‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 437 sur 441 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Caroline fait son de^;oir.

Ci'i sï au hameau que François était allé; c'est le cœur de Caroline qu'il voulait sonder; c'est elle qu'il cherchait. Il rencontra Edouard, brillant de gloire et de jeunesse. L'intéressant, le trop intéressant officier était venu passer un congé de six mois chez une mère qui l'adorait, et c'était toujours là qu'on trouvait Caroline. Madame de Survdle était l'objet de ses égards, de ses attentions, de sa reconnaissance; tout ce qui n'était pas elle, lui était étranger. Elle le croyait, ou elle feignait de le croire : on est quelquefois si aise de se mentir à soi-même! Mais l'illusion soutient-elle l'examen de la sincérité ? François n'était pas de retour, que Caroline sentait et sa position et les chagrins qu'elle se préparait. Elle voulut combattre : le pouvait-elle? il fallait fuir il n'était

plus temps.

Édouard lui-même contribuait, sans y penser,

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à la fixer chez sa mère. Les marques d'affection que mademoiselle Luceval prodiguait à madame de Surville ne devaient-elles pas le flatter? les talens qui se déployaient devant lui, les grâces d'un esprit formé , n'avaient - ils pas des droits à son estime? A l'éloignement que lui avait d'abord inspiré Caroline, avait succédé le sentiment intime de tout ce qu'elle valait. Ses sens étaient muets auprès d'elle ; mais il chérissait en elle l'amie de sa mère ; il aspirait au titre de son ami , parce qu'il la croyait faite pour ennoblir l'amitié. Il n'était pas empressé, mais affectueux avec elle. Un mot qui lui échappait, était interprété de cent manières , et c'était toujours à l'interprétation la plus favorable que la pauvre enfant s'arrêtait. Elle n'osait pas concevoir d'espérances positives , et cependant elle aimait à se lancer dans l'avenir. Avenir incertain , ressource des malheureux, flatteur de tous les hommes !

Elle se rappelait, avec complaisance,, ce que M.*** lui écrivait dans s? première lettre. Il a raison , pensait - elle : le seiîtiment de la beauté et de la laideur s'affaiblit msensiblement par l'habitude. L'impression de la laideur est plus désagréable sans doute que n'est flatteuse celle de la beauté; mais si cette impression s'efface chaque jour devant les qualités de l'esprit et du cœur.....

devani celles que je possède peut-être Elle

n'osa : ci\ever sa pensée.

Mais elle reprenait bientôt : Edouard m'a d'à-

bord témoigné du dédain, et du dédain au mépris il n'y a qu'une ligne imperceptible, qu'on franchit sans s'en apercevoir , si on n'est retenu par quelque chose qui force l'estime. Edouard ne m'évite plus, ne me dédaigne plus : j'ai donc réellement quelque chose

Mais est-ce bien de l'intérêt qu'il me marque? n'est-ce pas plutôt de la pitié? Hé, quand ce ne serait que cela ! la pitié est étrangère au mépris et à la haine; c'est une affection douce, et tous les sentiments qui agitent agréablement l'ame , s'étendent , se prolongent , peuvent arriver par gradation à l'extrémité de la chaîne. Pour moi, la pitié est le premier chaînon, l'amour est le dernier ; mais qui peut dire où s'arrêtera Edouard?

Voilà les rêves flatteurs auxc|uels s'abandonnait la chère enfant. Elle ne proférait pas un mot, elle ne l'eut pas osé; mais elle souriait à la félicité suprême que son imagination créait dans le lointain. Elle caressait sa chimère , lorsque François se présenta devant elle.

