 2o3
i( qui sont si propres à rappeler un jeune homme « à lui-même, et cette résolution d'opposer la « raison à l'amour! — Oh! comme je mentais. — « Et pourquoi mentir? — Et vous, mademoiselle, « pourquoi dissimuler? — Voilà de la fatuité, à « présent. — Allez-vous me faire encore une que- « relie ? — Je le devrais , monsieur.
(c — Charmante Manette ? — Monsieur Adol- « phe? — L'amour ne vit ni d'esprit, ni d'humeur. <( — Je vous vois venir. Je ne vous tiens pas « quitte à si bon marché. Affecter, en m'adres- « sant les choses les plus dures, un sang-froid « dont j'ai été dupe ! Froisser mon pauvre petit « cœur , me tirer des larmes ! — Des larmes ! des « larmes! — Oui, monsieur, j'ai pleuré pendant « que vous vous amusiez , peut-être , de ma crédu- « lité, de ma faiblesse. — Dieu ! grand dieu! je « suis courbé sous le remords et le repentir. — « Ah ! c'est ce dernier mot que j'attendais. Il « efface tout. J'oublie ce que j'ai souffert. — Vous « pardonnez ! — Il le faut bien. — Manette ! — « Adolphe ! — Plus de finesses. — Oh ! cela fait « trop de mal. — Soyons enfans , ingénus comme « l'amour. — Et surtout francs comme lui.
f( — Vous m'aimez, chère Manette. N'est-ce « pas, que vous m'aimez? que j'aie enfin le bon- « heur de l'entendre de votre bouche. M'aimez- « vous? — Hé, sans doute. — Et vous m'aimerez « toujours ? — Quand on aime une fois , n'est-ce a pas pour la vie? — ^On le dit. — Je le sens. —
2o4 LA FAMILLE
« Et moi, et moi donc! je suis dans une ivresse... « — Puisse-t-elle durer autant que nous! — Ohî amour éternel. — ^Vous le jurez, Adolphe? — «Et vous, Manette? — ^Oui, mon ami, amour « éternel.
« — Convenons maintenant de nos faits. — « Ah ! voyons. — Nous nous marierons... — Oui , « Adolphe. — Tout de suite. — Le plus tôt pos- (c sible. — Et madame d'Egligny? — Oh! elle a ri « de tout cela. — Mais François? il a pris la chose « au sérieux. — On le désabusera. — Je lui dois « un dédommagement. — Yous le lui donnerez. « — Nous arrangerons tout cela au village. — « C'est bien prompt. — Un jour perdu pour le « bonheur, ne se retrouve pas. — ^11 est vrai. — « Il y a là un notaire; je le verrai. — Oui, on c( peut s'échapper un moment. — Passer à l'étude, ce — Faire dresser les articles. — Les apporter à « signer.
« — Alors, la plus aimée des femmes est ma « fiancée. — Mais , à peu près , mon ami. — Alors , « plus de réserve. — ^En vérité , monsieur? — J'encc tends l'union intime des cœurs. — Bien. — Ces ce entretiens si doux, ces délicieux épanchemens, (c ces innocentes caresses ..— Oh ! c'est charmant, « mon adolphe , charmant. »
Et ils se mettent à courir et à sauter. La régularité de la marche est interrompue; la dignité de la cérémonie souffrira peut-être ; mais n'est-ce pas ainsi qu'on s'est disposé à donner l'être au petit
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individu qu'on va ondoyer, et quelles heureuses dispositions, pour faire un chrétien, que le désir et la volonté d'en faire promptement un autre !
François , qui s'étonne de tout ce qu'il ne conçoit pas, blâme fortement la versatilité de son pupille. Passer tout à coup du grand sérieux, du maintien le plus grave, aux ris, aux jeux, à l'aimable folie! Au reste , ces disparates tiennent un peu à son âge. Mais mademoiselle Manette qui folâtre avec l'homme qui vient de la dédaigner ! Oui, oui, il l'a bien jugée, et certes, c'est moi qui , maintenant m'opposerais au mariage , s'il n'avait eu le bon esprit de le rompre. Telles étaient les réflexions secrètes de François.
