‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 434 sur 441 · Scène quon a pu préuoir · texte numérisé non relu

Scène quon a pu préuoir

Le hameau, abandonné pendant quelque temps, se repeupla enfin par des causes aussi simples que celles qui en avaient fait un désert.

On vanté beaucoup l'expérience : elle n'est utile qu'aux gens sans passions; elle est perdue pour les autres , et ceux-là composent les dix-neuf vingtièmes de l'espèce humaine. Madame de Sur-

ville , qui avait adoré M. Ducoudrai , et qui l'avait oublié, était persuadée qu'elle aimerait le reste de sa vie M. de Surville , et pour l'aimer à son aise , elle était revenue s'établir avec lui au hameau. M. de Surville, qui s'était souvent marié à la manière des hussards et de beaucoup d'autres, ne croyait pas aux passions éternelles ; mais , il était persuadé q ;'il n'est pas d'amour nouveau qui ne puisse soutenir l'épreuve d'une campagne. Il lui était donc indifférent d'être heureux six mois aux champs ou à la ville , et puis il n'était pas fâché de se distraire de ses habitudes, pour les reprendre avec plus de plaisir : il se laissa conduire au hameau.

M. et madame Sancy, très-jeunes encore, et par conséquent très-mauvais spéculateurs, avaient monté leur maison de Paris sur un ton que leur fortune ne leur permettait pas de soutenir. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'unique moyen de conserver ce qui leur restait, était de restreindre leurs dépenses. Cependant, il est dur de déchoir, de remettre ses loges aux différens théâtres, de n'avoir plus qu'un simple cabriolet, après avoir eu équipage, et d'entendre dire autour de soi : On ne dîne plus chez eux qu'une fois la semaine.

Avec du courage, on peut déclarer publiquement qu'on cède à la crainte de se ruiner toutà-fait ; mais , cet aveu n'est pas propre à rappeler la considération, surtout à Paris. Madame Sancy

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jugea à propos de mentir , pour concilier sa vanité et ses intérêts. L'air épais de la ville lui devenait contraire; elle avait de fréquens maux de tête, et il est reçu qu'une femme qui a mal à la téte doit prendre un parti sérieux. D'ailleurs, on touchait au printemps , et la première verdure , le premier chant des oiseaux sont si attrayans ! enfin , le chanteur le plus célèbre de l'Europe avait loué la maisonnette du général, et la campagne n'allait offrir qu'une suite de jouissances et d'enchantemens. M. et madame Sancy revinrent au hameau.

La vieille sœur du général s'était retirée avec une pension de l'État, plus que suffisante à ses besoins. Le chanteur par excellence avait fait nettoyer, arranger, décorer la maisonnette, et il arriva , suivi de deux malles de musique et de quinze à vingt instrumens.

C'est vm événement, même dans une capitale, que l'arrivée d'un tel personnage , à plus* forte raison à la campagne, où l'on fait d'une bagatelle une affaire importante. M. et madame Sancy, passionnés pour la musique, coururent recevoir le dieu du chant. Le président, Duval et les autres voulurent aussi voir un homme qui ne s'habillait , qui ne parlait , qui ne faisait rien comme personne. Un original a toujours un côté piquant , et la vanité du chanteur ne manqua pas d'attribuer à un empressement mérité , ce qu'il ne devait en grande partie qu'à la curiosité.

C'est le président qui se chargeait de présenter Caroline aux arrivans. Il n'était ni chanteur ni original ; il avait des qualités , ce qui vaut mieux que des fredons, et les siennes commandaient l'estime et la confiance.

Ce n'était d'abord que par égard pour lui qu'on recevait Caroline. Insensiblement on s'y attachait: elle n'avait pas été gâtée, et ne croyait point qu'on dût faire tout pour elle. Douce , aimante , toujours disposée à obliger , comptant pour rien ses complaisances , pour tout celles qu'on lui accordait , elle forçait pour ainsi dire les cœurs à passer de la bienveillance à l'affection. C'est par ces moyens, qu'elle employait sans les connaître, par la seule impulsion de la nature , qu'elle trouva dans chacun des habitans un ami et un maître.