(( Mademoiselle, loi dit-il, je vais vous affliger; « mais peut-être trouverez-vous, même dans ce qne ^( je vais vous dire ^ des motifs de consolation pour (f vous et pour ceux que l'incondoite expose aux « traits du malheur. Votre père a totalement dé- « rangé ses affaires. — Que nrapprenez-vous? — La « vérité. — Mon père doit?... — Des sommes considé- « rables, Vous m'affligez , en effet, mon bon ami ; c( mais vous me consolerez , comme vous le disiez

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a tout à l'heure. Que croyez-vous qu'il faille faire ? « — Je leur ai conseillé de vendre pour s'acquitter, (( et de se renfermer dans le cercle obscur qui conte vient à leur situation. — Il est dur de décheoir. — (( Il y a de la démence à consommer sa ruine.

(( — Que vous a-t-on répondu? — On a paru « disposé à entrer dans mes vues. Cependant j'ai c( pensé depuis, qu'on pourrait abandonner, pente dant quelque temps , la totalité des revenus aux

« créanciers — J'entends , ils conserveraient

« leurs biens ; mais il faut des moyens d'existence. « — N'en voyez -vous aucun, mademoiselle? — « Ah ! François , François , je vous entends. J'op- « poserai la tendresse à la froideur , la générosité « aux mauvais traitemens ; je pourrai reconquérir « leurs cœurs, et c'est à vous que je devrai ce a triomphe. Ils m'ont fait bien du mal ; mais je « leur dois la vie , et ils sont malheureux. — Chère « enfant! ah , je le savais, que votre cœur répon- « drait à l'appel du mien !

« — François? — Mademoiselle ? — Je leur cède

« ma maison — Après? — Je me bornerai à une

« seule chambre. — Poursuivez. — Je leur rendras « mon contrat de vingt mille livres de rente... — « Achevez. — Sur lequel ils me donneront ce qu'ils « croiront nécessaire. Avec ce revenu et l'abona dance qu'on trouve ici , ils seront riches encore. « — Avez-vous fini ? — Avez-vous quelque chose « à ajouter ?

« — • Vous n'excitez pas mon admiration. Vous

(f m'auriez , au contraire , étonné , en pensant , en a parlant autrement. Mais c'est à ma prudence à c( ménager vos vrais intérêts , et ceux de gens qui

vous aiment presqu'autant que moi.

a Si vous recevez vos parens dans votre maison , (( que deviendront mademoiselle Lori et ces deux « domestiques, si attachés^ si fidèles ? Faut-il , pour « prix de leurs services, les renvoyer, les réduire « à l'indigence? Souffrirai-je que vous renonciez « à votre indépendance , dont vous devez si bien « connaître le prix? Mademoiselle, vous avez cédé « au premier élan d'une belle ame ; mais s'il est « beau de s'exposer à faire des ingrats, il est cruel K d'être leur victime. Vous garderez votre contrat « et votre maison. Nous'en avons deux dont vous a pouvez disposer. Votre père en occupera une. « — Et de quoi vivront-ils ? — Du produit de la « seconde.

cv — Mais j nion ami^, vous voulez être juste en- « vers tout le monde, et vous ne réfléchissez pas.... a — .4 quoi donc? — Je dois encore quarante-huit c( mille livres à M.^'''^ ; je lui ai abandonné le pro- (c duitdu hameau, et vous en retranchez net ving!- « quatre mille. — Vous avez raison; je ne pensais « pas à cela. Mais doutez-vous que M.''^" se prêle a à des desseins aussi respectables? il vous saura (( gré de partager avec lui le mérite d'une action

<( louable , et — Mais il faut au moms avoir son

« assentiment. — Partons pour Paris. — Partons. »

M/'^'' recevait toujours mademoiselle Luceval

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d'une manière distinguée. Dès qu'elle paraissait , les valets prenaient un air riant , et s'empressaient de l'annoncer. Voulez -vous savoir, a-t-ori dit^ comment vous êtes avec le maître? étudiez la figure de ses gens.