Madame d'Egligny ne doutait pas que la paix fût faite, et elle souriait au bonheur de sa fille.
On entre dans le village. Monsieur Adolphe laisse au milieu d'une rue sa commère, qui ne paraît pas affectée du procédé. Allons, pense encore François , tout est égal à cette demoiselle-là. Cependant il appelle Adolphe... Il avait déjà tourné une rue, deux rues... On ne le voyait plus.
Mademoiselle Manette, toujours sautant, toujours dansant , vient prendre le second bras du tuteur. Cette familiarité ne le flatte pas du tout ; mais il sait vivre, et il se prête, tant bien que mal, à la bruyante espièglerie de la jeune personne.
Nicolas vient'au-devant d'eux. Il est plus joyeux
2o6 LA FAMILLE
encore que de coutume, parce qu'il tient le nouveau-né sur ses bras. Le père Dufour arrive en trottillant. Avant de pouvoir se faire entendre, il a découvert sa téte chauve et salué vingt fois de la main. Les paysans du village font une double décharge de leurs vieilles canardières.
l^^icolas est frappé de la félicité qu'exprime chaque trait, chaque geste de Manette. « Vous « paraissez heureuse, mademoiselle. Voulez-vous « l'être davantage? mariez-vous, et soyez mère. « Oh ! vous allez voir quel bien cela fait. » Qu'elle soit mère tant qu elle voudra , pensait le tuteur : ce ne sera pas de notre façon.
Marguerite les attendait, parée du plus beau de ses bonnets ronds, du plus blanc de ses corsets. Elle comptait sur sa parure, et on ne voyait qu'elle. Rayonnante de joie et de beauté, elle semblait dire à ceux qui l'entouraient : J'ai payé ma dette à la nature. Elle me donne en récompense un soutien pour mes vieux ans.
L'enfant jeta quelques cris. Nicolas le rendit à sa mère. Elle dénoua d'une main empressée et irapatiente, les cordons du blanc corset. Elle offrit le plus rond, le plus joli des seins. I^e bouton de rose disparut aussitôt sous les lèvres vermeilles du petit. Marguerite paraissait fière d'être mère tout-à-fait.
« Bien, dit Duval, bien. Laissez la mode à ces ce femmes frivoles qui la préfèrent à tout. Qu'elles « soient punies de leur coupable insouciance par
a les ravages que produit tôt ou tard cette liqueur c< qu elles détournent de ses sources; qu'elles soient « punies par l'indifférence de l'enfant qu'elles ont « rejeté de leur sein.
« Ma foi, monsieur, répondit Nicolas, je suis fc de votre avis. Il faut que chaque chose serve à (c son usage. Sans doute, reprit François. Si la « nature eût voulu des nourrices , elle eût donné « le lait aux unes et la fécondité aux autres.
« 11 est bien fâcheux, continua Nicolas, pour (c certaines dames, qui trouvent si aisément des « nourrices, de ne pouvoir pas, pour leur argent, « charger quelque autre femme du fardeau et des « incommodités des grossesses. Ah ! parbleu , « s'écria Duval, sï cela était ainsi, on ne verrait a de mères que dans les campagnes. — Et alors , « monsieur, les villes seraient bientôt désertes, ce — Pas du tout, mon ami. La grande dame recon- « naîtrait, prendrait l'enfant qu'une autre aurait « porté pour elle, et elle serait sa mère, à peu « près comme elle l'est de celui qu'elle a chassé c( au moment de sa naissance , à qui elle a fait « sucer un lait étranger, qui en a pris les affec- « tions bonnes ou mauvaises, et qui n'a plus « rien de commun avec elle , quand on le lui rate mène. »
Très-heureusement pour vous, mesdames les demi-mères, cette conversation fut interrompue par M. Adolphe, qui entra, le plaisir dans les yeux, l'espérance dans le cœur. Il s'approcha de
Manette. «Tout sera prêt dans deux heures.» Ces mots sont inintelligibles pour tout le monde. Madame d'Egligny ne peut en demander l'explication sans quitter son masque. Manette, qui la devine, ne trouve pas le moment de la satisfaire, parce qu'Adolphe lui prend le bras et l'entraîne. Tout le monde suit.