Elle dessinait auprès de madame de Surville ; elle apprenait chez madame Sancy la musique instrumentale ; elle filait des sons chez le chanteur. Des succès rapides la rendaient plus avide d'apprendre, justifiaient les bontés de ses maîtres, en obtenaient la continuation. Ils étaient fiers de leur élève, et sans doute Caroline leur devait beaucoup; mais, elle était née avec ce tact sûr, ce goût épuré, cette imagination forte, qui font seuls les grands artistes.

Le bon François était enchanté. Mais, ce qui touchait, pénétrait son cœur, c'est que Caroline, après avoir passé la journée avec des personnes d'une classe distinguée, revenait le soir caresser

Marguerite, et jouer gaiement avec ses enfans. Elle partageait leur souper frugal; elle s'endormait au milieu d'eux. « Elle est bonne, disait (( François au président ; elle aura des talens ; que « n'a-t-elle aussi la beauté ! Elle aurait tout , ré- « pondait le président , et qui peut tout avoir ? »

Il est une époque où les époux les mieux assortis ne résistent pas au vide et à l'ennui de ces téte-à-têtes, jadis si doux et si attrayans. Depuis long-temps Ijuceval et sa femme éprouvaient le besoin de se quitter, pour se retrouver avec quelque plaisir. Ce besoin se faisait sentir plus impérieusement d'année en année , et c'est au milieu d'un tourbillon aussi brillant que dispendieux , qu'ils s'étourdissaient sur une existence qu'ils n'avaient pas l'art d'utiliser.

Leur fortune ne souffrait pas cependant de la multiplicité des plaisirs. Madame d'Egligny était toujours à la téte de leur maison; tout y respirait l'abondance. L'observateur seul pouvait deviner l'économie sage et bien entendue qui fournissait à tout; mais, observe-t-on à Paris ?

M. et madame Luceval ne redoutaient que le témoignage de leur raison : on la retrouve malgré soi dans la solitude et le recueillement. Ils devaient donc avoir pour la vie champêtre un éloignement invincible , et depuis des années , ils n'avaient point paru au hameau.

Qu'y auraient-ils fait? François était plus qu'un autre eux-mêmes, et il est très-commode de re-

cevoir ses revenus et d'en donner quittance, sans se déranger de chez soi. Voir Caroline ? elle était bien, très -bien; ils n'en pouvaient douter, et deux fois la semaine ils en recevaient des nouvelles.

En effet, François écrivait plus régulièrement encore, depuis qu'il pouvait annoncer des choses satisfaisantes. Il s'étendait avec complaisance sur l'étonnante facilité de l'enfant , sur son goût pour le travail, sur tout ce que vous savez déjà.

Vous sentez qu'on appréciait les détails de François d'après ses préventions. On cherche toujours à faire valoir ceux à qui on s'intéresse, et la vieillesse exagère volontiers. Le bonhomme , d'ailleurs, était aussi étranger aux beaux- arts qu'aux sciences exactes : de quel poids pouvait donc être son suffrage? Et puis, quelle apparence que des femmes d'un certain genre donnassent régulièrement des leçons à une petite fille qui ne prévenait pas en sa faveur, lorsqu'une mère ne pouvait se ployer à montrer le piano, sur lequel elle excellait, à sa Julie qui lui était si chère ? Il n'était donc pas possible de croire qu'un enfant , élevé à la campagne , sut réellement quelque chose, lorsque cette charmante Julie, qui avait les maîtres les plus chers de Paris , ne savait encore rien. Tels étaient les raisonnemens de monsieur et de madame Luceval. Il fallut pourtant se rendre à l'évidence.

C'est par elle que le président voulait faire re-

venir M. et madame Luceval de leur injustice; il n'attendait qu'une occasion : elle ne tarda pas à s'offrir.

