CHAPITRE PREMIER
Tout change y parce que tout doit changer.
Oîf ne parlait à Paris que de la colonie Luceval ; c'est ainsi qu'on la nommait. On co^uparait François à Guillaume Penn : même franchise , même simplicité. On enviait le sort des paisibles habitans du hameau ; on désirait , comme on désire à Paris, très -vivement, d'en augmenter le nombre. On pressait le propriétaire de bâtir vingt maisons encore , et de tripler les produits , ce qui n'est pas à dédaigner.
Du val, général en chef, rue de Cléry; Du val, alors ministre des relations étrangères , et de plus forcé d'être orateur, car il n'avait pas de secrétaire, Duval répondait laconiquement "à ces instances si flatteuses , que le bonheur d'une colonie n'est pas en proportion de son étendue et de sa population ; qu'un petit état est plus facile à gouverner qu'un grand, et, comme il n'est pas de principe qui ne doive être appuyé sur l'expérience,
il observait que Robinson et Vendredi vécurent parfaitement heureux tant qu'ils furent seuls ; et il ajoutait que sept à huit personnes opulentes et unies n'ont pas d'intérêt à courir des chances qui, sans rien ajouter à leur bien-être, peuvent nuire à leur tranquillité.
Rien d'aussi chatouilleux que l'amour-propre; chacun a le sien , et le plus sot n'est pas celui qui en a le moins. On trouva les défaites de Duval offensantes , injurieuses ; on ne dit pas hautement ce qu'on pensait, mais on passa subitement de l'engouement au dédain. On débita dans tous les cercles de Paris tout ce qu'on peut imaginer d'absurde sur la nouvelle colonie. On crut donner des ridicules aux colons : on les mit à portée de juger ceux qui venaient périodiquement manger leurs chapons , leurs abricots , et leurs fromages à la crème.
De cette foule , que la curiosité et le désœuvrement avaient amenée chez Luceval, il ne resta que quelques honnêtes gens qui aimaient véritablement nos colons et la campagne. Attachés à tous les habitans , chéris de chacun d'eux , ils logeaient indistinctement chez les uns ou les autres ; assez ordinairement chez le premier qu'ils rencontraient en arrivant. On en était venu insensiblement à tout mettre en communauté, tout, jusqu'aux affections du cœur.
On trouvait là ce dont on parle sans cesse , et ce qui peut-être ne s'est réellement rencontré que
chez Luceval, des plaisirs innocens et variés, de la raison sans pédantisme, des talens sans orgueil, de l'esprit sans prétention , de la gaîté sans licence. On était presque toujours réunis , et cependant chacun avait des habitudes relatives à sa situation ou à son âge. Mesdames Luceval et Sancy, par exemple , avaient remplacé les jeux d'exercice par des plaisirs doux , plus convenables à des femmes qui allaitent leurs enfans. Les soins intérieurs, qui ne sont pas sans agrément, parce qu'ils occupent; le déjeuner, moment de la confiance et de la liberté ; des lectures agréables ou utiles , employaient une partie de la matinée.
Vers le midi , les petites mamans prenaient leurs enfans, et se réunissaient sur le boulingrin. Les jeunes bonnes suivaient , la barcelonnette au cou, roulant chacune un joli chariot, destiné à reposer les bras délicats de nos jolies dames. Un simple ruban fixait l'enfant. Chaque mère saisissait le timon léger. On parcourait les jardins , foulant tantôt l'herbe fine, tantôt s'égarant dans les bosquets qu'on aimait à revoir , parce qu'on y retrouvait à chaque pas d'heureux souvenirs. On riait, on chantait, on s'arrêtait ; on parlait aux enfans , qui souriaient à ce qu'ils paraissaient entendre , et qui vraiment n'entendaient rien. Un baiser, récompense de leur intelligence prétendue , rendait de nouvelles forces aux jeunes mères. Montait-on le rocher ou la colline sur laquelle était bâti le temple ? madame d'Egligny disputait aux
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petites bonnes le plaisir de pousser les chariots. Descendait - on ? les jeunes mamans reprenaient leur course , et ne s'apercevaient pas que Zéphyr, dont elles semblaient défier l'agilité, se vengeait en dessinant des formes réservées à deux amours : c'étaient Luceval et Sancy. Ils en avaient la jeunesse , les grâces , la fraîcheur. Ils étaient de toutes ces promenades , et ce qu'ils étaient forcés de sacrifier à la décence, tournait au profit du cœur.
