‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 435 sur 441 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Consolations aux laides,

François avait entraîné sa pupille. Il l'avait arrachée d'une maison dont l'air seul l'oppressait. C'est dans un hôtel garni qu'il avait conduit la fille du plus riche particulier de Paris. Là, ils pouvaient pleurer sans témoins : les gens indifférens gênent la douleur, et la douleur^ comme nos autres sensations , aime la liberté.

Il est des intervalles aux larmes, comme aux ris. François cessa de s'affliger , et Caroline reprit un air serein, parce qu'elle crut que François avait trouvé des motifs de consolation. Ils entendent des plaintes, des gémissemens sourds; ils s'approchent d'une légère cloison ; ils prêtent l'oreille ; ils retiennent leur haleine : c'est un être souffrant, ils n'en peuvent douter. Ils oublient leurs propres maux ; François prend sa bougie ; ils frappent doucement à la porte d'un modeste cabinet.

C'est une femme qui ouvre , une femme jeune encore , éplorée , pâle , chancelante. Caroline se jette dans ses bras. François , à qui l'âge a donné de l'expérience , la regarde attentivement. Sa figure

est touchante: tout en elle annonce l'infortune; elle a des droits aux secours du vieillard.

« Qui êtes -vous, madame ? pourquoi pleurez- « vous ? peut-on adoucir vos chagrins ? Je ne vous « connais pas ; j'ai quelquefois été trompé ; vous c( allez me tromper peut-être ; mais j'aime mieux te l'être encore , que de résister à mon cœur.

« Les malheureux trompent-ils, demandait Ca- « roline ? N'est-ce pas eux , au contraire , qu'on acte cable, qu'on écrase ? Mademoiselle, avez -vous tt aussi une mère, qui ne vous aime pas ?

tt — Aimable enfant, je n'ai plus de mère... — tt Ni moi non phis ; mais voilà mon père ; le bon « François ne m'abandonnera pas , il l'a promis , tt et jamais il n'a manqué à sa parole. Confiez -lui cf donc votre peine , puisqu'il s'est engagé à l'att doucir.

tt — Mon récit sera court, monsieur. Je suis tt bien née; mes parens ont presque tout perdu; tt ils ne sont plus, et ils ne m'ont laissé que queltt ques arpens et une chaumière qu'un voisin avide tt m'a contestés. J'avais tout pour moi, hors la tt forme, et je me suis vu dépouiller par un prett mier jugement. J'en ai appelé, et je suis venue tt solliciter à Paris. J'avais peu de ressources, et tt j'ai dépensé ce qui me restait en quelques sett maines. J'ai travaillé de mes mains pour vivre... a — Ah ! vous savez travailler ? il me vient mie « idée que je vous communiquerai tout à l'heure.

« Mais , dites-moi , de quoi vous affligez-vous ? se- « rait-ce de la nécessité de vous livrer à un trace vail honorable , puisqu'il vous est utile ? — Je « ne m'afflige , monsieur , que de son insuffisance. « Je n'ai plus rien à vendre , et , depuis hier , je « n'ai pas mangé.

« — Voyons votre ouvrage, mademoiselle. Ah! c< vous brochez, bon. Vous travaillez en linge, « à merveille ! Une robe commencée! de mieux en « mieux. Mais comment se fait -il, mademoiselle, « qu'avec autant d'ouvrage vous soyez dans un « dénûment absolu ? cela n'est pas croyable. — « Monsieur, on ne paie mes ouvrages que quand « je les rends, et vous voyez que ceux-ci sont « loin d'être terminés. — • Et pourquoi entrepren- « dre tant à la fois ? — Hélas ! monsieur , tout le « monde est pressé de jouir, et si je me condui- « sais autrement, on porterait ailleurs ce qu'on ce attend. Quand j'ai commencé... Vous savez... — « N'ajoutez pas un mot , mademoiselle. Croyez , « que s'il ne s'agissait que de quelques louis, je « vous les aurais donnés, sans vous faire la moines dre question; mais j'ai un projet qui exige...

a Prenez , mademoiselle. Voilà du pain , des (f fruits , du vin ; c'est tout ce que j'ai trouvé dans « notre chambre. » C'est Caroline qui parlait.

L'inconnue se courbait devant l'enfant, prenait ses mains, les baisait, était presque à genoux devant elle, (c Dieu vous bénira, chère enfant, s'il

« est vrai que les prières de l'infortuné arrivent « jusqu'à lui. »

Le vrai malheur a un accent , qu'imite mal le mensonge. Le malheureux qui ne se reproche rien, conserve une noble fierté, dont n'approche jamais l'intrigue ou la bassesse : telles furent les premières réflexions de François. Il présentait les alimens à l'inconnue avec une bonté compatissante. Il lui adressait de ces mots que le cœur seul inspire , et que l'infortune entend si bien ! il s'expliqua enfin plus clairement.

, « Mademoiselle, votre sort changera, je vous « en réponds, si comme je me plais à le croire, « vous m'avez dit la vérité. Ecoutez-moi. Je me « suis chargé de cette enfant, et mes soins ne lui « suffisent plus. Il lui faut une compagne douce , « sage , bien élevée , qui éclaire son inexpérience , « et l'instruise dans les ouvrages utiles, que dé- « daignent beaucoup de femmes, et qui cepenu dant n'échauffent pas , comme les veilles , ne « flétrissent pas, comme l'usage immodéré des « plaisirs , et donnent surtout , à celles qui s'y li- « vrent, l'habitude de se suffire et de vivre chez « elles. Vous sentez de quelle importance il est « pour moi de bien choisir. Je suis comptable à <( la société de ce trésor, et je veux savoir rigou- (c reusement à qui je le confie. Voyons, mademoi- (c selle , les preuves de ce que vous avez avancé. » L'inconnue présente quelques papiers. « Vous

a VOUS nommez Lori, et vous avez vingt-quatre (c ans : c'est l'âge de la raison. Vous êtes fille d'un u négociant de Bordeaux. Votre père a fait de « mauvaises affaires , mais il a tout payé avec les « intérêts... C'était un honnête homme que votre « père. Il a légué à votre mère son honorable « pauvreté, et vous l'avez soutenue jusqu'à sa a mort.... c'est beau, mademoiselle, très -beau. « Vous résistez à l'homme avide qui veut vous a chasser de votre patrimoine; c'est juste. Secours « au faible , résistance à l'oppression. Et tout cela est signé de votre maire, de votre préfet, etc. « Dites-moi , mademoiselle , avez-vous un avoué « qui entende les affaires ? — Oui , monsieur ; « mais il faut faire des avances , je ne le peux « pas, et je perdrai mon procès. — H y a trois « sortes d'avoués , mademoiselle. Les uns se mê- « lent de vendre des maisons et des terres , opérait tions qu'ils n'entendent pas, mais sur lesquelles « ils gagnent beaucoup, aux dépens du vendeur « et de l'acquéreur... Encore un doigt de vin, s'il « vous plaît. La seconde classe se compose de ceux « qui se bornent au travail du palais , et qui se « conduisent là, comme nos hussards en pays ence nemi. Leur canif est plus redoutable qu'un sa- « bre ; ils ne taillent pas une plume qu'ils ne prête parent la ruine d'une famille. La troisième classe, « malheureusement très - bornée , est celle des « avoués qui refusent de se charger d'une mau- « vaise affaire , qui cherchent à arranger celles

« qui leur paraissent douteuses, et qui soutien- « nent vigoureusement les bonnes , pourvu qu'on « les paie bien, et cela est tout simple , car il faut « que chacun vive de son métier. De quelle classe <f croyez-vous que soit votre avoué ? — Je l'ignore , « monsieur. — Qui vous l'a donné ? — La maî- « tresse de cet hôtel? — Lui devez-vous quelque « chose ? — C'est pour payer mon loyer que j'ai « vendu hier les vêtemens dont, à toute rigueur, «je puis me passer. — Est-ce cette femme qui <( vous a réduite à prendre ce parti ? — Oui , mon- « sieur. — Elle ne doit pas connaître d'honnêtes « gens : votre procureur est un fripon.

