CHAPITRE V, Tout change encore , en mal et en bien
Je ne sais quel fut l'homme méchant ou équitable , qui porta à madame liUceval le coup le plus sensible ; mais elle savait dès le lendemain que l'enfant qu'elle voulait bannir du hameau , en était maîtresse absolue ; que ses maîtres , dont elle voulait l'éloigner , continuaient à jouir près d'elle des douceurs d'une vie tranquille. Son éloignement pour Caroline n'augmenta point , parce que la haine, comme l'amour, a des bornes, que la nature ne nous permet pas de dépasser.
Cependant, comme il est dérègle qu'une femme absolue, à qui on joue le tour le plus sanglant , tempête , tonne , éclate , madame Luceval préparait le plus bruyant des orages , lorsqu'elle se rappela qu'elle avait ses voitures et ses attelages à renouveler, ses diamans à faire remonter, et sa livrée à refaire. Comme il est encore vrai qu'une femme violente a plus de plaisir à briller qu'à se mettre en colère, madame Luceval daigna s'arrê- XII, 2 5
ter , après les mines préparatoires , sur lesquelles son mari l'assura qu elle disposerait à son gré des deux cent cinquante mille livres. Ce n'est pas que Luceyal ne sût fort bien ce que vaut une telle somme; mais, il savait aussi que la paix la plus chère est préférable à la guerre , quels qu'en soient les résultats.
Il se flattait que madame, constamment occupée à dépenser, mais dépensant avec modération, pourrait le laisser tranquille pendant deux ou trois ans. Ce calcul était établi sur les vraisemblances ; mais les choses tournèrent tout autrement.
Il vient un temps où une femme qui a été jolie, est forcée de s'étourdir sur le malheur de ne l'être plus. Il n'y a pour cela que deux moyens, la dévotion et le jeu. La dévotion est la ressource de ces caractères doux , de ces femmes timorées , dont la sensibilité s'exerce sur un fantôme que l'imagination a créé , et qu'elle décore secrètement de ce qui peut lui plaire. La dévotion est un amour purement passif, et il fallait de l'activité au sang ardent de madame Luceval : elle se décida donc pour le jeu.
Le jeu et des fantaisies ont bientôt absorbé des sommes plus considérables que celle qu'elle avait à sa disposition. Mais, n'anticipons pas sur les faits.
Mademoiselle Julie se formait , et sa beauté se développait de jour en jour. Sa mère continuait à gâter le plus heureux naturel , et elle avait fait
enfin de cette jeune personne un être exigeant, altier , opiniâtre , et d'un orgueil insoutenable. Madame d'Egligny combattait avec douceur les progrès du mal. Ses représentations étaient ordinairement écoutées ; mais , un mot de madame Luceval , ou de quelqu'un de ces gens dont nous avons parlé plus haut, détruisait en un instant le bien qu'avait fait lentement madame d'Egligny. Le langage de la raison n'a rien d'aimable , et qui nous flatte nous perd ; mais , qui nous flatte se fait écouter.
Julie perdit la seule amie qu'elle eût au monde. Madame d'Egligny succomba à une maladie de langueur , et laissa sa petite-fille en proie au luxe , à l'insouciance et à la frivolité. Sa mort priva Caroline de l'espérance^ qu'elle avait constamment nourrie , de ramener à elle des parens qui n'avaient rien à lui reprocher. « Vous n'êtes pas mai- « tresse de vos affections , lui avait dit M**"", mais « vous l'êtes de marquer des égards et des res- « pects à ceux qui ont droit , malgré leur injus- « tice , d'en attendre de vous. Ils n'y seront pas « sensibles , peut-être ; mais vous aurez fait votre « devoir. »
Caroline écrivait donc à ses parens , à certaines époques. C'est à sa bonne maman qu'elle adressait ses lettres; celle-ci trouvait toujours le moment de les faire lire. On n'y répondait pas; mais on pouvait enfin être amené à cet effort.
Dès que madame d'Egligny fut éteinte , ces
lettres cessèrent d'être lues. Souvent elles arri- Avaient pendant ces accès d'humeur, qui devenaient plus fréquens, et c'est dans un de ces momens d'oubli des bienséances , que madame Luceval défendit à son portier de les recevoir à l'avenir.
Elle s'applaudissait en secret d'être désormais dispensée d'entendre parler de l'objet de son antipathie. Elle croyait n'avoir perdu dans sa mère qu'un censeur incommode : elle sentit bientôt l'étendue de cette perte.
Luceval ne s'était jamais ocêupé de ses affaires. Sa femme l'avait forcé à rompre avec François , et il avait donné sa confiance à un de ces hommes qui ne sont pas précisément des fripons, mais qui voient sans peine s'établir un certain désordre, qui les rend nécessaires , et qui ajoute toujours à leurs émolumens. L'intérieur de l'hôtel, si sagement administré par madame d'Egligny, tombait nécessairement à la charge de sa fille , qui n'avait ni la volonté , ni l'habitude d'être économe. C'est sur son cuisinier, sur une femme de chambre qu'elle se reposait des soins de sa maison..... Et elle jouait !
M.**^, fidèle à ses promesses, allait quelquefois au hameau. Il applaudissait aux succès soutenus, à la modestie douce et insinuante de Caroline. Il eut bientôt pénétré la situation de chaque famille. On ne se cache qu'à ceux qu'on craint ; on n'avait d'ailleurs aucun aveu à faire , dont on dût
rougir. On comptait un peu sur les bontés du protecteur, et, pour l'intéresser, il fallait se mettre à découvert. C'est sur la connaissance des différentes positions que M.**^ régla ses démarches. Il voulait reconnaître les soins qu'on prodiguait à Caroline , et il n'avait pas oublié la petite féte. Il se rappelait surtout la galanterie du portrait :
Car à rhumanité , si parfait que l'on fût , Toujours par quelqu'endroit on paya le tribut.
