CHAPITRE III
Le mariage j et quelques autres bagatelles,
Adolphe était pressé de se marier ; il l'a dit , il l'a répété , et on peut l'en croire. Mais c'était un jeune homme fort en principes , et qui ne voulait pas que l'amour dérobât rien à l'hymen , du moins dans cette circonstance. Egoïste ! et Marguerite ,
et le petit bois?... Passons, passons sur les faiblesses de nos amis.
Mademoiselle Manette était sensible et curieuse. Sensibilité tenait à son âge; curiosité à son sexe. Elle éprouvait, comme Adolphe, un empressement passablement prononcé, quoiqu'elle n'en convînt pas, et deux êtres qui tendent au même but, agissent de concert, sans être convenus de rien.
Adolphe avait glissé les actes dans sa poche , et Manette en avait prestement rabattu la grande patte. Adolphe avait fait un signe à Manette , et Manette l'avait suivi. Adolphe cherchait la maison du maire ; Manette la demandait à tous les passans. Ils le rencontrèrent, la hotte sur le dos et la binette à la main.
En général , ces maires de village sont de pauvres honnêtes gens , qui veulent le bien , qui ne savent comment le faire, qui prennent les avis de tout le monde, et qui font sans cesse des bévues, que le préfet leur pardonne , parce qu'il n'y a pas de vice d'intention.
Depuis un mois, celui-ci n'avait pas touché son registre poudreux, et Adolphe ne voyait pas de difficulté à ce que l'affiche de son mariage fût antidatée de trois semaines. Le maire observait que rien ne peut justifier un faux. Manette répliquait qu'un faux qui ne nuit à personne , et qui fait deux heureux, est un acte méritoire. Le maire ne saisissait pas la force de ce raisonnement ; mais
Manette avait de petites manières si engageantes ! et, sous une peau tannée, un maire de village cache un cœur comme un autre.
Adolphe prend le registre, ht deux ou trois actes pour se mettre au courant de la forme, et rédige la pubhcation de son mariage. Il passe de suite à l'énoncé de la célébration. Mademoiselle Manette , son contrat à la main , dicte les noms , prénoms et qualités. Le maire , étonné d'être mené par deux enfans , réclame en vain. On le flatte , on le caresse , on lui propose de signer ; il n'ose. On l'entraîne, et il se laisse conduire. Lui, son registrè , et les deux amans arrivent chez Nicolas. Le dépôt des actes de l'état-civil est ouvert sur les débris d'une charlote qui poissent un peu la cou verture de parchemin ; mais qu'importe la couverture ? il faut du veau-racine aux rapsodies , comme un plat de vermeil fait passer du gargotage , et un habit brodé , l'homme qui n'est bon à rien.
Madame d'Egligny et François demandent au moins le temps de se reconnaître. Adolphe répond cj[u'on ne réfléchit plus devant la municipalité. Mademoiselle Manette se garde bien de parler, elle eût dérogé à la dignité de son sexe ; mais elle rendait la plume au tuteur avec autant d'empressement qu'elle la lui avait ôtée ; elle la poussait , elle la plaçait entre ses trois doigts , elle l'y tenait fixée , elle portait sur l'écritoire la main de François, qui voulait en vain se défendre, et qui finit par signer avec paraphe.
Qu'avait à faire madame d'Egligny ? un bon exemple est si doux à suivre ! et la silencieuse Manette lui disait tant de choses des yeux ! Le nombre requis d'assistans signa , et le maire , convaincu de la validité de l'acte , signa à son tour , en déclarant qu'il ne comprenait rien à la rapidité de l'opération.
Adolphe lui donne le temps de respirer; c'est bien la moindre chose. Il lui choisit ce qui reste de meilleur, il lui verse le vin le plus vieux, et dans les mariages de campagne^ le banquet est la partie intéressante pour le maire , qui est toujours invité de droit.
Adolphe poussait celui-ci de manière qu'il était obligé de doubler ses morceaux. Il les lui faisait humecter si fréquemment, que le bonhomme ne distinguait plus les feuillets de son registre , d'un plat de crème fouettée qui en était tout près. 11 fallait cependant qu'il conservât l'usage de la parole , et Adolphe tira de sa poche un morceau de serge rouge , qu'il avait trouvé sous la huche , et qui servait alternativement d'écharpe au maire , et de bonnet de nuit à madame son épouse.
