‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 431 sur 441 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

La colonie se forme. Une grossesse , et ce qui s'ensuit,

« Partons pour Paris, monsieur François; sau- « vons ces enfans d'eux-méTiies. Je le répète, ils <i useront, en quinze jours, un siècle de bonheur, « — Mon Adolphe était sage, madame, et ce qui , « pour la plupart des jeunes gens, n'est qu'habi- « tude du plaisir ou débauche d'esprit, est pour « lui le plus impérieux des besoins. Il est né sen- « sible; votre fille est charmante ; c'est elle qui « lui a fait connaître le prix de son existence : dans « une telle position, un jeune homme doit aimer a long-temps.

« - — Monsieur François , vous êtes garçon , et «je ne doute pas que vous n'ayez aussi été très- « sage. Il est donc mille petits inconvéniens dont « vous n'avez pas d'idée, et que je prévois, moi, (( qui ai connu l'amour ^ et une félicité, qui n'a pas « toujours été sans nuages. Croyez-moi, les femmes « seules possèdent Fart de fixer les hommes, si « pourtant on les fixe jamais. Prévenons la satiété; « ne souffrons pas que nos jeunes gens cherchent « et trouvent des nuits de vingt quatre heures. « L'hymen, comme l'amour, peut avoir sa coquet- « terie, et les motifs de celle-ci la rendent légi- « time. Je partage l'opinion de madame , reprit

ll\0 LA FAMILLE

« Duval. Partons, puisque vous le voulez, ajouta « François. Aussi bien, il faut voir M. Phidiot, « et le presser de mettre les lieux en état de re- « cevoir de nouveaux habitans.

« — M. Phidiot! et le carrossier, et le tapissier? « Yous n'avez ici que des voitures grecques , et « vous voulez meubler quatre maisons. Ne faut-il » pas, d'ailleurs, faire part à nos amis communs « de ce mariage impromptu? — Les billets arri- « veront un peu tard, madame. — ^ Monsieur France cois, il vaut mieux tard que jamais. Allons, des « chevaux à votre cabriolet et au mien.

« Un mot, dit Duval. On se propose de louer « chaque maison douze mille francs. Hous devons « en occuper ime , François et moi : savez-vous « que six mille francs pour un savant... — Diable ! « et moi, qui n'ai que cela tout juste, depuis que « M. Luceval a doublé mon revenuY — Mon cher (( François, point de maison pour nous. Le vil- « lage est à deux portées de fusil; nous y cher- « cherons... — ■ Finissez donc, messieurs. Comte ment , l'intendant-général , le bibliothécaire de « la colonie , ne résideraient pas dans son sein î (f vous garderez votre maison , et vous paierez vos « douze mille livres. — Non, madame, non, nous « ne les paierons pas; nous ne le pouvons pas. — « Pardonnez-moi , messieurs , pardonnez-moi. Il « est des moyens de tout concilier, et mes enfans cf ne me désavoueront pas. M. rintendant-général « aura quatre mille livres d'émolumens , et il les

a gagnera bien. M. le bibliothécaire recevra les a mêmes appointera ens : il aura peu à faire cVa- « bord; mais il ne refusera pas à mes petits-en- « fans les soins qu'il a si généreusement accordés « à ma fille. — Mais, pensez donc, madame... — « Tout est vu, tout est réfléchi et arrêté : une « portion du bonheur de ma fille doit se reporter « sur ceux à qui elle le doit. Les chevaux , les « chevaux ! »

Elle sort, elle parcourt les jardins, personne. « Ni le soleil, ni moi, je m'en doutais bien. Il c( faut faire du bruit , beaucoup de bruit. On « s'oublie à l'ombre, et je dois être sage pour <c eux. )>

Tantôt madame d'Egligny frappait la terre de son ombrette; tantôt elle traînait sur le cailloutage un pesant râteau; elle parlait ensuite à la fauvette, au pinson qu'elle voyait, ou qu'elle ne voyait pas. Elle eut quelqu'envie de chanter, cela s'entend de plus loin; mais sa fille chantait beaucoup mieux qu'elle; elle ne pouvait se le dissimuler... et elle était femme.

Elle avait fait le tour des jardins, en continuant ses petites manœuvres. Certaine d'avoir passé partout , par conséquent d'avoir été entendue , elle appela sa fille à haute voix du milieu de la vallée de Tempé. Le soleil donnait là d'à-plomb, ainsi Manette devait être loin , et il est de la prudence de donner, à ceux qu'on ne veut pas surprendre, le temps de se remettre.

XIL 16

a Je crois que maman appelle. — Oh ! depuis « un quart d'heure. — Nous Usions sous ces aca- « cias. — L'endroit est vaste, aéré, bien choisi. » Madame d'Egligny avait traversé deux fois cette salle de verdure. Le cœur de Manette palpitait encore ; quelques épingles , précipitamment et maladroitement ratachées, déposaient contre sa franchise : rieîi n'échappe à l'œil pénétrant d'une mère. Mais il est des circonstances où elle veut bien avoir l'air de croire ce qu'on lui dit.

(( Ma fille, nous partons pour Paris. — Maman , « nous sommes si bien ici 1 pas d'importuns , pas « de fâcheux. — Gens qui s'aiment se trouvent bien « partout. — Très - certainement , madame , ma et femme ni moi ne partirons. Aller nous jeter au « milieu de la foule, nous séparer, nous perdre « dix fois le jour; nous interdire,, en nous rap- <c prochant, ces doux épanchemens, ces tendres « caresses qui font le charme de notre vie , et « tout cela pour des êtres qu'on connaît à peine, (c qu'on dédaigne quelquefois , et qui ont tout dit « quand ils vous ont proposé une bouillotte ! Je (t n'aime pas la bouillotte, moi, madame; j'aime « ma femme, je reste ici, et je l'y garde. — J'es- « père. Manette... — Mon mari a prononcé, mac( man; mon devoir est de lui obéir, et je ne suis u pas femme à manquer à mon devoir.

« — V Écoute^ mon enfant, il me reste quelques « affaires à régler, des arrangemens définitifs à « prendre; tu ne l'ignores pas. Me chargeras-tu

a seule d'un fardeau que tu peux partager ? ne se « présentera-t-U pas telle difficulté qu'un homme a aplanit plus facilement que nous? mon gendre « me refusera-t-il ses bons offices? n'ai -je pas <( acquis des droits à son affection , à sa complai- « sance , et poussera-t-il l'indifférence et Tinjus- « tice, jusqu'à aliéner de moi le cœur de ma « fille?— Je ne résiste plus; partons, madame, <f partons. Mais il est bien extraordinaire qu'on ne « puisse disposer, maintenant, ni de sa femme, « ni de soi. )>

Les voitures attendaient. «Allons, mon gendre, a donnez-moi la main. » Adolphe place madame d'Egligny, et vite, il tire, il pousse Duval après elle; il loge François sur la banquette; il prend sa petite femme dans ses bras, la porte dans le second cabriolet, y saute après elle, saisit les rennes et part. «Bien joué, bien joué! disait-il « en piquant son cheval : la raison là-bas, et « l'amour ici. — Peut-être, mon ami, eût-il été « plus convenable que tu accompagnasses maman. « — Convenable, peut-être, mais pas si doux.» Et de propos en propos , la conversation se monta bientôt sur le ton le plus passionné. Je ne sais si notre Adolphe voulut la ramener où elle en était lorsque madame d'Egligny l'interrompit dans le bois; mais je ne doute pas qu'il fût question de toute autre chose que du soin de conduire. J^es distractions furent même poussées au point, qu'Adolphe n'aperçut le fossé qui bordait la route ,

que lorsqu'il y fut tombé avec sa femme et son cabriolet.