Caroline traversa une antichambre pleine de solliciteurs, qui attendaient, avec impatience, que M."""" reçût leurs justes plaintes , ou favorisât leurs folles prétentions. François , d'un air gauche, donnait la main à la jeune personne, et on le salua avec beaucoup de respect, parce qu'il est reçu qu'un homme , qui entre librement chez un personnage élevé, doit être nécessairement quelque chose. On remarquait bien sa gaucherie , quelque ridicule dans sa manière de se mettre ; mais on se gardait de rire, parce que s'il ne pouvait rien par lui-même , il devait pouvoir protéger. L'intérêt , l'intérêt , et toujours l'intérêt , source éternelle de grandes choses et de bassesses!

« Mademoiselle, dit M.^** à Caroline , je suis « fort aise de vous voir ; mais vous n'avez pas « bien choisi le moment. Vous avez pu remaru quer en traversant mon antichambre , que j'ai « des obligations à remplir. Le devoir d'abord, et « le plaisir après. Passez avec M. François dans (c cet arrière - cabinet. Vous y trouverez des gens « de connaissance. »

C'étaient les auteurs chéris de Caroline , c'étaient ceux qui avaient autrefois contribué à Fin-

struction et à ramusement de FrançoiSi On aime à se retrouver en bonne compagnie, et celle-ci a sur la société vivante l'avantage de ne jamais gêner personne^ et d'être toujours prête à nous admettre à son intimité.

M.^** rentra deux heures après. «Je suis un peu ce fatigué, dit -il. Si les hommes, qui sont si sé- « vères envers les autres , voulaient seulement être « justes envers eux , nos fonctions seraient faciles « et agréables ; mais je vous assure qu'il faut quel- « <jue courage pour se charger d'une grande place « quand on veut la bien remplir.

« Passons , mademoiselle , à ce qui vous amène « à Paris. Vous êtes avare de cette faveur : au reste, « je ne m'en plains pas. Vous faites dans l'obscu- « rité i, et pour le seul plaisir de le faire , tout le « bien que je voudrais verser sur la société. Ne « rougissez pas de cet éloge; il ne vous appar- « tient pas en entier : vous avez eu deux bons « maîtres, M. François , et le malheur. »

Caroline expose la situation actuelle de ses parens , et M.*** passe subitement du ton le plus caressant à l'air le plus sérieux. La jeune personne développe son plan avec timidité et modestie, et M.*^^ remue la tête d'une manière absolument négative. «Me désapprouvez-vous, monsieur ? — « Non , mademoiselle , vous faites ce que vous de- « vez; mais je ferai ce que je dois* — ^ Monsieur, « vous m'avez comblée de bienfaits, lorsque je

« n'avais aucun titre pour y prétendre. Permettezc( moi de les justifier, par l'emploi que j'en veux « faire.

a — Mademoiselle , si la remise de ce que vous « me devez , si une somme supplémentaire étaient c( utiles à votre bien-être , ou pouvaient favoriser « un établissement convenable ^ je ne balancerais « pas à vous les offrir, et je me croirais heureux « de vous les voir accepter. Mais donner à des « étourdis, à des gens sans naturel et sans con- « duite, ce que réclame tous les jours de moi « l'industrieuse et honorable indigence ! non , mao demoiselle , n'y comptez pas. Je ne sacrifierai « point mes principes à l'amitié. Soulagemen tau « bon, haine au méchant.

« — Mon père n'est pas méchant , monsieur , « j'ose vous l'assurer. — Quelle différence faitesce vous , mademoiselle , de celle qui fait le mal et « de celui qui le permet ? — Ma mère a senti ses « erreurs , elle les abjure , elle l'a promis à Fran- « cois. — Ne croyez point à de telles promesses , « mademoiselle. Un retour aussi précipité ne peut « être durable. — Ainsi donc, monsieur, cette ence faut , que vous avez pour ainsi dire adoptée , ne ce gagnera rien sur vous! — Rien, mademoiselle, ce Séchez , séchez vos larmes ; ce n'est pas vous qui (c devez en répandre , et celles que vous versez en (( ce moment sont pour eux un reproche de plus, ce Les malheureux ! je leur pardonnerais peut-être « d'avoir dissipé leur bien, de l'avoir jeté au sein

