CHAPITRE IL
Caroline parait sur la scène de la vie.
Y a-t-il un bonheur durable ? Dites -moi où on le trouve.
Est-ce au milieu de monceaux d'or ? Du moment où on n'éprouve plus de désirs qu'on ne puisse satisfaire , on a cessé de jouir.
Est-ce dans la considération que donne une grande place ? Respects sans amour de la part des inférieurs ; envie , persécutions de celle des concurrens ; calomnies après la chute , et toujours la nécessité humiliante de flatter des supérieurs et de ramper devant eux.
Est-ce au pied des autels , qui promettent appui , consolations , et où on ne trouve que tristesse, effroi, et des sens rebelles que le jeûne et l'ennui irritent souvent, et ne calment jamais ?
Est-ce dans les douceurs de Famour ? Ses illusions se dissipent comme la rosée aux premiers rayons du soleil.
Est-ce dans l'éclat de la domination ? Les tra-
vaux , l'insomnie , les soucis dévorans sont sur les marches du trône.
Où chercher le bonheur durable ? où est -il? nulle part. Il n'existe point. Osons le ranger au nombre des chimères auxquelles les humains sacrifient leur courte vie.
Si un être quelconque veut n'être pas malheureux ; s'il veut faire une espèce de compensation du bien et du mal, qu'il pratique, non les vertus de la nature , elle n'en impose pas , elle ne donne que des appétis ; qu'il pratique ce que le Contrat Social a nommé vertus , parce que ce qui est utile, ce qui est bon à tous, doit être distingué et révéré.
Celui qui a le bon esprit d'adopter des principes, dont ses ancêtres avaient reconnu FutiUté avant sa naissance , qui étend sur tout ce qui l'environne son active sollicitude , est déjà, par le témoignage de sa conscience, fort au-dessus du malheur.
Mais s'il sait adoucir ce que le bienfait a toujours d'amer; s'il a secouru le malheureux avec cette modestie , ces égards compatissans que Fhomme doit à l'homme souffrant; s'il répand sur sa femme , sur ses enfans la portion de bonheur qui leur est propre , l'affection des siens, la reconnaissance , les bénédictions publiques , le rendront heureux un moment. Or , comme il n'est personne qui n'ait, selon ses ressources, ces moyens à sa disposition, il n'est personne aussi
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qui , par une bonne action répétée , ne puisse échapper au vide affreux de la vie.
On me demande maintenant quelle idée j'attache au mot conscience ^ G^m vient de m'échapper. Un docteur répondrait que c'est un sentiment inné que Dieu a imprimé dans nos ames. Moi , qui ne suis pas savant, je dirai simplement que ma conscience innée était sans activité , avant qu'on m'eût enseigné ce qui est bon ou nuisible aux autres et à moi, et j'ajouterai que ma conscience n'est que mon propre témoignage de ce que j'ai fait de bien ou de mal, d'après les opinions et les principes reçus. Ce témoignage, le fléau, l'ennemi inséparable du méchant, est l'orgueil légitime et la récompense du juste , lors même qu'on lui refuse la justice qui lui est due. C'est de ce témoignage seul que dérivent les courts instans de bonheur dont nous pouvons jouir. N'en cherchons point ailjeurs. Misère , confusion , désordre , voilà ce qui reste à celui qui entreprend de briser la grande chaîne , dont il est lui-même un chaînon.
Marguerite n'était pas métaphysicienne. Jamais même elle n'avait entendu parler métaphysique qu'à son curé, qui n'y entendait rien. Mais Marguerite avait reçu des bienfaits ; elle concevait le plaisir/de la bienfaisance, et elle désirait secrètement l'occasion de s'élever jusqu'à ses bienfaiteurs: elle la trouva bientôt.