« Mademoiselle , je vous procurerai un sort « agréable , et j'espère que vous gagnerez votre « procès... Couchez-vous, dormez du sommeil du « juste, et demain nous verrons.

« Que pensez-vous , dit-il à Caroline , lorsqu'il (( fut rentré avec elle , de cette demoiselle Lori ? « — Je crois , d'après mon expérience , que le « malheur est souvent père de la sensibilité. — « Mademoiselle Lori vous a prouvé la sienne , <c quand vous avez soulagé ses besoins, et vous « avez joui. Mon enfant , ce plaisir-là dure toute la « vie; il est indépendant de la beauté, de la for- « tune et des circonstances ; tâchez de vous le c( procurer souvent. La vieillesse ne vit que de a souvenirs, et il est doux à cet âge, de n'en trou- « ver que de semblables. Mais , prévoyez - vous ,

Caroline, que la société de cette demoiselle

« puisse vous convenir ? — • Mon bon ami, ce « n'est pas à moi à prononcer. — Je prononcerai « donc. Demain, nous conduirons mademoiselle « Lori au hameau. »

Il était à peine jour, que François frappait à la porte de la demoiselle. « Levez -vous, et dé- « jeûnons ; nous penserons ensuite à vous ha- <c biller : la vertu ne plaît pas nue ; c'est la seule « divinité que ses adorateurs mêmes aiment à voir ff un peu voilée. »

François jette à l'hôtesse le montant de la carte ^ et il part avec Caroline et sa nouvelle protégée. En quatre heures il lui a fait une petite malle ; il a levé ce qui est nécessaire aux ouvrages nouveaux qu'elle doit enseigner à Caroline ; il a été arrêter une femme de chambre et un laquais. « Je vous « avoue , disait-il à mademoiselle Lori , que je me « plais à monter tout d'un coup la maison de ma « petite Caroline , sur un pied un peu imposant. a Je veux qu'elle jouisse , au hameau , des avanfc tages qu'on lui refuse à Paris. Voilà pourquoi « j'ai pris ces deux domestiques sans trop d'infor- « mations. Nous les surveillerons, vous et moi. ce Si ce sont de bonnes gens , nous les traiterons (c bien ; si ce sont de mauvais sujets, nous les con- « gédierons. »

François, très-content de lui, et il avait raison de l'être, déploya, en rentrant au hameau, toute la pompe dont son cortège était susceptible. Il annonça , avec emphase , que mademoiselle Luce-

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val allait tenir une maison , dirigée cependant par lui et mademoiselle Lori. Il présenta cette demoiselle à tous les habitans. Il dit ce qu'il savait de ses qualités et de ses malheurs, et il ne tut que ce qu'il faisait pour elle. Mademoiselle Lori trouva aussitôt des amis, parce que la garantie de François était la meilleure qu'elle pût avoir.

(c Eh bien , dit le vieillard au président , n'avais- « je pas prévu que ma Caroline n'a plus de pa- « rens? Vous avez cherché à éloigner de moi des « idées pénibles , et votre conduite fait l'éloge de a votre sagesse et de votre cœur. Permettez - moi « d'implorer l'une et l'autre en faveur de deux in- « fortunées.

« Voici une demoiselle à qui il ne reste presque « rien, et à qui on veut voler ce reste-là. Depuis « trente ans , je fais les affaires d'une famille rite che ; mais je n'entends rien aux procès , parce « que je n'en ai jamais eu. C'est à vous, monsieur « le président , que sont réservées la gloire et la sa- « tisfaction de faire rendre justice à mademoiselle,

c( Il est une autre tâche que je n'ai pas entrec( prise, parce que je n'ai rien de ce qui commande (( la déférence à la plupart des hommes. J'ai dé- « claré à M. Luceval que je soutiendrais Caroline (( de mes épargnes, et je suis disposé à le faire; a mais, j'aime encore assez cet homme-là pour « lui éviter l'humiliation de voir sa fille vivre de a de mes bienfaits. Allez chez lui; forcez-le à faire (( à Caroline un traitement convenable. S'il résiste

LU CE VAL. 35 r

« à la raison , prenez avec lui le ton qu'autorisent « l'estime et la considération dont vous êtes investi. »

Le président ne balança point. Il est des hommes qui aiment à compter les jours par des actions utiles : le président était de ceux-là. Il prit quelques renseignemens sur les affaires de mademoi-

! selle Lori, et il partit.

L'installation de Caroline, dans la maisonnette de son père, était l'objet essentiel de François. Il allait , venait , donnait des ordres d'un air affairé ,

: et comme il n'avait jamais brillé par le goût , il faisait recommencer ce qui était bizarre ou ridicule,

I et on recommençait à peu près tout.

I En suivant les travaux , en pressant les ouvriers ,

il faisait beaucoup de réflexions : c'est la ressource de ceux qui ont l'imagination paresseuse. Après tout , pensait-il , que le père fasse ou non ce qu'il doit , Caroline jouira gratuitement des avantages des autres colons; je n'aurai définitivement à payer que les gages de ses domestiques , et à fournir à son entretien : avec cent louis par an , j'irai loin , et je pourrai faire encore quelques économies.

Comme je veux que Caroline tienne ici le premier rang, nous aurons table ouverte deux jours de la semaine , et cela ne coûtera rien , parce que le colombier , la basse-cour , le fruitier et la laiterie nous offrent des ressources inépuisables. Deux autres soirées, il y aura cercle chez nous, et cela n'est pas dispendieux , parce qu'avec une livre de thé on tient cercle vingt fois. Quant

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aux fromages à la crème, à la pâtisserie et autres bagatelles, tout cela se fait ici. A la vérité, il faut un peu de sucre et quelques vins fins. Eh bien, j'ai une petite office passablement fournie, et qui ne me sert pas à grand'chose ; je la viderai, et après nous verrons. Ah ! il faut aussi des concerts, beaucoup de concerts, et cela n'exigera absolument aucuns frais, parce que nous avons ici nos virtuoses, leurs instrumens et leur musique.

Nous ne sortirons plus que dans cette jolie voiture coupée , qu'on a laissée ici , en raison de la couleur, qui en effet n'est plus trop à la mode, mais qui sera toujours d'un grand effet au village. Nos deux meilleurs chevaux et le plus beau de nos cochers nous conduiront. Je vois tout cela d'ici. Caroline dans le fond; mademoiselle Lori à côte d'elle ; moi, sur le devant , ayant les yeux à droite et à gauche, recueillant les mouvemens d'admiration de nos bons villageois , et , ce qui vaut mieux , les témoignages de leur affection pour mon enfant.

Ah ! vous croyez , madame Luceval , qu'on ne peut être quelque chose qu'auprès de vous, et par vous ! Morbleu ! Caroline sera plus considérée que votre Julie. C'est pour elle qu'on la recherchera, et on ne supporte votre enfant gâté que pour vous gâter vous-même , et profiter de vos prodigalités. Votre Julie, votre Julie î... elle est belle, à la bonne heure; mais, peut-on d'ailleurs la comparer Allons ! paix , François , paix !

ne dites pas de mal de ceux qui ne sont pas coupables de leurs défauts.

Une voiture s'arrêta à la grille, et François mit fin à un monologue qui, malheureusement pour vous , eût pu durer deux heures encore.