On s'arrêtait enfin sous un ombrage touffu et frais. On s'asseyait sur le gazon ; on y formait un cercle. Les enfans passaient des bras de leurs mamans dans ceux de leurs pères , de leurs amis. « Mon dieu , ma fille , que tu es laide ^ s'écriait « quelquefois Manette, en regardant sa Caroline. » Et elle partait d'un éclat de rire, et le plus tendre baiser était la douce expiation que lui offrait sa mère.
Madame Sancy cherchait à ménager son amie : elle ne parlait jamais de son fils. Elle le caressait en silence , et ce même silence donnait lieu à des réflexions secrètes , qui n'étaient pas à l'avantage de la petite Caroline.
C'est sous cet ombrage mystérieux , loin des regards profanes, que s'ouvrait le fichu discret, que se dénouait l'échelle de rubans, que paraissaient ces vases séducteurs que pressaient de petites mains impatientes ; c'est sous des lèvres avides que disparaissait la rose, d'où jaillissaient les sources de la vie.
Bientôt un doux sommeil fermait ces yeux , faibles encore. On apportait les barcelonnettes , on y déposait les enfans , et on n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux. Les mères attentives se partageaient entre leur ouvrage d'aiguille et leur tendre anxiété; les jeunes pères tiraient des coffres des chariots un échiquier pliant; madame d'Egligny y prenait un livre ; les petites bonnes renouvelaient les guirlandes de fleurs qui paraient les barcelonnettes.
La cloche rappelait chacun chez soi. On avait jugé convenable de dîner tous à la même heure , pour être libres en même temps. C'est alors qu'on se rassemblait selon son goût et les plaisirs du jour. C'est alors que madame Ducoudrai cherchait un air plus pur sous les bosquets solitaires. Quelquefois elle s'arrêtait devant un groupe ; elle écoutait, lorsqu'on y parlait raison, ce qui arrivait fréquemment ; elle y laissait son fils , son cher Edouard , que la solitude n'amusait pas , qui cherchait les jeux de l'enfance , qui n'avait pas de camarades de son âge , mais qui s'en était fait un du général , depuis qu'il était entré furtivement chez lui un matin , pour lui cacher sa jambe de bois. Le général avait décidé qu'un enfant espiègle est toujours un excellent militaire, et il apprenait à Edouard ses vieilles romances; il jouait avec lui à la bataille ; il lui faisait des sabres de bois , des fusils de roseau ; il lui montrait l'exer cice; il lui permettait de tout retourner chez lui^
et il n'y paraissait jamais , parce qu'une maison bien ordonnée et celle d'un vieux garçon ne se ressemblent point.
En conséquence , Edouard s'échappait de chez sa mère le plus souvent qu'il pouvait ; d'abord , parce qu'elle était triste , ensuite , parce qu'elle lui montrait à lire, et à dessiner des yeux, ce qui l'ennuyait à la mort. Il courait de tous les côtés , jusqu'à ce qu'il eût trouvé le général, et quand madame Ducoudrai voulait le ravoir , c'est là qu'elle l'envoyait chercher.
Elle savait gré au brave officier de ses soins et de ses complaisances. Elle ne le lui disait pas; mais elle s'arrêtait plus volontiers avec lui qu'avec les autres. Ce corps mutilé ne lui rappelait rien des jouissances de l'amour; sa conversation était toujours étrangère aux sensations du cœur ; elle s'oubliait auprès de lui. Il était le seul qui pût la faire parler , et il en concevait une sorte d'orgueil.