a d'ime mi^hiîiKie (!e laq^i^-iie îi ne leur est pas ce sorti un ami; je pourrais oî»bli^r an'une femme (( sans jiigemeiit avili so» é[)oi x° qu'oo homme « sans caractère a bassemesM: aiioié ses caprices; a mais vous abaitdooiier m-, h.i après votre nais-

c( sance ! vous laisser dans desmaius étrangères

« — Ces mains sont vertueuses, monsieur; poua vaient-ils mieux choisir f — Ils vous devaient les « leurs ; ils vous devaient ces soins assidus , cette « sollicitude paternelle , sous lesquels l'enfance croît et se développe comme la jeune plante w aux rayons bienfaisans du soleil. Ils vous ont te délaissée; ils vous ont abreuvée d'amertume et « de dégoûts ; pour dernier outrage , ils vous ont a interdit l'entrée de la maison paternelle ; enfin « ils se sont fermé à jamais votre cœur. — Je le « leur rends , monsieur ^ je le leur rends. — Kon ^ ïc mademoiselle. Vous mettez en action les prin- « cipes de morale que vous ont inspirés les honte nêtes gens qui vous entourent ; mais vous vous « abusez sur vos sentiments. Eh ! comment aimer « ceux qu'on connaît à peine , et dont le nom ne te rappelle que d'anciennes blessures, que le temps tt a pu fermer /mais dont les cicatrices subsistent tt toujours! Oui, ils se sont volontairement fermé « votre cœur. Voilà ce que je ne leur pardonne pas, « ce que je ne leur pardonnerai jamais*

« Mais , monsieur , dit François , en s'avançant tt sur le bord de sa chaise, et en allongeant le tt cou, il me semble que vous n'avez pas entendu

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« mon enfant. Ce n'est pas un don qu'elle soili- « cite; elle ne demande que quelques mois de c< plus pour achever de s'acquitter envers vous, a — Je ne les accorderai point. Je ne le dois pas , « je ne le veux pas. Parlons d'autre chose, brave « homme : ne nous affligeons pas tous trois inu- « tilement. »

On vint avertir M.^^^ qu'il était servi. « Vous « dînerez avec moi. J'ai quelques personnes de « mérite avec qui mademoiselle sera à sa place. — - « Caroline restera , répondit François ; mais je suis « forcé de sortir pour une affaire importairte. — « Cela ne peut-il se remettre? — Non, monsieur, « — On vous verra au moins ce soir. — Je viendrai « prendre mademoiselle. »

François revint en effet. Il pria M.*^* de passer dans son cabinet, et il tira son porte- feuille. « Voulez-vous bien , monsieur , donner quittance « de ce que vous doit encore mademoiselle Lu- « ceval ? voilà les fonds. — A qui appartiennent-' « ils, François? — Soyez tranquille ^ monsieur, « personne ne les réclamera. — Ah, si ce que je <i présume étaitvrai! — Monsieur, il n'est question « que d'une quittance. — Vous baissez les yeux,

« vous rougissez vous venez de tout réaliser,

« C'est vous qui vous sacrifiez pour des ingrats , « qui vous soumettez à finir vos jours dans les a privations. » Et prenant François par la main , il l'entraîne, il l'introduit au milieu d'un cercle

LA FAMILLlv

étonné : « Admirez , admirez , s'écrie-t-il avec force ^ r( le comble du dévouement! rendez avec moi homa mage à la vertu ! »

Il raconte tous les traits qui honorent François , c'est-à-dire qu'il fait l'histoire de toute sa vie. 11 s'étend avec complaisance sur le dernier; il le présente sous le jour le plus favorable. Par ménagement pour mademoiselle Luceval , il tait les noms de ceux à qui le vieillard donne le fruit de ses longues économies.