Manette et Adolphe se relevèrent sans contusions , mais très-embarrassés. On m'a même assuré qu'ils furent obligés de se retirer un moment derrière leur voiture..

Cependant madame d'Egligny jetait les hauts cris. « Quelle imprudence ! peut-on exposer ainsi « une jeune femme ! a-t-il réfléchi à l'état où elle (c peut-être ! Et tout ce qu'une mère prévoyante et sensible ajoute ordinairement en pareil cas. Elle fit descendre Duval et François, descendit elle-même, et fut prendre Luceval par la main, te Vous ne savez pas conduire, monsieur. Vous « tuerez votre femme et vous. Montez avec moi; « je prendrai les guides. » Adolphe eut beau dire^ il eut beau faire , il fallut en passer par là. Mariés hier, et séparés aujourd'hui, pensait-il, oh! c'est bien dur.

Pendant que François s'entendait avec M. Phidiot, que Duval faisait encaisser ses livres, ses instrumens, sa table et ses six chaises, madame d'Egligny promenait le matin sa fille et son gendre : il faut se respecter en public... vous m'entendez.

Elle les menait dîner en ville , ou elle dînait en tiers avec eux, et la journée se terminait par un cercle , un thé , un concert de société , où les jeunes gens bâillaient... Au reste , il n'est pas nécessaire d'être amoureux pour s'ennuyer de tout cela.

« C'est une tyrannie , disait Adolphe à sa femme, « quand il pouvait lui glisser deux mots à la dé- « robée. Quoi ! des journées entières perdues « pour Famour, et on ne parle pas de retourner « à la campagne! — Modère-toi, mon ami: dans a une heure ou deux , nous serons chez nous. — « Eh î mon Dieu , les nuits sont si courtes , et les « jours si longs! » Le dépit était à son comble.

Ce n*était rien encore. Adolphe, rentrant un soir, trouva le lit de sa belle-mère monté dans sa chambre. Elle avait jugé, à travers une assez mince cloison, qu'on avait un besoin absolu de repos, et en sortant, elle avait donné ses ordres à Louison. Le prétexte était que les croisées et les portes des hôtels garnis ferment mal, et que les vents coulis lui faisaient mal aux yeux. Elle couchait pourtant dans une alcove fermée par de doubles rideaux. Ce fut ce qu'observa le jeune homme , en s'efforçant de maîtriser une rage qui éclatait malgré lui. Il ajouta que sa femme ne craignait pas les vents coulis, qu'elle ne consentirait pas à gêner sa mère, et qu'il allait rouler leur lit dans l'alcove.

Madame d'Egligny , forcée dans ses derniers retranchemens , déclara , avec les ménagemens d'usage , ses véritables motifs ; elle prit la clef de la chambre, et termina en déclarant d'un ton ferme qu'elle entendait que les choses fussent ainsi. Il fallait se soumettre, ou manquer à tous les égards , et Adolphe en était incapable.

« C'est bien la peine de se marier , murmurait-il « à l'oreille de sa femme. — Prenons patience , « mon ami. — ^Cette nuit sera éternelle. — Dor- « mons... si nous pouvons. — Oui, dormir! c'en « est fait, je prends mon parti. — Et lequel? — « Demain, je t'enlève, ma femme. — Je le veux « bien, mon mari. »

Tout cela se disait très-bas.

Cette nuit avait été consacrée au sommeil, et personne ne dormit. Manette boudait, et se taisait par considération pour sa mère; mais elle pensait, avec quelque dépit, que les vertus d'une demoiselle ne sont plus celles d'une jeune femme. Au reste , elle devait être enlevée le lendemain , et c'est un puissant motif de consolation qu'un enlèvement.

Adolphe , très-remuant de sa nature , ne cessait de se tourner, de se retourner, et à chaque mouvement d'Adolphe, madame d'Egligny, qui avait l'oreille très-attentive , toussait , se mouchait , ou prenait du tabac. On était convaincu qu'elle ne dormait pas, et c'est ce qu'elle voulait.

On se leva, comme on s'était couché, assez mécontens les uns des autres , et Adolphe se disait en s'habillant : Si je ne dors point la nuit prochaine , du moins, n'enragerai-je pas.

Madame d'Egligny se livrait aussi à ses idées. Ce n'est que par degrés, pensait-elle , qu'on se décide aux grands sacrifices. Trop exiger d'abord, est le moyen de ne rien obtenir. Celui dont je viens

d'user les a préparés à tout , et la nuit prochaine chacun aura son ht... Mais Adolphe suppliera, s'emportera... Eh bien, au déclin du jour, j'enlève Manette, je disparais avec elle, nous allons loger ailleurs, et je fais rendre à Lu ce val un billet, qui dissipe, sinon son humeur, du moins ses inquiétudes.

Eh ! mais, si je faisais davantage ?.. . oui... pourquoi non ? qui empêche que je propose une capitulation? Ardent, impétueux, brûlant de revoir sa femme, il se soumettra à toutes les conditions, et je n'en prescrirai qu'une dont l'acceptation sera jurée devant François et Duval : une nuit à l'amour, et une à la raison.

Je crois pouvoir con'clure des craintes de madame d'Egligny , que feu son cher époux n'était pas très... ou qu'elle-même était...

« Où sont-ils donc allés , Louison ? — Ordon- « ner le déjeuner, madame. — Ils ne peuvent « donc rien faire l'un sans l'autre ! Nous verrons « après la capitulation... Allons, achève de m'ha- « biller, et envoie chercher un remise. — Oui , « madame. — Je les mène ce matin au Muséum , « à la Bibliothèque nationale , aux Gobelins , et « peut-être à Sèvre. La vue d'objets aussi précieux « que séduisams, les dissipera, je l'espère.

« Qui est là ? — C'est le restaurateur, madame. « — Qu'il entre et serve. Allons, Louison, le ca- « rosse... Ah î fais remonter mes enfans.

a Sors donc , Manette , sors donc vite ! Tour-

« lions le coin de cette me. — Oui, mon ami. — « Tiens, voilà un passage. — Sauvons-nous par-là. « — De quel côté irons -nous ? par ici. — Mon « mari , vois-tu ces fiacres ? — Prenons - en un , « ma femme.

« — Où faut-il vous conduire, not' bourgeois? « — Où Manette ? — Où tu voudras, mon ami, « Pourvu que nous soyons bien cachés... — Hé « parbleu , à un bel et bon hôtel garni , qui ne soit « pas rue de Richelieu. — J'ai votre affaire, not' « bourgeois.