« Corbleu ! messieurs, disait -il à Luceval et « à Sancy, vous croyez que pour plaire à une <c femme charmante , il faut être un Adonis ! Re- « gardez-moi; je ne suis pas beau, ou que le dia- « ble m'emporte ! eh bien , c'est toujours moi que « cherche madame Ducoudrai; ce n'est que moi « qu'elle écoute et à qui elle répond. Sa tristesse « se modère , elle reprend ses pinceaux , et savez- « vous le premier usage qu'elle en fait ? elle me « peint en pied , messieurs , avec ma jambe de
« bois, et un bras de moins. Allons, président, u notre piquet. Je me crois en veine aujour- « d'hui, et je vous gagnerai vingt fiches. — Vous (c les perdrez , général. — C'est ce que nous (c verrons. »
Ce fut au milieu d'une de ces parties , lorsque Duval finissait une leçon d'astronomie, que les amis de Paris se pinçaient pour entendre une nouvelle symphonie concertante qu'allaient exécuter monsieur et madame Sancy , monsieur et madame Luceval, que François, allant et venant à son ordinaire, rencontra le père Dufour haietant, la pâleur sur le fi:'ont, la douleur dans les yeux.
Le vieillard aborda François : c'est toujours à lui que s'adressaient ceux qui avaient besoin de secours ou de consolations.
« Il vous est arrivé un malheur, père Dufour? « — Le plus grand de tous , monsieur. — Parlez , « mon ami, parlez. — Notre gendre... — Nicolas, (( le bon Ni colas!.. — En se laissant glisser de dessus « une meule de foin... — Il est tombé? — Sur « les pointes d'une fourche qu'on avait imprudem- (( ment plantée... — Oh ! mon dieu, mon dieu! « vit -il encore ? — Bientôt il ne vivra plus. — « Lafleur, Champagne, vite un cabriolet ! Hâtez- (c vous, il n'y a pas un instant à perdre. — Que « de bonté, monsieur ! vous allez envoyer... — (C — Je vais moi-même , père Dufour , cherpher , « amener les gens de l'art les plus célèbres*., —
« Il suffirait, monsieur François, de charger un « domestique... — Mon ami, ne laissons jamais à « d'autres le plaisir d'être utiles , quand nous c< pouvons le goûter nous-mêmes », et François monte en voiture; il est déjà sur la route de Paris. Il presse, il pique le meilleur des chevaux de Luceval ; dans deux heures il sera de retour.
Le vieillard le regardait aller ; et quand il cessa de le voir , il éleva les yeux et les bras vers le ciel : « Bénissez-le , mon Dieu , qui lui avez donné <( votre bonté ! »
Les jeunes mères folâtraient, couraient sur le gazon. L'attitude du vieillard les frappe. Elles s'approchent , elles l'interrogent. Aussitôt la triste nouvelle se répand. Plus de ris , plus de jeux ; on n'écoute que le cri de l'humanité souffrante.
Madame Luceval met des cordiaux dans un petit panier ; madame Sancy en remplit un autre de vieux linge. Elles veulent porter, présenter ellesmêmes l'offrande au malheur : elle en sera plus chère à Nicolas. Il verra qu'on l'estime, qu'on l'aime, et, s'il ne doit pas survivre à son accident, cette idée consolante l'aidera à mourir.
Tout le monde prend le chemin du village. Le général tenait Edouard par la main. « Viens , lui « disait-il, accoutume-toi de bonne heure à voir « des malheureux : tu ne rencontreras que cela « dans le monde. »
Madame Ducoudrai marchait seule, l'œil morne, la téte penchée sur sa poitrine. Pauvre petite Mar-
guérite ! pensait-elle, bientôt, peut-être, tu sentiras comme moi qu'on perd plus que la vie en perdant ce qu'on aime. La conformité de notre sort comblera l'intervalle qui nous sépare ; nous mêlerons nos larmes, et à qui parlerait-on de sa peine, qu'à l'être infortuné, qui seul sait compatir à des maux qu'il éprouve ?
On entre en silence dans la maison qu'habitaient la veille encore le contentement et la paix. Le malheureux était mourant. Le père et la mère Dufour , la jeune et intéressante Marguerite , deux enfans , qui balbutiaient à peine , étaient autour du lit, et demandaient à Dieu un père, un époux, un gendre. Dieu fut sourd à leurs prières.