Monsieur et madame Luceval avaient prié, en partant, François de trouver une bomie, une ex-
cellente sevreuse , et cela se trouve si facilement à la campagne , où toutes les femmes sont dans l'habitude de recevoir de l'argent , pour négliger, brusquer , tourmenter d'innocentes créatures ! Celles qui ne peuvent plus leur communiquer avec leur lait leurs inclinations vicieuses, s'empressent, pour de l'argent encore, d'accueillir ces victimes de l'insouciance paternelle, et ce qui peut leur arriver de moins malheureux , c'est que leur imbécille institutrice ne fasse que prolonger leur première imbécillité.
Ce départ précipité , cette espèce d'abandon , paraissaient extraordinaires à François. Il disait sa façon de penser à ce sujet au président ; le président , qui prévoyait que François serait utile aux enfans comme il l'avait été au père^, cherchait à entretenir cette affection qui devait se répandre çur toute une famille. Il fit convenir le tuteur qu'une femme grosse ne peut pas nourrir ; qu'une femme délicate a des ménagemens à garder dans une semblable position, et que la preuve de confiance la plus touchante que pouvaient lui donner M. et madame Luceval, c'était de le charger exclusivement de la vie et du bien-être de Caroline.
Ces raisons suffisaient à un homme qui se plaisait à estimer ceux qu'il aimait. Il trouvait même quelque orgueil à croire, avec M. le président, que Luceval comptait, pour sa fille, sur
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ces soins tendres et désintéressés qu'il lui avait prodigués autrefois. « Aimable jeune homme , di- « sait-il en cherchant une sevreuse, il veut que « j'emporte au tombeau la satisfaction d'avoir « élevé le père et les enfans ! »
Les sevreuses qu'il trouvait ne lui inspiraient que la défiance ou le dégoût. Il courait tout le jour; il rentrait, excédé de fatigue, et il trouvait le temps de veiller encore à ce que celle qu'il avait provisoirement chargée de soigner Caroline, ne la laissât manquer de rien. Quelquefois il l'endormait sur ses genoux.
C'est quelque chose de bien ridicule, n'est-ce pas, belles dames, qu'un homme qui endort un
enfant? Voudriez-vous m'en dire la raison?
Vous balbutiez ; vous ne savez que répondre. Heureux, croyez-moi, celui qui a des faiblesses aimantes! il ne brille pas, mais il jouit.
Un soir, François était rentré, désolé de l'inutilité de ses courses. Il prenait sa rôtie au vin, et, par intervalles, il chantait d'une voix rauque un air usé, en berçant Caroline. La petite lui souriait aussi agréablement que peut le faire un enfant qui n'est pas beau , et un baiser de François était le prix du sourire.
Marguerite entra. Elle avait besoin de quelques renseignemens sur ses occupations nouvelles, et depuis qu'elle ne rencontrait au hameau que des visages rians, elle y venait sans contrainte.
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François, après lui avoir répondu, lui parla de ses fatigues, de leur but, et du peu de succès qu'il en attendait. Elle réfléchit un instant. Sa figure s'anima ; ses yeux brillèrent d'un éclat nouveau; ses gestes annonçaient cette belle chaleur, qui accompagne toujours une résolution noble.
Quel moyen plus sûr , en effet , de prouver à M. et à madame Luceval qu'elle est digne d'eux, que de se charger de leur enfant, de supporter les dégoûts qui naissent à chaque instant de l'imperfection des organes, et les contradictions que suscitent des volontés, d'autant plus opiniâtres , qu'elles sont encore sans objet déterminé par la raison ; de veiller la nuit , et de gui- y der lé jour des pas incertains ! Une mère se soumet quelquefois à ces devoirs pénibles ; son cœur l'y porte, quand elle en a un; une femme salariée promet , et feint de les remplir : celle-là est la plus estimable, qui, sans autre attrait que le plaisir de bien faire , entreprend volontairement cette longue et pénible tâche, et c'est ce que fit Marguerite.