« — Dis donc , Adolphe ? — Quoi ! ma petite ? « — Tu m'as emmenée avec une précipitation... « — Oh ! en amour comme en guerre , il faut toute jours saisir le moment. — Mais je suis en bonce net de nuit. — Tant mieux , c'est autant de fait. « — En robe du matin. — Tant mieux encore ; (c cela ne tient à rien. — Pas une chemise à mettre. « — Oh ! on peut s'en passer au lit. — J'entends, « nous ne nous lèverons pas. — Et le moyen , « quand on n'a pas de quoi s'habiller? — Je me « résigne, mon ami.

« A propos, et de l'argent ? moi, je n'ai pas le « sou. — x\ttends donc... Oui, oui, sept, douze, « quinze, vingt louis, des boucles d'or , une mon- « tre à répétition... Avec cela, lorsqu'on n'a ni « marchande de modes, ni tailleur, ni bijoutier, « ni valets, ni voitures, ni loges au spectacle, on c( peut vivre deux mois. — Deux mois, mon ami , c( deux mois ! oh ! c'est délicieux. »

Pendant qu'ils réglaient les affaires de leur petit ménage, le cocher faisait ses réflexions sur son siège. Lorsque les jeunes gens l'avaient pris, ils étaient hors d'haleine ; donc ils avaient couru , donc ils avaient eu des raisons de courir. Ils sont à peine habillés , donc ils se sont échappés furtivement. Il leur est égal d'aller ici , ou là , pourvu que ce ne soit pas dans la rue de Richelieu, et qu'ils soient bien cachés... il est clair que c'est une jeune personne qui s'évade de chez ses parens. Commençons la journée par une bonne œuvre , qui , sans doute , ue restera pas sans récompense.

Il change de route , il prend le Pont-au-Change, la cour du Palais, tourne dans l'impasse à droite, enfile une grande porte-cochère , fait un signe au concierge, et la porte se referme à l'instant.

La voiture arrête , et le cocher ouvre une portière. « Voilà un hôtel garni bien fréquenté , dite sait Adolphe. Oh ! oh ! un piquet d'infanterie ! on loge sans doute ici quelque grand seigneur. — « Vous n'y êtes pas, not' bourgeois. Cet hôtel est « celui de la police. — Comment, coquin, tu as a l'effronterie d'y conduire ma femme ! — Bah î « vot' femme ? — Très - certainement , je suis sa a femme. — Laissez donc , ma petite demoiselle. « — Malheureux î et quelle est ton intention ? — « De vous faire parler à ces messieurs. — Je vais « remarquer ton numéro, et si jamais je te reo- « contre, cent coups de bâton... — Allez, allez,

« mon beau monsieur, de long-temps vous n'en « pourrez donner à personne. »

L'homme aux bonnes œuvres dit deux mots au commandant du poste, et à l'instant la voiture fut entourée. Quelques minutes après, un monsieur se présenta , et pria civilement Adolphe et Manette de descendre. La pauvre petite , confuse , désolée , cherchait en vain son voile. Un simple mouchoir de poche servit à cacher , à peu près , la plus piquante des physionomies.

Ils furent encouragés par la bonté affable de leur interrogateur. Il était du nombre de ceux qui se plaisent à employer ces formes douces qui ne sont pas incompatibles avec l'exercice de l'autorité.

Adolphe n'avait que vingt ans ; mais il connaissait assez le monde pour ne pas douter que sa sincérité le tirât de ce mauvais pas. Il commença par déclarer son nom et celui de sa femme. L'ancienne réputation de M. Luceval père commanda des égards pour le fils. Le colonel d'Egligny avait joui d'une estime prononcée, sa fille était trèsjolie, et ces considérations -là disposent toujours favorablement.

Adolphe passa ensuite à l'histoire de son mariage. Le public en était instruit : pas de doute que M. Luceval eût épousé mademoiselle d'Egligny ; mais quelle raison de s'échapper des bras d'une mère , et de courir les rues dans un état aussi peu convenable ? Telles étaient les observations

LUCEVAL. aSi

de l'interrogateur. Il ne doutait que de l'identité , et pas un papier pour la prouver.

Il proposa d'envoyer chercher madame d'Egligny , et de lui faire reconnaître ses enfans. Manette , transie de peur , accepta une proposition qui devait tout terminer. Adolphe ne fut pas du tout de cet avis. Il entra dans les plus petits détails sur les motifs de leur fuite, et sur leurs projets pour l'avenir. Il contait avec naïveté, avec enjouement; il intéressa, il fit sourir le chef de la division , déjà persuadé par l'acquiescement de Manette à ses vues.

« Vous êtes maître de vos actions, leur dit-il. (c Vous voulez faire une retraite de deux mois ; je « n'ai ni le droit , ni la volonté de Fempécher. (c Mais réfléchissez à la longueur du téte à téte : je « ne crois pas que l'amour y gagne. Et puis , lais- « serez-vous madame votre mère dans l'inquiétude « où je la suppose ? — Je vais lui écrire, mori- « sieur. — Bien , voilà du papier. — Je lui propo- « serai une seule condition. — Laquelle , mon f( ami ? — Liberté absolue. — Mais c'est bien juste , « n'est-il pas vrai, monsieur le magistrat ? — Je « pense comme vous , madame. — Si ta mère « accepte, nous rentrons à l'instant. — Mon ami, « maman est fine. — Demandons-lui une garantie. <.( — Je crois que nous ferons bien. — L'obser^ « vation du traité sera jurée devant Duval et Fran- « cois. On peut s'en fier à eux , n'est-ce pas , o: Manette ? — Oh ! oui, mon ami.

« Voulez-vous bien vous charger, monsieur, de « faire tenir cette lettre? — Volontiers, monsieur. « — Demain, je viendrai prendre la réponse. — « Je vous verrai toujours avec plaisir. — Vous « nous permettez de nous retirer ? — Comme il « vous plaira- » Et l'officier public présente la main à madame Luceval , afin de la voir plus long-temps.

Le cocher attendait dans la cour sa récompense, ou du moins des promesses positives. Stupéfait des égards dont on comblait la jeune dame , il sentit qu'il avait fait une bévue, et il se sauva à toute bride. Les jeunes époux, enchantés d'être rendus l'un à l'autre, oublièrent le mauvais tour qu'il avait voulu leur jouer. Ils firent avancer une autre voiture et partirent.

Voilà, pensait le chef de division, en retournant à son cabinet , la première affaire de cette nature qui ait été portée à la police. Des époux qui se chamaillent, cela se voit tous les jours ; mais un mari qui enlève sa femme ! en vérité, c'est admirable.

Adolphe regardait attentivement les enseignes, et de peur d'un nouvel événement , il fit arrêter en face du premier hôtel qui lui parut logeable. Il descendit avec sa petite femme , et fit appeler le maître de la maison. Celui-ci conçut, en les voyant, les soupçons qu'avait eus l'homme aux bonnes œuvres. Il tira le cocher à part, et l'interrogea. Dès qu'il eut appris que les jeunes gens sortaient de la préfecture de police, et qu'ils

étaient au mieux dans l'esprit des chefs , il ne s'occupa plus que d'attraper leur argent.