Que j'aime ce rustre du bon La Fontaine , qui
Chez lui gardait un dieu de bois ,
De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles, . Le rustre cependant s'en promettait merveilles ; Il lui coûtait autant que trois.
A la fin , se fâchant de n'en obtenir rien ,
Il vous prend un levier , met en pièces l'idole.
Quand je te fais du bien ,
M'as-tu valu , dit-il , seulement une obole ? Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels.
Et, puisque nous sommes en train de citer, rap-^ portons un extrait de cette autre fable :
Un bloc de marbre était si beau ,
Qu*iin statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il dieu , table ou cuvette ?
Il sera dieu; même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez , humains ! faites des vœux ; Voilà le maître de la terre.
L'artisan exprima si bien
Le caractère de l'idole ,
Qu'on trouva qu'il ne manquait rien
A Jupiter , que la parole.
Même l'on dit que l'ouvrier Eut à peine achevé l'ouvrage , Qu'on le vit frémir le premier, Et redouter son propre ouvrage.
Il était enfant en ceci :
Des enfans n'ont l'ame occupée
Que du continuel souci
Qu'on ]iie fâche point leur poupée.
L'infortuné Nicolas parut se ranimer à l'aspect des soins qu'on lui prodigua, et du vif intérêt qu'il inspirait. Son œil , presqu'éteint , exprima encore la reconnaissance et l'affection. Il souleva avec effort une main déjà glacée, et montra Marguerite et ses enfans. Madame Ducoudrai fondit en pleurs. « Tels furent , s'écria-t-elle , le dernier « signe, le dernier vœu de mon époux. On les a « oubliés, avec lui : la dernière volonté de Nicolas
« sera respectée, w Elle embrasse la mère désolée ; elle prend un enfant sur chacun de ses genoux ; elle les presse contre son sein ; elle les a adoptés. Nicolas lui adresse un regard , qui eût payé les mines de Golconde.
François parut, accompagné d'un médecin et d'un chirurgien. Ils décidèrent, au simple attouchement du pouls, qu'il n'y avait pas de ressources. Ils essayèrent cependant de placer un appareil , et le blessé expira dans leurs mains.
Aussitôt la maison retentit des gémissemens de ces infortunés. Madame Ducoudrai prit la main de Marguerite , soutint les pas chancelans de l'aîné des enfans, remit l'autre entre les bras du général , et sortit , sans s'inquiéter si les amis communs la suivaient ou non. Elle n'adressa pas un mot à Marguerite : persuade-t-on la douleur ? elle pleurait avec la jeune femme.
Les habitans de la colonie retournèrent chez eux , tristes , pensifs , et se parlant à peine. I^es gens fortunés ont besoin de ces scènes d'affliction qui les ramènent au sentiment de leur faiblesse , et du vide des plaisirs. C'est alors que, se reployant sur soi-même, on se compare aux êtres souffrans dont on est environné ; qu'on sent que pour mourir en paix , il faut faire un digne emploi de la vie.
Luceval marchait seul , et ne paraissait pas plus profondément affecté que les autres. Se rappelaitil l'impression désagréable qu'avait fait éprouver
à madame Luceval le dernier baiser pris à Marguérite le jour du baptême ? craigiiait-il de laisser pénétrer ses véritables sentimens ^ ou était -il du nombre de ceux que la satiété en tout genre conduit à l'insouciance ?