Je ne vous parlerai pas de l'administration du sacrement. Là, comme ailleurs, cela se fait avec un peu d'eau et d'huile rance, quelques grains de sel et du grimoire.
En échange de ces belles choses, on donne beaucoup d'argent au curé ; on en donne au be~ deau, au sonneur; on en donne au suisse et à l'organiste, quand il y en a un, et on veut bien avoir la complaisance d'aller signer à la sacristie , sur un registre qui n'y devrait pas être.
Il est vrai que ces dons ne s'accordent pas précisément au curé et à ses valets ; c'est un hommage à notre amour-propre, qui nous empêche quelquefois de dîner le lendemain. Mais on a eu le plaisir d'entendre murmurer à ses oreilles : le beau baptême ! le généreux parrain ! Et quand le parrain a descendu les degrés de l'église , on ne pense plus à lui, et on va manger gaîment son offrande. Oh ! c'est de largent bien placé.
On trouva au retour une très-jolie collation au milieu de laquelle s'élevait une vaste pyramide de boîtes de dragées. Adolphe en chargea le lit de la petite maman, et prit, en échange, un baiser.
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Une bonne mère refiise-t-elle cela à quelqu'un qui vient de sauver son fils de la damnation éternelle?
Je ne sais comment ce baiser fut pris et donné ; mais mademoiselle Manette rougit et fronça un peu le sourcil. Adolphe la regarda d'un air suppliant, lui prit la main et la baisa avec transport. François se leva vivement et regarda son pupille d'un air qui voulait dire... tout ce qu'on peut imaginer de plus fort. Adolphe baisa encore cette main qu'on lui abandonnait. François, hors de lui, dit à demi-voix : a Vous allez voir que, ne ce pouvant être sa femme, elle consentira...» Tout le monde rit et de la sortie de François, et de ses mines tragi-comiques. Le bonhomme allait éclater, lorsqu'il vit entrer un monsieur à révérences, son chapeau dans une main et du parchemin dans l'autre.
(c Eh bien ! dit François , que veut encore celuicf ci ? — Hé ! c'est notre notaire , répond Nicolas. « — Comment , un notaire ! y a-t-il quelque teste tament à faire, ici? — Non, monsieur, c'est « pour quelque chose de plus agréable que je suis « mandé. »
Adolphe court ; il embrasse, sur les deux joues, son tuteur , qui veut en vain s'en défendre ; il le supplie d'écouter. Il fait faire place ; il invite le notaire à s'asseoir, à prendre un verre de marasquin, et à lire.
Madame d'Egligny , Duval, François, stupéfaits, XI L 1 4
ouvraient des yeux... mais des yeux! Adolphe et Manette souriaient... comme la malice lorsqu'elle pique sans blesser.
Le monsieur commence.
« Par-devant, et cœtera.
« Furent présens, monsieur Adolphe Luceval^ « et mademoiselle Marie d'Egligny...
« Hé! mais, s'écria le tuteur, cela commence « comme un contrat de mariage. — C'en est un, (c mon bon ami. — Entre mademoiselle et vous ? (c — Oui, mon bon ami. — Et vous croyez que je « permettrai... — Oui, mon bon ami.
ce — Désabusez- vous, monsicLir. Jamais je ne « consentirai à votre malheur. Quelques séducc( tions nouvelles vous ont fait oubUer les plus « sages résolutions; mais j'ai observé aussi de « mon côté , et mademoiselle ne vous convient « pas. »
Allons, pensait Marguerite, voilà un jeune homme charmant , à qui il ne sera jamais permis d'aimer.
« Monsieur François, dit madame d'Egligny, ce vous nous traitez bien durement. — J'en suis « fâché, madame; mais je sens que je ne sauverai (c ce jeune homme qu'en disant ouvertement ce « que je pense. »
Duval entreprend d'expliquer les quiproquo, qui n'ont cessé de ce succéder : François ne l'écoute point. Adolphe veut parler, et n'est pas plus heureux.