Caroline reçut un jour un paquet de Paris. Elle
ouvre c'est la nomination de M. de Surville au
grade d'officier - général. C'est Caroline qui est chargée de porter cette heureuse nouvelle à son amie. « J'aime qu'on sache , lui écrivait M."^^^, que « vous êtes reconnaissante , et que vous avez des « moyens de vous acquitter envers vos bienfai- « teurs. »
Il sentait que cette nomination resserrerait les liens qui unissaient déjà la jeune personne et madame de Surville. C'était pour Caroline un nouveau motif de considération ; c'en était un de persévérance pour madame Sancy.
M.**^ ne l'avait pas oubliée. Mais , il destinait son mari à des fonctions sédentaires. Sa femme ne pouvait avoir d'autre domicile que le sien , et Caroline avait besoin d'elle encore : nos amis d'abord , et leurs amis après. Madame de Surville , au contraire, très -déplacée dans les camps, et fixée
au hameau par les convenances , ne devait pas désirer d'en sortir. Il était donc tout simple de donner à l'une , et de faire espérer l'autre.
Une lettre très-polie annonça à M. Sancy qu'on s'occupait réellement de lui. On l'engageait à s'instruire dans la diplomatie, assemblage de souplesse , de dissimulation et d'audace , dont l'odieux est couvert du vernis du grand monde. On lui conseillait de travailler dans les bureaux de Paris , où il était annoncé , et de laisser madame à la campagne , parce que des études sérieuses et les soins qu'on rend à une jolie femme , s'accordent difficilement. Il était facile d'entendre ce que M.^^^ n'avait pas voulu dire précisément. L'époux partit , madame resta , et les leçons de harpe se multiplièrent en proportion des espérances.
Duval avait donné à Caroline les connaissances élémentaires qui suffisent à une femme. Elle était assez avancée pour travailler seule , si elle voulait faire des hautes sciences son affaire principale : Duval fut nommé à la première place vacante k l'Institut.
Justifions maintenant l'usage que M.^** faisait de son crédit. Il était homme ^ et par conséquent sujet à des faiblesses. Il se permettait des préférences; mais, jamais il ne recommandait que des sujets dignes des bontés du Souverain. En effet, Surville avait toujours bien servi , et était un des anciens colonels de l'armée. Sancy avait peu d'instruction , mais beaucoup d'esprit naturel et de fa-
LUCEVAL. 5gi
cilité. Il avait de plus l'expérience de ses premières fautes , et le désir de les réparer. Il touchait à l'âge où l'homme commence à sourire aux rêves de l'ambition : il suffisait donc de le bien diriger , pour en faire un sujet distingué.
Depuis long - temps la voix publique appelait Duval au fauteuil académique, où elle appelle en vain , depuis des années , l'immortel auteur d'OEdipe à Colonne, le premier de nos poètes lyriques. Forcera-t on la postérité à dire de lui, comme de Piron,
Ci-gît Guillard , qui ne fut rien , Pas même académicien ?
Je crois vous avoir convaincu que M/^* était toujours juste envers ceux à qui il accordait ses bons offices , et ils n'étaient pas moins ses obligés, parce que le mérite sans appui perce difficilement. C'est une vérité malheureusement trop connue.
Il est temps de faire paraître enfin celui qui doit jouer un rôle essentiel dans la suite de cette histoire.
M. de Sur ville avait remis son régiment à son successeur, et était venu à Paris. Un militaire aime toujours à revenir là, et il ne lui faut pour cela qu'un prétexte. L'officier-général en avait un très - plausible : il fallait qu'il fît ses équipages. Sa femme lui avait laissé pressentir les causes de
son avancement : il fut faire sa cour à M/*^, et il vint au tiameau pour cultiver l'affection de cette petite fille , qui faisait des généraux.
Madame de Surville était encore bien. L'absence rajeunit une femme , et lui rend le charme de la nouveauté. Son mari se décida à passer au village tout le temps dont il pourrait disposer. Madame applaudit beaucoup à cette résolution , car enfin il en coûte toujours un peu pour être sage. La sagesse , dans certains cas , n'est que la force d'attendre , et femme qui attend , compte sur quelque chose.
Surville s'empressa de prévenir les moindres désirs de sa tendre compagne ; c'est ce que font ordinairement les maris de passage : ils aiment à laisser après eux des souvenirs qui balancent quelquefois avec avantage certaines fantaisies Rien
ne pouvait être plus agréable à madame de Surville , que d'être réunie à son fils : son mari le remit dans ses bras. Seize ans , la beauté d'Adonis , des formes parfaites, les grâces naïves de l'adolescence, voilà en quatre traits le portrait d'Edouard .
Tout le monde le trouva charmant, et il n'avait encore aucune connaissance approfondie; mais , il n'était étranger à rien. Il pouvait parler superficiellement de tout, et c'est assez pour un homme du monde. Il chantait passablement , ce qui donne un certain relief dans la société ; il dansait à ravir, ce qui est le mérite par excellence. Sa mère le trouvait accompli. M. de Sur
ville , qui savait très - peu , assurait qu'Édouard savait beaucoup, et il ajoutait, en riant , qu'il suffit, pour faire son chemin, de se bien battre, et de connaître la manœuvre.
Il est clair, d'après cela , qu'il destinait le jeune homme au service. Celui-ci n'avait pas la moindre idée de l'état militaire ; mais , l'éclat de l'uniforme séduit toujours, à seize ans. Madame de Surville combattit fortement ce projet. Son fils la pria, la conjura, et quelle est la mère qui résiste longtemps à un fils unique ?
Le général écrivit au colonel qui avait son régiment. Il lui proposait son fils; il le recommandait à ses soins et à sa bienveillance ; il le confiait à l'amitié du corps d'officiers qu'il avait eu l'honneur de conduire à la victoire. Ces sortes de recommandations ne manquent jamais leur effet, et la réponse du colonel fut telle qu'on l'attendait et qu'elle devait être.