Il s'avança, et deux domestiques présentèrent un paquet cacheté, et une harpe, celle dont Caroline s'était servie chez sa mère, et qu'y avait fait apporter le monsieur que vous savez, celui qui disait la vérité à madame Luceval, parce qu'il n'avait besoin ni de sa table, ni de son affection, ni de sa bourse. François reconnut largement la peine des deux domestiques. Voilà, leur dit -il gravement , ce que mademoiselle Luceval vous donne pour boire.

François jugea qu'une lettre qui annonce un cadeau, ne peut exprimer que des choses flatteuses, et il était bien aise que tous les habitans sussent qu'un grand personnage avait écrit à son enfant. Il sentait qu'il ne pouvait aller lire cette lettre de maison en maison. Il était français : il craignait le ridicule. D'un autre côté, il ne savait comment rassembler les colons et donner ainsi à sa lecture l'apparence de l'à-propos. Il était fort embarrassé.

Duval était le seul à qui il pût confier son désir, et laisser pénétrer sa faiblesse. Un savant, un physicien surtout, a toujours quelques moyens à sa disposition. Duval produisit, avec de l'air inflammable, une détonation telle, que les habitaîis XIL 2 3

crurent que leurs maisons allaient s'écrouler. Ils sortent en hâte ; une seconde explosion les attire vers la bibliothèque ; Caroline y court comme les autres.

On interroge Duval , il répond , on s'étonne ; il explique son procédé , le rire succède à la frayeur. François tire son paquet de sa poche , le présente à Caroline , et lui fait très-sérieusement des excuses de ne le lui avoir pas remis plus tôt. On demande qui peut écrire aussi longuement à une aussi jeune personne. François se gonfle les joues , s'élève sur la pointe des pieds, et nomme M/^* « Comment, Caroline est connue de cet homme (c célèbre ! — Et très-particulièrement, monsieur. « — Mais cela est incroyable. — Pourquoi donc, « madame ? — Ses dignités , ses grandes occupa- (c tions... — Ne sont pas incompatibles avec la « sensibilité. — Ah ! peut-on voir ce qu'il écrit à « l'aimable enfant ? » Voilà François arrivé à son but.

« Mademoiselle,

(C — Comment donc , mademoiselle ! — Oui , (C madame, et trois doigts au-dessus du corps de « la lettre.

« Mademoiselle, « J'ai lieu de croire que vous êtes retournée (( dans votre paisible asile. Les procédés de vos « parens vous y auront forcée, et ce sont eux c( que je plains.

« Cette harpe que j'ai entendue résonner sous « vos doigts, pourra contribuer à charmer votre ce solitude. Acceptez ce léger cadeau, et remer- « ciez pour moi madame de Sancy du plaisir f< qu'elle m'a procuré.

(c : — Quoi, s'écria madame de Sancy , je suis « connue de ce qu'il y a de plus respectable à la « cour , et c'est à vous que je le dois ! Ah , Ca- « roline , je ne peux m'acquitter qu'en perfectionce nant un talent qui s'annonce déjà d'une ma- « nière satisfaisante. Poursuivez votre lecture , « ma petite.

(c — Il est possible que mon présent effraie « votre délicatesse, et je dois vous donner un « moyen de vous acquitter. Engagez madame de « Surville à diriger vos crayons aussi heureusec< ment qu'elle l'a fait dans votre Niobé, et ente voyez-moi ce nouveau gage de vos efforts et de « vos succès.

Madame de Surville , plus âgée que madame de Sancy , et plus maîtresse d'elle-même , renferma sa satisfaction. Mais elle attira Caroline à elle; elle l'embrassa tendrement, et la pria de continuer.

« Permettez-moi de vous donner quelques avis (( que la politesse de ceux avec qui vous vivez ne ce leur permet peut-être pas de hasarder. Mon « âge , et surtout mes intentions , autorisent bien « des choses.

(t II y a de la faiblesse et de la sottise à se pré-

i< valoir des dons de la nature : il y a de la folie (( à s'affliger d'en être privé.

« La beauté séduit au premier aspect ; mais, on « s'accoutume à voir une belle femme , et du mo- « ment où il y a habitude , on peut admirer en- « core , mais le cœur reste froid : l'admiration « n'est point un sentiment ; ce n'est qu'une se « cousse de l'ame.

« Il est malheureux d'inspirer d'abord une sorte « d'éloignement ; mais, les yeux se font promptece ment à ce qui les blesse le plus, et lorsque l'ha- « bitude est également contractée de ce côté-ci, « l'objet des deux le plus méritant est nécessaire- « ment celui qui attire davantage.

« S'il ne dépend pas de nous de rectifier des (t formes peu agréables, nous pouvons du moins « acquérir ce qui les fait bientôt supporter, et ce (c qui, j'ose le dire, les fait aimer insensiblement. « Sachez qu'une femme belle excite des passions « violentes, et que celle qui ne l'est pas, ne peut « inspirer que des goûts durables.

ti Avant d'atteindre ce but, vous éprouverez « souvent de la froideur, peut-être même du dé- « dain. Le moyen de vaincre les obstacles est de « les prévoir et de se roidir contre eux : il est une a sorte de courage indispensable dans votre pote sition.

c( Vous trouverez toujours dans les sciences des « consolations utiles à tous, et inconnues à la a plupart des gens du monde. Renfermez - vous

« alors en vous-même; gardez-vous de répandre « ce que vous saurez au dehors. Les hommes ne (i pardonnent pas qu'on les humilie, et une femme « plus instruite qu'eux les humilie toujours.

« Vous pourrez , en revanche , faire valoir les « grâces de votre esprit, car vous ne rencontre- « rez personne qui ne croie en avoir autant que « vous, et on revient toujours à celle qui sait être « gaie avec décence , piquante sans méchanceté , « féconde sans prétention.

« Tout le monde ne vous entendra pas, peut- « être ; mais il vous faut quelques amis , et non une M cour. Vous avez , d'ailleurs, pour attirer la mul- « titude , une ressource assurée dans les arts ; ils « sont à la mode , et la soumission à ce qu'elle or- « donne est le mérite de ceux qui n'en ont pas.

« Vous avez un excellent cœur. Il ne vous reste « qu'à cultiver votre esprit , les sciences et les ta- « lens agréables. Je vous ai reconnu de grandes « dispositions, et je suis convaincu du mérite de « vos maîtres. C'est par vous et par eux que vous « obtiendrez enfin l'estime et la considération , « biens fort au-dessus des hommages que pro- « diguent à la beauté des hommes frivoles , et « souvent peu délicats.

« Je ne prétends pas, cependant, qu'une belle « femme qui réunirait , aux dons de la nature , les « avantages que vous acquerrez infailliblement , « ne vous fut réellement préférable ; mais il est K trop malheureusement vrai que la flatterie est le

a poi^ii de la beauté , et que la femme , la plus « heureusement née^ se persuade tôt ou tard qu'il « lui suffit d'être belle.

« Si jamais je rencontre une femme belle, ai- « mable , spirituelle , d'un caractère égal , savante « pour elle seule , et préférant l'amitié à l'amour , « elle sera , à mes yeux , la première personne « de son sexe , et il dépendra de vous d'être la « seconde.

« Un temps viendra, où vous désirerez parta- « ger avec un être estimable le fardeau et les « douceurs de l'existence. C'est le vœu de la na- « ture , et les femmes qui s'y refusent, en sont or- « dinairement punies par la nullité, l'ennui, les « infirmités prématurées , l'abandon et l'oubli.

(c Vous vous marierez donc , et vous ne préfète rerez pas l'objet qui vous plaira le plus, mais « celui qui vous conviendra davantage : l'amour ce n'est que la très-grande affaire du moment; le « mariage est celle de toute la vie.

ce Quand le moment de choisir sera venu , im- « posez silence à votre cœur. Ne consultez , n'é- « coûtez que votre raison et le plus âgé de vos « amis. La vieillesse n'est pas indulgente , et celui « qui obtient son estime a nécessairement de bon- « nés qualités.