François, toujours sévère envers lui-même, et juste et franc envers les autres , s'approcha de Luceval. « Monsieur, lui dit-il , j'ai cessé d'être votre « tuteur... — Mais vous êtes toujours mon meil- « leur ami, François. — Eh bien ! un ami vrai doit « toujours la vérité à son ami, et si ses conseils « ne sont pas suivis, du moins n'a-t-il rien à se «reprocher. Voyons, monsieur, que comptez- « vous faire pour cette malheureuse famille ? — « Mais , mon bon ami , nous verrons. — Monsieur, « le bienfait différé perd beaucoup de son prix; « c'est le choix heureux du moment qui fait valoir ce ce qu'on donne. — Eh bien , François , nous nous « consulterons. — Pensez - vous , monsieur , à la « froideur de vos réponses? vous conservez la plus (c vive affection pour madame Luceval, et elle la « mérite sans doute ; mais l'amour qu'elle vous « inspire a-t-il fermé votre ame à la délicatesse et « à la reconnaissance ? — Comment , François , à « la reconnaissance ? — Avez -vous oublié que (c Marguerite est la première auprès de qui vous (c avez senti battre votre cœur, et ne devez-vous « rien à celle qui vous a communiqué une seconde f( vie ? Avez-vous oublié que vous l'avez jugée di~ « gne de votre main, et que vous avez voulu la
« combler de richesses pour la consoler de vous « avoir perdu ? Ce sentiment s'est éteint; mais la « délicatesse vous permet-elle de l'abandonner à « l'infortune et à sa douleur, lorsque, par l'acc( complissement constant de ses devoirs, elle a « acquis de nouveaux droits à votre estime ? Ré- « fléchissez, monsieur; interrogez votre cœur; il « vous parlera comme moi. — Mon ami, mon bon « ami, je ne demande pas mieux que d'adoucir le ce sort de cette jeune femme; mais encore fautc( il le temps de penser... — J'ai pensé pour vous, (c et je vous laisserai la satisfaction d'agir. — Voyons, (( mon bon ami , que croyez - vous qu'on puisse (c faire?
« — J'occupe le bas d'une de vos maisons. J'ai (( six pièces, et deux me suffisent. Je logerai la « malheureuse famille. — Bien. — M. Duval étudie « et travaille à la bibliothèque ; ainsi , le bruit , « les jeux des enfans ne lui donneront pas de dis- « tractions. — Ensuite ? — J'occuperai Marguerite, (c je l'emploierai utilement pour vos intérêts; elle « gagnera à la colonie de quoi élever honnêtece ment ses enfans. Elle a un bail très-long et trèsce avantageux ; vous lui permettrez de disposer de (C la ferme d'après mes avis. Je placerai pour elle (C les bénéfices qu'elle en retirera ; elle joindra (( tous les ans ses intérêts à ses capitaux ; à Fexc( piration du bail, elle aura de quoi se faire un « sort indépendant, et ces arrangemens, monsieur, « ne vous coûteront qu'une signature.
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« — Je la donnerai avec le plus grand plaisir; « mais il est dans les convenances que je prévienne « madame Luceval. — Vous ne pouvez vous en « dispenser; mais je crois, monsieur, qu'elle pence sera comme nous. Elle est à l'âge heureux où a le cœur suffit à peine au besoin d'aimer , où tous « les genres d'affections lui sont propres, et le « plaisir simple et pur de secourir l'humanité souf- (c frante, peut reposer un moment des agitations « de l'amour, w
Madame Luceval ne fut pas précisément de l'avis de ces messieurs. En volant au secours de Nicolas, en consolant sa femme, elle avait cédé à un premier mouvement, toujours favorable au malheur. Mais, au retour, elle avait eu le temps de réfléchir. Marguerite était encore très -jolie; les gens de Luceval avaient parlé ; François lui-même avait jeté, sans s'en douter, quelque lumière sur cette liaison éteinte. Cependant , comment se refuser ouvertement à un acte de bienfaisance, que désiraient, que sollicitaient tous les membres de la société ? Il fallait donner des prétextes plausibles, et la jeune dame sentait qu'une jalousie, sans fondement réel , n'eut été qu'un ridicule.
Elle se rendit au vœu général avec cette facilité que semblait exiger la circonstance , et cette froideur qu'éprouvera toujours de l'épouse celle qui plut au mari, ne fût-ce qu'un instant. Elle observa seulement que la société était composée de manière à ce qu'on ne pût admettre Marguerite
et ses erifans dans l'une des sept, maisonnettes ; qu'il serait absurde d'exposer les habitans de la colonie à rencontrer à chaque pas une femme , intéressante sans doute par sa situation , mais qui d'ailleurs ne pouvait convenir à personne ; qu'enfin , il y avait quelques bâtimens éloignés , où on pouvait la loger conformément à son état.