On était à la fin de décembre. Le renouvellement prochain de l'année était une circonstance heureuse. « Ecrivez à votre père et à votre mère , (c dit-il à Caroline. — Que leur écrirai-je, mon- « sieur? — De l'embarras, Carohne, et vous avez « lu madame de Sévigné ! — Ce n'est pas le style ce qui m'embarrasse. — Alors, écoutez votre cœur. « — Il ne me dit rien, monsieur. — Caroline! — « J'écrirais facilement à François et à Margue- « rite. — Vous leur devez beaucoup; mais, M. et « madame Luceval... — Que leur dois-je, mon- « sieur ? »

Le trait était violent; mais, Caroline grandissait ; elle commençait à sentir l'abandon et l'espèce de mépris auxquels on la livrait ; son cœur était ulcéré ; elle le soulageait du poids qui l'accablait.

Le président saisit les conséquences des dispositions réciproques des parens et de leur fille. Il employa, pour persuader Caroline, ce que la morale a d'insinuant, ce que la raison a de force. Elle répondait avec la franchise de l'innocence et la persuasion de son injure; elle opposait au président des raisonnemens simples, mais sans réplique. Il ne lui restait qu'une ressource, celle de la prière , et il ne rougit pas d'y descendre.

Çarpline ne savait pas résister à l'amitié. Elle

écrivit; mais le respect seul avait dicté sa lettre. Le président la prit, l'emporta. Ils répondront, pensait-il. Que leur lettre renferme nne expression affectueuse , Caroline reviendra : la nature Fa faite pour aimer.

Monsieur de Surville était à son régiment , Edouard à sa pension. Une femme sensible, privée de tous les objets qui lui sont cliers , regarde autour d'elle, sur qui s'exercera sa sensibilité. La plupart se jettent dans le pays des chimères, et cet amour mystique n'est utile ni à elles , ni aux autres : madame de Surville avait en quelque sorte fixé Caroline auprès d'elle, et la moitié des journées se passait en leçons et en lectures.

Caroline avait crayonné une tête de Niobé avec une correction et un fini qui eussent fait honneur à un âge plus avancé. Le président la joignit à la lettre, et il écrivait lui-même qu'il ne doutait pas du plaisir que feraient ces essais intéressans, ni de celui qu'on éprouverait à en marquer à l'enfant la satisfaction qu'elle avait droit d'en attendre.

François voulait absolument porter lui-même le paquet. Le président craignait toujours qu'il ne s'éclairât enfin sur une erreur qu'il n'entretenait qu'à force de soins et d'adresse. Il trouva un prétexte, et il ne lui fut pas difficile de persuader François, accoutumé à céder à cet ascendant que prend toujours sur les autres un homme

éclairé et respectable. On fit partir un domestique.

Il n'était plus permis à M. et à madame Luceval de douter de ce qu'affirmait un homme tel que le président. Il demeura constant que les caractères étaient ceux de Caroline , que le style était le sien, et que la Niobé n'avait point été retouchée.

Il est des momens heureux, où les cœurs que les petites passions ont écartés de la nature , y reviennent malgré eux. Luceval regarda sa femme; il trouva sur sa figure les regrets et la tendresse , et il lui proposa de répondre à Caroline. Il écrivit en père; madame Luceval prit la peine d'ajouter quelques lignes à la lettre. Ils félicitaient l'enfant , l'assuraient de leur affection , et l'invitaient à venir passer quelques jours à Paris. Le domestique fut renvoyé aussitôt, et revint porter la joie dans tous les cœurs. Caroline, attendrie, se reprochait la sécheresse de son style ; François sentait le ridicule de ses soupçons sans cesse renaissans ; le président s'applaudissait de son ouvrage.

Le porteur de cette lettre consolatrice n'était pas sorti des barrières, que madame Luceval réfléchissait déjà. Que ferait-elle de cette petite fille? Comment la produire dans un certain monde ? le moyen pour une jolie femme d'avouer un tel enfant? et si ce monde bizarre s'accoutumait à sa figure, qu'il lui sût gré de ses talens, quelle dis-

grâce pour sa sœur, quel chagrin pour sa mère, de la voir réduite à un rôle secondaire ! Elle faisait part de ses craintes à Luceval, qui ne pouvait plus se dispenser d'être de l'avis de madame.

Quel parti prendre ? Envoyer un contre-ordre était un moyen sûr ; mais osèrait-on l'employer ? On discuta le pour et le contre, et quand on balance à faire une faute, on la commet rarement. M. et madame Luceval convinrent de ne pas revenir sur ce qui était fait , mais de se conduire à l'avenir avec plus de circonspection.