Pendant qu'on disposait tout pour métamorphoser Edouard en héros, il s'ennuyait par deux raisons. La première, c'est que la jeunesse est impatiente de jouir ; la seconde , c'est qu'il n'avait personne dont les goûts s'accordassent avec les siens. Le président et Duval ne jouaient ni au ballon ni a la longue paume ; Sancy travaillait au hameau, quand il y venait; Surville faisait le papa, et la chère maman était naturellement sérieuse. Madame Sancy était vive , enjouée , et une mise recherchée la rendait encore très-piquante. Mais,
quel est l'adolescent qui ose s'attacher à une femme de trente ans , qui n'a pas l'air de lui dire : Aimezmoi, je le veux. Et puis, Edouard trouvait presque toujours chez madame Sancy un objet qui ne lui inspirait que de l'éloignement. Caroline ne pouvait plaire qu'à quelqu'un qui saurait l'apprécier, et le mérite principal, le seul même dont un trèsjeune homme fasse cas , c'est la beauté.
On avait très - expressément recommandé à Edouard de marquer à mademoiselle Luceval les plus flatteuses prévénances. Il ne manquait jamais d'aller chez elle aux heures indiquées , et c'est là tout ce qu'il pouvait prendre sur lui. Il était enchanté quand il ne la trouvait pas, et lorsqu'il la rencou trait, il s'asseyait vis-à-vis d'elle, ne trouvait rien à lui dire , et sortait aussitôt que la bienséance le permettait. Il déplut bientôt excessivement à François.
Il ne restait donc à Édouard que le chanteur, dont la voix l'attachait , et dont l'originalité l'amusa les premiers jours. Mais , comme on ne chante pas toute la journée, et que des mines répétées deviennent insignifiantes, Edouard s'ennuya là comme avec les autres, et il retourna chez madame Sancy, attiré par je ne sais quoi , qu'il ne pouvait encore définir. Il trouvait du plaisir, beaucoup de plaisir à la regarder ; mais , on ne l'encourageait pas ; on ne paraissait pas même remarquer cette douce langueur, qui se peignait dans le plus bel œil du monde. Contraint là, ennuyé ailleurs,
il vit approcher, avec une véritable satisfaction, le jour de son départ.
Pauvre jeune homme ! il ne savait pas combien l'œil d'une femme de trente ans est exercé. Aucun de ses mouvements , aucune de ses pensées peut-être n'avait échappé à madame Sancy. Beau comme un ange , il n'avait contre lui que sa trop grande jeunesse , et madame Sancy était persuadée des inconvéniens qu'elle entraîne : la crainte d'un imprudent sauve plus de femmes que la vertu.
Caroline n'éprouvait pas encore le besoin d'aimer; mais elle commençait à en soupçonner les douceurs. Elle s^était livrée un moment à ces rêves d'une imagination neuve, qui pare et embellit tout. Fillette qui réve seule , rêve toujours sans danger. Mais , si le réveil n'a rien d'humiliant, il est quelquefois bien pénible.
Elle remarqua bientôt qu'Edouard ne lui accordait que cette politesse froide, si étrangère au sentiment; qu'il ne lui adressait que des choses insignifiantes ; qu'il paraissait compter les minutes qu'il passait auprès d'elle ; qu'il évitait de la rencontrer chez sa mère ou chez madame Sancy. Ces observations détruisirent l'illusion à laquelle elle s'était si facilement livrée. Elle souffrit; cela était inévitable : premier moment d'amour est toujours un plaisir ; le second , même pour la beauté , est la douleur.
Elle arma sa fierté contre son cœur ; elle évita Édouard à son tour ; elle lui chercha de$ défauts ;
elle le vit partir avec indifférence , elle s'en flatta au moins. Dès qu'elle cessa de le voir , elle ne trouva autour d'elle qu'un vide effrayant. Pendant quelques jours, elle délaissa les sciences et les arts. Elle cherchait la solitude; elle s'enfermait chez elle, et souvent elle s'étonnait de surprendre une larme, que le dépit voulait arrêter, et qui s'échappait malgré lui. Ses amies, alarmées d'un abandon dont elles ne soupçonnaient pas la cause, la pressaient, la fatiguaient de questions. Caroline répondait qu'elle ne se trouvait pas bien : c'est la réponse de ceux qui n'en veulent pas faire. Il faut donc mentir quand on aime ! Est-ce la faute de l'amour, ou celle des institutions sociales ?
Le ressentiment qu'inspire l'objet aimé dure peu , lorsqu'il ne l'a mérité ni par l'inconstance ni par une perfidie. Édouard n'aimait pas, il n'avait rien promis , il n'avait pas trompé ; il n'était donc pas coupable : tel fut le premier raisonnement de Caroline, et l'ingrat, qu'amour excuse , est bien près de ressaisir tous ses droits. Cependant , il y a de la démence à nourrir une inclination qui n'est point partagée , qui peutêtre ne le sera jamais : tel fut le second principe que posa la pauvre enfant, comme si elle était maîtresse encose de régler ses affections. Mais , était-il démontré qu'Edouard n'aimerait jamais ?... C'est devant une glace qu'elle se faisait cette question... Elle se couvrit le visage de ses mains, elle
LU CE VAL. Jgy
se retira sur une ottomane , et elle répétait péniblement : « Non , non , il n'aimera jamais. »
Cette dernière pensée, à laquelle elle s'arrêtait malgré elle , devint la plus puissante des sauvegardes. Caroline lui dut la ferme résolution de s'armer contre elle-même et de se vaincre. Quelquefois, à la vérité, la réflexion l'arrêtait au milieu d'une romance sentimentale, commencée sans intention. Quelquefois , elle déchirait un papier sur lequel son crayon avait machinalement esquissé les traits d'Edouard. Elle sortait alors , elle se fuyait, elle cherchait le monde; elle affectait une gaieté qu'elle n'avait pas; elle trompait les autres, et croyait se tromper ell-emême.