M.**^ parlait avec un enthousiasme qui fut généralement partagé, non parce qu'un grand semblait le commander, mais parce que tout ce qui est beau , sublime, frappe, émeut, exalte les hommes, au moins pour un moment. L'admiration éclata, se prolongea. On entoure, on presse, on félicite François : Caroline le tient dans ses bras; elle ne peut s'en détacher.

(c Mais, dit François stupéfait, de quoi me louez- « vous? j*aime un homme, il est dans l'embarras, « je peux l'en tirer, je le fais : quoi de simple « comme cela ? — Mon ami , reprit vivement , « M.***, puissent tant d'hommes, si vains d'avoir « fait un peu de bien, apprendre de vous que la « modestie est le fard de la vertu ! C'est sous Ten- « veloppe obscure où vous la cachez, que les hon- « nêtes gens iront désormais à ma voix la chercher « et l'honorer. Oui, vous consommerez la bonne « action que vous projetez. Venez, homme res-

« pectable , j'accepte votre argent. Terminons , « et qn ils connaissent enfin cenx qu'ils ont dé- « daignés !

a Je vais leur écrire , car depuis long-temps j'ai « cessé de les voir. Ils m'avaient attiré par osten- « tation , et leurs cœurs froids se sont éloignés, a dès que je leur ai parlé de leurs torts envers « Caroline. Ma lettre les instruira en peu de mots, c( et vous dispensera d'entrer dans des détails , « aussi pénibles à donner qu'humilians à enten- « dre.

« C'est à l'enfant que vous avez dispensé de « toute espèce de devoir , que vous devrez la faa cilité de rétablir votre fortune. Mademoiselle « Luceval se dépouille d'ime partie de son revenu, « pour vous donner une existence convenable. Gé- « missez de l'avoir méconnue, et rendez -lui une « affection, qu'elle n'eût jamais dû perdre.

'( La tendresse filiale eût été impuissante, si un « homme étonnant ne fût venu à son aide. Mate demoiselle votre fille me devait , et j'étais dé- « cidé à ne rien faire pour vous. Le vieillard , dont « les services ont été payés par l'ingratitude, le « dédain et l'oubli, le vénérable François donne « tout , absolument tout ce qu'il possède pour li- « bérer la propriété de son intéressante pupille, « Elle peut maintenant vous offrir une maison au « hameau, et le produit d'une seconde pour vos « frais d'entretien. C'est assez si vous êtes sages, a et je désire que Texpénence vous ait éclairés. »

Cette lettre fut envoyée à Finsu de Caroline , qui voyait avec inquiétude approcher l'instant décisif. Elle craignait de se présenter à des parens que la noblesse de sa conduite pouvait ne pas désarmer, qu elle, irriterait au contraire , s'ils n'y vour laient voir que Fintention de fronder la leur, et de se mettre au-dessus d'eux par des bienfaits. Rentrée avec François dans ce modeste hôtel garni, où ils logeaient ordinairement, elle écrivit à son tour. Elle voulait être tendre , et elle ne trouvait que des mots que la téte arrangeait , et que le cœur n'échauffait pas. Ah ! pensa-t-elle en déchirant ce qu'elle avait écrit , M.**^ me connait mieux que je ne me connais moi-même.

Elle se borna à écrire en fille soumise et respectueuse. Elle demandait, comme une faveur, qu'on lui permît de se présenter ; qu'on daignât recevoir de ses mains de faibles marques de son affection. Elle espérait qu'on n'y attacherait aucune importance , et qu'on n'y verrait de sa part que le désir de remplir un devoir sacré.

Un commissionnaire fut expédié, et Caroline et François attendaient son retour avec Fimpa^ lience de Fespérance et de la crainte. Il revint au milieu de la nuit, et il n'apportait pas de réponse, Il avait attendu trois heures, et, fatigué des tra^ vaux de la journée, il avait cru pouvoir enfin se retirer.