« Je disputerai à M. le président l'avantage c( d'être cet amiJà, si je vis quelques années enc( core ; mais comme nos affections , frêles comme « nous, ont , comme nous, besoin d'aliment , écri=

« vez-moi souvent , si vous jugez que ma corres- « pondance vous puisse être utile ou agréable. « Surtout ue me cachez rien de vos affections ; (c vous ne pouvez en avoir de coupables. Vous en « aurez peut-être dont l'aveu vous coûtera. C'est « la nécessité de les avouer qui vous donnera la « force de les réprimer ; mais n'oubliez jamais que « sans une confiance absolue , il n'existe pas d'a- « mitié.

« Je me propose de vous voir quelquefois. Dites « à l'estimable François... » Ici, François, hors de lui, sautilla tant, et leva les mains si haut, qu'il fit voler les papiers au plafond. Il les ramassa un peu confus , et les remit à Caroline , qui termina ainsi : « Dites à l'estimable François que j'ai envie « de louer la maisonnette de madame d'Egligny. « J'ai peu de temps à moi; mais je trouverai, de te loin en loin , quelques heures pour me reposer c( la téte au sein de la nature et de l'amitié.

« Adieu , mon enfant ; vous me répondrez , si « mes propositions vous sont agréables. »

Vous sentez quel effet devait produire une lettre où personne n'était oublié , et où chacun trouvait quelque chose de flatteur. On aime à être bien dans l'esprit des grands ; on s'applaudit surtout de le mériter, et on s'empresse auprès de ceux qui peuvent ajouter à l'espèce de faveur dont on jouit déjà.

D'après ces motifs, Caroline devint le person-nage important de la colonie ; elle était l'objet des

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soins, et même des prévenances de tous. On l'engageait à écrire à monsieur , lorsqu'on croyait avoir mérité une mention particulière, et l'arrivée d'une réponse était le signal d'une réunion publique.

Bientôt on ne se borna plus à être utile et agréable à Car.oline; on chercha à utiliser tous les momens ; on étendit sa bienveillance sur tout ce qui en était digne, parce qu'un trait louable n'était jamais oublié de l'aimable enfant, et que l'attente de ceux qui comptaient sur des éloges était rarement trompée.

L'intérêt personnel entrait pour beaucoup dans cette conduite. Madame de Surville voulait avancer son mari; Duval prétendait au fauteuil académique, où le mérite, sans appui, n'arrive pas toujours ; Sancy pouvait exercer un emploi de quelqu importance, et il en avait besoin; François seul continuait à faire le bien pour le seul plaisir de le faire ; mais condamnera-t-on un peu d'égoïsme dans les autres ? poussé à l'excès , c'est un vice affreux; mais, qu'est-ce que la probité, l'émulation, le désir de la gloire et de la fortune , sinon l'amour bien entendu de soi-même ?

Ainsi, un seul homme, sans efforts, sans dessein peut-être, donnait à cette petite peuplade le goût du bon et du vrai, par son amabilité et la justice impartiale qu'il rendait à tous. Ainsi, l'homme élevé , qui prend la morgue pour du maintien , l'orgueil pour de l'élévation , qui punit avec équité ,

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mais qui ne sait pas récompenser , resserre , aliène les cœurs, les jette enfin dans le découragement, et étouffe ces germes précieux, dont le développement fait ces hommes qui sont les appuis d'un empire et l'admiration de la postérité.

Revenons à M. le président, que nous avons laissé à Paris, suivant deux affaires très-différentes, et en même temps très-difficiles. 11 fit prier l'avoué de mademoiselle Lori de lui apporter son dossier. Il examina les pièces , et jugea l'affaire perdue. Cependant, il lui parut évident qu'une des deux parties était coupable de friponnerie , et il n'était pas vraisemblable qu'une femme de vingt-quatre ans connût ces moyens que suggèrent l'astuce et l'habitude ; d'ailleurs , la recommandation de François...

Le président ne se rebuta point. Il s'adressa au chef suprême de la magistrature; ils se concertèrent ensemble , et ils firent venir le procureur adverse et un vérificateur aux écritures. On examina attentivement tous les papiers du spoliateur, et le titre principal fut soupçonné de faux. On somma cet homme de paraître; on l'effraya , et on lui enjoignit de se désister dé ses prétentions , à peine d'être livré à la justice criminelle.

Comme un fripon ne peut faire de grands coups aux galères, et qu'il faut qu'un voleur en grand continue de voler , celui-ci passa par tout ce qu'on voulut. Sa condescendance acheva d'éclairer son juge, qui, cependant, lui laissa la liberté, parce

qu'il l'avait promis, et qu'il n'avait pas de preuves très-constatées à lui apposer.

M. Luceval se montra un peu moins traitable : on peut être dur par excès de pusillanimité. Le président lui avait demandé un rendez-vous, où il épuisa d'abord ce que les raisonnemens ont de force , et les ménagemens de délicatesse. Luceval , réduit à n'avoir plus un mot à répliquer, fut obligé de déclarer enfin la seule raison qui l'empêchait de se rendre : l'impossibilité de rien décider d'important sans l'assentiment de sa femme. « Hé, monsieur, a-t-on besoin d'un appui pour « être juste ? — Monsieur , j'ai l'habitude de ne « rien faire sans le concours de madame Luce- « val. — Dites , monsieur , que vous êtes bien « aise de pouvoir rejeter sur un autre les injus- « tices que vous avez commises, et celle que vous ce méditez en ce moment. N'est-ce pas assez que « l'enfant le plus intéressant , sacrifié à sa sœur , a banni de la maison paternelle , soit réduit à la « médiation d'un étranger , pour obtenir une pence sion alimentaire que lui assurent la nature et la ce loi? Faut-il encore que vous prétendiez m'arrêc< ter par des défaites frivoles ? vous m'opposez ce l'ascendant qu'a sur vous votre femme ! c'est ce lorsqu'elle fait de vous un père insouciant et ce froid, que vous devez la craindre. Que vous ce importent son opinion et ses plaintes, quand (c vous aurez pour vous la persuasion d'avoir fait ce votre devoir ? Monsieur , qui néglige les bons

« conseils d'une femme sage , est blâmable ; qui « se courbe devant des caprices , des tracasse- « ries , des volontés arbitraires , se dégrade aux « yeux des honnêtes gens. — Prenez garde , mon- « sieur... — Je vous ai trop ménagé jusqu'ici. On « ne réduit un homme comme vous qu'en lui dite sant rigoureusement la vérité. — Monsieur, je «je ne suis point accoutumé à ce langage. — « Monsieur, il faut se mettre à l'abri du repro- « che , quand on ne veut pas le supporter. "Vous « avez cent mille écus de rente ; vous assure- « rez à Caroline vingt mille livres de revenu. « Vous le pouvez , vous le devez , et c'est à ce prix « seul que je me tairai sur vos torts. Je vous donne « dix minutes pour vous décider. Si, après cela, « vous résistez encore , je vous quitte , j'imprime « contre vous un mémoire foudroyant, je vous « perds de réputation , et je vous traduis devant « les tribunaux, qui rendront à votre enfant là « justice que vous lui refusez. Choisissez donc de a me suivre chez mon notaire , ou de me lire dans « quatre jours. »

L'alternative était dure ; cependant il fallait opter. Le président se retirait , après le délai accordé. Luceval le suivit, et monta avec lui en voiture.

L'acte fut rédigé et signé avant que le mari subjugué eût le temps de se reconnaître. Il manquait une signature essentielle , celle de la dame , accoutumée à voir tout ployer devant elle. Le pré-

sident qui n'aimait ni les criailleries , ni les attaques de nerfs, ni l'odeur de l'éther, se borna à écrire à la femme dans le style qui avait persuadé le mari.