Il les aborda avec cette affabilité qui prévient la défiance, et leur demanda des ordres. « Une « seule chambre, dit Adolphe, mais jolie, com- « mode, écartée, et d'une vue agréable. — Pre- « nez la peine de me suivre, monsieur.

« — Oui, c'est cela. Combien ? — Six louis « par mois, en conscience. — En voilà huit, et « que la chambre soit prête à l'instant ! — Gène- « viève, Thérèse, Antoine, où êtes -vous donc? (f Allons , ici , au numéro lo... Agissez donc ! Faut- « il une heure pour faire un. lit, et monter de « l'eau et des serviettes ? Monsieur n'a besoin de « rien pour le moment ? — Pardonnez-moi , nous « n'avons pas déjeuné , et.... — J'entends. Du « beurre frais, des petites raves, des rognons au « vin de Champagne, et une bouteille de Chably. « — Rien de tout cela. Un pâté de jambon, une a volaille froide , deux pains de quatre livres , deux « bouteilles de vieux Bourgogne , et de la liqueur « des îles. — Vous allez avoir tout cela. »

Ces enfans - là , pensait l'hôte en descendant , ont ime manière de vivre aussi extraordinaire que celle dont ils s'habillent, et sans le rapport du cocher... Au surplus, ils paient, et la délicatesse ne me permet pas de vouloir pénétrer ce qu'on ne juge pas à propos de me dire.

Il entre chez le restaurateur, prend ce qu'on lui a demandé, paie un louis, monte les provi-

sions, en tire trente-six francs, reçoit l'ordre d'envoyer Geneviève toutes les fois qu'on sonnera , et se retire après les politesses d'usage.

Adolphe ferme sa porte à deux tours et à deux verroux. Il tire le lit au milieu de la chambre ; établit à droite son magasin de subsistances , à gauche, ce qui sert à certains besoins; il déheles deux ou trois cordons de la robe du matin ; le bonnet de nuit était placé ; il s'enveloppe la téte d'une serviette , et ma foi... La digne petite femme que sa femme !

Sachons un peu ce que faisait madame d'Egligny , si complètement dupe de ses projets. On dit que les mamans sont faites pour cela ; je ne l'assurerai point ; mais je sais que cela leur arrive quelquefois.

Elle s'était mise à table, en attendant ses enfans. Elle coupait, elle chargeait les assiettes... Elle s'impatienta enfin.

Elle sonne à casser tous les cordons. « Où sont- (f ils donc ? — Madame , je les cherche. — Tu ne a les a pas trouvés ! — Je crains bien , madame , « qu'ils ne soient sortis. — Bah ! en robe de cham- « bre l'un et l'autre... — Ah! madame, ils sont si c( gentils tous deux î — Mais le ridicule ? — Mais « l'amour !

(( — Tu sais quelque chose, Louison. — Je soup- « çonne, madame... — Et que soupçonnes-tu? — « Qu'une mauvaise nuit en fait désirer une meil- « leure. — Et sur un prétexte aussi frivole , ils me

a fuiraient, moi qui ne vis que pour eux, qui n'ai « pas une pensée qui ne se rapporte à eux , qui a ne fais rien , enfin , que pour leur bonheur réel ? « non, cela n'est pas possible. Va donc, Louison, « va donc interroger le portier !

« Il faut que je convienne cependant que la « contradiction irrite ; elle monte la tête , et je ne « saurais raisonnablement me plaindre qu'ils aient « eu la même idée que moi. Mais l'exécuter avec « cette vivacité, cette audace !.. Ce monsieur Adol- « phe est capable de tout. C'est bien le plus mau- « vais petit sujet...

« — Madame , ils sont sortis. — Qu'on coure « après eux. — Et où les trouver, madame ? on « se cache si aisément dans Paris î — Tu parais « avoir de l'expérience, Louison. — Ah ! madame, « on entend tant de choses à l'office ! — Fais ve- « nir Lafleur. »

Elle se met à son secrétaire; elle fait une liste de toutes les personnes qu'elle connaît ; elle ordonne à Lafleur de prendre un cabriolet de place, et de courir de tous les côtés.

« Cette espèce de recherche , après tout , ne c< peut paraître que plaisante à nos amis... La dé- « marche de Manette ne prouve au fond que son « attachement pour son mari. Oui , mais la preuve « n'en est pas ordinaire. Il faudra, pour justifier « cette escapade , que je publie les précautions « qui ont déterminé ces enfans , et alors que pen- « sera-t-on de ma fille ? que l'attrait du plaisir...

« et le ridicule dont on me chargera... Si j'atten- « dais qu'ils revinssent ? car , enfin , ils finiront « par là. Mais dans quel état reviendront-ils ? Ils (c faudra faire voyager le mari en Russie , la femme « en Espagne. Les cruels enfans ! les cruels en- « fans !

a Louison , rappelle Lafleur. — Madame , il est « en course. — Eh bien , va chercher Duval et « François. — Je ne les trouverai point à l'heure « qu'il est, madame. — Tu as raison. Que Baptiste « monte à cheval; qu'il galope jusque chez Nico- <( las ; qu'il le prie de s'introduire chez nous , de (c voir, de parler... Il y a de quoi perdre la téte, <c il y a de quoi perdre la téte. »

La journée s'écoula en courses de toute espèce... et rien. Louison remit la lettre d'Adolphe. Elle ajouta à l'humeur qu'on avait déjà, et ne donnait point de lumières. Duval et François vinrent sur le soir , et madame d'Egligny leur conta , sans la moindre restriction , ce qui s'était passé depuis la veille jusqu'à ce moment.

« C'est votre faute , madame ! s'écria François « en colère. — Comment donc , monsieur ? — « Oui, madame, je vous ai déclaré que Adolphe « avait toujours été sage , et qu'il n'y avait pas « d'inconvéniens à... — Eh, monsieur, vous ne a pensez qu'à votre Adolphe. Qu'il soit de fer, « j'y consens; mais ma fille, monsieur, ma fille... a — Votre fille, votre fille, madame... Je vous (C avoue que je ne connais rien à tout cela. — Je

« m'y connais , moi , monsieur. — Et quel est le (( résultat de votre expérience ? d'empêcher tout « le monde de dormir. Croyez - vous que je re- « pose , lorsque j'ignore ce qu'est devenu ce cher « enfant ? — Vous croyez peut-être que je repo- « serai davantage. — Ce que c'est que Tamour- « propre ! prétendre tout savoir î vouloir tout faire « bien ! — Monsieur François , observez , je vous « prie, que je ne suis pas faite à un ton...

« — Pardon, madame, pardon^ Je gronde... — « Et beaucoup trop. — Allons , allons , nous avons « tous deux des torts, pardonnons-nous-les mu- (( tuellement , et décidons-nous à quelque chose. « Il faut les trouver. — Sans doute. — Et com- « ment faire ? — Je ne sais. — 'Ni moi. Eh ! parce bleu , puisque nous ne devons pas dormir , em- « ployons notre temps. Je prendrai le quartier ce des spectacles ; M. Duval , le faubourg Saint- « Germain, et Louison...