On finissait à peine de délibérer, que François entra au salon avec sa protégée. Faire habiller Caroline, monter avec elle en voiture, pousser le cheval à toutes jambes, avaient été l'affaire d'un instant.

Caroline , qui croyait avoir une injustice à réparer , se précipita dans les bras de ses parens. Elle en reçut quelques caresses, qui la touchèrent jusqu'aux larmes. François debout, la téte et le corps en avant , un carton sous un bras , son mouchoir à la main, ne cherchait pas à cacher son émotion; il mâchonnait entre ses dents : « M. le président le disait bien : il est impossible « de ne pas aimer ses enfans. »

Madame Luceval se remit promptement d'une émotion, que sans doute elle ne jouait point, et elle examina attentivement sa fille. « Hé, mais, « elle est aussi bien mise que Julie ! Pourquoi « pas, madame, répondit le vieillard? n'est-elle

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a pas sa sœur , et sa sœur aînée ? — Vous ne « m'avez pas entendue , monsieur François. Je ce m'étonne seulement qu'on habille ainsi au vil- « lage. — Oh! madame, je lui fais tout faire par « les meilleures ouvrières de Paris. — Mais , mate man, ne verrai-je pas ma sœur? — Elle est « allée avec madame d'Egligny à un excellent « concert. Je ne néglige rien pour lui former le « goût. A propos, mademoiselle, on dit que vous c( savez bien des choses? — Bien des choses! non, « maman; mais j'ai tâché de répondre aux bon- « tés de mes maîtres. Elle sait, reprit François.... « — Oui , oui , nous parlerons de cela ce soir. « J'entends des équipages; c'est sans doute ma « fille qu'on ramène. »

C'était effectivement mademoiselle Julie que ramenaient sept à huit personnes. « Elle a l'oreille « exercée , disait l'un ; elle a déjà un tact sur , « ajoutait l'autre ; elle n'applaudit qu'avec la mate jorité , assurait un troisième. Vraiment ? reprenait « madame Luceval , avec une feinte modestie , (( dont personne n'était dupe ; quoi ! vous croyez « réellement que ma Julie sera un jour quelque « chose? Unique, madame, unique, répétèrent « les gâte-mères et les gâte-enfans. » Un seul homme se taisait, et ne levait pas les épaules, parce qu'il était poli.

François nomma Caroline à sa sœur. Elles s'embrassèrent avec la cordialité et la gaieté de cet âge. Que de peines se donnent plus tard les hommes

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pour étouffer ces premières impressions , ou pour les subordonner du moins aux petits intérêts qui les maîtrisent !

« Caroline sait, reprit François.... — Je vous « ai déjà dit, monsieur.... — Elle sait, madame, « très-bien lire et écrire. — Oui, oui, monsieur « François , nous en sommes persuadés. — Un « peu d'astronomie , beaucoup de géographie , « presque toute l'histoire moderne.... — Oh ! mon « dieu , une savante ! — Elle pince agréablement « ia harpe ; elle dessine d'une certaine force , « et elle commence à chanter. — Et les choses <c utiles, monsieur François? l'économie, l'art de « tenir une maison? — Mada^ne, elle apprendra « cela chez vous. Madame d'Egligny trouvera « en Caroline une élève digne d'elle. » Madame Luceval se pinça légèrement les lèvres.

« Mais , est-il bien vrai , dit le monsieur qui « s'était tu , parce qu'il était poli , que mademoi- « selle sache tout cela ? Comment , monsieur , si « cela est vrai ! s'écria François , » et il exposa aux yeux des spectateurs , les différens dessins que renfermait le carton. Il regardait autour de lui; il paraissait chercher quelque chose : madame d'Egligny le devina. Elle se dégagea des bras de Caroline, qui la caressait, parce qu'elle voyait la bienveillance dans ses yeux. Il est un âge où on sent vSa faiblesse, le besoin d'un appui, et où on sait tant de gré à ceux qui veulent bien nous en servir !