Elle avait promis à M. ^^''^ de lui dévoiler jusqu'à ses plus secrètes pensées, et jamais, dans ses lettres, elle n'avait oser nommer Edouard. Craignait-elle de se donner un ridicule ? l'amitié n'en connaît point. Était-ce dissimulation? C'est à vous, mesdames, qu'il appartient de prononcer.
Cependant, l'arrivéé au hameau d'un jeune homme beau et bien fait, la joie d'une mère, les espérances qu'elle conçoit de son fils, devaient fournir à une plume exercée une matière inépuisable, et jeter dans la correspondance une va= riété qui la rendait plus piquante.
Incidit in Scyllam^ qui vult vitare Carihdim,
La réserve de Caroline éclaira M. , et il lui écrivit :
« Apprenez , par ce qui vous arrive , à veiller a toujours sur votre cœur. La femme la plus (c belle n'est pas certaine d'être aimée de celui à « qui elle s'attache inconsidérément.
(c Sans doute elle surprendra ses sens, si elle (( cesse de se respecter ; mais , de la jouissance à <( l'amour l'intervalle est immense , et un sem- « blable triomphe est indigne de vous.
« Pénétrezrvous d'une vérité affligeante, mais « que je ne dois pas vous cacher. L'homme qui « vous dira: je vous aime, vous trompera, n'im- « porte par quel motif.
« Vous ne plairez pas à demi. Mais celui qui « vous aimera , s'attachera insensiblement, sans y « penser , sans s'en apercevoir , et vous arriverez « l'un et l'autre au point de n'avoir plus besoin « d'aveu.
« Livrez- vous alors , sans réserve, à la douceur « d'aimer. Celui qui vous estimera assez pour « cesser de vous voir telle que vous êtes, ne peut a être qu'un homme estimable.
(C Gardez-vous surtout de croire , avec la plu- <c part des femmes , que les agrémens extérieurs « soient une condition essentielle dans le mariage. « Si cela était , quelles seraient vos ressources , et « qui, plus que vous, est faite pour rendre un (C homme heureux?
« De tous -ceux que je connais, Édouard est « celui qui vous convient le moins. Il est beau , « c'est un malheur pour lui et pour vous : les
« femmes galantes commencent par gâter ces (( hommes-là , leurs épouses finissent par être leurs « victimes.
« Oubliez ce jeune homme. Si vous avez des « combats à soutenir , écrivez-moi souvent , tous « les jours. Laissez parler votre cœur , je lui ré- « pondrai. Vous me lirez avec répugnance d'abord, « peut-être même avec humeur : vous écouterez « enfin le langage de la raison. Je sais qu'elle ne (c persuade pas l'amour, mais elle l'étouffé. — « Adieu , mon enfant. »
Ge que M. avait prévu , arriva. Caroline ne sut d'abord si elle devait se féliciter ou se plaindre de ce qu'on lui écrivait. Mais son secret était découvert , et la discrétion devenait déplacée. Elle ne pouvait se dissimuler la justesse des réflexions qu'on lui adressait, et elle ne pouvait, sans ingratitude, se dispenser de répondre. Elle écrivit donc. Elle présenta des illusions pour des vérités ; elle décora sa faiblesse de ce qui pouvait la rendre intéressante. M. savait qu'une maladie violente ne se guérit pas avec de la pitié. Toujours sensible , mais toujours ferme , il combattait victorieusement l'aveuglement et l'erreur. Caroline lui dut enfin ce repos, si désirable dans tous les temps , et si rare pour ceux en qui les passions commencent à se développer.
Mais, si son cœur cessa de la tourmenter, rien ne put lui faire oublier Édouard. Cherchait-elle à rendre sur la toile le beau , le parfait ? L'image
4oO LA FAMILLE
du jeune homme se présentait à elle. Au milieu de la lecture la plus attachante , le livre tombait de ses mains. C'est encore Édonard dont elle lisait l'histoire ; les vertus du héros étaient les siennes; elle en avait fait un être idéal. Il était là , toujours là ; mais elle lui souriait , et ne le pleurait plus.
La guerre venait d'éclater entre la France et ses éternels rivaux. Le Français, bien conduit , ne connaît ni la fatigue , ni le danger. Il ne voit que la victoire , et elle lui est fidèle. Cet enthousiasme national avait enivré jusqu'au dernier soldat. Édouard, jusqu'alors si doux, si timide, ne respirait que combats , et M. de Surville applaudissait à cette ardeur , présage assuré de grandes choses.
Le voilà donc, à peine sorti de l'enfance, renonçant aux douceurs d'une vie commode, aux jouissances qu'offrent à chaque pas les grandes villes et la fortune; le voilà transplanté dans les camps. La licence qui y règne l'effraya, et lui inspira un dégoût insurmontable. C'est par degrés qu'on passe ordinairement de l'innocence à la faiblesse , et de la faiblesse à la débauche. Celui à qui on présente d'abord le vice dans toute sa laideur , recule et ferme les yeux : c'est ce que fit Édouard , et il dut à cette première impression , des mœurs qu'il conserva toute sa vie.
Bientôt le canon se fit entendre. Le danger le rappela un moment à la nature; son second mou-
vement appartint à rhonneiir. Toujours au poste périlleux, il cherchait la gloire, qui sem])le se dérober même à ses favoris : l'intrépidité l'arrête, et lui arrache la couronne.
Édouard se fit remarquer dès son entrée dans la carrière. Un grade très-subalterne fut la récompense de ses premiers essais , et le jeune soldat y attachait du prix : il le devait à sa valeur.
Déjà les ennemis comptaient les actions par leurs défaites. Déjà Edouard avait planté le drapeau français sur les retranchemens d'une ville, défendue par une armée entière et par une formidable artillerie. Une distinction nouvelle lui était promise ; il allait jouir du plaisir de s'entendre nommer encore à la tête de son régiment : le plomb meurtrier le frappe ; son sang coule ; il est forcé de se retirer, et de laisser à ses compagnons d'armes l'honneur d'achever de vaincre.