« La belle idée qu'a François ! dit Duval en « riant. Il s'imagine que c'est pour se promener « que ces enfans ont fui. Réfléchissons, arrétons- « nous à quelque chose de raisonnable , et demain, « nous verrons.

« — Demain! demain! et qui sait ce qui peut leur « arriver d'ici là ? — Rien que d'agréable , pro- « bablement. — Vous êtes toujours confiant , mon- « sieur Duval. — Et vous, toujours inquiet, mon- (c sieur François. — J'ai lieu de l'être , monsieur « Duval, et si je vous faisais envisager... >> Xn\ 17

En se querellant, en se réconciliant, en se consultant, ils s'endormirent chacun dans leur bergère. Il était grand jour lorsque Duval sentit à la téte une fraîcheur, causée par l'absence de sa perruque , qu'avait accrochée un clou doré de son fauteuil. Le mouvement qu'il fit et sa première exclamation réveillèrent François , qui, à son tour, réveilla madame d'Egligny, par l'extension d'un bras qui renversa un sucrier.

Madame d'Egligny fut un peu étonnée d'avoir passé une nuit entre deux hommes, qui, à la vérité , n'avaient pensé à rien ; mais les femmes sur le retour craignent tant la médisance ! Ne craignent-elles pas autant qu'on ne les trouve plus faites pour plaire ? ce sexe-là a toujours une arrière-pensée.

Madame d'Egligny pria ces messieurs de passer dans l'antichambre. Elle se mit au lit , et fit appeler Louison.

Louison , en entrant , rencontra ces messieurs , et à leur mine allongée, au désordre de leur toilette , il lui fut facile de juger qu'ils n'étaient pas sortis. La bonne précaution que venait de prendre sa maîtresse ! « Madame paraît fatiguée. — J'ai un mal (( de téte affreux. — Il est bien extraordinaire aussi « que deux hommes aient l'indiscrétion de passer a toute une nuit au chevet d'une femme... — Comc( ment, mademoiselle, à mon chevet ! apprenez, ce puisque tout ce que je fais tourne contre moi, « que nous avons passé la nuit debout, et que je

LU CE VAL. aSg c): viens de me coucher. — Madame ne me doit « pas de compte de sa conduite. — Je le sais bien, « mademoiselle ; mais je me défie des interpréta- « tions malignes, et je vous en crois très-suscep- « tible. — Je ne pense pas avoir donné lieu à « madame... — S'il transpire un mot de tout ceci, a je vous chasse. — ^ Madame peut mettre ma dis- « crétion à toutes sortes d'épreuves. — Je n'en « aurai jamais besoin , mademoiselle. Faites mon- « ter quelque chose de chaud , et dites à ces mes- « sieurs de rentrer.

a Ces gens-là ont une façon de tout interpréter... « A la vérité , j'ai fait une imprudence. Une veuve « jeune encore, passablement jolie... d'autres que <c ces messieurs, peut-être... » Et madame d'Egligny souriait complaisamment en pensant le reste d'une phrase qu'elle n'osait articuler. Pourquoi toutes les femmes finissent-elles par être prudes, et quelquefois dévotes ?

On déjeuna , on raisonna , on divagua , et on n'arrêta rien , parce qu'il était, en effet, difficile de se décider pour quelque chose. A midi cependant chacun se mit en route, alla, sans savoir où, regarda aux croisées, eut l'air d'interroger les passans, et la seule idée à prendre et à suivre fut précisément celle qui ne vint à personne.

Vous prévoyez sans doute que l'heureux, le très-heureux Adolphe ne pensait pas à aller cher-

cher la réponse de madame d'Egligny, La vertu essentielle d'un jeune homme n'est pas de s'occuper de ses parens.

Le chef de division était père. Il sentait ce que la position de madame d'Egligny avait de fâcheux , et, lorsque la matinée fut écoulée, il jugea que madame Luceval faisait tout oublier à son mari. Il fit appeler un agent subalterne, et l'envoya savoir du cocher de la voiture au numéro ôo , où il avait déposé les jeunes gens. C'est quelquefois une très-bonne chose que l'habitude : le monsieur, en reconduisant la jeune dame, avait remarqué le numéro du fiacre , sans se douter de quelle utilité serait sa mémoire.

Par un hasard assez singulier , madame d'EgUgny, François et Duval se rencontrèrent sur le Pont-Neuf. Hasard de roman , allez-vous dire. Ils jetteront les yeux sur la rivière; en les relevant, ils reconnaîtront le jardin anglais de la préfecture; l'hôtel de la police les fera nécessairement penser à ceux qui l'exercent , et les voilà qui courent , qui arrivent, qui sollicitent des recherches.

Yous n'y êtes pas , mon cher lecteur ! Fatigués, désolés de l'inutilité de leurs courses, ils prennent une voiture et vont dîner. Un désagrément, un chagrin médiocre , n'ôtent pas tout-à-fait l'appétit.

Mais en rentrant à l'hôtel... ah ! voilà ce que vous n'avez pas prévu ; le portier remet un billet à madame d'Egligny. Elle ouvre, elle lit, elle s'é-

« crie : « Ils sont retrouvés , ils sont retrouvés ! Li- « sez , François ! lisez , Duval !

« Madame ,

« Il n'est pas de père de famille qui ne doive <c prendre part à l'inquiétude que vous éprouvez « sans doute , et je me félicite de remplir des fonc- « tions auxquelles je dois les moyens de la termi- « ner. Vous trouverez vos enfans rue de Gléry, « hôtel d'Irlande , sur le derrière. Montez au nu- « méro 10 , et prenez garde qu'on ne s'échappe (.(. par un jardin, très - favorable à une seconde « évasion.

« J'ai l'honneur de vous saluer. »

« Sauter dans le jardin ! s'exposer à se tuer ! je « leur suis donc devenue odieuse. — Madame , « nous entrerons dans ce jardin , M. Duval et « moi. S'ils sautent , nous les recevrons. — Non « pas, s'ils vous plaît, monsieur François. Je ne « vois pas de nécessité à me faire écraser. — Et « moi , monsieur , je me ferais réduire en poudre « pour lui éviter une fracture, une contusion, ce Vous avez une manière d'aimer vos amis... — « Chacun a la sienne , monsieur. Ma sensibilité ne « se manifeste point par des exclamations, et je « ne suis pas pour les partis extrêmes. — Quel « expédient plus modéré trouvez-vous?... — Parce bleu, c'est bien difficile à imaginer ! — Mais ce encore ? — Eh ! monsieur , cinq à six matelas et sous la croisée... — Il a raison , madame. — Il

« a raison , François. Mais partons , partons ; ne « perdons pas un moment. S'ils allaient s'aviser « de changer de domicile !... »

On remonte en voiture, et les trois têtes sont aux portières. « Y sommes-nous bientôt ? — Nous fc ne sommes encore que dans la rue Feydeau. — « oh ! nous entrons rue Montmartre. » Et les trois Voix s'écrient ensemble : « La voilà , la voilà , « cette rue de Cléry ! — Cocher , à l'hôtel d'Ir- « lande. — Regardez bien. — Ne passez pas. » Et le cocher , qui n'est pas dans les secrets de la famille, est convaincu qu'il mène trois fous.