Madame d'Egligny apporta la Niobé , et un murmure général se fit entendre. Ce n'étaient plus les ridicules flagorneries dont , un moment avant, on enivrait une mère aveuglée ; c'était de l'étonnement, de la satisfaction qu'on ne pensait point à cacher, mais que la réflexion réprima bientôt : on s'aperçut que madame Luceval rougissait et se pinçait les lèvres d'une manière trèsvisible, cette fois.

ce Bien ! pour le dessin , reprit le monsieur. Ma- « demoiselle a été au delà de ce qu'on pouvait « raisonnablement en attendre ; mais les sciences « exactes.... — Interrogez, monsieur, interrogez, « dit François , d'un air de confiance. Pourquoi cf fatiguer Caroline, reprit madame Luceval? — « Eh ! maman , je n'ai rien fait encore. »

On passe dans le cabinet d'étude de mademoiselle Julie. Madame Luceval, qui avait de l'humeur, beaucoup d'humeur, ne savait trop à quoi se décider. Elle sentit pourtant l'inconvenance de ne pas marquer , pour entendre sa fille , l'empressement qu'y mettaient des étrangers. D'ailleurs, le monsieur qui devait interroger, qui était capable de le faire, et qui était juste, en dépit des petits ménagemens de coteries, était de ces hommes devant qui on est bien aise de se montrer tel qu'on doit être : il occupait une des premières places de l'Etat. Madame Luceval le suivit.

Qu'il était beau , ce cabinet ! c'était le temple

des muses. On y avait rassemblé l'essentiel en tout genre , et l'art avait tout décoré. Les gens sensés s'y occupaient, les gens frivoles s'y amusaient ; Julie seule y était déplacée , et ce n'est pas à elle que doit s'adresser le reproche. Pauvre enfant î

a Voilà de jolies éditions , dit le monsieur. Ma- « demoiselle Caroline , connaissez-vous ce livre- « ci? — Non, monsieur. — Vous ne connaissez « pas Helvétius ; et l'autre qui suit ? — ^ Je ne le « connais pas davantage. — C'est Montesquieu. « Et ce troisième ouvrage? Je n'en ai pas même « entendu parler. )>

« — J'étais persuadée que les éloges de mon- (c sieur François sont exagérés. — Un moment , « madame Luceval , un moment. Je juge les maî- « très avant les élèves , et j'aurais très-mauvaise « opinion de ceux de mademoiselle , s'ils lui fai- « saient lire ce qu elle ne peut encore entendre. « Passons à un autre rayon. Ah ! ce sont des ro- « mans. Mademoiselle, avez-vous lu des romants ? (c — Qu'est-ce que des romans , monsieur ? — « C'est assez , mademoiselle , vous m'avez ré- « pondu. Passons plus loin. Voilà un volume qui « ne doit pas vous être étranger. — Les mondes « de Fontenelle ? oh ! je les sais par cœur. — Par ce cœur , mademoiselle , c'est bien fort. Dites-moi , a croyez-vous la lune habitée ? — A quoi servi- « rait-elle, monsieur, si elle ne l'était pas? — A « nous éclairer la nuit. — Nous l'éclaironsà notre

« tour , et que penserait-on ici d'un habitant de « la lune qui demanderait si la terre produit des « hommes ? — Bien , fort bien. Ces livres-ci , « mademoiselle, les connaissez-vous?- — Euclide, « Bezout ? oui , monsieur , je les connais un peu. c( — Un peu ? l'expression est modeste. Quels a sont les corps qu'on nomme solides? — C'est, (c monsieur, tout ce qui a les trois dimensions : ce longueur, largeur et profondeur. — Mademoi- « selle , vous avez de bons maîtres.

« — En voilà assez, monsieur, en voilà assez. « — Pas encore , madame. C'est vous rendre ser- « vice que vous prouver ce que vaut cette enfant.» Et le monsieur interroge sur la géographie, sur l'histoire, et toujours des réponses précises, et qui annoncent que le jugement apprécie ce que la mémoire a classé.

(c Nous devions d'abord , poursuivit le mon- (c sieur, nous occuper de la sœur aînée. Voyons (( maintenant la cadette. Plus jeune d'un an, elle « doit être moins avancée. » Le monsieur hasarde une question fort simple ; Julie se trouble , ne sait que répondre ; sa mère souffre horriblement.