Voilà donc la fille unique, la seule héritière existante d'une immense fortune, bannie de l'intérieur des possessions de son père , reléguée avec des gagistes : telle est la première observation qui se présente à l'esprit.
Mais si l'on pense qu'il ne faut encore à Caroline que des alimens , un habit et un toit ; qu'elle ignore ces habitudes étrangères à la nature, qui sont
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devenues pour nous des besoins impérieux; si l'on pense que Caroline, à la lingerie, pouvait se permettre ce qu'on lui eût interdit sous les lambris dorés de sa mère; que Marguerite se partageait également entre elle et ses enfants , et qu'enfin les vertus simples de François veillaient sans cesse autour de son berceau, on jugera Caroline heureuse, et elle l'était en effet.
François écrivait à monsieur Luceval régulièrement une fois la semaine. Il faisait ses lettres longues, parce qu'il se complaisait à parler de l'enfant, et qu'il entrait dans les plus petits détails. Luceval répondait exactement. Ses lettres exprimaient de l'affection pour sa fille , de l'estime et de la reconnaissance pour François : le bonhomme était enchanté.
Un courrier, porteur de billets ornés de jolies vignettes, apprit enfin aux habitants du hameau que madame Luceval était mère d'une seconde fille, qui effaçait ce qu'on avait vu de *plus beau. Tant pis pour Caroline, disait tout bas le président. Tant mieux pour Caroline , disait tout haut François : la nature lui a donné une compagne et un amie.
On s'attache par ses bienfaits , et depuis quelque temps le brave homme éprouvait le désir et le besoin de revoir son Adolphe. La naissance du bel enfant exigeait des félicitations. La bienséance fut le prétexte ; l'affection seule le fit partir.
François , pour être bien reçu , n'avait qu'à se XIL 20
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présenter; il le savait; mais, il savait aussi quel prix on attache à une jouissance inattendue. Il emmenait avec lui la petite Caroline , qui s'essayait à marcher , et qui commençait à articuler ces premiers mots si doux à l'oreille d'un père et d'une mère.
Ahî pensait François, quel plaisir ils auront à la voir trouver, perdre, chercher, retrouver l'équilibre ! Combien leurs cœurs seront émus , lorsqu'ils devineront les mots qu'elle balbutie à peine !
Rêves de bonheur rendent la peine légère. François était insensible à la gène d'avoir, pendant toute la route, Caroline sur ses genoux. Il avait pris une femme ; mais , ce n'était pas Marguerite , et l'enfant n'était bien qu'avec elle , ou François.
Ils arrivent. Lu ce val voit son vieux ami descendre de voiture ; il court, il est dans ses bras. Il caresse sa Caroline , qui ne le connaît plus , qui pleure , qui crie papa , et c'est à François que ce mot s'adresse ; c'est à lui qu'elle tend ses petits bras; c'est lui qu'elle semble implorer.
François était au désespoir que ce nom, qu'il lui avait appris à prononcer pour son père , ne s'adressât qu'à celui qui , à la vérité , en remplissait les devoirs Luceval , frappé de la force de
cet instinct qui attache exclusivement l'enfant à ceux qu'il reconnaît à leurs bienfaits, et que le besoin d'un appui l'obhge a adopter, Luceval
S efforçait en vain de cacher , sous un air de gaieté , son embarras, et peut-être certains reproches intérieurs François, qui prenait toujours les
choses du côté le plus avantageux , s'applaudissait que son pupille ne s'aperçût de rien. Ce cher x^idolphe , pensait-il , combien il souffrirait , s'il avait vu que sa fille me préfère à hii.
Ils entrent dans la chambre de madame. François lui présente Caroline, qu'elle embrasse une fois, deux fois, pendant que le tuteur tourne une espèce de compliment, à la fin duquel on l'invite à s'approcher du berceau de Julie. Le bonhomme s'écrie qu'il est impossible , en effet , de rien voir de plus beau, et madame Luceval lui sourit.