Une scène était inévitable , et elle eut lieu. Luceval la supporta avec sa patience et sa résignation ordinaires. Une partie de la journée s'écoula avant que madame pût relire cette lettre , qui l'avait mise, disait-elle, à deux doigts du tombeau. Elle la relut cependant. Elle était tellement persuasive, qu'il était difficile de ne pas se rendre. Une femme distinguée devenir la fable du public ! une femme, à qui tout Paris accorde de la beauté, des grâces, de la douceur , de la sensibilité , passer désormais pour une mère dénaturée ! entendre murmurer autour de soi : c'est du venin caché sous des fleurs ! Ne pouvoir enfin attaquer un mémoire signé d'un homme d'un mérite reconnu , et d'une intégrité sans tache ! S'il n'y avait pas là matière à réfléchir, il y avait au moins de quoi se désespérer.

Cependant comme le désespoir n'a jamais em^ belli personne, et qu'il est une époque où une femme a le plus grand intérêt à ménager ce qui lui reste d'attraits, madame Luceval fit grâce à son mari d'une seconde scène, et elle alla signer.

Mais aussi, comme la vengeance est réservée aux dieux , et que la femme , leur plus parfaite image, doit leur ressembler de toutes les manières, on défendit à François de se présenter à l'hôtel ; on

lui ordonna de donner à l'instant congé au président, avec l'indemnité d'usage. Comme Caroline allait jouir d'un bien-être qui affaiblissait d'un quinzième les revenus de la maison , on résolut de lui retenir le loyer de douze mille francs , que payaient les autres locataires , et comme il n'est pas pardonnable à un petit laideron d'effacer la beauté par son esprit et ses talens, on décida de disperser ses maîtres sans discernement , à la fin de leur année.

Enfin, comme le plaisir de faire du mal est un plaisir comme un autre, pour ceux à qui il convient, on s'y livra sans réserve, et d'idée en idée, on arriva à celle de mettre de suite le hameau en vente, afin d'avoir plus tôt fait.

Madame d'Egligny, déjà languissante, combattit ce projet de tout son pouvoir. Elle représenta que Caroline était décemment au moins dans un domaine de son père, et qu'elle allait se trouver sans asile , puisqu'on ne voulait pas la recevoir à l'hôtel. Cette idée, la seule qui ne fût pas venue, et on ne saurait penser à tout, détermina à envoyer aussitôt l'annonce aux journaux , et la grande affiche à l'imprimeur.

Peut-on se figurer l'état de François , ses exclamations , ses plaintes , quand il apprit qu'il allait perdre son président , qu'il fallait que Caroline se préparât à quitter les lieux où elle était née, et où elle passait si doucement la vie ! Ce qui surtout lui paraissait pour elle un mal irréparable , c'était

ia nécessité de se séparer de Duval, de mesdames de Surville et Sancv.

Dans sa doideur, il assembla tous les amis; il leur proposa de faire l'acquisition en commun , d'avoir chacun sa maisonnette en propre, et de laisser indivis les jardins anglais et autres portions de terrain, dont le produit se partageait entre tous.

Il consentait à donner toutes ses épargnes pour payer la maison de Caroline. Mais Duval se gênait pour acquitter la moitié du loyer de la maison qu'il occupait avec François. 11 eût fallu qu'il vendît des biens d'un rapport assuré , pour en acquérir un de pur agrément, et c'eût été le comble de la déraison. M. et madame Sancy étaient retenus par les mêmes motifs, et le chanteur déclarait ingénument qu'il était incapable de se fixer. A la vérité, madame de Surville et le président pouvaient et consentaient volontiers à faire quelques sacrifices ; mais , l'acquisition de la totalité était audessus de leurs facultés , et la conduite de M. et de madame Luceval annonçait clairement qu'ils n'avaient point l'intention de vendre partiellement.

Ces nouvelles difficultés, que François n'avait point prévues , lui ôtèrent tout espoir de parer le coup fatal, et le ramenèrent à lui-même : il faut bien enfin s'occuper un peu de soi : « Hélas , dite sait-il, c'est ici que je croyais finir en paix ma f( carrière. J'étais loin de penser que celle qui me

doit la plus brillante fortune , que celui pour « qui j'ai fait tout cela, m'en chasseraient un jour.

LU CE VAL. Dby

« Je ne les croyais pas capables de me haïr parce « que j'aime leur enfant. » La vieillesse pleure aisément , et le bonhomme se soulageait en versant des larmes.

« Quelque chose qui arrive, dit-il, à Caroline, « je ne vous quitterai pas. J'irai vivre avec vous u où vous voudrez : partout je serai bien avec « vous. Je ne vous demande qu'une grâce ; c'est « de ne point m'abandonnér. Que mes yeux se « ferment au moins auprès d'un de ceux que j'ai « tant aimés ! »

Caroline pleura à son tour, non du sort qui lui était réservé, la jeunesse ne sait pas prévoir; mais François doutait de son cœur, et ce soupçon l'accablait. Ce cœur pur et bon se dévoila tout entier. Le sentiment en jaillit, comme une source féconde qui répand la vie autour d'elle, François , rassuré et heureux encore , fut consoler Marguerite : sa bienfaisance embrassait tout , s'étendait sur tout, et ne néghgeait rien.

Caroline, pleine encore de la scène qui venait de se passer , éprouvait le besoin de se livrer à de nouveaux épanchemens. Elle écrivit à M.^*^ , et en laissant aller sa plume , elle sentait que peine qu'on partage devient plus légère de moitié : elle était bien sure que M.*^^ partagerait la sienne.

Le lendemain arrivèrent, à peu de distance l'un de l'autre, deux messieurs qui demandèrent à voir les lieux. Le surlendemain, les jours suivans, il s'en présenta plusieurs , et tous prirent les

renseignemens les plus étendus, et entrèrent dans les plus petits détails.

Plus de gaieté, plus de concerts, plus d'étude au hameau. L'affliction aime la solitude, et on cessait de se chercher. Si on se rencontrait, on se parlait à peine , et qu'avait-on à se dire qu'on ne se fût déjà dit? Quelquefois on s'arrêtait lorsqu'on voyait François et Caroline. On les regardait un moment, on leur adressait un regard douloureux, on passait.

Un de ces messieurs , de ceux qui les premiers avaient été voir le hameau, entra chez Luceval, et lui demanda à quel prix il mettait sa propriété. «Monsieur, j'en tire quarante huit mille « livres par an. — Mais, moi, monsieur, je n'en « tirerai rien du tout, parce que je n'ai pas be- « soin de sept à huit maisons qui sont là, et qui « ressemblent à une chartreuse. Je me propose , « si nous traitons , de tout abattre , et de bâtir « un château. Ce sont donc les jardins et le fonds « que je veux acheter. — Vous ferez ce qui vous « plaira, monsieur, et pourvu que vous me payi<^z « le capital de quarante-huit mille livres de rente... (c — Plaisantez-vous, monsieur? — Je vous parle « très-sérieusement. — Vous me demandez près « d'un million d'une maison de campagne à faire ! « — C'est mon prix, monsieur. — ^Je vais vous t< dire le mien. Cette folie-là vous a coûté envi- « ron deux cent mille francs. J'évalue le terrain et « les plantations à cinquante mille livres. Si deux

LUGEVAL. '66g (f cent cinquante mille francs vous conviennent, « vous me le ferez savoir. Voilà mon adresse. »

« Mais, dit madame Luceval , je trouve cet « homme-là plein de jugement. 11 est constant « que votre Athènes a l'air d'une chartreuse, et il « n'est pas possible de laisser exister cela. Or, « puisque vous trouvez vos déboursés...