« Ici , cocher , ici. — Arrêtez. — Ouvrez vite. — « Le maître de la maison ? — Où est-il? — Qu'on a l'appelle ! — Que désirent madame et ces mes- « sieurs ? — Six matelas sous la croisée du nu- « méro 10. — Si madame voulait être plus claire... « — Six matelas , vous dis-je. Au nom de Dieu , « six matelas ! — Il me semble que madame n'est « pas absolument à ce qu'elle dit. Pardonnez-moi , « reprit Duval , madame y est , c'est vous qui n'y « êtes point , et cela n'est pas étonnant : on vous a parle comme si vous étiez au courant de l'af- « faire. Entrons chez vous , et tâchons dé nous « entendre.

« Deux jeunes gens sont venus hier loger chez « Vous. — A quoi tend cette question ? — Ce n'en a est pas une. Je vous répète que deux jeunes « gens sont venus hier matin chez vous. Vous « les avez mis sur le derrière, au numéro 10, et

« il faut nous les rendre. — Monsieur serait - il « attaché à la police? — Non, monsieur; mais je « suis autorisé par un des chefs de cette admi- « nistration... Lisez et reconnaissez la signature. — « C'est fort bien , monsieur , c'est à merveilles ; « voilà qui change tout-à-fait la face des choses, (ç Asseyez -vous , je vous en prie; un fauteuil à « madame. — Nous ne sommes pas venus pour « nous asseoir , mais pour agir. — Tout ce qu'il c( vous plaira, monsieur. Permettez-moi seulement « une légère observation. On vient de me de- « mander cette chambre pour deux mois ; je l'ai « refusée , parce qu'il n'est pas dans mes prin- « cipes de déranger personne ; ainsi il me semble « que ce que j'ai reçu... — Est à vous, sans con- (( testation. — Monsieur , mes gens sont à vos « ordres. »

Les têtes froides ont toujours été en possession de maîtriser les autres, et le flegmatique Duval fut chargé, par les confédérés, des dispositions du siège. Un savant est bien aussi vain qu'un autre, et celui-ci, flatté de la justice qu'on lui rendait, se disposa à faire le petit Turenne. Il fit garnir d'abord le dessous de la croisée, bien que les persiennes, exactement fermées, annonçassent plutôt l'intention de soutenir un assaut que de faire une sortie. Mais Duval pensait, d'après le marquis de Feuquières, qu'il ne faut jamais juger des desseins de l'ennemi sur les apparences , mais prévoir tout ce qu'il peut tenter. Il

avait chargé François de faire remplir d'eau une grande cuve, pour le cas où Luceval mettrait, ou ferait semblant de mettre le feu à la maison. Madame d'Egligny était placée à la porte de la chambre. Celle de la rue était fermée. Tout cela s'était fait dans le plus grand silence ; il ne restait plus qu'à convenir du plan d'attaque.

On se réunit; on conféra très-sérieusement et très-longuement, et on sentit que la bienséance ne permettait pas à des hommes d'entrer dans une chambre où une très-jeune femme était couchée... On ne savait trop comment. On avait ré^ fléchi au danger d'effrayer par des voix masculines, celle à qui, selon les apparences. Dieu avait accordé le don de fécondité ; on jugea enfin que l'organe maternel, naturellement doux, devait s'adoucir encore , pour inspirer la confiance et prévenir tout accident. Madame d'Egligny retourna donc à la porte du numéro 10, Duval au jardin, et François à sa cuve.

Toujours des précautions inutiles. 'Nos jeunes gens , accablés des plus douces fatigues , reposaient dans les bras l'un de l'autre. Ainsi l'amour dormait sur le sein de Psyché.

Madame d'Egligny met l'oreille au trou de la serrure... pas le moindre mouvement. Seulement deux haleines douces et fraîches semblent tantôt se mêler, et tantôt se répondre. Manette, ma fille? dit-elle, d'un ton très-bas. Puis un peu plus haut : Ma fille, Manette? puis enfin le petit coup de

LUGEVAL.

doigt au panneau ; ensuite un coup plus fort , un autre plus fort encore, et toujours : Manette , ma fille, répondez donc ?

« Adolphe , Adolphe , éveille-toi : j'entends quel- « qu'un. — Hé, non, ma bonne amie, tu te trom- « pes. — Elle ne se trompe pas , monsieur. C'est « sa bonne mère, c'est la vôtre... — Ah! mon dieu, (c c'est maman... — Pour qui vous avez eu le procc cédé le plus blâmable... — Et vos vents-coulis, « madame? Ce tour-là vaut bien le nôtre. — Ne a parlons plus de tout cela; ouvrez-moi , mes encc fans, et partons. — Vous ouvrir, ma chère bellece mère ! oh ! comme vous vous moqueriez de moi ! « — Eh! que prétendez -vous faire? — D'abord (c nous sommes ici à merveilles. — Je ne vous j « laisserai pas. — Eh bien ! capitulons. Vous avez « reçu ma lettre? — Elle n'a pas le sens commun. « — Vous rejetez ma proposition? — Absolument. f< — Je romps la conférence.

« — Riez, riez, il y a matière. Vous jouez là « une scène bien décente , et moi un rôle fort « agréable. — Petit ami, ceci devient trop fort. — « Ta maman est la maîtresse de terminer tout à « l'instant.

a — Vous me poussez à bout, Adolphe. Eh c( bien, je ne bougerai pas d'ici. — Ah! vous « voulez nous prendre par famine ? nous avons (C encore des vivres pour deux jours. Après cela « nous verrons. — Je vais faire enfoncer la porte. « — Prenez garde, madame, que cette scène-là

fera bien plus d'éclat que la nôtre. — Il a raison, « ce mauvais sujet-là.

« Manette, je ne plaisante plus. Ouvre-moi, je (c l'exige. — Sérieusement, maman, je ne peux pas c( ouvrir. Il a traîné contre la porte une grosse ar- « moire et une commode. «

Madame d'Egligny va consulter, en grondant, François et Duval. Ils sont d'avis d'accorder tout, puisqu'on ne peut rien refuser, et surtout de ne pas se donner plus long-temps en spectacle aux gens de la maison. Ils montent tous trois. Madame d'Egligny propose tous les tempéramens que lui fournit son imagination, a Liberté absolue , lice berté absolue ! répond Adolphe à chaque pro- « position. Liberté donc , puisqu'il le faut , dit ence fin la maman. — Vous le jurez ? ^ — Je le jure. — « Duval et François sont-ils là ? — Ils y sont. — « Que je les entendel — Oui, oui, nous y sommes, « finissez-en. — Et vous vous rendez garans de la « promesse de madame? — De par Jupiter. — Et « Vénus. — Votre parole d'honneur , cela vaut a mieux. — Nous la donnons.