Que devint madame de Surville , lorsqu'elle apprit cette triste nouvelle ? Vous le savez , vous qui êtes mères , bonnes mères , et qui avez eu , peut-être , à pleurer la perte d'un enfant. Dans sa douleur , elle disposa tout -po^ir son départ. Elle ne pouvait se réunira son fils, elle le savait; mais elle croyait gagner beaucoup en raccourcissant l'intervalle qui l'en séparait. Elle comptait sur des hasards , sur des chimères : tout est crainte et plaisir pour l'amour maternel.
L'état où était Caroline , différait peu de celui de madame de Surville. Elle se représentait XIL 26
402 LA FAiVULLE
Edouard, pâle, défait, le bras ensanglanté, tom bant sans secours , sans consolation , et on ne se crée pas de telles images, sans éprouver un vif intérêt. Des larmes s'échappaient encore ; elle croyait ne les donner qu'à l'humanité ; elle l'écrivait à M. , qui feignait de la croire , mais qui lui prouvait très-clairement le danger de prendre trop de part aux souffrances d'un jeune homme: était-ce l'instant de vouloir prouver quelque chose? Il eut au moins la sagese de ne ^as combattre ouvertement des sentimens que le temps pouvait affaiblir encore.
La jeune personne fut frappée d'un nouveau coup , lorsque madame de Sur ville monta en voiture. Que n'eût-elle pas donné pour l'accompagner ! Pourquoi madame de Surville ne lui en faisait-elle pas la proposition ? Comment ne sentait-elle pas les embarras que doit causer à une femme seule un voyage aussi long ? Combien une amie active et prévenante aide à les supporter, et distrait des ennuis de la route ! Madame de Surville ne pensait à rien de tout cela. Elle fit même rentrer ce qui lui paraissait charger inutilement la voiture. « Crevez dix chevaux, ditce elle à son courrier , crevez-en vingt , et que « j'arrive !»
Cette campagne égala ce que les féeries nous content de plus prodigieqx. L'orgueil de deux grands souverains abaissé devant l'aigle française ; un empire conquis et rendu; des trônes donnés,
des alliés acquis , voilà ce que fit en trois mois celui qui eut la modestie de refuser les honneurs du triomphe.
Edouard n'était pas rétabli entièrement, lorsque se donna cette bataille , qui termina la plus importante et la plus courte des guerres. De ce lit , où le retenaient encore la faiblesse et la douleur, il entend le son de la trompette; il se lève, il essaie ses forces ; il sent qu'elles le trahiront peut-être; mais, une ame guerrière est toujours maîtresse du corps qu'elle anime : il se fait amener un cheval ; on le met en selle ; il part. •
Il déploya, dans cette grande journée , la valeur d'un vieux soldat et l'intelligence d'un capitaine. Attaché à M. de Surville, il était partout avec lui, et partout il portait des coups décisifs, Il osa même énoncer des avis, dont on sentit toute la justesse , et dont l'exécution fut couronnée du succès.
Il était difficile que sa conduite échappât à celui dont l'œil embrasse tout. C'est de sa main qu'il reçut, sur le champ de bataille, les épaulettes et l'injonction de se retirer à Vienne , où les blessés pouvaient se procurer les soulagemens qu'ils ne trouvent pas toujours dans les camps, Il partit; il arriva dans cette capitale, sans le moindre soupçon de la nouvelle jouissance qui l'y attendait.
C'est là que madame de Surville avait été forcée de s'arrêter; c'est de là qu'elle écrivait à sou
mari, qui ne recevait pas toujours ses lettres, et qui trouvait rarement ie moment de répondre ; c'est enfin à ceux qui arrivaient, qu'elle s'informait de son fils , qui n'était connu d'aucun d'eux, ce qui lui paraissait inconcevable.
Elle apprend enfin qu'un officier de hussards vient de descendre à telle auberge. S'il était du régiment d'Edouard.... s'il avait approché M. de Surville.... s'il était au moins porteur d'une lettre, du plus simple billet.... Elle court , elle entre.... c'est lui , c'est son fils qu'elle presse dans ses bras.
Après les doux tributs qu'exigeait et qu'obtint la nature, il était tout simple que l'amour-propre eût son tour. Il n'est pas de française que la valeur ne séduise; il n'est pas de femme, parmi nous , qui ne soit fière d'être la mère d'un petit héros. Madame de Surville entra dans les moindres détails. Il fallait qu'Edouard racontât tout , qu'il s'étendît même jusqu'aux évolutions militaires , auxquelles madame de Surville n'entendait rien ; qu'il répétât ce qui intéressait , et surtout qu'il parlât beaucoup de lui , ce qui coûte toujours un peu à la modestie. Sa mère l'arrêtait après l'histoire du drapeau planté sur les retranchemens ennemis, après le récit très-circonstancié de la manière dont la balle l'avait frappé; elle l'arrêtait pour regarder cette balle, la tourner dans ses doigts , l'envelopper dans du coton , et la serrer dans sa bonbonnière, et à chaque pause, un cordial ou un consommé, présenté par la belle
LUGE VAL. 4o^^
maman, mettait Édouard en état de reprendre et de poursuivre.
Quand il eut fini, recommencé et recommencé encore, madame de Survilie s'étonna et se plaignit même qu'il ne fût que lieutenant. Elle affirmait que tant de belles choses méritaient au moins un régiment. S'il fût revenu colonel, elle eût voulu le voir général.
Nos troupes évacuèrent enfin le théâtre de leur gloire. Madame de Surville revit son époux ; mais il fallut qu'elle se séparât de son fils. Son régiment passa par Yienne , et il le suivit à sa garnison. Elle eut au moins , avant de se séparer d'Édouard , la satisfaction de voir combien il était estimé et chéri de ses supérieurs et de ses camarades.