Il prend Caroline dans ses bras , il approche ses joues de celles de sa sœur. Charles, dit Caroline en pressant Julie de ses petites mains. Charles était le plus jeune des enfants de Marguerite.
(c II paraît, dit madame Luceval, que Caroline « aime beaucoup les petits habitants du hameau, (c II faut l'y reconduire; elle s'ennuierait ici. Je ce le crois, madame, répondit François, de la tt meilleure foi du monde. » Luceval rêvait , et ne disait rien.
Il ne restait plus , selon le digne homme , qu'à faire valoir un peu les talents de sa Caroline. Mettre dans le plus beau jour son adresse naissanté, un entendement qui commençait à se déno.
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velopper, c'était plaire à ses parens : telle était la façon de voir de François. « Vous savez, ma- « dame , que Caroline marche assez bien? - — ^ Vous « nous l'avez écrit. Comment se portent nos amis « du hameau? — A merveille, madame. Je vais c< la faire trotter sur ce tapis. — Et madame Du- (( coudrai? — ^ Toujours fort triste, madame. Alcc ions, viens, mon enfant, viens. » Il s'était mis à l'extrémité de la chambre, et la petite allait à lui, en appuyant un pied avec précaution, en cherchant bien l'aplomb avant de lever l'autre ; elle lui souriait, quand elle avait fait trois ou quatre pas; François l'encourageait de l'œil et de la voix; enfin, elle courait dans ses bras, lorsqu'elle était assez près de lui pour ne rien craindre. « Comment donc, M. François, mais elle est « très-avancée ! — N'est-il pas vrai, madame? Oh! «je savais bien que ce tableau vous ferait le plus
« grand plaisir Et, si vous l'entendiez parler!
c( Caroline , voilà maman. » Et la petite court à la porte, en pleurant de joie, et en répétant : Maman, maman. C'était Marguerite qu'elle attendait.
Sa précipitation lui fait faire un faux pas. Elle tombe , et se blesse au front ; c'est François qui la relève. « Louison , vous n'entendez pas ma (( fille qui crie? Donnez-la-moi donc. » François s'empresse d'apporter Caroline; Louison présente Julie. « Vous ne croiriez pas, monsieur François, (c que cette charmante Julie ne peut attendre le
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(( sein un moment: il faut que je sois à ses or- « cires. — Mais, madame, Caroline souffre. — Ah! « voyez cela, Louison. — Hé! madame, si sa mère (c ne la soulage pas, du moins ne passera-t-elle « pas dans les mains de ses domestiques. « El François cherche ce qu'il faut pour faire et mouiller une compresse « Mon bon ami, vous parais- « sez avoir de l'humeur. — Non, monsieur, je « n'en ai pas. — ^Vous auriez tort, au reste, car « vous devez sentir que la faiblesse d'un enfant « de quinze jours réclame les premiers soins c( d'une mère.
« — ^ Voilà une observation qui m'était échap- « pée, et que monsieur le président m'aurait « faite comme vous. Il m'a soLivent fait revenir
« de certaines idées Je vous avoue que j'avais
« en effet de l'humeur, que j'en avais beaucoup, « et je vous en demande pardon. Permettez que « j'arrange la téte de Caroline. — Monsieur Fran- « cois? — Madame? — S'il vous était égal de pas- « ser dans l'appartement de monsieur..... Je vous
« avoue que les cris de deux enfans — Oh !
« c'est trop juste , madame », et François passe chez monsieur.