Caroline s'approche de Julie , la caresse , l'encourage, et lui souffle aussi bas que possible. Le monsieur prend Caroline, l'embrasse, et lui dit: « Vous avez un bon cœur, ce qui est fort au- « dessus de la science. »

François ne se sentait pas d'aise , et vous savez comment il marquait sa joie. 11 ne sautait plus

aussi haut qu'autrefois; mais il sautait encore, il riait et se frappait les genoux des deux mains.

Madame Luceval fit observer à son mari Tinconvenance de cette conduite , et le mari le plus docile n'entend. pas toujours bien. Luceval crut que madame désirait qu'il fît valoir les qualités qui pouvaient faire pardonner ce défaut d'usage , et il s'étendit avec complaisance sur la probité , le désintéressement de François , sur les services essentiels qu'il ne cessait de rendre à sa famille. Le monsieur embrassa aussi le vieillard.

Les gens qui ont perdu l'habitude de céder , n'ont quelquefois qu'un parti à prendre , cehii de paraître approuver : c'est ce que fit madame Luceval.

On se mit à table, et le monsieur se plaça entre François et Caroline. Madame Luceval avait à ses côtés sa fille chérie, et un original, qui avait entendu parler un peu de tout, qui parlait de tout lui-même , qui s'était fait une espèce de réputation à force d'audace, et qui était bien reçu de ceux qui aiment assez la louange pour n'être pas difficiles sur la source d'où elle part. Son grand talent, le seul qu'il possédât réellement, était de trouver le faible des gens qui voulaient bien l'admettre , et il disait qu'après cette découverte , il n'est personne qu'on ne puisse mener par le nez. C'est peut-être la seule chose sensée qu'il ait dite de sa vie.

Il ne cessa, pendant le dîner, de louer made-

moiselle Julie , et il s'étonnait de ne pouvoir arracher à sa mère ce sourire d'approbation , si facile à obtenir. Madame Luceval avait de l'esprit ; elle sentait intérieurement l'infériorité de Julie, et un regard dédaigneux fit sentir au louangeur la nécessité d'attendre et de saisir le moment favorable.

On ne reste pas long-temps à table , quand la maîtresse de la maison a de l'humeur, et femme qui en a, n'est pas plus à son aise debout qu'à table. Madame Luceval allait, venait, répondait de travers, et se flattait qu'enfin ses convives la laisseraient libre : les épreuves n'étaient pas terminées.

Malgré la rapidité avec laquelle s'étaient succédé les services, le monsieur avait trouvé le temps de causer un peu avec Caroline et François. Il avait dit quelques mots à l'oreille de son domestique , et au moment où madame Luceval , ne sachant plus quelle contenance tenir , allait passer chez elle , le laquais rentra avec une harpe superbe dans ses bras, et de la musique dans ses poches.

Madame Luceval frémit de colère , et courut à son piano. Elle excellait sur cet instruiiient , et jamais, peut-être, elle ne l'avait touché avec autant de perfection qu'à l'instant où la délicatesse lui faisait une loi de ne nuire à personne. « Le a trait n'est pas généreux , lui dit à demi- voix le (c monsieur , » Et se tournant vers l'auditoire en-

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w chanté : Faut-il, messieurs, parce qu'on a joui « de l'éclat et du parfum de la rose , dédaigner « la simple violette? Allons, mademoiselle Caro- « line, prenez cette harpe, et forcez-nous à rente dre à madame Sancy la justice qu'ont obtenue « vos autres maîtres. »

Caroline se jugeait si loin de sa mère, qu'elle ne crut pas pouvoir craindre de comparaison , et personne, en effet, ne pensa à en faire. Sans prétendre à d'autre mérite que celui de la complaisance, l'enfant préluda, exécuta un morceau facile ; mais elle sut le rendre agréable. Elle chanta une romance, et sa voix parut juste, pleine, harmonieuse et expressive. Madame Luceval , hors d'elle , ne se possédant plus , allait enfin éclater. Le monsieur lui prit la main , la conduisit à son appartement , et lui dit : « On « n'est pas toujours heureux, madame, dans le « bien qu'on se propose de faire. Je vous aurai « du moins rendu un service réel, en prévenant a une scène qui vous eût rendue la fable de tout « Paris. »

L'importance du personnage ne permettait pas à madame Luceval de donner un libre cours aux passions qui l'agitaient. La nature comprimée se soulage d'une manière indépendante de notre volonté : un ruisseau de larmes coula.