Nos jeunes gens passent le temps des garnisons dans l'oisiveté et les plaisirs frivoles. Edouard, très-jeune , se livra d'abord sans réserve à la société. Il jugea bientôt qu'il pouvait, qu'il devait employer plus utilement ses loisirs. Il ne se sen= tait pas fait pour languir dans les grades inférieurs , et il avait la noble ambition de se rendre digne de commander. Il travailla à acquérir , au sein de la paix, les connaissances- que l'expérience de la guerre ne donne pas toujours à nos vieux officiers.
Madame de Surville était revenue au hameau. Là, elle se plaisait à redire ce que le beau garçon lui avait raconté. Vous connaissez celle qui
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ne se lassait pas de l'entendre, qui ne la quittait plus, qui oubliait toujours ce qu'elle avait entendu la veille , afin de pouvoir l'entendre encore.
C'est auprès de madame de Surville que Caroline se consolait des pertes qu'elle avait faites. M. de Sancy avait obtenu l'emploi distingué qui lui était promis, et son aimable épouse l'avait suivi à la cour où il allait résider. La jeune personne avait été très-sensible à cette séparation : elle aimait madame de Sancy pour elle-même , car, depuis long-temps, elle n'avait plus besoin de ses leçons.
Elle était privée encore d'un ami ^ d'un commerce moins agréable , mais d'un caractère plus solide* Duval, chargé seul du loyer d'une maison, depuis que François dirigeait celle de mademoiselle Luceval, s'était décidé enfin à quitter des lieux où il avait trouvé ce bonheur paisible , si précieux au sage. François avait proposé une réduction qu'il se chargerait de faire approuver de M. Duval avait déclaré franchement à son vieil ami que si ses facultés ne lui permettaient pas de supporter cette dépense , sa délicatesse lui défendait de recevoir de grâce de cette nature , et il emporta l'estime et les regrets de ceux qui l'avaient connu.
François ne négligeait rien pour faire valoir la propriété de Caroline. Les deux maisons étaient à peine vides, qu'il les avait fait annoncer. Les
amateurs se présentaient en grand nombre : on savait que M. ^^"^ allait quelquefois se reposer au hameau du poids de ses affaires , et on aime à s'approcher des grands qui ont les qualités de leur place ; on s'empresse même autour de ceux qui n'en possèdent aucune. François était dans l'embarras du choix. Il allait enfin se décider , lorsque des nouvelles affligeantes le firent partir pour Paris.
Depuis long-temps on ne savait rien qu'indirectement de la famille Luceval , et ce qu'on en savait était inquiétant. On apprit enfin que le désordre était dans les affaires. François avait trop aimé son Adolphe pour qu'il lui fût devenu toutà-fait indifférent. Il commença par le plaindre ; il essaya ensuite de le servir. Discret envers Caro» line , qui n'était instruite de rien, il prétexta des affaires, et se rendit à Paris. Il ne se présenta pas à l'hôtel : son aspect eût déplu ; il le savait , et son zèle n'en souffrit pas. Sensible à la reconnaissance, il pardonnait l'ingratitude.
Il chercha à se rappeler les noms de quelquesuns de ceux qui vivaient habituellement avec Luceval, dans ces temps déjà reculés, où son amitié était payée de retour. Il en retrouva plusieurs ; i\ leur confia ses alarmes , et n'en obtint que des éclaircissemens vagues , accordés plutôt à l'importune persévérance du vieillard , qu'au désir de sauver un malheureux qui se perdait.
François, désolé, tourmenté, pensa enfin au notaire qui faisait les affaires de son Adolphe, pendant sa minorité. Cet homme était l'un de ceux qui honoraient alors, qui ennoblissaient leur ministère par une probité irréprochable. Il était à présumer que Luceval ne l'avait pas quitté , et il était difficile en ce cas , qu'il ne connût à peu près sa situation.
Le notaire reconnut le cœur de François, au ton pénétré et attendri avec lequel il lui parla. Il eût violé la réserve absolue, à laquelle tient souvent le repos des familles , et dont un homme public ne s'écarte jamais, s'il eût éclairé tout autre que le bon vieillard ; mais les secrets dévoilés à la sollicitude d'une affection qui ne s'est jamais démentie , et qui peut être utile encore , n'en sont pas moins impénétrables pour ceux qui pourraient en abuser.
François frémit lorsqu'il sut que Luceval avait engagé la plus grande partie de ses biens; qu'il devait environ six cent mille francs, et qu'il cherchait à faire un nouvel emprunt. Il sortit du cabinet du notaire , troublé , abattu , découragé. Un voile épais obscurcissait ses idées ; il prenait, en chancelant, la route de l'hôtel, sans savoir ce qu'il dirait, ce qu'il était possible de faire. « Je le « verrai, disait-il; il n'aura pas la cruauté de me (c repousser , et peut-être m'indiquera - 1 - il lui- (c même quelque moyen de le ramener à l'ordre,
w et de rétablir sa fortune.... Non, il ne me re- « poussera pas. Il ne fera pas mourir de douleur « l'ami de son père et celui de son enfance. »
11 arrive, il entre chez le portier : monsieur n'était pas visible. « Dites-lui que c'est François. « — Il ne veut voir personne. — Dites-lui que « c'est François. — Mais , monsieur , je ne peux « désobéir.... — Vous me refusez ! je l'attendrai « dehors, là , sur cette pierre. J'y passerai la jource née , la nuit , s'il le faut. »
Le vieillard se traîne sur un banc; il s'assied , il repose sa tête sur ses mains, que soutient un bâton noueux. Il est assailli des plus cruelles réflexions ; toutes les facultés de son ame sont anéanties.