Il ceignit les reins du paysan- magistrat , du chiffon qui a la double vertu de lier ceux qui veulent l'être , et de dégager de leurs fers ceux qui les trouvent trop pesans. Il souffla les paroles magiques que le maire cherchait en vain dans le fond de son verre, et, comme il n'avait plus besoin de lui, il le renvoya avec vingt -cinq louis
dans sa poche, le registre sous son bras, et il lui donna pour escorte Nicolas et le père Dufour.
« Ma foi, dit Nicolas en sortant, je crois qu'on «c peut rouvrir la porte du petit bois. Je ne crois pas
que cela soit nécessaire, répondit en souriant « Marguerite. — Non , non , reprit Adolphe en « rougissant de plaisir. Il est des asyles plus sûrs « pour l'amour et le mystère.
« Eh bien ! où courent donc ces enfans , s'écria « Madame d'Egligny ? — Maman , mon mari m'emc( mène. — Mon aimable belle-mère , mon épouse « me suit. — Tout cela est fort bien ; mais il faut « que votre union soit consacrée... — Eh î ma (c pieuse belle -mère, comment se sont mariés « Abraham, Isaac et Jacob de glorieuse mémoire? « — Arrêtez - donc , méchans enfans ! On clabau- « dera. — Qu'on clabaude. — On vous blâmera. « — Qu'importe ? — Enfin, Fusage... Mais, allez c( donc, monsieur François , vous voyez bien que « je ne peux les suivre... — Et où voulez-vous « que j'aille, madame? — ^Comment, vous ne prête voyez pas... — Pardonnez -moi, je prévois tout. « — Ah ! mon Dieu , je ne les vois plus. Si nous (c avions pris une voiture... — Nous arriverions u trop tôt. — Du moins donnez-moi le bras. — « Et marchons sensément , nous qui ne venons « pas de nous marier
« Mon mari ? — Ma femme ? — Nous allons bien c( vite. — Pas assez , pas assez. — Ecoute , mon « Adolphe, il ne me paraît pas dans les conveuan-
a ces... — D'aimer, de se le prouver, de se le proii- « ver encore ? — Au contraire, mon ami, je crois « tout cela très-convenable ; mais ma mère quénous « laissons là-bas... — Elle a Duval, elle a François. « Mais avance donc, petite femme adorée ! tu ne « vas pas. — L'ingrat ! je ne cesse de courir. » Ils couraient en effet, et ils entrèrent en courant, non au temple d'Ephèse , mais dans celui de Guide. Ce soir -là, la mère des amours avait ses autels dans la chambre à coucher de la jolie, de la sensible, de la séduisante Manette.
Adolphe tire sa montre. « Neuf heures ! Ma « bonne amie, pour se bien porter à la cam- « pagne , il faut se coucher avec le soleil. — Mais « je n'ai pas envie de dormir. — Ni moi non plus. « — A quoi bon se coucher ? Mais laisse donc , « petit ami ! laisse donc. »
Petit ami allait son train. Jamais femme de chambre ne déshabilla aussi prestement sa maîtresse. Il est vrai que Adolphe brisait ce qui ne se dénouait pas, ce qui ne se détachait pas assez vite. La jeune épousée se plaignait... elle grondait, et ses yeux disaient : Va donc , va donc.
Aussi faisait le beau , le radieux Adolphe. La voix de Manette faiblissait. Quelques baisers donnés, reçus, rendus, allaient lui ôter tout-à-fait l'usage de la parole. Luceval ne cesse d'avancer ; Manette recule encore, mais du côté de l'autel de Gnide. Si ce retranchement n'est pas le plus sûr, du moins est-ce le seul qui reste à la beauté, dépouillée de ses voiles.
Dans l'inégalité des mouvemens, on rencontre, on heurte^ on renverse une chiffonnière, dont le marbre se brise en vingt éclats. Louison effrayée , accourt; elle ouvre, elle entre... Oh! combien elle se repent de n'avoir pas été au-delà des ordres , de n'avoir pas fermé cette chambre comme celles où on a entassé les meubles de madame d'Egligny ! Réflexion trop tardive ! le mal est fait, ou peu s'en faut. Dieu ! grand dieu ! voilà tout ce qu'elle peut dire.