« — Retirez-vous, à présent, si vous voulez ce que j'ouvre : je ne suis pas en état de paraître. « Mais comment se fait-il, disait madame d'Egli- « gny en descendant , que ces petits étres-là nous ce amènent toujours où ils veulent? Leurs enfans ce vous vengeront, répondait Duval. — A propos ce d'enfans , savez- vous que j e tremble réellement ce pour ma fille? — ^Hé! madame, seize ans et la na-

« ture , qu'a-t-on à craindre avec cela ? — Piiissé-je (c me tromper! » et elle se trompa.

Luceval parut bientôt, fait comme un diable; mais c'était un diable si joli! Il conduisait sa jeune femme, si pleine de son bonheur! «Allons, allons, « dit-il, la guerre autorise bien des choses; la paix « ramène toujours des ennemis généreux aux « sentimens d'estime et d'affection qu'ils se doi- « vent. Permettez, madame, que votre gendre « vous salue et vous embrasse. — Et ta petite « Manette , ma bonne maman ? — Je devrais vous « fermer mes bras et mon cœur, raéchans que « vous êtes ; mais je me punirais la première. « Viens... venez tous deux.

« Ote ce bonnet chiffonné et prends mon voile. « Enveloppe-toi dans mon schall, et partons, car « enfin il faut dîner. )>

On dîna bien : les uns et les autres en avaient besoin. A peine eut-on quitté la table , que Louison fut mandée. Le désordre de madame Luceval lui donnait un petit air libertin qui lui allait à merveilles, mais qui ne pouvait convenir que dans un tête à tête conjugal. Pendant que Louison l'habillait en femme respectable , Adolphe remplissait, tant bien que mal, une valise de tout ce qui se trouvait sous sa main , et Lafleur avait reçu l'ordre de mettre un cheval au cabriolet.

Madame d'Egligny fit , sur ce départ précipité , quelques réflexions qui n'eurent point de suite ,

parce qu'on écoutait peu, ou qu'on lui répondait : Liberté absolue , vous l'avez juré.

Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, fut de les suivre à la campagne, pour diriger au moins la maison : deux enfans qui commencent à faire l'amour, ne savent faire que cela.

On venait de terminer à la colonie les travaux projetés. Duval et François restèrent à Paris , pour faire circuler des annonces, bien détaillées, bien emphatiques, qui ne trompent jamais personne; mais qui ont l'utilité de faire marcher et digérer les oisifs, embarrassés de l'emploi de leur temps.

« C'est joli, c'est séduisant, ma bonne, disait, « en ruminant, un homme très-volumineux au- « jourd'hui, et très-mince il y a vingt ans. — Mais, « mon bon, on pourrait voir cela. — Nous n'avons « que soixante mille livres de rente, ma bonne. — (c Et nous en dépensons quatre-vingts, mon bon. — (c Ce qui nous ramènera bientôt au point d'où nous « sommes partis, ma bonne. — ^La singularité de « l'établissement couvrira nos vues économiques. « — Et nous fera remarquer. — J'aime qu'on s'oc- « cupe de moi. — Et personne n'y a pensé dece puis notre dernière banqueroute. — Allons voir (f cela, ma bonne. — Allons voir cela, mon bon. »

« Mais c'est un petit Spa, disait à sa maîtresse un (C jeune homme qui avait le bonheur de n'avoir a ni père ni mère, et à qui il était permis de se a ruiner avant l'âge de raison. — ^ Oh ! c'est supé-

LU CE VAL. 2bg

« rieur à Spa, mon ami , car enfin , qu'y avons-nous « vu? des rochers qu'on ne peut gravir, et de « grands seigneurs qui ne nous regardaient pas. — a Ici les prix sont fixés de manière à écarter éga- « lement la haute opulence et la médiocrité, et il (c est incontestable qu'un homme comme moi tience drait là le premier coin. — Et comme on y sera « abondamment fourni de tout, j'économiserai les « appointemens que tu me donnes, ce qui ne « laisse pas d'être avantageux. — Mais , Emilie , « pourras-tu supporter la langueur d'une vie pute rement pastorale. — ^ Avec toi, mon ami, je vivrais « dans un désert. Que mon petit coiffeur, dont te je ne peux me passer, vienne là seulement cinq « jours de la semaine, et je n'aurai rien à désirer. « — Prends ton habit d'amazone, ton cheval an- « glais et partons,

« C'est une spéculation sûre, madame, disait un « autre, qui malheureusement ne pouvait dîner <c qu'une fois chaque jour; mais qui avait une indi- « gestion toutes les nuits, et qui maigrissait à me- « sure qu'il arrondissait son coffre. Je louerai les « quatre maisonnettes ; je gagnerai là-dessus vingt- « cinq pour cent, parce que les propriétaires (( seront obligés, pour avoir la paix avec moi, de (c donner le double de ce qu'ils se sont engagés à « fournir. — Et s'ils sont aussi tracassiers que « vous, monsieur? — Je leur ferai vingt procès, « madame, et en mêlant à nos nouvelles lois d'an- « ciennes lois romaines, qui devraient être abro-

« gées, et que la chicane maintient par égard pour ses intérêts , j'embrouillerai si bien les « affaires qu'on se croira trop heureux de m'aban- « donner ce domaine, pour conserver les autres. »

« Cultive qui voudra la vigne du seigneur, c( s'écriait un quatrième. J'ai hérité de vingt mille (( livres de rentes, et je ne me soucie plus de « prêcher des gens qui ne veulent pas entendre , (c ni d'écouter les ennuyeuses pécadilles d'un tas c( de vieilles femmes. Je louerai une de ces mai- « sons , j'y conduirai une très-jolie gouvernante , c( et si monseigneur m'interdit, il me fera plai- (c sir : nous n'aurons plus rien de commun ence semble. )>

ce J'ai été à trente batailles , disait un vieux militaire à une vieille sœur qu'il soutenait. J'ai « laissé une jambe en Italie, et un bras en Egypte. « L'état me paie ces membres dispersés jfort au « delà de leur valeur, et me donne le droit de « reposer ceux qui me restent. Sortons de Paris , « ma sœur , où je ne vois que des intrigans , (c des fripons, des désœuvrés ennuyés et ennuyeux, « des jeunes gens vaniteux et impudens, et des (( femmes frivoles, quand elles ne sont que cela. « Allons nous fixer à cette campagne, où nous « trouverons peut-être des gens qui aiment l'honc( neur et le bon vin. Ils me parleront raison, et a je leur parlerai batailles. Si ce ne sont que des c( Parisiens, du moins seront-ils en petit nombre, « et il sera facile de les éviter. Mes exploits, mon

LUCEVA.L.

« Polybe , mon Folard , mon jardin et vous , « m aideront à mourir loin des objets qui blessent « ma vue.