Le second des deux messieurs parut en ce moment. « Votre hameau est charmant , monsieur; a les locataires actuels s'y plaisent beaucoup , et « si nous nous arrangeons, je compte bien aug-v « menter les loyers. — Ah ! monsieur fait de ceci « une affaire de spéculation. — Oui, madame; « ainsi, vous sentez qu'il faut que je fasse des « bénéfices. D'ici à quelque temps, je peux perdre « plusieurs locataires, je ne suis pas certain de « les remplacer, et je le suis d'etrje constamment « chargé de l'entretien et des impositions. Ainsi , « j'évalue , année commune, les produits à vingt- « quatre mille francs, sur quoi il faut en prér^ « lever dix pour le trésor public, les réparations « et emb^llissemens. Restent donc quatorze mille « francs nets, qui donnent un capital de deux « cent quatre- vingt mille livres. Si cette proposi^ « tion vous est agréable, vous écrirez deux mots « au notaire de la rue Mêlée. Je vous salue.

« — Hé bien , ma bonne amie , que dites-vous « de cette seconde ouverture? — ^Je la trouve comte plètement absurde, monsieur. — Cet homme, « cependant, propose trente mille francs de plus XIL ^4

« que le premier. — Il tlonnerait cent mille écus , ce que je ne traiterais pas avec lui. — Mais , ma- « dame... — YouS n'avez donc pas entendu qu'il (c est disposé à garder les Sancy et les autres, et « c'est précisément ce que je ne veux pas. — « Permettez-moi de vous représenter... — Je ne « me trouve pas bien aujourd'hui , monsieur ; « ménagez -moi de grâce. — Hé, mon dieu, je « n'ai pas, ma bonne amie, l'intention de vous « déplaire ; je voulais vous faire observer seulement cf qu'il se présentera d'autres concurrens , et qu'il t( est au moins inutile de rien précipiter. — Moi, (( monsieur, j'aime beaucoup celui qui se pro- « pose d'abattre les maisonnettes et de bâtir un « château. Il offre trente mille livres de moins; a mais, qu'est-ce que cela pour nous? Au reste, « comme je ne laisse échapper aucune occasion (c de vous marquer ma déférence , j'attendrai voa lontiers quarante-huit heures; mais je vous décc clare, mon ami, que si nous ne trouvons pas a mieux, dans.cet intervalle, avec la certitude de « voir expulser ces savans et ces artistes, j 'émet ploierai tout le crédit que j'ai sur vous, pour (C vous engager à finir avec le premier. Je ne puis « souffrir les affaires qui traînent en longueur , et (( vous ne me chagrinerez point , n'est-il pas vrai , (( mon bon ami ? »

Les quarante-huit heures s'écoulèrent sans qu'on vît personne. Je ne sais encore d'où vint l'erreur du portier, qui répondait constamment que le

hameau était vendu ; qui disait aux clercs, et même au notaire de monsieur, qu'il n'était pas à l'hôtel. J'ignore également par quelle inadvertance il gardait toutes les lettres de Paris. Cela se découvrira peut-être un peu plus tard.

Le troisième jour au matin, madame passa chez monsieur , et se montra extrêmement caressante. Sa gaieté, ses complaisances, ses agaceries mêmes , tournèrent la tête du pauvre Luceval. Il ne put se dispenser de se lever à la suite d'un tête-à-tête assez vif, de hâter son déjeuner, et de se rendre chez le monsieur qui voulait abattre des maisons neuves pour se donner, le plaisir de bâtir un château.

a Monsieur, je viens terminer avec vous. — Eh c( bien, monsieur, terminons. Je vais vous con- « duire chez mon notaire. — Nous irons d'abord <c chez le mien. Il faut que vous preniez con- « naissance des titres... — Oh! j'ai vu tout cela, « et j'ai pris les notes nécessaires ; on m'a même « donné communication du devis de M. Phidiot , « et les bâtimens n'ont pas coûté ce que je les « avais estimés; mais, n'importe. Un instant, je « vous en prie; je n'ai plus que mon habit à « passer.

« — Savez-vous aussi, monsieur, que mes biens ne sont grevés d'aucune hypothèque? — Voilà (c le certificat du conservateur. — Il me paraît , « monsieur , que vous n'avez rien négligé. — Oh î « j'aime à jouir; je voudrais déjà voir vos maison-

« nettes à terre, et mon château debout. — Je « vous assure que madame Luceval partage bien « votre impatience, — Et quel intérêt madame (c a-t-elle... — Oh! des raisons de famille... — J'ai « peut-être été indiscret : je vous en demande « pardon.

a Permettez maintenant que je tire la somme « convenue de mon porte-feuille. Vous avez sans « doute votre voiture. — Oui, monsieur. — J'en c( profiterai. Je vous mène chez mon notaire, parce ce qu'il a ma confiance, et que celui qui paie a x( le droit de choisir. »

Luceval ne s'attendait pas à terminer à l'instant même, et, pendant qu'on rédigeait l'acte, il envoya prendre madame , qui arriva enchantée d'être servie avec cette célérité. Elle adressa un regard de bienveillance à son mari, qui disait en lui-même : Je fais peut-être une sottise; mais, elle ^st si aimable quand elle le veut î

L'étude d'un notaire n'a rien de gai. Des murs, des meubles rembrunis, le silence des trapistes, des figures glacées, et des étiquettes de cartons à lire, voilà ce qu'on y trouve. L'acquéreur du hameau y répandit une gaieté piquante. Empressé auprès de madame Luceval , il lui dit de ces choses d'autant plus flatteuses , qu'il lui laissait la satisfaction d'ajouter à sa pensée : il est un âge où la louange ne plaît que sous l'enveloppe de l'esprit et de la délicatesse. Manette aimait à s'entendre dire : Je vous adore ; madame Luceval aimait à le deviner:

LU CE VAL. iyi

Le monsieur lui parla très-longuement de ses projets. Dès le lendemain, il userait de son droit pour renvoyer les locataires; le jour d'après, il ferait mettre le marteau dans les murs, et il se flattait que dans trois mois, au plus tard, une dame infiniment intéressante voudrait bien embellir les fêtes qu'il donnerait dans son château.

Madame Tjuceval était enchantée de cet hommelà : il caressait toutes ses passions. Elle lui eût , je crois, donné, en ce moment, le hameau pour rien.

On signa. L'acquéreur déposa la somme, jusqu'après la transcription , selon l'usage, et on se sé« para, très-satisfaits les uns des autres.

Pourquoi les nouvelles défavorables volent-elles lorsque celles que nous désirons arrivent si lentement ? on sut le jour même , au hameau , que M. Luc^val n'était plus propriétaire , et chacun s'occupa sérieusement du parti qu'il allait prendre. Les personnes que cet événement touchait le moins, se résignèrent avec quelque facilité. Mais , Caroline , François , Marguerite !

Le vieillard était le seul des trois qui eût quelque expérience , et les autres l'écoutaient avec do= cilité. Il proposa différens projets , dont i sentait aussitôt les inconvéniens. li arréra enfin qu'il se retirerait avec Caroline dans quelque petite a ille , et que Marguerite les y suivrait. Il n'osait rien proposer à mademoiselle Lori. Elle déclara qu'elle était inséparable de son bienfaiteur; que le pro-

duit de son petit patrimoine lui permettait de remettre une partie de ses honoraires , et qu'ainsi elle ne serait pas à charge. François ne fut pas étonné de ce trait, parce qu'il en était capable lui-même.

On fit un plan de vie qui n'était pas sans quelques douceurs. On pouvait exister avec aisance dans telle ou telle province, et y faire un peu de bien. Mais, où trouver des Sancy, des Surville , des Duval ? Sans doute ils allaient retourner à Paris , et François dèvait-il exposer Caroline et ses parens au désagrément de se rencontrer? Ces idées affligeantes froissaient le cœur du bonhomme. Il voulait en vain les écarter; elles se reproduisaient dès qu'il avait articulé quelques phrases. Une larme, qu'il essuyait furtivement , était aperçue, et en appelait d'autres. La conférence fut longue , parce qu'elle fut souvent interrompue.