L'exclamation était très-pieuse, mais ne remédiait à rien. Sa jeune maîtresse était dans un désordre , où on ne met pas ordinairement une femme qui ne s'est pas un peu prêtée ; M. Luceval, lui-même, était très-avancé dans sa toilette de nuit. Louison pensa que du moins sa présence serait un frein pour l'entreprenant jeune homme. Elle resta stupéfaite , pétrifiée , terrifiée; une sueur froide lui couvrait tout le corps; ses yeux fixes et ternes distinguaient à peine les objets.
Cet état ne pouvait durer. Louison était naturellement verbeuse; elle retrouva bientôt une volubilité faite pour étourdir quiconque n'eût pas été aussi plein de son sujet qu'Adolphe. Reproches, insinuations, menaces, elle employa tout, et elle se tut enfin, parce qu'un enrouement subit , produit par sa loquacité , ne lui permit plus de se faire entendre.
Luceval saisit ce moment , le seul qu'on puisse avoir avec certaines femmes. Il montra la porte
à Louîson , et la pria de passer , vite , vite. « Me « retirer, dit-elle d'une voix éteinte. — Oui, ma- « demoiselle. — Et vous permettre... — S'il vous (c plaît. — Laisse-nous, Louison, laisse-nous ! — « Et vous aussi , mademoiselle ! Ah ! quel mal vous a me faites ! combien vous regretterez votre fai- (c blesse ! — Adolphe m'a juré le contraire. — Et « vous le croyez ! — Oui, Louison. »
Cet entretien n'ayant pas du tout le mérite de l'à-propos pour un jeune marié, l'impatient Adolphe poussa Louison dehors, tourna tous les tours que voulut faire la clé , traîna une commode contre la porte, alluma dix bougies, et... et... encore un souvenir pour vous, mesdames.
Madame d'Egligny rentrait. Le premier objet qu'elle aperçoit est Louison, dans un état difficile à décrire. « Qu'as -tu donc, mon enfant ? — u Ah ! madame !... — Eh bien? — Comment vous « dire... — Achève. — Hé! le moyen de vous ca- « cher... mon devoir d'ailleurs... — Oh! je de- « vine , j'y suis. — Impossible à deviner, madame. « Moi, qui l'ai vu, je peux à peine le croire. — « C'est donc quelque chose de bien terrible ?
Epouvantable! M. Luceval... — Qu'a-t-il fait? « — Il m'a chassée de la chambre de mademoi-
« selle. — Je ne vois rien de tragique à cela.
(c Mais mademoiselle y est avec lui. — Oh ! la « petite espiègle ! — Vous riez , madame ! vous ne « savez pas que mademoiselle était dans le plus « grand désordre. — Ah ! ah ! — Que M. Luceval
« était à moitié déshabillé, et s'est permis même « devant moi... — Vous verrez qu'ils auront fini « par coucher ensemble. — Madame, je n'en doute « pas. — Eh bien ! dépêche -toi de nous apprêter « du thé , et nous nous coucherons aussi.
te — Ah ! mon Dieu, cet événement lui a trouce blé la raison. Du thé , madame , du thé ! — Oui , «( Louison , du thé. — Du monde , madame , des « leviers ; faites enfoncer la porte... Ciel, juste ciel ! (c entendez-vous ? Le tuteur et votre ami ont voulu « sans doute leur faire entendre raison, et M. Lu- « ceval vient de tirer sur eux... Encore une dé- « charge ! je succombe... je me meurs. »
La nouvelle du mariage s'était répandue dans les environs , et les paysans ne voulaient rien perdre. Ils avaient raison : les petits doivent vivre du superflu des grands. Ils apportaient des guirlandes de fleurs; ils venaient offrir des fruits et du laitage , et ils brûlaient quelques cartouches pour avertir de leur arrivée.
Quel fut l'étonnement de Louison , lorsqu'elle vit François et Duval les présenter à sa maîtresse , lorsqu'elle entendit le plus savant de la troupe souhaiter aux jeunes époux toutes sortes de prospérités ! Elle passa d'un genre d'indignation à un autre. Elle se plaignit amèrement qu'on eût paru vouloir éprouver sa fidélité en lui cachant un semblable événement; elle assura que la réserve de ses maîtres , humiliante pour elle, lui avait causé * une révolution dont elle pouvait motirir.