« Peut-être encore trouverai -je là quelques ce pères de famille , dont les enfans sont dans nos c( rangs, que les chances de la guerre n'ont pas ce mis en évidence, qui n'ont besoin que d'un •c appui pour obtenir le prix de leurs services. J'y ce trouverai peut - être quelques - unes de leurs ce veuves , qui pleurent , parce que personne ne ce daigne les consoler. Protection aux premiers , ce notre superflu aux secondes , et si lu me survis , ce ma sœur, je te lègue à l'état : il ne t'abandoncc nera point. Partons. »

Duval faisait parler ceux qui se présentaient- Il pesait froidement leurs paroles, il démêlait leurs pensées. De ces aspirans et de cent autres , il choisit le vieux général , dont la probité était rarement aimable , mais toujours sûre ; une jeune veuve , qui venait de perdre un mari adoré, et qui voulait cacher sa douleur , ses talens et sa beauté ; un ancien magistrat qui s'était illustré par trente ans de travaux et d'intégrité, enfin deux jeunes époux, heureux comme Adolphe et Manette, pour qui l'amour était tout, le monde rien, et qui voulaient user ensemble leur cœur et leur vie.

La maison du général n'était composée que de lui et de sa sœur. Une petite fille du village venait soir et matin faire les gros ouvrages. Point de domestiques. Il ne voulait, disait-il, nourrir

ni des espions, ni des paresseux. Il allait luimême au marché de la colonie prendre ses fruits, ses légumes , son laitage et autres objets. Sa sœur lui faisait observer que ces soins s'accordaient peu avec son rang. Il lui répondait qu'il était son frère avant que d'être officier.

Pendant qu'elle apprêtait le dîner, il lui lisait ses tacticiens, qu'elle n'entendait pas plus que les longs commentaires qui interrompaient ses lectures. La bonne fille apprenait Polybe et le chevalier Folard , comme elle avait appris à prier Dieu en latin.

Après son diner, le général faisait ordinairement un piquet ou une partie de tric-trac avec le président. Perdait-il? Il jurait. Jurait-il? La douceur du président le ramenait à lui-même. Le président aimait l'austère franchise et le ton grivois du général. Il allait le chercher s'il se faisait trop attendre, et ces deux hommes, d'un caractère si opposé, sentaient le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Le général ranimait l'imagination du président; le président tempérait la vivacité du général.

Le matin , le magistrat passait quelques heures à la bibliothèque. Il y lisait , ou causait avec Duval, dont la conversation l'attachait. Après son piquet, il allait faire sa cour aux dames, et il en était reçu avec autant de plaisir que de distinction. Un vieillard aimable , et sans prétentions , est accueilU partout : malheureusement, il y en a peu.

La jeune veuve , madame Ducoudrai , ne cherchait pas la société. Un enfant de quatre ans, qui lui rappelait son père, nourrissait sa douleur et pourtant l'attachait à la vie. Son fils lui suffisait ; cependant elle n'évitait ni le président ni le général. Le premier lui parlait un langage conforme à sa situation; l'autre lui racontait l'histoire de ses campagnes, et les femmes écoutent volontiers les héros.

M. et madame Luceval, M. et madame Sancy, ces jeunes époux dont je vous parlais tout à l'heure , avaient la délicatesse de ne jamais se présenter chez elle : ils craignaient de lui offrir l'image d'un bonheur évanoui.

En revanche , ils se quittaient peu. Même âge , mêmes goûts, même situation, en faut-il plus pour se lier de la manière la plus étroite ? Le jeu de bague , la balançoire , le ruisseau , le lac , les nacelles, la grotte, les bois touffus, le théâtre, tout cela semblait fait pour eux seuls. On se balançait, on ramait, on péchait, on se séparait, on se retrouvait sortant de la grotte, ou d'un bosquet mystérieux, et on allait parler au théâtre une scène du Temple de Guide, le seul livre de la bibliothèque dpnt on fît cas.

Sancy jouait très-bien du violon, et donnait des leçons à Luceval. Madame Luceval en donnait de piano à Madame Sancy , qui lui montrait à faire résonner une harpe. Des jeux, des concerts, de la santé, beaucoup d'amour, et on croit avoir XI J. 18

fixé le temps ! on s'est étourdi sur la rapidité de son vol.

Madame d'Egligny voulait plaire à tout le monde , et elle y réussissait. Souvent elle se mêlait aux jeux de ses enfans. Elle avait le bon esprit de sentir que pour vivre avec eux, il fallait renaître à leurs goûts. Elle répétait fréquemment ce vieil adage :

« On ne médit de la jeunesse que par le regret « de vieillir. »

Duval et François se communiquaient peu. L'un vivait avec ses livres et ses télescope^; l'autre s'occupait sans cesse des besoins et de l'agrément de tous. On honorait les connaissances profondes du premier ; on tenait compte au second de ses attentions, de son zèle; on aimait sa simplicité. On ne les cherchait ni l'un ni l'autre ; on se plaisait avec eux.

Cette société , composée de gens qui se ressemblaient si peu, vivait cependant dans la plus douce union : c'est que personne n'exigeait rien, qu'on respectait les opinions des autres, qu'on était sensible à un procédé , et , qu'à cet égard , on craignait de se laisser prévenir.

Venait-il des visites de Paris? ceux qui arrivaient étaient les amis de tous. On s'était séparé avec peine; on se réunissait avec joie, parce que les étrangers aimaient à oublier un moment leurs habitudes, pour partager des plaisirs qu'on avait soin de varier.

LUCEVAL. Vkjb

On se rassemblait au théâtre , après dîner. Souvent on y dansait, et Lucéval faisait le ménétrier, en attendant qu'il pût faire mieux. Quelquefois on y jouait un opéra-comique , une comédie , répétés d'avance, et les répétitions avaient été autant de parties de plaisir.

Les rôles principaux étaient remplis par les quatre jeunes gens. Madame d'Egligny se chargeait volontiers du rôle d'une très-jeune maman, pourvu qu'on l'en priât un peu, et le général voulut bien jouer un jour le capitaine Sabord.

A travers tant de scènes différentes, nos jeunes époux cherchaient et retrouvaient l'amour. Ce qui devait arriver, arriva. Mesdames Luceval et Sancy changèrent si sensiblement, qu'il n'était plus possible de représenter une ingénuité, ou une soubrette de bonnes mœurs. Il fallut renoncer aussi à la balançoire et à la danse. On avait tant d'autres moyens de dissipation !

Les enfans de l'amour sont toujours chers à leurs mères. Les jolies petites femmes avaient résolu d'être mères tout-à-fait. Les jeunes époux partageaient leurs sentimens : est-ce par l'expulsion et l'exil qu'on prouve à ses enfans qu'on est digne d'être père ?

Il arriva enfin, ce jour également désiré du père et de la jeune maman. Ce fut du sein des douleurs que madame Luceval passa aux plus délicieuses sensations. Madame Sancy avait donné le jour à un fils qu'avait reçu son amie. Elle reçut

à son tour une fille qui n'avait aucun des traits de ses parens.

« N'importe, disait Manette, en la baisant, tu ce ne m'en seras pas moins chère. Tu ne plairas ({ que par tes qualités; mais aussi tu ne plairas a pas à demi. Ce triomphe plus lent, n'est que « plus certain et plus flatteur. »

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