Ces observations faisaient souffrir François. Parvenu près de son ancien maître, de l'état de domestique au rang d'ami et d'ami intime , il ne connaissait, depuis trente ans, que deux classes d'hommes , les honnêtes gens et les fripons. Il avait résisté aux premiers désirs de Luceval, parce qu'il avait senti que son pupille pourrait lui demander compte un jour d'une faiblesse qui eût excité le blâme général; mais il ne concevait rien à ces raffinemens , qui font adopter par la société une femme couverte de dentelles, et qui la forcent à en rejeter une autre qui se présente avec l'auréole des vertus. Bon François ! il n'était pas du dix-huitième siècle.
Luceval se tut; François ne répliqua rien. Il savait combien il était facile de réchauffer la bienfaisance de son élève ; mais il sentait le danger de mettre en opposition la femme et le mari.
Le silence de Luceval, les ménagemens de François, n'influèrent en rien sur le sort de Marguerite. Madame Ducoudrai était maîtresse absolue chez elle : elle y reçut la mère éplorée et ses malheureux enfans.
Marguerite était douce ; madame Ducoudrai n'était pas exigeante. Il s'établit entre elles une sorte d'intimité, que le même genre d'infortunes rendait chaque jour plus étroite. Elles ne sortaient presque jamais, et si elles voulaient jouir d'une heure de promenade, elles choisissaient le moment où elles étaient sûres de ne rencontrer personne dans les jardins. Le général , seul , était régulièrement admis chez elles, et il disait tout haut que madame Ducoudrai était aussi estimable que belle , et que s'il avait son bras, sa jambe et vingt-cinq ans de moins, il faudrait, parbleu, qu'elle l'épousât.
Une belle action enflammait l'ame du vieux général ; il la louait , parce qu'il y trouvait du plaisir et de la justice. Sa franche vivacité ne lui permettait jamais de réfléchir; il disait d'abord ce qu'il pensait, sans s'inquiéter des conséquences. Cependant, ces éloges répétés semblaient être une satire directe de l'insouciance de quelques uns des habitans. Madame Luceval s'appliquait secrètement des traits qui ne s'adressaient ni à elle , ni aux autres. Elle laissa échapper plusieurs fois des marques de mécontentement, et le président en parla enfin au général. « Je ne critique (( personne, répondit celui-ci; je ne cherche à « mécontenter personne ; mais , il y aurait de la « lâcheté, de la bassesse à me taire, d'après des « considérations frivoles, sur ce que je vois de (( beau, de grand, de sublime, et, ventrebleu! i( je ne me tairai pas. »
On lie voyait plus madame Diicoudrai, et il était dans les convenances que Luceval allât quelquefois s'informer de sa santé, savoir si on fournissait exactement à ses besoins, et à ces petites fantaisies que nous aimons tant à satisfaire. Ces visites, toujours très-courtes et peu fréquentes, inquiétaient madame Luceval. Son mari avait aimé Marguerite ; il lui avait plu. Elle était libre ; elle pouvait se rappeler ses premières affections; la vanité, l'intérêt pouvaient faire le reste. A la vérité , l'amour de Luceval ne paraissait pas s'affaiblir; mais, qui peut lire dans l'avenir? et les cœurs timides semblant se complaire à se créer un avenir effrayant.
Quelquefois aussi la jeune dame riait de ses craintes. Brillante de jeunesse, d'attraits, de parure, pouvait-elle craindre une simple paysanne? Cette réflexion, que Tamour-propre reproduisait souvent, eût peut-être calmé des inquiétudes qui n'étaient pas encore fondées , si madame d'Egligny n'avait eu sur l'inconstance des hommes une opinion qu'elle devait probablement à son expérience , ét qa elle n'avait pas la sagesse de dissimuler. Eclairer une femme trompée , c'est perdre une maison. Alimenter le soupçon au cœur de celle qui n'a aucun sujet légitime de craindre, c'est détruire le charme de l'illusion , et notre bonheur ne se compose que de cela.