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On l'apaisa par un moyen tout puissant sur une femme de chambre : un présent de noces , fort honnête, ramena le calme dans son cœur. Quelques largesses au reste des domestiques et aux villageois , répandirent la gaîté sur toutes les figures. Louison servit le thé ; on le prit , et maîtres et valets, paysans et bourgeois, s'allèrent coucher, très-contens d'eux et des autres.
Mais le lendemain , le lendemain ! quel moment pour une jeune mariée, que celui de la réunion générale ! On est à la fois si confuse et si aise de son bonheur ! on voudrait n'exprimer que la pudeur, et l'abattement de la volupté perce , domine, décèle les secrets les plus doux. On le sent, on en rougit , et c'est dans le sein d'une tendre mère qu'on va cacher son embarras et sa rougeur.
Le marié, au contraire, fort de sa féHcité, fier en proportion de ses victoires, se présente avec cet air de triomphe, qui ajoute à la confusion de l'épouse, et qui sied si bien à un sexe fait pour attaquer et pour vaincre. Il regarde^ il semble défier la fade plaisanterie, et sa noble audace lui impose silence.
Tels étaient exactement Manette et son Adolphe. Duval et François , qui n'étaient pas plaisans, les embrassèrent avec cordialité, et cela vaut mieux que des quolibets. Pendant le déjeuner, on ne parut pas s'occuper d'eux. On ne parla que de choses qui ne devai^ent pas fixer leur attention. Ils n'étaient pas à la conversation , et c'est ce qu'on XII. i5
voulait. Ils sentaient leur bonheur; ils s'en péné traient ; ils en jouissaient , même au sein de la société; ils n'étaient pas gênés, ils ne gênaient per sonne : j'aime assez cette manière de lendemain
« Madame , dit enfin François à madame d'Egli- « gny, ce bien-ci coûte fort cher, et il est difficile « d'en tirer un bon parti par les moyens oi^di- « naires. J'ai conçu, à cet égard, un projet aussi (c singulier que celui de la restauration de la « Grèce; mais au moins il est dans nos mœurs, (( et je vais vous le communiquer. — Volontiers , « monsieur François.
« — La première chose à faire, pour mettre « nos maisonnettes en valeur, c'est de les rendre « habitables. — Sans doute. — Elles seront donc « incessamment meublées et fournies de linge. — « Ah ! vous donnez meubles et logement ? — - Vous « allez voir , vous allez voir.
« Ces maisons ne sont pas spacieuses ; mais cha= « cune peut suffire à une famille de trois ou quart tre personnes... — Et quatre personnes rapporc( tent plus qu'une. » Les mères calculent pour leurs filles, qui ne calculent point. — « Chaque « maisonnette a son jardinet. Ainsi on sera chez « soi , quand on voudra s'isoler , et pour voir du c( monde , il n'y aura cjue quatre pas à faire.
« Veut-on jouir de la promenade, sans se com- « muniquer ? les détours du vaste jardin anglais « peuvent dérober trente couples à tous les yeux.
« Cherche-t-on le plaisir de la lecture ? j'ai trans-
« formé, sous la direction de M. Duval, le tem- « pie d'Ephèse en unejolie bibliothèque.— Vous me « faites bien de l'honneur, et comme il faut que (( chacun soit utile, je me charge de l'emploi de « bibliothécaire.
« — Au milieu de la bibliothèque , est une ta- « ble autour de laquelle pourront s'asseoir vingt a personnes , et sur laquelle on dépose tous les (t matins les meilleurs journaux.
'( Est- on musicien ? on trouve dans la grotte, f( dont j'ai ôté les lyres et les cythares de carton, (c tous les instrumens à l'usage des amateurs, et « les œuvres des plus agréables compositeurs.
cr Aime-t-on l'eau ? une salle de bain est prati- « quée sous le rocher de Leucade , et j'ajoute « une ou deux chaloupes élégantes à la barque à «. Car on.
(c Veut -on des jeux d'exercice ? la balançoire (c dans l'île de Cythère; un billard sur le mont « Ida; le jeu de bague dans les Champs-Elysées.
« Voilà, s'écria madame d'Egligny, le plus joli c( rêve poétique !... — Oh ! madame , j'ai tant lu ! « — Il faut exécuter ce plan. — N'est-il pas vrai ? « — Il est charmant. » Et François enchanté saute et rit, en frappant ses genoux de ses mains : il conserve ses vieilles habitudes.