Luceval le suit. « Mon bon ami, je voudrais (( bien dîner avec vous. — Monsieur, je compte « sur ce plaisir-là. — Mais, je ferais beaucoup de « peine à madame, si je la laissais seule, et vous c( savez que le bruit l'incommode. — Allons, alc< Ions, mon cher Adolphe, pas de contrainte
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« entre nous. Vous me ferez servir ici, et ensuite « je partirai. — Je suis bien fâché de ce contrece temps; vous serez seul, et — J'ai Caroline,
(c monsieur. — Vous vous ennuierez avec elle. — (c Jamais nous ne nous ennuyons ensemble. »
Luceval conservait pour son tuteur un grand fonds d'attachement; Caroline lui était chère : un père tient beaucoup moins qu'une mère à la figure de ses enfans. Mais , l'empire de madame Luceval s'affermissait tous les jours. Ce n'était point par de grands airs, par des larmes qu'elle faisait tout ployer; c'était par une douceur insinuante, par les grâces d'une figure enchanteresse; c'était à travers les expressions d'un attachement réel qu'elle se laissait deviner, qu'elle inspirait l'idée de la prévenir, et sa reconnaissance était toujours le prix d'une soumission dont on ne s'apercevait pas. On croyait n'avoir cédé qu'à son cœur, quand on avait réellement obéi.
Ce joug n'avait rien d'humiliant ni de pénible. Le public même, toujours malin, souvent méchant, ne pénétrait pas la jeune dame. Il citait Luceval comme le modèle le plus fortuné des époux , et il proposait sa femme comme un exemple de tendresse , d'attentions et d'égards.
Il est difficile qu'une autorité , établie sur de semblables bases, ne dure pas long-temps. Celle (le madame Luceval subsista, lorsqu'il ne restait que le souvenir de ses charmes; elle la soutint encore par les seules ressources de son esprit.
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Elle avait aimé Caroline avec une tendresse qui la rendait insensible à la défectuosité de ses traits. La beauté de Julie , dans qui elle se plaisait à se reconnaître , avait entraîné et fixé son coeur. Estce un crime de distinguer, parmi ces jeunes plan tes, celle qui justifie le plus notre affection? C'en est un certainement de laisser percer une préférence dont on n'est pas maître , mais dont on sent secrètement l'injustice, et de ne point dédommager, par l'égalité de soins et de bienfaits, celle qu'on prive d'une partie des affections auxquelles elle a des droits sacrés. Est-ce ce que fit madame Luceval ? c'est ce que nous verrons.
En dînant avec sa petite Caroline , François réfléchissait à ce qu'il avait vu , à ce qu'il avait entendu. Use rappelait certains mots qui annonçaient la froideur, et, malgré le penchant qu'ont les honnêtes gens à juger favorablement ceux qu'ils aiment, François avait au moins des doutes, et c'était un malheur pour lui. Il regardait l'enfant d'un air qui disait clairement: Ne crains rien, François te reste, et l'instant d'après, une pensée déchirante l'agitait; il pouvait mourir, et alors... « Allons , dit-il en se levant de table , retournons « au hameau, et consultons monsieur le président. »
Il entra chez madame avec Caroline : il fallait qu'elle prît congé de ses parens. On la caressa beaucoup , mais beaucoup. La jeune dame ex= primait-elle la satisfaction de voir éloigner un enfant trop au-dessous d'elle et de sa sœur? La ten-
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dresse maternelle l'emportait-elle , en ce moment , sur un orgueil mal entendu; réparait-elle les torts du matin? François ne vit, ne voulut voir que le triomphe de la nature, et ses soupçons s'évanouirent à l'instant. Qu'ils sont heureux, ceux qui ne peuvent croire le mal, qui voient le bien , même où il n'est pas , qui jugent enfin les hommes d'après eux, et qu'il est cruel de dissiper une erreur d'où dépend le calme de leur vie !
François remonta en voiture , détrompé , satisfait. Il reprit gaiement ses habitudes, Caroline les siennes. Le président entretint facilement les idées riantes qui charmaient les travaux du brave homme : tout allait au mieux.