Lorsqu'enfin tout fut réglé , on se tut , on resta immobile, la téte penchée sur la poitrine, les yeux fixés sur le parquet.

Tout à coup on entend les fouets de plusieurs postillons, et les roues d'une voiture qui entre avec rapidité dans les cours. « C'est sans doute le « nouveau propriétaire , dit François. Mon enfant , « voilà le moment du courage. Allons entendre « notre arrêt. »

On se lève , on s'avance lentement. François et mademoiselle Lori soutiennent Caroline éplorée.

Marguerite les suit avec ses deux enfaiis. Ils approchent de la voiture; la portière s'ouvre... C'est M.**^ qui paraît.

On oublie en le voyant , qu'on est malheureux : qu'eût-on fait, si. l'on eût su ce qu'il allait annoncer ? « Vous m'avez causé des inquiétudes , a mademoiselle , dit-il à Caroline , et vous avez « eu des chagrins. Ces honnêtes gens les ont par- « tagés ; qu'ils partagent également votre joie, (c Vos malheurs sont finis, et votre sort est inva- « riable. Vous ne vous séparerez pas de ceux « dont les leçons vous sont chères à si juste (c titre; vous ne quitterez pas les lieux où vous a avez appris à penser, à sentir, à cultiver votre « raison. Vous êtes chez vous. »

On se rassemblait de toutes parts autour de M.***; on l'écoutait; on ne le comprenait pas... bientôt on va le bénir.

Il tire un contrat de sa poche, et le remet à François. Le bonhomme lit...; sa figure devient rayonnante ; il presse Caroline dans ses bras ; il baise les mains de M.^*^ ; ses larmes coulent encore ; mais ces larmes sont celles de la joie. On attend qu'il s'explique ; il parle enfin , et un cri général s'élève: «La vertu vient protéger l'innocence!»

M."^^* marqua le désir de parler, et les acclamations cessèrent.

« Votre lettre, mademoiselle, n'avait pas d'ob- « jet, n'indiquait rien, et a cependant dirigé ma « conduite. Je lui dois le projet que j'ai si heu-

« reuseriïent exécuté. Il fallait, pour réussir, acticc vité , adresse et discrétion : j'ai choisi deux « hommes propres à remplir mes vues.

« J'ai voulu d'abord connaître la valeur de ce « bien. Je ne voulais pas non plus faire tort à votre « père : il faut toujours être juste, même envers « ceux qui le sont le moins.

« Les renseignemens pris, ces deux hommes se i< sont rendus à l'hôtel Luceval , et ont parlé d'après « mes instructions. L'un devait éprouver de la dé- « faveur ; l'autre plaire et réussir : c'est ce qui est « arrivé.

« J'avoue à regret qu'ils ont été au-delà de « mes intentions. Ils ont gagné un portier, moyen « au-dessous de moi , et peut-être même au-des- « SdUS d'eux. Au reste , quand on saura que vous « êtes propriétaire^ que les plaintes éclateront, « qu'on exagérera les torts de ines émissaires, « l'acquéreur supposé ferâ faire une estimation; n j'indemniserai votre père , s'il y a lieu.

« Vous pressentez, mademoiselle, que le con- (( ti'at n'était fait ni en mon nom, ni au vôtre. ((■ Pai' celiii-ci, j'achète de l'homme à qui votre « père a vendu, et je vous transmets cette pro-

priété à des conditions que ma position rendait « indispensables. Je suis l'artisan de ma fortune ; u mes émolumens sont considérables ; mais, je a n'ai que cela, parce que j'ai toujours cru que ce le gouvernement paie un homme en place pour Ci qu'il fasse son devoir, et non pour qu'il trafique

LUCEYAL. D-yy a de la justice ou de sa protection. Voici donc t( les arrangemens que j'ai pris :

« J'ai avancé ou emprunté les fonds néces-

saires.

« Vous m'abandonnez la totalité du revenu an- « nuel , jusqu'au parfait remboursement : ce qu'on « a obtenu de votre père suffit à votre entretien.

« Je recevrai les paiemens des mains de « M. François, dont il n'est point parlé dans « l'acte , parce qu'on ne lie pas un homme comme M lui.

« Dans six ans ou environ, vous serez liqui- « dée ; vous n'aurez que vingt ans , et vous joui- « rez de soixante mille livres de rente. Voilà, ma « chère enfant, ce que j'ai pu faire de mieux. »

Les acclamations recommencèrent* les applaudissemens, les cris de joie éclatèrent de toutes parts. L'homme bienfaisant fut béni, fêté, caressé. Il trouvait dans tous les yeux l'attendrissement, l'admiration, ou la reconnaissance. On le conduisait en triomphe, on se disputait l'honneur de le recevoir. Attendri lui-même, il jouissait en ce moment de tout le bonheur auquel il nous est possible d'atteindre. Malheureux que nous sommes , nous nous agitons en tous sens pour le trouver où il n'est pas !

« A propos , dit-il , il reste une formalité à rem- « plir. Votre signature manque au bas de cet acte» «■ Vous ne pouviez le signer , étant sous puissance « de père et de mère, et il est très-douteux que

« VOS parens eussent accepté pour vous ; j'ai ex- « posé les faits à la puissance suprême , et j'en ai « obtenu l'ordre de votre émancipation. L'auto- « rité peut se mettre au-dessus de la loi , quand (( il en résulte un bien. »

Il était tout simple qu'on entrât chez mademoiselle Luceval pour signer. Maîtresse des lieux, il était naturel qu'elle en fît les honneurs, et elle était trop heureuse pour ne pas répandre', sur ceux qui l'entouraient, une portion de sa félicité. Elle s'empressa de rassembler autour de M/*^ une petite cour, où il n'y avait pas un seul courtisan. Le respect était commandé par son élévation , l'affection par ses qualités : tous les hommages étaient sincères.

On le pressa, et il promit de passer la journée au hameau. Caroline n'avait pas d'idée d'une féte , elle n'en avait jamais vu; mais elle désirait fêter son protecteur. Elle dit un mot à François. François , qui n'était pas inventif, passa le mot à mademoiselle Lori, la demoiselle au voisin, celui-ci à la voisine. On se lève, on va, on vient, on ne s'entend pas. On ne sait d'abord ni ce qu'on fait, ni même ce qu'on veut faire : on convient enfin de quelque chose.

Madame de Surville rentre en courant, prie M.^''* de pardonner , tire Caroline à l'écart , lui dit je ne sais quoi. Caroline répond : « Soyez tran- <c quille , je me tairai. » Madame de Sur ville repart.

M/** pénétra aisément la cause de cette désertion générale et de ces a parlé. Il sourit avec douceur à Caroline : ceux même pour qui la vertu n'a rien de pénible , ne sont pas fâchés qu'on leur rende justice.

Il profita de ce moment pour voir la maisonnette qu'il avait arrêtée. Il écrivit quelques instructions sur des changemens qu'il désirait. Il donna ses notes à Caroline, parce que François, que cela regardait, courait de tous les côtés avec les autres, s'agitait beaucoup, ne faisait rien, et était très-content de lui. Hercule, septuagénaire, eût fort bien pu ressembler à la mouche du coche.