Déjà les habitans commençaient à se voir moins. Une réserve marquée avait succédé à la confiance
et à la gaîté. On n'avait à se plaindre de personne, et on croyait s'apercevoir qu'on cessait de se convenir.
Le président regrettait ces jours d'abandon et d'aimable folie , qui plaisent à tous les âges , quand ils sont réglés pas la décence. Plein de pénétration, il démêla facilement la cause de la mésintelligence qui commençait à se manifester , et il entreprit d'en effacer jusqu'au souvenir.
Il ne se fatigua point à combattre des opinions, à dissuader ceux qui ne voulaient pas l'être ; il attaqua le mal dans sa source. « Monsieur, dit-il « à François , les crises violentes^ durent peu : (c Marguerite doit commencer à se calmer et à ce sentir la nécessité de se suffire à elle-même. « M. Luceval a signé l'acte qui l'autorise à dis- « poser de sa ferme ; il faut maintenant qu'un « travail utile pour le propriétaire et pour elle, « lui permette d'économiser ses petits revenus : « tels étaient, je crois, vos projets. — Mais, mon- « sieur le président, elle ne dépense rien , rien « absolument chez madame Ducoudrai. — La dé- « licatesse ne lui permet pas d'y rester plus long- « temps. L'occupation, d'ailleurs, la distraira des « idées affligeantes que nourrit l'oisiveté , et sur « lesquelles elle a ramené madame Ducoudrai, <( qui déjà avait assez de sa douleur. Employez « Marguerite dans les bàtimens extérieurs ; qu'elle « n'ait plus de communication directe avec nous : « le sort de toute la vie de monsieur et de ma-
« dame de Luceval dépend de la conduite que « vous allez tenir. — Vous m'effrayez, monsieur « le président. — Des alarmes ne remédient à « rien. — Mon pupille serait-il capable de s'ouït blier, de manquer à sa femme? — Je ne le <c crois pas. Cependant, cela n'est pas impossible. « Madame Luceval le craint , et c'est assez.
« Mais, croyez -vous, monsieur le président, « que madame Ducoudrai permette à Margue- « rite... — Mon cher François, à vingt-quatre ans, « on pleure facilement, on peut trouver même « de la douceur à pleurer; mais, à vingt-quatre « ans, on ne se voue pas aux larmes. Un mo- « ment d'exaltation nous fait quelquefois agir « contre nos intérêts. Nous sentons plus tard les « désagrémens d'une association qui n'a de rap- « ports ni avec nos goiits, ni même avec nos « moindres habitudes. Un amour-propre mal en- (t tendu nous empêche de revenir sur une fausse « démarche ; mais, nous cédons avec facilité, et « nous conservons une reconnaissance secrète t( pour celui qui a eu l'adresse de nous faire une « douce violence. Telle est, je crois, la position «de madame Ducoudrai. C'est à vous, qui jouis- <( sez de la considération patriarchale , à vous, « que vos fonctions autorisent à entrer partout, (c à voir Marguerite, à lui parler, à empêcher a enfin que la défiance n'amène l'aigreur entre de « jeunes époux, si dignes d'être heureux. »
Le président connaissait le cœur humain. Ma-
dame Ducoudrai n'opposa qu'une faible résistance. Marguerite était reconnaissante; mais elle ne fut pas fâchée d'être rendue à son indépendance. Elle sentait, avec une satisfaction secrète , qu'éloignée de l'enclos, elle recevrait librement son père et sa mère , ses anciennes amies qui parlaient et entendaient son langage , et que surtout elle pourrait gâter ses enfans, sans qu'une protectrice lui observât que les vices de la première éducation influent sur le reste de la vie : tout était pour le mieux.