Madame Luceval , parfaitement rétablie , se partageait entre Julie et le grand monde. Point de veilles trop prolongées; point de ces modes qui blessent la décence et exposent la santé ; point de jeu , cette ressource des imbéciles et des gens désœuvrés; du reste, elle adoptait tout ce qui peut contribuer à embellir, à faire couler la vie, et surtout cette variété précieuse, qui prévient Fennui, et qu'on se procure si facilement avec du goût et de l'or.
A la vérité, les amis de madame Luceval étaient obligés d'acheter un peu les plaisirs qu'ils trouvaient chez elle. Il fallait entendre souvent l'éloge physique et même moral de mademoiselle Julie. On convenait facilement de sa rare beauté; il ne fallait pour cela que des yeux. On avait un peu
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plus de peine à reconnaître des intentions prononcées dans un geste, dans un sourire purement machinal. On avait alors le malheur de croire assez généralement que nous sommes sans intelligence avant le développement des organes qui nous servent à comparer , et sans doute le dernier degré de la sagesse humaine est d'avoir composé de ces organes un être abstrait , qu'on appelle une ame.
Cependant , comme il est facile d'être de l'avis d'une jolie femme , surtout quand elle est aimable , et qu'elle fait au mieux les honneurs de chez elle, on avouait, sans trop de résistance , que les organes de mademoiselle Julie étonneraient un jour les matérialistes et les spiritualistes. Cette opinion , énoncée avec la facilité et la délicatesse qui distinguent les gens bien élevés , était presque toujours suivie d'une fête plus ou moins agréable. Ainsi, madame Luceval donnait souvent des fêtes, parce que tout le monde les aime, et que tout le monde savait le moyen de les amener.
Ces éloges , si innocens en apparence , et qui n'avaient réellement d'autre but que de plaire et de s'amuser , n'étaient point pourtant sans des inconvéniens graves. Ils entretenaient, ils augmentaient l'amour presque exclusif de la jeune dame pour Julie ; ils le justifiaient à ses yeux. Les premiers mots , que pût entendre la malheureuse enfant, l'enivrèrent d'orgueil, et elle était encore aux portes de la vie.
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Caroline ne recevait de compliment de personne, et elle n'en méritait point. Sa figure n'avait rien d'attrayant; son intelligence était celle d'une petite fille , dont on n'a pas fatigué la mémoire , pour n'en faire qu'un perroquet , c'est-à-dire , qu'elle n'avait que les idées propres à son âge, et qu'elle en avait peu.
Cependant , Caroline, qui ne connaissait ni les louanges , ni les fêtes , était parfaitement heureuse à sa manière. Elle n'avait que les désirs de la nature , et ceux-là sont faciles à satisfaire. François, Marguerite, ses deuxenfans, composaient son univers. Les premiers faisaient tout pour elle , et n'en exigeaient rien : pouvait-elle ne pas les aimer ? Guillaume et Charles n'étaient pas si complaisans. Quelquefois, au milieu du jeu le plus intéressant , on se brouillait , on se querellait sans savoir pourquoi; on se quittait, et on se rapprochait bientôt par le besoin de jouer encore.
Duval et le président allaient souvent à la lingerie, le général quelquefois, et, assez ordinairement, madame Ducoudrai accompagnait son vieux héros. Caroline n'aimait pas ces visites, parce qu'il fallait répondre à ce qu'elle n'entendait pas, faire des révérences auxquelles elle ne trouvait aucune valeur, et les enfans ne font sans contrainte que ce c^ui leur plaît , ou ce qui leur paraît bon ou utile pour eux.
Ce que François avait fait pour son Adolphe »
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il le faisait encore pour sa fille. 11 redevenait enfant auprès d'elle ; il la consolait des brusqueries de Charles et de Guillaume, et tous les soirs il lui donnait une leçon de lecture. Mais , soit qu'il entendit mal Fart d'enseigner, soit que son élève manquât de dispositions ou de bonne volonté, Caroline faisait peu de progrès. François s'en affligeait sérieusement. Il s'était flatté que les qualités de l'esprit tiendraient un jour lieu de grâces et d'attraits. Il plaignait un enfant à qui la nature avait tout refusé ; il se plaignait quelquefois à Caroline elle-même. Caroline le caressait, parce qu'elle le voyait mécontent; François se calmait , et donnait une autre leçon , aussi infructueuse que les précédentes.