« Pleurez , madame , pleurez , dit le monsieur, « votre aveuglement pour un de vos enfans et « votre injustice envers l'autre. Pleurez la perte XII, 11

« d'un excellent cœur , que vous éloignerez enfin <( sans retour. Vous pleurerez plus tard la nullité « absolue de celle qui est votre véritable victime. <c La beauté altière et ignorante ne surprend que (( les yeux , et ne leur plaît qu'un moment : la « laideur aimable attire peu à peu , se fait des « amis , et n'en perd aucun. »

« Ne croyez pas, au reste, que j'aie entendu « des plaintes de Caroline ni de François. J'ai dé- « mêlé d'abord en vous des sentimens qu'ils ne (c soupçonnent ni l'un ni l'autre , et que je vous « engage à leur cacher, pour votre honneur et « leur repos, w II sortit.

Il est des circonstances où , pour frapper juste, il faut frapper fort : c'est ce qu'avait fait le monsieur. Il avait mis à nu le cœur de madame Luceval ; il l'avait convaincue de ce que sa conduite avait de répréhensible , et il fallait nécessairement qu'elle choisît, ou de réparer ses torts, ou de s'étourdir sur ce qu'ils avaient d'odieux, en les aggravant. Elle ne s'était rien permis qui exigeât entr'elle et François de ces explications qui coûtent toujours à l'amour - propre. Elle était maîtresse encore de revenir , comme im soleil doux dissipe insensiblement les nuages qui en dérobent l'influence et l'éclat. Il ne fallait enfin qu'écouter la raison; mais, les passions sont-elles susceptibles de l'entendre ?

Madame Luceval , restée seule, se livra à une impétuosité qu'elle ne daigna point réprimer. La

violence de l'orage fut en proportion des efforts qu'elle avait faits pour se contenir. Elle imputa à son mari les désagrémens qu'elle avait éprouvés , et dont elle était l'unique cause. Elle lui reprocha riiumiliation où on avait constamment tenu Julie ; elle accusa sa mère d'avoir cherché à faire valoir exclusivement Caroline.

Une mère qui aime assez ses enfans pour leur sacrifier le reste de sa vie, et qui se retire volontairement avec eux , ne peut vouloir que leur bien ; mais il faut que ses vues conviennent à tous, et rarement la fille voit comme la mère. Madame d'Egligny se reposait sur la droiture de ses intentions. Piquée cependant du ton d'autorité qu'on prenait avec elle, elle se défendit avec une di-. gnité qui eût pu réussir dans un moment de calme , mais qui ne convenait point à celui - ci. Luceval , étonné , terrifié , ne put articuler un mot. Les raisonnemens , la noble fierté de l'une , le silence de l'autre furent interprétés de la manière la plus défavorable, et ajoutèrent à des transr ports qui déjà tenaient du délire.

On entendit quelque bruit dans l'antichambre, Luceval pria , supplia sa femme de se modérer et de ne pas rendre des étrangers témoins d'une scène qui l'affligeait. autant qu'elle était indécente. Madame Luceval se rappela que des yeux ardens, un front rouge et des muscles tendus ne font pas valoir une jolie femme. Elle s'efforça de se

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remettre, et affecta une sérénité qui était loin de son cœur.

C'était Caroline qui se retirait dans sa chambre , et qui venait prendre congé de ses parens ; c'était François qui venait la présenter à la tendresse de sa nière : ils étaient loin de soupçonner ce qui ce passait.