Il reprend. « Passons maintenant à l'utile : il « faut faire vivi e nos locataires. Le Scamandre et « le lac Mœris fourniront le poisson > Nos vaches, « belles comme lo, donneront le iait et des fro--
(( mages. On tirera de nos ruches le miel du mont « Hymette. On trouvera , à la basse-cour, les œufs, « les chapons et les poulardes. Les perdreaux et « les lièvres viendront du parc voisin. — On peut c( laisser à nos co-habitans le soin de les tuer et « de les apporter eux-mêmes. — Vous avez rai- « son , madame. Je ne pensais pas à la chasse. « Attrait de plus qui fera monter les loyers.
« Je continue. Tous les jours la plus jolie main « fera la revue des espaliers. — Monsieur Fran- « cois, gardons-nous de proclamer telle main plus « jolie que les autres ! Que nos dames soient ala ternativement chargées de pourvoir le fruitier.
« — Vous avez encore raison, madame; mais, « dans mon rêve, il n'est pas question de fruitier, ce Un marché couvert sera établi dans la vallée de « de Tempé. Sur des gradins élevés seront rangées, « avec art , toutes les choses utiles ou agréables à « la vie. Montée sur une estrade , qui l'élève « au-dessus de ses corbeilles, une jeune paysanne, « propre , gentille et polie , distribuera gratuitece ment aux habitans ce qui sera nécessaire à leur « consommation de la journée. — Et à celle de « ceux qui viendront les voir , monsieur François : u ils faut qu'ils puissent recevoir du monde. — « Diable, madame, et s'il leur plaisait de donner (c tous les jours des repas de vingt couverts? — « Un article du règlement les bornera. — A la « bonne lieure.
(c H y a un objet de consommation auquel je
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« liai pas pourvu, et qui m'embarrasse : c'est le « vin. — Oh ! à cet égard, les goûts sont si diffé- <c rens, qu'il faut que chacun ait sa cave. Ajoutez « à cela , dit Duval , ses liqueurs , son sucre et « son café. Poursuivez , François.
« — Je finis. Nous avons des chevaux blancs <c de Sicyone, et d'autres encore de je ne sais « quel pays. Une berline à six places partira tous « les jours pour Paris , et reviendra le soir. Elle « sera gratuitement encore à l'usage de ceux que c( leurs affaires , ou le besoin de varier leurs plai- « sirs 5 conduiront dans la capitale.
« — Et , à propos , monsieur François? — Qu'est- « ce , madame. — Il ne faudra pas oublier , dans « l'annonce , l'agrément de pouvoir jouer la co- « médie sur un joli théâtre, garni de ses décora- « tions. — Eh ! sans doute. Le théâtre d'Athènes « ne m'était pas venu à l'esprit. Ce que c'est pource tant que de se communiquer ses idées ! elles « s'étendent , elles se perfectionnent. Savez-vous « bien, madame, que je crois qu'un homme qui « aurait vécu seul , ne serait qu'un sot ! Parbleu î « s'écria Duval , qu'est-ce que notre esprit ? ce n'est « presque que de la mémoire. Revenons, François. « Tout ce que vous venez de proposer peut « s'exécuter à peu de frais, sans dépense habicc tuelle que celle de deux ou trois femmes de plus.. « — Et j'utilise tout ce qui est ici. — Fort bien. « Je n'ai plus qu'une question à vous faire. Vous « donnez tout , ou à peu près , à vos locataires :
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« à quel prix fixez -vous les loyers ? — Mais.... « croyez-vous que deux mille écu5 par maisou... « — Ils vous paraissent suffire , et ce n'est pas « assez. Supposons dans chaque maison quatre a personnes , maîtres et valets ; ajoutons-y les visi- « tans , et pour faire une compensation à peu près « juste des jours où vous aurez sept à huit pro- « meneurs , avec ceux où il n'y en aura point du « tout, comptons-en seulement un par journée : « voilà cinq personnes que vous voulez loger, « meubler , nourrir , baigner , instruire et amuser « pour environ cinquante louis par téte. Il faut « mettre chaque maison à douze mille francs. « — Oh ! c'est trop cher. — Réfléchissez qu'il y « a dans Paris dix mille familles très-aisées , trèsce ennuyées et très -ennuyeuses, qui ne connais- « sent que la mode , qui bâillent à côté d'elle , et (c qui courront au devant de votre annonce , pour « s'arracher à leur apathie et avoir l'air de donner « le ton. Ce prix , d'ailleurs , dit madame d'Egli- « gny, influera sur la composition de la société. « Sans doute , reprit Duval. Cependant , il ne faut c( louer que pour un an. J'entends , répliqua France cois. On se réserve ainsi la facilité de se défaire (( de ceux qui ne conviennent point. Oh ! il ne <( faut pas me dire les choses deux fois.