Il y eut encore quelques changemens au hameau. Le temps, qui seul cicatrise les plaies de l'ame, avait guéri madame Ducoudrai de la manie de s'affliger inutilement, et le temps, qui détruit tout, éteignit ce qu'il restait du général.
Tous ceux qui le connaissaient sentirent vivement Cette perte. Le petit Edouard surtout regrettait son unique camarade. Phis âgé que Caroline et que les enfans de Marguerite, il ne prenait aucune part à des jeux qui avaient cessé de l'intéresser. Qui pouvait d'ailleurs avoir pour lui cette bonté, ces complaisances, dont il ne sentit réellement la valeur que lorsqu'il en fut privé ?
Il avait suivi, en pleurant, le convoi de son bon ami. Tous les jours, il aUait joncher de fleurs
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la pierre modeste qui le couvrait. 11 fit un faisceau des armes enfantines qu'il avait reçues de lui. Il les plaça dans l'endroit le plus apparent de sa chambre, et il écrivit dessous cette inscription naïve : // ne peut plus m'en faire ; je les conserverai toujours.
Le président remarquait avec une vive satisfaction qu'Edouard était né avec un excellent cœur. Mais , il s'arrêtait devant le faisceau , l'œil morne , la tête penchée sur sa poitrine ; il prenait le Polybe du général, il l'ouvrait de préférence aux feuillets les plus usés; il lisait, non pour comprendre, mais pour arrêter ses yeux sur les caractères qu'avait lus et relus son ami. Les moindres actions d'Edouard avaient l'empreinte de la mélancolie , et sa mère alarmée voyait son fils unique descendre au tombeau sans avoir joui de la vie : les femmes sont extrêmes en tout.
Le président représentait à madame Ducoudrai que les affections de l'enfance varient comme les vents ; que le chagrin d'Edouard se dissiperait devant un oiseau, un cerf-volant, une mouche. Mais, persuade-t-on une mère ? Madame Ducoudrai mena Edouard à Paris.
Le chapitre des conjectures est le seul qu'on ne puisse terminer : le cœur humain a tant de ressorts cachés! peut-être madame Ducoudrai ne se fût-elle pas décidée à quitter aussi facilement sa retraite un an ou deux plus tôt. Peut-être,
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indépendamment de Tintérét que lui inspirait son iils, une voix secrète lui disait-elle qu'une veuve, jeune encore, belle, aimable, et qui a eu enfin le bon esprit de se consoler, doit passer au milieu d'un monde , fait pour l'apprécier , les belles années qui lui restent encore. Les suites de son retour à la société prouvent au moins que ma conjecture n'est pas sans quelque vraisemblance, Un colonel , qui n'était pas aussi savant que M. Ducoudrai, mais qui portait un uniforme beaucoup plus galant, et qui le portait à merveilles, un colonel de hussards vit la jeune veuve , la trouva charmante, et osa le lui dire.
Souvent fillette écoute ce qu'elle n'entend pas. Mais, veuve qui écoute sans colère, donne nécessairement des espérances. M. de Surville en conçut de si fondées, qu'au bout de trois mois madame Ducoudrai, qui s'était promis de passer sa vie dans les larmes, jura au pied des autels de la passer dans les bras du colonel, et se trouva fort bien de son nouveau serment.
Cependant, il est difficile d'accorder les plaisirs d'un nouveau mariage avec les soins que demande l'éducation d'un fils. Une femme, d'ailleurs, ne peut la pousser loin , et on tire peu d'instituteurs du corps des hussards. Edouard entra donc dans une excellente pension, où on apprenait tout, c'est-à-dire qu'on en sortait après avoir parlé de tout, et sans rien savoir à fond. En faut-il davantage pour un homme du bon ton? Le français
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aimable effleure tout, et ne s'appesantit sur rien.