Des laquais , richement vêtus , allaient , venaient , s'asseyaient à côté de lui , fatigués de leur ennuyeuse oisiveté. Il leur répétait à tous : « Dites-lui que c'est François. »
Les uns lui répondaient à peine ; les autres ne lui répondaient pas , et le quittaient avec une sorte de dédain.
a Mon ami, dit-il à un jockei , qui rentrait en « riant et en sautant , tu es bien jeune encore ; (î ton cœur n'a pas eu le temps de s'endurcir , rt tu auras pitié de ma vieillesse. Dis à ton maître « que son tuteur , que son ami est à la porte de « son hôtel , méprisé , rebuté par ses gens; qu'il « ne vient pas lui reprocher de l'avoir oublié
« qu'il ne veut que ie servir, et qu'il faut qu'il « lui parle. »
Luceval, renfermé dans son cabinet, était en proie aux inquiétudes , aux regrets que cause toujours le désordre des affaires à un homme qui n'a pas perdu tout sentiment d'honneur. Dès long-temps il était privé de ces douces jouissances qui naissent de la paix de l'âme. Souvent même le sommeil le fuyait. S'il s'oubliait quelquefois , c'est lorsqu'un attachement, qui n'était pas encore éteint , imposait , pour quelques momens , silence à la raison. Qu'ils lui coûtaient cher ces courts instans ! ils étaient ordinairement le prix d'un nouveau sacrifice.
L'enfant lui rendit les propres mots de François. Luceval ne balança point. Il se lève, il s'élance ; son premier mouvement appartient tout entier à la reconnaissance , à la vénération. 11 s'arrête au milieu de la cour...... Sa mémoire,
trop fidèle , lui-retrace à la fois tous ses torts envers François. Aura~t-il le courage de s'avouer coupable? retournera- 1- il sur ses pas? Agraverat-il ses fautes par la fausse honte de n'oser les reconnaître ?
Il balance, il hésite.... le sentiment l'emporte sur toute autre considération. Il s'avance , il prend la main du vieillard. François lève lentement la téte ; ses yeux se portent sur ceux de Luceval ; il y voit la confusion et la bienveillance-, il lui
ouvre ses bras. Luceval n'ose le presser clans les siens. Il entreprend d'excuser sa conduite ; il ne trouve que des mots. « Ne parlons pas du passé , « mon cher Adolphe. Je cherche à l'oublier; j'y « parviendrai peut-être. Ne nous occupons que « de vous. »
Luceval lui prend la main ; il le conduit par différens détours ; il monte un escalier dérobé. . . « Je vois ce que vous craignez , Adolphe. C'est « cette malheureuse faiblesse qui a détruit votre « fortune. N'aurez- vous jamais de courage que « contre moi ? Osez redevenir homme : c'est le « seul moyen d'éviter le précipice où l'on vous « pousse en vous caressant. Je m'exposerai aux « premiers éclats , je les épuiserai , s'il le faut ; « vous n'aurez qu'à paraître et à vous prononcer. « Je passe chez madame. — Non, mon ami, vous « ne la verrez pas. — Je la verrai, vous dis-je. « Elle me recevra mal , je le sais ; mais le danger « où vous êtes me donne une énergie que je ne « connus jamais. — Elle n'écoutera rien. — L'ef- « frayante vérité se fait toujours entendre. Je lui et peindrai sa situation actuelle, celle plus affli- « géante encore qu'elle se prépare. Qu'elle se juge, « qu'elle se repente , et nous verrons après. »
François s'avance d'un pas ferme. Il entre sans -se faire annoncer.
Madame Luceval était seule avec Julie. Elle legarde fixement le vieillard. Sa figure n'exprimait que le froid orgueil, et la sécheresse d'une ame
ï:A FA.M1LLE
usée ; bientôt elle devint menaçante. « Epargnez « vous , madame , des emportemens qui ne chance géraient rien à ma résolution. Si je l'avais prise « plus tôt , je ne gémirais pas aujourd'hui sur « des égaremens... — Retirons - nous , ma fille, « évitons ce vieillard chagrin, que votre père « n'aurait pas dû.... — Je vous suivrai, madame; « vous m'entendrez malgré vous. » Madame Luceval , outrée , furieuse , tire avec violence le cordon de la sonnette. « Evitez-vous la honte « d'avoir vos gens pour témoins de mes reproches , « et de ceux que vous vous ferez bientôt. » Les femmes, les laquais, attachés à madame Luceval, entrent avec précipitation. « Chassez cet homme, « qui ne respecte aucune bienséance , qui m'ose « outrager chez moi. Chassez-le, vous dis-je. — u Je suis ici de l'aveu de votre maître; qui de « vous osera porter la main sur moi? — Pour la « dernière fois , obéissez. » François se couvre , s'assied froidement et continue.
« Il y a* bientôt vingt ans, madame, que j'ai « comblé vos vœux les plus doux. L'état où je « vous ai élevée , a surpassé vos plus flatteuses es- <(. pérances. Les biens de l'amour , ceux de la for- « tune , la considération qui suit le noble emploi « des richesses, vous avez eu tout, et vous tenez « tout de moi seul. Alors, vous consentiez à me « devoir quelque chose ; alors, j'étais votre ami, « votre père : tels étaient du moins les titres pré- •^c cieux que vous m'accordiez. Qui de nous deux
« a changé? A.i-je varie dans mon affection? ai-je « cessé de vous consacrer mon temps et mes soins ^ « lors même que je ne paraissais pas m'occuper « de vous , et l'effort que je fais aujourd'hui ne c< prouve-t-il pas un dévouement que ne peuvent t< ébrarder ni l'ingratitude, ni les mauvais traite- « mens? — Sortez, sortez tous, puisque je ne a suis plus maîtresse chez moi. Ah ! monsieur Lu- « ceval , monsieur Luceval !