Elle alla fixer son domicile dans une ou deux chambres attenantes à la lingerie , dont la direction lui fut confiée par François. C'était un emploi nouveau qu'il créait. Il l'avait jusqu'alors exercé , aussi bien que peut le faire un homme ; mais il s'en déchargea avec plaisir, dès qu'il eut trouvé une femme intelligente et sûre. Il avait d'ailleurs tant de parties essentielles à surveiller !
Le président jouissait de son ouvrage. Il observait les différentes teintes des physionomies ; elles paraissaient plus ouvertes , et il s'applaudissait chaque jour de ce qu'il avait fait. Il ne recueillit cependant aucun fruit de ses vastes conceptions. Un incident bien simple , bien naturel , et que sa prudence n'avait point prévu , renversa tout son plan.
Luceval , trop jeune pour calculer rien , trop ardent pour être réservé , avait mis sa jeune épouse dans la nécessité de sevrer Caroline. Madame lAiceval se consola aisément d'une
distraction , qu'elle tourna à l'instant au profit de son repos et de ses goûts. Elle représenta la difficulté de priver du sein un enfant sous les yeux de sa mère. Elle insista sur le besoin qu'avait du grand air , et des alimens sains de la campagne , un enfant sevré brusquement. La conséquence était toute simple : c'est que Luceval devait la conduire à Paris.
11 fallait réellement qu'une demoiselle de seize ans, élevée dans le grand monde, habituée aux plaisirs bruyans, éprouvât ce que l'amour a de plus doux et de plus fort , pour passer , sans regretter rien , dix-huit mois dans un perpétuel téte à téte . Il était dans l'ordre des choses qu'on pensât enfin à sortir de cette espèce de léthargie , et il n'était pas malheureux d'avoir un motif qui mît en défaut la pénétration conjugale, et qui ne lui laissât aucun moyen de résistance.
Madame Sancy ne pouvait donner à son mari qu'un prétexte , qui n'eût pas réussi un an plus tôt , et auquel elle n'eût pas pensé : c'était le désir, très-louable sans doute, de ne pas abandonner son amie pendant les incommodités d'une grossesse. Madame Luceval n'était pas incommodée du tout ; mais cela vient du jour au lendemain.
Il est présumable que tout prétexte devait convenir aux jeunes maris. La balançoire , les joûtes sur l'eau, le jeu de bagues, et un autre jeu plus séduisant, avaient perdu l'attrait de la nouveauté. Il n'y avait qu'un pas à faire pour arriver à Fha-
bitude , et de l'habitude à la satiété , il n'y a pas loin. On avait juré , on trouvait superbe d'aimer toute la vie ; mais je ne sais quel malin démon soufflait intérieurement qu'une femme charmante a tout à gagner par la comparaison , et cette comparaison , on n'était pas fâché de la voir faire.
Adorateurs déclarés de leurs femmes , ces messieurs n'avaient garde de se faire des confidences. Mais ils agirent de concert, sans être convenus de rien. Il fut arrêté qu'on retournerait à Paris... pour plaire à ces dames : les maris adroits tirent parti de tout.
Il eût cependant été difficile à ceux-ci de ne pas céder. Les jeunes dames étaient vives, et la vivacité ne supporte pas la contradiction. Elles avaient l'habitude d'être prévenues en tout, de voir tout ployer sous des fantaisies , quelquefois ridicules, mais toujours piquantes par les grâces de la gaîté , et un enfant gâté s'irrite de la moindre résistance. Les deux jeunes gens s'étaient ployés, sans s'en apercevoir, à une sorte de dépendance. On ne secoue le joug de sa femme qu'à l'aide d'une révolution domestique , et tout le monde n'a pas le goût des révolutions.
Le président les vit partir avec peine ; mais il ne fut pas tenté d'abandonner son champêtre et paisible asile. Il lui restait le général , qu'il aimait ; madame Ducoudrai , qu'il estimait , et qui , après tout, ne serait pas toujours inconsolable; Duval , à qui le dérangement des saisons donnait lieu de
faire , sur l'inclinaison de l'écliptique , des raisonnemens toujours nouveaux, toujours très-savans, et toujours très ^ incertains ; enfin, le bon François, dont la conversation simple reposait l'esprit, en intéressant le cœur.