Le président avait perdu le général , et le départ de madame Ducoudrai avait ajouté au vide qu'il éprouvait déjà. Cependant, fidèle, disait-il, au plan de vie qu'il s'était tracé , mais flatté peut-être, d'après le chapitre des conjectures, d'entendre murmurer autour de lui que le vrai mérite sait se suffire, il resta presque seul à l'hermitage, c'est ainsi qu'il appelait le hameau. Il n'avait pas tous les jours des visites, et, comme il n'est pas d'hermite qui ne sente la nécessité d'échapper à l'ennui par le travail, le président, au lieu de faire des paniers de joncs, qui ont leur utilité, ou des agnus Dei , qui ne sont bons à rien , trouva plus convenable de passer ses jours à voyager dans l'espace. Duval le guidait dans les cieux, et le soir ils allaient tous deux à la lingerie, oublier Sirius et la Voie-Lactée , au sein de la nature et de la simplicité.
Il ne dédaignaient pas de descendre au niveau de la jolie et intéressante Marguerite; ils se faisaient économistes avec François; ils jouaient avec les enfans, et ils avouaient franchement que les corps terrestres avec qui on est en analogie directe, sont bien aussi dignes d'attention que les globes aériens, en faveur desquels pourtant on se donne la peine inutile d'étendre le chapitre des conjectures.
Comme les gens les moins instruits ne sont pas toujours les moins curieux, Marguerite et Fran-
cois se mêlaient quelquefois de parler astronomie. Ils mettaient ainsi nos astronomes dans la nécessité de leur répondre. Ceux-ci, pour mettre la science à leur portée , la dépouillaient de sa sublime et obscure enveloppe; ils enseignaient ce qu'il savaient de positif, sans prétention, sans morgue, et, comme rien ne rend un principe aussi clair que l'application, le président faisait un soir une éclipse à François, avec une pomme dans une main, et une bougie dans l'autre. Caroline, qu'on n'observait pas, qu'on croyait occupée à toute autre chose, était, au contraire, très-attentive. Elle s'écria tout à coup : « J'entends. Quand (c je ne verrai pas clair à midi , c'est qu'il y aura (c une pomme entre le soleil et moi, »
Dès ce moment les opinions se fixèrent. On sentit de quoi l'enfant serait capable, et François fut le seul qui n'eut point à se reprocher de ne l'avoir pas négligée.
Les honnêtes gens se plaisent à réparer leurs torts. Le président s'attacha à former, à développer le jugement de Caroline ; Duval savait également piquer son amour-propre , et fixer son attention. Il amenait une question ; il y répondait de manière à exciter de plus en plus la soif d'apprendre. Bientôt François recueillit le prix de ses soins: Caroline lut, et lut bien.
Dès lors elle s'établit à la bibliothèque. Fière de ses progrès, elle lisait seule, elle lisait à Duval, elle lisait à tous. ceux qui entraient. Elle se faisait
expliquer ce quelle n'entendait pas; elle oubliait rarement les explications reçues , et, lorsqu'elle avait mérité et obtenu des éloges, elle courait en jouir auprès de Marguerite, et la poupée ou les osselets faisaient oublier un moment les livres élémentaires.
A quelque chose malheur est bon , dit un vieux proverbe plein de sens. Si Caroline eût été belle, on en eût fait, comme de Julie, un joujou de salon. Entourée d'êtres superficiels , elle se fût laissé persuader, comme Julie, que la beauté tient lieu de tout, qu'elle dispense de tout, et femme qui n'est que belle , est bien peu de chose , en vérité.
On admirait un monument superbe, L'orgueil de trente potentats :
De ses débris , cachés sous l'herbe , L'amateur s'éloigne à grands pas.