et Mon dieu , que je suis donc aise d'avoir c( trouvé le moyen d'augmenter tout d'un coup « de quarante-huit mille livres le revenu de M . Lu- <x ceval ! Il est vrai que vous m'avez un peu aidé ; « mais l'idée originaire est de moi.
« Allons , monsieur Duval , prenez une plume , « et rédigez une annonce qui amène des amateurs: « — Gela ne presse point, — Pardonnez-moi , par- « donnez-moi. — Et votre salle des bains ^ et votre « billard, et votre marché, qui n'existent que « dans votre tête ? — Je ne veux pas perdre mes <c idées ; je n'en ai pas tous les jours. Faites l'an- « nonce , on s'en servira quand il en sera temps. ^>
Duval, doux et complaisant, ne se fît pas presser davantage. Il répéta à peu près les dispositions de François. Vous les connaissez; passons.
Il imagina ensuite un règlement , à la rédaction duquel madame d'Egligny contribua beaucoup; Il fallait que rien ne nuisît à la liberté ni au plaisir; mais il était indispensable de bannir la licence, de prévenir les divisions, et d'empêcher l'abus qu'on eût pu se permettre de la libéralité du propriétaire. Il fallait surtout que la défense fût cachée sous les grâces du style, sous le sel de la fine plaisanterie , et cela n'était pas facile pour Duval : il n'eût fait qu'un grave règlement de collège , qui eût effrayé les ris et les amours. Madame d'Egligny les caressait, en remplissant son objet. Que de circonstances pourtant, où nous devrions consulter nos femmes ! mais le sot orgueil que donne cette barbe , si incommode , si sale!...
Les arrangemens qui précèdent avaient été arrêtés, sans que nos jeunes gens entendissent ou vissent rien, Heureux penchant , qui rend indif-
férent à tout ce qui n'est pas lui , qui se nourrit de lui-même, et qui a le pouvoir magique de donner à l'illusion les formes de la vérité !
« Il faut les distraire , dit madame d'Egligny ; il le faut. Ne leur laissons pas user leur amour. »
Ils étaient retirés dans l'embrasure d'une croisée. Ils se parlaient très-bas, de très -près, de si près , que souvent il ne leur était plus possible de parler.
« Manette, Manette... ma fille ? — Maman appelle, « je crois ? — Viens, mon enfant, viens lire un « un plan nouveau... — En faut-il pour aimer ? — « Qui ajoutera beaucoup à ta fortune. — La voilà, « ma fortune , mon bonheur , ma vie : c'est mon « Adolphe. Souhaitez-lui donc un agrément , une a grâce qu'il n'ait point !
« Monsieur Luceval , dit François ? — Oh ! lais- « sez-moi faire l'amour à ma femme. — • Eh ! mon « dieu , vous avez le temps de faire l'amour. — « Et je n'en veux pas perdre. Les cruels enfans ! « s'écrièrent à la fois , madame d'Egligny et le tu- « teur.
•i — Mon mari ? — Ma femme ! — Nous leur « faisons de la peine. — Tu le crois ? — ^Ecoutons- « les. — Tu le veux. — Je t'en prie. — Et tu me £c dédommageras... — Je te le promets. »
O douce fièvre d'amour, pourquoi n'es-tu pas éternelle !