M.*** présumait qu'une heure avait pu suffire pour ordonner un dîner, et disposer la réunion de tous les habitans. Il sortait avec mademoiselle Luceval... Des perches en faisceaux, des perches fichées en terre , des cerceaux , des tas de bran- , ches de verdure, des fleurs éparses, les maîtres, les domestiques, les dames, les jardiniers, travaillant à l'envi... « Oh! oh! dit-il, nous sommes (( sortis trop tôt. Rentrons , et ménageons-nous le a plaisir de la surprise ; nous causerons en l'atten- « dant : l'amitié a toujours quelque chose à dire, « et l'extrême jeunesse quelque chose à appren- « dre. »

C'est la plus jeune de ces dames , c'est madame Sancy qui frappe à la porte. Comme il n'est pas de bonne fête sans vers , elle débita , d'un ton

38o LA FAMILLE

plein de dignité, le quatrain suivant, impromptu de M. Duval, qui était poète comme un géo= mètre :

De bons cœurs , des cœurs attendris Offrent la plus simple couronne.

Peut-être elle aura quelque prix :

C'est l'estime qui vous la donne,

M.*^* voulut bien trouver cela fort joli, et madame Sancy, sans sortir du grand sérieux de son personnage, lui prend la main. M/** permet qu'on dispose de lui , et règle son maintien sur celui de son aimable guide.

On passe sous une arcade de verdure , qui cornmence à la maisonnette, et qui aboutit au théâtre. Cette arcade n'a rien d'extraordinaire; mais, on voit qu'elle a été faite à dessein , et l'intention est quelque chose.

Sur les côtés de la voûte verdoyante sont des paysannes qui offrent , d'assez mauvaise grâce , des bouquets assez mal faits. Marguerite précède M.^*^; elle porte devant elle un van couvert d'une gaze légère , dans lequel elle reçoit les bouquets. Elle en laisse tomber la moitié, parce qu'elle tourne souvent la téte , et elle n'a pas tort : on ne voit pas tous les jours un grand qui veut bien n'être qu'aimable.

Zéphyr , qu il faut placer partout , agitait des carrés de papier , fixés au cintre , à vingt pas l'un de l'autre. Ils présentaient des devises grecques,

LUCEVA.L. 38l

que Du val avait empruntées du Benserade de l'Attique. Personne ne les entendait ; mais , si on n'admirait que ce qu'on entend , que deviendrait l'Apocalypse ?

A la porte du théâtre , sur les marches du pé-^ ristyle , étaient rangés les habitans , en costume de cérémonie. Ils entourent M.^^*, ils le pressent , ils le poussent, ou peu s'en faut; ils le font entrer dans la salle, éclairée par toutes les bougies qu'on a trouvées au hameau.

M/**, qui a passé subitement du grand soleil aux ténèbres, chancelle du pied droit , parce qu'il rencontre une marche qu'il n'attendait point. On le soutient^ et il trébuche du pied gauche, parce que Marguerite, qui n'y voit pas plus que lui, s'arrête, un pied en arrière , et sans y penser, lui donne un croc en jambe.

Mesdames de Surville et Sancy s'emparent alors de M/**. Elles avaient la double intention de garantir cette téte précieuse , et de vaincre la mo« destie qui allait probablement s'opposer à leurs petits projets.

Dans le fond du théâtre , on avait placé des degrés destinés à supporter , tantôt l'hôtel de Zopire , tantôt à mettre en évidence le trône de Sémiramis , et qui n'avaient servi à rien du tout encore , parce qu'on avait au hameau le bon esprit de ne pas jouer la tragédie. Il faut , pour exceller dans cet art -là, sortir, avec l'auteur, du

naturel et de la vérité , et c'est un talent qui n'est pas donné à tout le monde.

Sur les degrés était placé le plus grand fauteuil qui existât à Line lieue à la ronde , et le tout était couvert de draperies de soie bleue ou jonquille, qui procuraient à ces dames un demi-jour de reflet, dont elles pouvaient se passer encore.

C'est vers cette estrade, qu'elles conduisaient le héros de la féte. Il s'échappa de leurs mains , et fut se placer sur une des basses stales. C'est, au fait , un rôle pénible que celui d'un dieu, et s'il y en avait réellement, ils joueraient un ennuyeux personnage (i).

a Voilà ce que nous avions prévu , dit madame a de Surville ; mais, c'est en vain , monsieur^ que « vous vous dérobez à la gloire : elle vous trouve vera malgré vous. »

On tire un rideau , et au - dessus du fauteuil paraît , en pied , et de grandeur naturelle , le portrait de l'homme ressemblant. Il restait , à la vérité, une jambe à faire, et le bas qui couvrait l'autre n'était pas terminé ; mais , la tête était d'une ressemblance frappante , et peinte comme peignait madame de Surville. Elle avait fait ce

(*) Il est inutile de vous dire que je parle ici des dieux du paganisme. Celui des chrétiens existe incontestablement , car nous avons le bonheur de le voir tous les jours dans la trèssainte Eucharistie.

portrait d'après une gravure qu'on disait être , et qui était vraiment excellente. C'était sur cet ouvrage qu'elle avait demandé à Caroline le secret , qui avait été scrupuleusement gardé.

Le portrait était suspendu à une poutre transversale , par deux cordes couvertes de fleurs : nulle part on ne veut , pas même dans les ballets de l'Opéra, laisser voir les fils qui font mouvoir Polichinelle. On descendit ce portrait sur les bras du fauteuil, au son des violons et des harpes. Deux jeunes filles tenaient chacune une guirlande attachée au bas du cadre , pour empêcher l'image chérie de faire un à droite ou un à gauche, ce qui eût singulièrement nui à l'illusion.

Le dessus du cadre était orné d'épis et de branches d'olivier dorés. A chaque partie saillante , les habitans et les villageois allaient religieusement attacher une couronne de barbeaux, ou de muguet ; on saluait respectueusement l'image , et on allait se placer selon l'ordre convenu.

Tous les yeux se portèrent alors sur M.^^^; sa figure exprimait une satisfaction qu'il ne cherchait pas à dissimuler.

Ces tributs sont bien doux, quand ils sont mérités.

Pour terminer l'inauguration , Caroline chanta , et chanta très -bien ce morceau fameux ! Chantons, célébrons notre reine. A la vérité , M.^** n'était ni reine , ni roi , et l'à - propos était un peu manqué ; mais , il trouva tout cela très - beau ,

parce qu'il savait qu'on n'avait de prétention que celle de lui plaire , et qu'on n'avait pas eu le temps de faire mieux.

Cette fête , qu'on aurait pu décrire comme on décrit tout , c'est-à-dire, comme on dénature tout , comme on embellit tout, comme on exagère tout , à commencer par nos fêtes publiques , où on n'a pu mettre encore ni dignité , ni ordre , ni ensemble , cette fête continua par un concert charmant , exécuté par un petit nombre d'artistes , mais tous d'un talent distingué. Le célèbre chanteur semblait se surpasser lui-même , et Caroline se montra digne de madame Sancy.

Ceux qui cultivent les arts , et ceux qui les protègent , aiment à se rapprocher. Ici s'établit cette douce égalité , dont l'homme élevé connaît si bien le charme 7 et dont il jouit si rarement! M.^^^ applaudissait et parlait en connaisseur; il citait un compositeur célèbre , et son chef-d'œuvre était à l'instant porté sur le pupitre. On partageait le plaisir qu'on procurait à M.^**, et on cherchait à le prolonger.

S'il faut des vers dans une fête , un bon repas n'y est pas déplacé , et à cet égard , le protecteur ►de la colonie n'eut rien à désirer. Quelques couplets , de la façon de Duval , et dont je vous fais grâce , terminèrent le diner le plus splendide et le plus gai. M.^^^ remonta en voiture , après avoir prodigué aux colons , et surtout à Caroline , dea marques de la plus sincère affection.

LTJCEVAL. 385

« Allons, allons, disait François en se frottant « les mains , quand on a la bienveillance des « grands , l'amitié de ses égaux , et inie jolie for- « tune; qu'on ne doit rien de tout cela qu'aux « charmes de l'esprit et aux qualités du cœur , « on peut se consoler de n'être pas jolie. »

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