Luceval et madame d'Egligny embrassèrent Caroline ; sa mère lui parla ainsi : « Mademoiselle , « une femme ne réussit à Paris qu'autant qu'elle « est jolie , et malheureusement vous ne l'êtes « point. — J'ignorais , maman , que ce fût un mal- « heur. — Je ne vous prie pas de répondre , ma- « demoiselle , mais d'écouter. Vous avez au ha- « meau d'excellens maîtres ; je les crois seuls « capables de terminer votre éducation, et le plus « mauvais service qu'on piit vous rendre serait de « vous faire perdre du temps ici. M. François vou- « dra bien vous reconduire demain matin.

« Quoi! madame, s'écria le vieillard, un jour, « rien qu'un jour , et vous la renvoyez avec une « indifférence qui tient de la dureté ! — IS'oubliez « pas, monsieur, que j'ai le droit de disposer de « ma fille. — J'ai peut-être , madame , celui de la « défendre. — Qui vous l'aurait donné ? — Cin- « quante ans de services. — Ils ont été payés. — <c Ma chère amie , je vous supplie de ménager France cois. — Madame ne m'humilie point , monsieur; a elle sait qu'il est des services qui ne se paient

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« pas. Cependant, elle me fait bien du mal , je l'a- « voue; elle détruit une erreur que M. le prési- « dent a long-temps entretenue, et à laquelle il « m'est bien dur de renoncer. J'ai donc le malheur « de savoir que Caroline est étrangère ici ! Mais , « elle a douze ans , et la maison de Marguerite ne « lui convient plus. C'est auprès de vous, madame,, « que la bienséance et la nature ont marqué sa « place. Je vous suis assez attaché pour oser vous (c résister : Caroline ne partira point. — Elle parte tira; je le veux, je l'ordonne... Voulez-vous me « la faire détester ?

« — Qu'est devenu mon Adolphe, que la seule « idée du bien enflammait autrefois ? Où est cet a enfant que j'ai formé à la vertu, et que j'ai « toujours trouvé docile à sa voix ? Il souffre qu'on « opprime sa fille ; il se tait ; il tremble devant « ime femme que son autorité rendrait à la raison ! « Malheureux Adolphe, il est donc vrai que Ca- « roline n'a plus de parens, que je lui reste seul « au monde. Eh bien! seul, je remplirai envers « elle des devoirs qui ne sont pas les miens ; seul , « je lui tiendrai lieu de tout ce qu'elle a perdu. « Non , elle ne restera pas parmi vous ; je ne la « laisserai pas à la merci d'une mère cruelle , « n'ayant pour appui qu'un père sans énergie , et « qu'une grand'mère sans considération. Viens, « enfant malheureusement né, viens , suis un vieil- « lard qui t'adopte, et qui le consacre ses derniers

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<( jours. Ces bienfaits que je refusai, lorsque je « vous mariai, et que je me félicite maintenant « d'avoir reçus , je les ai économisés , accumulés ; « ils assureront l'indépendance de Caroline , et u plus tard , son cœur et ses talens seront sa dot, « et la mettront au-dessus de vous.

« Les cruels , disait Caroline , en pleurant et en (( suivant François ! j'aurais eu tant de plaisir à les (c aimer ! »

François eût pu parler deux heures encore, sans que personne l'interrompît. Madame d'Egligny et Luceval pensaient comme lui, et ils attendaient l'effet que produiraient des vérités dures, mais incontestables , sur une femme qui n'était à seize ans qu'amour et sensibilité. Madame Luceval , outrée de ce qu'elle avait entendu , désespérée , peut-être , de s'être avancée au point de ne pouvoir revenir , était dans un état à exciter la pitié de tous ceux qui en eussent ignoré la cause. Luceval , toujours faible et bon , lui prodigua toutes sortes de secours. Elle retrouva enfin l'usage de ses sens. Ses yeux adoucis et baissés ; son teint , où reparaissaient les rosejs ; une certaine langueur , répandue sur toute sa personne , rappelèrent à Luceval ces momens déjà si loin , où l'amour vainqueur chassait le désir, qui se reproduisait pour assurer un nouveau triomphe à l'amour. C'est Manette qu'il voyait , parée des charmes de sa première jeunesse. La nature les

rapprocha , et au milieu des plus doux transports , Manette exigea qu'on répétât après elle : Ni Caroline , ni François.

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