LUGE VAL. 11 i
Mademoiselle Manette se lève, vient s'asseoir près du tuteur, le regarde... comme vous savez regarder, mesdames, lorsque vous voulez plaire, ou fixer l'attention. François détourne la tête ; elle lui prend la main... «Vous êtes fort jolie, ce mademoiselle ; mais je ne suis pas si facile qu'on c( le pense, et quand j'ai pris un parti... » Mademoiselle Manette presse la main qu'elle tient; ses lèvres purpurines effleurent une joue de François. «Eh bien! voulez-vous m'épouser aussi? — « Je veux seulement , monsieur , que vous ra'é- « coûtiez. — Parlez, mademoiselle, parlez; mais « vous n'y gagnerez rien. — C'est ce que nous al- « Ions voir. »
Elle raconte comment les cliuchotemens, les coups d'oeil à la dérobée , lui ont fait soupçonner les projets de sa mère; comment un piano a achevé de la convaincre; comment elle à rusé avec ceux qui dissimulaient avec elle ; comment , soumise au plan général, elle a caché ses sentimens à M. Adolphe; comment M. Adolphe a tout découvert en entrant furtivement dans le cabinet; comment, à son tour, il a cherché à se venger de tout le monde; comment son porte-feuille, trouvé aux pieds de Louison, a découvert ses petites menées; comment, enfin, on est convenu d'entretenir l'erreur de M. François, pour le punir d'avoir manqué au traité, en faisant part, avant le temps, à son pupille, des arrangemens convenus.
D'après cette explication, les ris, les sauts, la légèreté apparente , la douce ivresse , qui suit une réconciliation, ne pouvaient plus être défavorablement interprétés. Tous les sujets de plainte que croyait avoir François, étaient évanouis. Il était persuadé ; cependant , mademoiselle Manette avait cessé de parler depuis cinq minutes, et il écoutait encore.
Il partit à la fin d'un éclat de rire prolongé, qui fut suivi d'un second, puis d'un troisième... Il ne finissait pas. 'cAu moins, mesdames, vous « savez de quoi je ris. Nous ne le saurions pas, « r,eprit madame d'Egligny, que nous nous garce derions des interprétations défavorables qui ont te pesé sur nous. — Ma foi , mesdames , les miennes « vous font honneur. Elles prouvent que vous « avez fort bien joué vos rôles, puisque j'ai été « complètement votre dupe. Mais c'est que tout a cela est trop plaisant. Savez-vous qu'on en ferait « une comédie ? »
a Mon bon ami, reprit Adolphe, j'espère que a vous voudrez bien, maintenant, permettre au « notaire de continuer. — J'entends, j'entends. Je a vois que le mariage se fera quelques jours plus « tôt que nous ne Tavions projeté; mais je tiens « à mes conditions, je vous en avertis. Au surce plus , entendons le contrat ; s'il ne me convient « pas, monsieur voudra bien le recommencer. »
La première clause était qu'Adolphe ne pourrait vendre ou aliéner , avant l'âge de trente ans.
« Je ne voulais, dit François, retarder la ma- « jorité absolue que jusqu'à vingt-cinq; mais à "« cet âge on est encore fort jeune : ainsi je loue « votre prudence , et j'approuve l'article. Pour- « suivez, monsieur.
Loin d'exiger une dot , M. Luceval abandonnait à sa belle-mère, pendant sa vie, la jouissance de la totalité de ses biens.
« Madame, ce trait seul peint son cœur. Mon « cher Adolphe, vous honorez, vous aimez vos « parens : puissent vos enfans vous le rendre un « jour ! y>
Manette ouvrit ses bras au bien-aimé. Elle lui présenta sa main et sa joue : qu'eût-elle dit qui valût cela?
Le troisième article doublait la pension viagère accordée à François par M. Luceval père.
« Cet article ne restera point. — Mon bon ami , a les dons de l'amitié n'humilient pas , et l'homrt mage de la reconnaissance honore également c< celui qui l'offre, et celui qui le reçoit. — Mon « cher enfant, j'ai peu de besoins; mon traitec( ment me suffit. — Mon bon ami , vous aurez u du superflu , et il vous reste encore des années « à faire le bien. — Non, monsieur, non. Votre « père a donné ce qu'il a jugé convenable. Aller « au-delà de ses volontés, ou les restreindre, c'est « également cesser de les respecter. »
François se lève, prend la plume, et veut rayer l'article.