« — Vous m'avez forcé , madame , à rappeler « ma conduite : voyons quelle a été la vôtre. « Vous avez fermé le cœur de votre époux aux c( sentimens de la nature ; vous m'avez fait bannir ce de cet hôtel, parce que seul j'osai m'élever « contre l'oppression dont votre fille aînée fut si « long-temps la victime. Armée des séductions « de l'amour et de l'esprit , vous avez usurpé sur « mon iVdolphe un ascendant qui dégrade l'homme « sans élever son épouse ; vous avez abusé de « votre empire pour dissiper une partie de sa force tune, et quel fruit avez- vous retiré de ces procc digalités? vous avez flétri votre jeunesse par les te veilles et le jeu ; votre cœur n'a plus été sencc sible qu'à l'appas du gain , au-dessus duquel te vous avait placée la fortune ; vous avez éloigné ce de vous tous ceux qui comptent pour quelque tt chose les vertus domestiques , et , pour dernier tf malheur , vous donnez à mademoiselle , à l'ente faut de votre choix, l'exemple des passions et
4l4 LA FAMILLE
« du désordre.... Possédez- vous , madame, je n'ai « pas fini encore.
« Vous pouvez reconquérir l'estime que vous « avez perdue. Il dépend de vous de faire attri- « buer à l'inconséquence , à la frivolité , les éga- « remens de votre premier âge : réfléchissez-y , « madame ; il n'y a pas un instant à perdre. Une (( femme de trente-six ans conserve peu d'avance îages, et la société juge à la rigueur celle que « le temps a dépouillée de tous ses charmas ; elle « exige des vertus , où elle caressait des illusions , « et quel sera votre sort dans quelques années , « si vous persistez dans votre inconduite ? vous « n'aurez autour de vous que des êtres sans mo- « ralité , auxquels vous ne pourrez plus vous « soustraire; subjuguée, avilie par eux, entraî- « née de chute en chute, vous changerez ces « meubles somptueux contre un misérable gra- « bat ; les diamans qui vous couvrent seront con~ « vertis en haillons; vous joindrez enfin à l'in- « supportable fardeau du mépris public toutes « les horreurs de l'indigence. Le remords sillon- « nera vos joues; il cavera ces yeux dont vous « avez été si fière. Cette Julie , sans considéra- « tion , sans talens , sans ressources, vous reproa chera ses désastres , et peut-être son infamie, te Vous appellerez la mort ; elle sera sourde pour « vous.
fc Osez donc, par un effort digne de vous, et
LUCEYAL.
« dont je vous crois capable encore , osez vous « replacer au rang des femmes respectables. Bri= « sez les indignes fers dont vous chargez votre « époux ; rendez une mère à Caroline , et vous a gagnerez une fille, une amie. Rompez avec un « monde qui ne cherche que des victimes ; rente fermez-vous dans le cercle de vos devoirs; mette tez à les remplir vos plus douces jouissances. « Loin d'être réduite alors à vous étourdir sur « le malheur d'exister, vous ennoblirez le reste «de votre carrière. Chérie , estimée , bénie de « ceux qui vous entoureront , vous retrouverez « ce calme inappréciable qui fit le bonheur de « vos premières années , et qui devait s'étendre « sur toute votre vie.
« Je touche aux bornes de la mienne : permette tez que je la finisse en paix. Rendez-vous à mes « vœux; que je vous voie encore heureuse ! Ma.- « dame , ayez pitié de moi et de vous ; cédez à « mes larmes, à mes instances.... Je suis à vos « genoux. Je les presse, et je n'en rougis pas : « l'amitié peut être suppliante, sans rien perdre « de sa dignité.... Rendez-vous, madame, rendez- « vous... Vous vous éloignez, vous couvrez votre « visage de vos mains... vous le cachez dans le « sein de votre fille î vous redevenez la mère de « cette enfant ; vous le serez aussi de l'autre. Il « est donc vrai que ma voix a pénétré jusqu'à « votre cœur ! Ah ! laissez-les couler , madame , « ces larmes qui vous honorent. Il est cruel de
4l6 LA FAMILLE
« faillir : il est beau de sentir ses fautes, et sur- « tout de les réparer. »
Luceval, inquiet, tremblant, écoutait à la porte. Il retenait son haleine , il craignait de perdre un mot. Ravi d'un dénoùment dont il n'osait se flatter , il entre , et sa femme le presse sur son sein. Julie va prendre le vieillard et le met dans leurs bras ; elle les enlace dans les siens. L'amour , l'amitié , la nature , forment un groupe aussi respectable qu'intéressant.
(c Combien j'ai été coupable , dit madame Lu- « ce val , d'une voix presqu'éteinte. Puis-je espérer (c d'effacer jamais ?.,. Madame, reprit avec force le « bon homme , l'orage porte avec lui le désordre « et l'effroi ; on l'oublie quand le soleil a dissipé « les nuages , et qu'il a rendu à la terre sa pâte rure et la vie. Hâtons-nous de chercher un recc mède au mal, afin de n'y jamais penser. »
Luceval tenait la main de sa femme ; il la regardait avec attendrissement; il jouissait de son retour à la prudence et à la raison. « Que croyez- « vous qu'il faille faire, lui dit-elle avec timidité? « C'est la première fois qu'elle demandait son avis. c< Ma bonne amie, consultons François: nous se- « rions trop heureux, si nous ne nous étions ja- « mais écartés de ses conseils.
« — Monsieur, je ne vois qu'un parti à pren- (( dre : c'est de vendre une partie des biens pour c( libérer l'autre. Défaites-vous promptement de « cet hôtel , qui nécessite un faste que vous ne
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(( pouvez plus soutenir. Prenez un logement com- « mode , décent , mais convenable à votre situa- « tion.... Attendez... oui... cette idée... Dieu ! bon « dieu ! que je serais heureux si ce plan pouvait « se réaliser ! peut-être ne vendrez-vous rien ; (( peut-être , dans peu d'années , jouirez-vous de « la totalité de vos revenus. Je vous quitte. De la « confiance , du courage surtout. Je vous reverrai « demain. »
On l'arrête , on l'interroge , on le presse de s'expliquer ; il s'échappe , il sort , il court. Il a retrouvé le feu de sa jeunesse pour faire encore une bonne action.