« Madame d'Egligny lut ce que Duval venait « d'écrire. Bien , dit la jolie petite femme , mon-
« sieur s'est fait bibliothécaire ; moi, je me nomme « à l'emploi de surintendante de la musique ; j'é- « lève M. François, à celui d'intendant - général « de la colonie ; et toi , mon Adolphe , que veux- <c tu être ? — Ton amant , toujours ton amant.
c( — A propos de musique , ma fille , tu ne vas « pas voir si ton piano est d'accord? — Eh! qu'im- « porte , maman ? — M. François , le meilleur ami « de ton Adolphe , François , que tu dois tant ai- « mer , sera bien aise de t'entendre. — Je m'em- « presserai toujours , maman , de faire ce qui lui « sera agréable. Donne - moi ton bras , Adolphe. « — Un bras pour passer d'un appartement à un « autre ! — Mais comment avez-vous donc aimé , <( maman, si vous ne soupçonnez aucun charme « à ces enfantillages -là ? — ^ Mais avance donc, a Manette ! je ne te reconnais pas. — Ni moi non « plus , maman. »
Elle est à son piano. Elle prélude , elle badine , elle joue avec ses touches, et déjà l'attention est fixée. Déjà François admire, et Luceval retient son haleine; il craint de perdre un son.
Elle commence un morceau , non de ceux qui ne disent rien à l'ame, qui ne satisfont que de prétendus connaisseurs , qui n'admettent d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue , et qui applaudissent également le danseur de corde et le virtuose : le morceau qu'elle touche convient à tous les auditeurs bien organisés , qui ne connaissent pas les préceptes de l'art, mais qui en saisis-
sent les effets. Aussi chacun écoute , chacun jouiL Que de concerts où on cause, où on bâille, parce cju'on n'y exécute que pour les maîtres , que pour désoler ses émules, sans s'occuper un instant de ceux qui composent essentiellement l'assemblée !
On la prie de chanter. Elle a le bon esprit de ne pas se faire prier , et de ne pas froncer le sourcil , lorsque le bruit d'un mouchoir , ou d'un éventail qui tombe, absorbe une demi - mesure. Elle a encore la délicatesse de ne pas chanter dans une langue qui n'est pas entendue de ceux qui l'environnent, qu'elle sait mal, et qu'elle prononce... comme toutes les jeunes personnes qui ont appris l'italien à Paris. Inintelligibles pour les italiens mêmes, leur maître et leur maman croient les entendre, et n'entendent que du bruit.
Madame Luceval professe un respect marqué pour la langue de Racine. Elle la préfère avec raison à un baragouin harmonieux par l'abondance de ses voyelles, mais qui n'est qu'une corruption de la langue romance , qui elle-même avait corrompu celle de Cicéron et de Virgile.
Madame Luceval est convaincue que l'auteur du chant doit se borner à faire valoir les paroles = Aussi articule-t-elle avec la plus grande netteté. Elle croit encore qu'un français connaît mieux qu'un italien la prosodie de notre idiome ^ et elle soutient que sans cette connaissance , la musique ne saurait être en analogie avec les paroles. Aussi se plait-elle à chanter Grétry , cet homme sublime,
qui ne vieillira pas , quoiqu'on ait affecté de pren dre une autre route , par le désespoir de ne pouvoir l'égaler (i).
J'en suis fâché pour vous, mesdemoiselles ; mais c'est en vain que vous faites parade d'une éru(;lition que vous n'avez pas, que vous poussez pendant dix minutes consécutives des tchi et des tcha. Vous ne plairez qu'à ceux qui ont leurs raisons de vous trouver parfaites , et à ces hommes - femmes , qui croient honorer le sexe en caressant ses ridicules. Les autres vous diront s'ils sont francs : Chantez un concerto , puisque vous dédaignez nos paroles , et ne nous fatiguez pas d'une répétition soutenue des cinq voyelles.
Lorsque madame Luceval eut cessé de chanter , Adolphe ravi s'écria : « Oh ! j'apprendrai la musi- « que. — Et tu m'accompagneras , mon ami ? — « Ce n'est que pour cela que je veux l'apprendre. « Mon violon te parlera amour. — Mes moindres « actions te peindront le mien.
Il est désagréable pour moi d'arrêter mon lecteur à utie pensée humiliante pour nous deux , et
(i) M. Guillard, qui a fait OEdipe à Colonne, et qui n'est pas de l'Institut, me faisait observer à cet égard que la musique de son chef-d'œuvre est d'un italien ; mais il convint aussi que d'abord il n'entendait pas son poëme , qu'il fut oblige de le lui lire dix fois, de lui expliquer ses moindres intentions, d'être enfin son propre traducteur.
malheureusement trop vraie , c'est que nos facultés intellectuelles et physiques dépendent absolument de notre estomac, et s'il est doux d'aimer, de chanter et de rire, il est indispensable de rétablir par un bon repas l'équilibre entre la puissance et la volonté. Aucun des membres de la société ne fit le calcul des moyens suffisans, parce qu'il n'y avait pas là de méthaphysicien. Il firent mieux : ils coururent sur les pas du valet officieux qui venait de prononcer l'avertissement d'usage.