Caroline jugea que sa lettre avait déplu , et François , que celle de M.*** avait excité quelque

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orage. « Coudions - nous , dit le bonhomnie, et ce dormons si nous pouvons. Demain nous irons « à l'hôtel, nous serons ensemble, et après ce qui s'est pMSsé entre votre mère et moi , j'ai lieu de « croire qu'elle lie se permettra rien de déplacé (f envers vous. Du courage, mon enfant. Sachez; a qu'il en faut toujours , même pour faire le K bien.

La lettre de M."*^ avait effectivement choqué madame Luceval au - delà de toute expression, Elle s'appesantissait sur chaque mot , elle en pesait la valeur, et elle donnait un libre cours à son indi^ gnation. Elle ne sen tait pas , elle ne voulait pas sen-^ tir qu'elle avait perdu la plupart de ses droits à Fes-^ time; elle ne remarquait gu'une sécheresse de style, un oubli des convenances qui tenaient du mépris, Elle se révoltait contre l'insolence d'un homme qui prétendait régler sa conduite envers sa fille, et qui donnait des conseils avec le ton de l'autorité. Elle était furieuse de ce que François, à qui elle avait marqué les plus favorables dispositions, ait doute de sa sincérité , au point de rechercher l'appui d'un homme en place. Elle ne pouvait pardonner au vieillard d'avoir divulgué des affaires , qui doivent être concentrées dans l'intérieur des familles ; elle ajoutait que quelque louable que fut désor^ mais sa conduite, M.^^* ne manquerait pas de Fat* tribuer à sa seule influence. Elle finissait en déclarant positivement qu'elle n'irait pas prendre au hameau un train de maison inférieur à celui qu'y

tenait sa filie ; que ce parti n'était pas proposable; qu'en l'adoptant, elle se rendait l'objet des railleries secrètes des autres habitans, dont les plaintes de Caroline avaient déjà peut-être excité i'animosité , et qu'elle ne pouvait se soumettre à supporter à la fois le sarcasme et la haine ; qu'il était enfin au-dessous de la dignité d'une mère de se mettre sous la dépendance de sa fille, et de faire ainsi triompher publiquement son orgueil.

Luceval , avec sa modération ordinaire , avec ces expressions ménagées dont il avait contracté une longue habitude , répondait que si Caroline avait de l'orgueil , elle n'annonçait encore que celui de leur être utile ; que le retour de leur affection ferait naître la sienne ; qu'on n'humilie pas des parens qu'on aime , et que Caroline avait trop d'esprit , d'après ce qu'en disaient ses amis , pour ne pas sentir ce qu'elle perdrait de sa considération , en se rangeant au nombre de leurs ennemis secrets. Il disait , très-bas , que la dignité d'une mère de famille ne dépend pas de ce que ses enfans lui accordent , ou lui refusent, mais de l'estime qu'elle a d'elle - même et de celle que lui accorde le monde. Il justifiait François , en observant que Caroline ne pouvait rien , qu'en persuadant M.***, ou en s' acquittant avec lui, et que, de toute manière , il avait été indispensable de lui parler avec franchise. Ces raisons ne paraissant pas convaincre madame , monsieur se hâta de convenir trèshaut que la tournure de la lettre était injurieuse ;

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mais il donna à entendre qu'avec un homme de ce rang- et de ce mérite, il n'y avait qu'un parti à prendre : oublier ses expressions, et en mériter de plus flatteuses.