On s'écrie , on court. Adolphe lui saisit la main ; mademoiselle Manette lui arrache la plume; M. Duval met le contrat dans sa poche; madame d'Egligny se place entre le tuteur et le notaire.
(c Croyez-vous, monsieur, dit-elle à François, (c que j'aie moins de véritable fierté et de désinté. c( ressèment que vous ? J'ai pu accepter la jouis- (C sance d'une fortune modérée, dont une fraction (C n'eût pas ajouté au bien-être de M. Luceval.
« Il ne pense pas sans doute que mille écus de « plus, ou de moins, par an, puissent l'acquitter cf envers vous ; mais il vous donne , de son estime (C et de son affection, la seule marque qui dépende « de lui, et c'est à ce titre qu'elle doit vous être « chère.
c( M. Luceval père vous a payé sa dette person- « nelle. Ne pas interdire à son fils la faculté d'ac- « quitter quelque chose des siennes, c'est reconcc naître qu'il en pouvait contracter à son tour , « et lorsque vous rejetez le tribut de la plus « légitime reconnaissance, après avoir applaudi à « un don auquel je n'ai pas de titres encore, vous a m'imposez la loi de refuser comme vous. Vous c( nous ôtez à l'un et à l'autre le plaisir de devoir ce quelque chose à Adolphe; vous froissez un « jeune cœur, pour qui une belle action est la « plus pure des jouissances.
ce Choisissez donc ou de suivre mon exemple, ce ou de faire ajouter au contrat , et en faveur ce de ma fille, les deux tiers de tout ce que je (( possède. »
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François balançait encore : il était loin de prévoir l'usage respectable qu'il ferait un jour des bienfaits d'Adolphe. On l'entoure , on le presse , on le caresse , on le gronde ; il se rend enfin-
Le contrat finissait par le protocole ordinaire. Le douaire et autres stipulations étaient fixés selon la coutume.
Après la pièce essentielle, on s'occupa d'un préliminaire sans lequel le contrat de mariage était sans force : l'acte d'émancipation d'Adolphe.
C'est par celui-là que le notaire eiit commencé sa lecture; mais le jeune homme avait voulu surprendre, étonner, se faire un peu admirer peutêtre, et pour cela , il ne fallait rien qui préparât les esprits à ce qu'on allait annoncer.
Adolphe fut émancipé sans la moilidre réclamation.
Le tuteur, la mère, l'ami, s'entretenaient entre eux, parlaient à Marguerite, écoutaient la vieille Dufour , lorsque tout à coup ils s'aperçurent que nos jeunes gens étaient disparus. Le chapitre des conjectures commença aussitôt, et la petite maman, aussi habile à conjecturer qu'une autre, appela son Nicolas , et lui dit deux mots à l'oreille.
Nicolas sortit en riant, à son ordinaire, parce qu'il ne voyait plus de danger après la signature du contrat, et que, selon lui, épouser sa femme sous le ciel ou sous des rideaux, c'est toujours épouser.
OÙ croyez-vous que la petite l'envoyait? elle n'avait point oublié ses noces, et le jardin, et ie petit bois. Tentations d'amour s'oublient - elles jamais ? elle avait eu le temps de réfléchir sur la différence des plaisirs légitimes et des plaisirs défendus. Ceux-ci sont plus vifs; les autres sont plus durables; et puis elle sentait, par instinct, que l'empire de son sexe n'est établi que sur l'estime. Nicolas était allé fermer les portes.
La bonne précaution , pensait-il en mettant les verroux, d'empêcher de rentrer des gens qui sont si aises d'être dehors !
« — Eh bien ! lui dit tout bas Marguerite ?... — « Eh bien! ils feront le grand tour. — Ils étaient « sortis ? — Parbleu! — Et tu as tout fermé ! — Ne a me Fas-tu pas dit? — ^Imbécille! — ^Ma foi, ma « chère amie , le plus haut degré de perfection « où puisse atteindre un bon mari, c'est d'obéir à « sa femme, exactement, sans interprétation , et « sans réflexion. »