Le dîner fut gai, sans être bruyant. On fait ordinairement du bruit pour se persuader qu'on s'amuse. L'amitié , l'amour même , parlent peu ^. parce qu'ils sentent beaucoup. Quelques mots jetés et saisis , auxquels souvent on ne répond pas , mais que le cœur classe et conserve , telle est la manière de converser de ceux qui sont nés l'un pour l'autre, et que leur bonne fortune a rapprochés.
On venait de servir le café. François se leva d'un air sérieux. Ses traits, sans rien perdre de leur sérénité ordinaire , avaient pris un caractère auguste. Il est des circonstances où l'homme de bien, fort de sa conscience , éprouve une sorte d'orgueil en levant le voile qui la couvre.
François sortit , et rentra bientôt , chargé d'une cassette \ qu'il déposa sur la table : elle était pleine de papiers.
« Vous êtes maintenant, monsieur , maître de vos « actions. J'ai donc des comptes à vous rendre. Vous
« ne m'en parlez pas , et je ne vous dissimule point « que cette marque de confiance me flatte, autant « qu elle m'honore. Je vous prie d'observer cepen- « dant que cette confiance pourrait tenir unique - « ment à votre âge. Incapable de tromper, les « jeunes gens le sont également de se livrer au soup- « çon, et il m'importe à moi de ne rien devoir à « votre inexpérience , mais d'obtenir d'un examen « sévère , le témoignage authentique de l'intégrité « de ma gestion.
« Voici mon bordereau général. Voilà l'état de vos « revenus à la mort de votre père. Voilà l'emploi des (c fonds qu'il vous a laissés. Voici enfin le tableau « des nouvelles propriétés que vous avez acquises.
(( Ces papiers-ci sont des mémoires justificatifs « et quittancés. Ceux-là sont des expéditions des « actes des notaires... »
Le digne homme ne put ajouter un mot. Déjà il était pressé , étreint dans les bras d'Adolphe , de Manette et de madame d'Egligny. Duval le regardait en silence, et, sans y penser, sans le vouloir, il avait pris tout à coup une attitude respectueuse. François sentit et s'écria que trente ans de probité sont un fonds pour la vieillesse, et qui console de mourir.
Pendant que l'honnête homme observait et s'écriait , Manette enlevait la cassette et courait droit devant elle. Elle passa devant la cuisine... on venait de mettre le feu au four ; elle y jette cassette et papiers, et, pendant que tout brûlait , elle
chantait devant la bouche du four , et disait à Louison étonnée : « Voilà comment se terminent « les comptes entre gens de probité. »
Adolphe, de son côté, écrivait une décharge aussi flatteuse que générale. Il la remettait à François , lorsque sa petite femme rentra , toujours dansant, et chantant, sur un air connu : J'ai tout brûlé, j'ai tout brûlé. « Ah ! madame, qu'avez-vous fait ? « s'écria François. Il vous en coûtera cent louis « pour faire tirer de nouvelles expéditions , dont « vous ne pouvez vous passer. — Hé ! monsieur « François, ne peut-on dépenser cent louis pour (c prouver son estime au plus respectable des « hommes ? on en dépense bien davantage en fêtes « grecques, qui ne prouvent rien. — Tu te moques « de moi , ma femme ? — Tu ne m'en supposes « pas même l'intention. — Tu me persifles, au (c moins. — Allons, enfant que tu es, ne boude « pas, et viens faire un tour de jardin.
« Nous vous suivons, dit madame d'Egligny;il a fait le plus beau temps du monde. — Ah! ma- « man, j'ai tant vu le soleil ! — Et moi aussi, (( n'est-ce pas ? — Je ne dis pas cela , maman. — (( Mais tu te passeras fort bien du soleil et de ce moi. — Ah ! maman , laissez faire mon cœur y (( ne l'interrogez pas. »