Cette conclusion irrita de nouveau madame Luceval ; mais rien n'est plus dangereux qu'un poltron poussé à bout. Le nôtre soutint ce qu'il avait avancé; sa femme tourna sa colère contre lui, et, pour la première fois , il eut le bon esprit d'en rire. La fureur, les reproches remplacèrent aussitôt les raisonnemens. Le frêle organe de madame s'épuise; elle est forcée de se taire; mais elle s'élance vers son secrétaire. Son fichu vole au gré de l'air , son bonnet tombe , son peigne se détache ; ses cheveux, des cheveux superbes flottent sur des épaules , sur un sein , qui avaient encore quelque mérite. Luceval regarde, et sa fermeté l'abandonne. Il est prêt à tout permettre, à tout faire : fort heureusement, on ne s'occupe pas plus de lui... que d'un mari.

Madame commence par renverser son écritoire, et il est difficile de ne pas f^ire de bévues, quand la main tremble et que la vue est troublée. Des ruisseaux d'encre coulent sur une robe blanche ; mais que sont toutes les robes du monde , quand il s'agit de se venger ! Madame prend la bouteille; elle croit remplir l'encrier, elle inonde son joii petit papier doré sur tranche. Bouteille, encrier, papier, elle jette tout au milieu de la chambre Elle se lève majestueusement, prend une bougie, XIL 28

et marche vers le cabinet de son mari. Elle fait couler de la cire brûlante sur sa main; elle jette les hauts cris, et fait voler le flambeau à vingt pas ; elle est dans les ténèbres , et elle avance avec l'ardeur d'un courage indompté. Un malheureux chambranle se rencontre en son chemin ; le front de madame et la boiserie se heurtent ; madame recule, chancelé, tombe, et son mari accourt.

Il la relève , elle le repousse ; il veut examiner les blessures de la main et du front ; elle lui indique du doigt et des yeux son bureau et son fauteuil. Luceval s'assied , il prend une plume ; elle dicte.

C'est une réponse à M.^^^ qu'elle dictait , et vous sentez combien Fépitre devait être peu propre à ramener l'homme respectable. Elle refusait toutes les offres, elle bravait tout, et elle prodiguait ce que la langue fournit de plus amer et de plus piquant à ceux qui ne sont pas descendus encore aux expressions des halles. Luceval tremblait en écrivant ; il sentait quelles conséquences cette lettre pouvait entraîner; il eût voulu adoucir certaines choses... mais madame lisait par dessus son épaule. 11 se flattait au moins qu'elle se calmerait, et que la réflexion lui ferait supprimer l'impertinente missive. Elle signe, elle fait cacheter; elle sonne , comme elle a coutume de sonner dans certaines circonstances , et elle ordonne qu'on porte à l'instant même le paquet à son adresse.

Luceval fait un signe expressif; le domestique

croit l'entendre. liC bon maître , pensait-il , qui s'occupe de mon repos ! Il prie madame de vouloir remarquer qu'il ne trouvera personne levé à l'heure qu'il est. « Je le suis bien, moi ! — Mais mate dame paraît avoir des affaires importantes. — Vous « faites le raisonneur , je crois ! — Non, madame ; « mais, c'est que... — Marchez; réveillez le concierge; « qu'il réveille son maître , et si ma lettre n'est pas « remise cette nuit, demain je vous chasse. »

Luceval réitère ses signes ; mais la dernière phrase de madame ne permet pas de balancer. Le domestique sait que monsieur n'a pas une volonté à lui, et qu'on peut impunément lui désobéir, pourvu qu'on soit bien dans l'esprit de sa femme. Or, comme les valets tiennent beaucoup aux maisons où les maîtres ne se mêlent de rien, celui-ci crut devoir rester où il était : il partit.

Une nuit passée dans des agitations convulsives, une main brûlée, une contusion au front, produisent nécessairement une sorte d'affaissement, et c'est dans le silence des passions que notre perfide mémoire nous retrace nos excès. C'est alors que la réflexion nous laisse entrevoir les suites de nos démarches , et que la crainte produit le repentir. Tel fut à peu près l'état de madame Luceval, lorsque le jour commença à paraître. Son mari la pénétra aisément. Il se permit des remontrances douces, affectueuses, qui furent écoutées avec docilité. Il obtint qu'un second domestique irait retirer la lettre , s'il en était

temps encore , et que si malheureusement M.**"" Tavait lue, on emploierait, pour le calmer, le crédit de Caroline.

Luceval craignait avec raison de se faire un ennemi capital d'un homme, niodéré sans doute, mais qui pouvait accorder à la dignité de sa place, ce qu'il refuserait à son ressentiment personnel. Il désirait encore rendre Caroline agréable par des services répétés. S'il avait la faiblesse de , lui préférer Julie, il n'avait pas tout- à- fait éteint une sensibilité, que sa femme avait constamment comprimée , mais à qui sa dernière entrevue avec François avait rendu quelque activité.

Le domestique revint , et dit que la lettre avait été remise au valet de chambre, et madame Luceval passa de l'accablement aux plus cruelles anxiétés. Un troisième domestique reçut l'ordre de chercher ce valet de chambre , qui ne se trouva point. Un quatrième fut envoyé à M/^* lui-même : ce dernier était porteur d'une lettre aussi soumise, que la première était déplacée.

M.^^^ n'était accessible pour personne à cette heure , pas même pour ses gens. Madame Luceval ne mit plus de bornes à ses regrets, ni à ses alarmes. Son mari, toujours bon et aimant, lui cachait ce qu'il éprouvait lui-même ; il l'encourageait , il la consolait , et il n'était pas faible alors : affection et pitié au coupable qui se repent.

C'est alors que Caroline et François se firent annoncer. La pauvre enfant sentait ses jambes

ployer sous elle; une sueur froide couvrait tout son corps. Elle entra, appuyée sur le bras du vieillard. Son attitude, son air, étaient ceux d'un suppliant , et elle venait sauver sa mère !

Le moment était favorable : madame Luceval était sans force , même pour haïr. Elle ouvrit ses bras à sa fille ; Caroline crut sentir les étreintes de la tendresse ; son cœur se dilata ; il s'ouvrit à l'espérance et à la joie. Elle se reprocha d'avoir douté de celui de sa mère; lie la combla des plus douces caresses. Luceval attendri s'empressa de les partager. Julie avait saisi une main de sa sœur, et la couvrait de baisers. Le vieillard, rétabli dans tous ses droits, partageait l'ivresse commune. On eût cru voir la famille la plus unie, la plus aimante, la plus respectable.

(c Partons, dit madame Luceval, partons pour « le hameau. Je me rends sans retour à la raison « et à la nature. Vous pourrez attester , Caroline , « que ma résolution est indépendante de tous (( motifs étrangers , et que vous seule m'avez dé- « terminée.

« Partons, reprit I juceval. Vous resterez, France cois; vous vous entendrez avec mon notaire. « Madame approuve les arrangemens que vous « prendrez avec les créanciers , et je vous enver- « rai du hameau une procuration générale pour « finir avec eux. »

François délirait de plaisir. Il croyait une mère rendue à sa fille ; il voyait la réputation et la

fortune de sou Adolphe rétablies ; il se rattachait à la plus douce de ses espérances , celle de pouvoir niourir en paix.

Il allait, il venait; il hâtait le cocher; il félicitait Caroline ; il aidait aux femmes de chambre à faire les paquets ; il déraisonnait avec Luceval ; il montait le déjeuner; il brisait les porcelaines; il embarrassait tout le monde, et il croyait tout faire.

On aimonça le valet de chambre de M.***, et à ce nom Luceval et sa femme pâlirent. Ils ordonnèrent cependant qu'on fît entrer. « Je viens de « chez vous, mademoiselle, dit cet homme à Ca- <c roline. Je vous ai demandée ; votre hôtesse m'a « répondu qu'elle vous croyait ici , et voilà ce « que j'ai à vous rendre de la part de mon maître.

Le valet de chambre remet un paquet et sort. On presse Caroline de rompre le cachet ; on suit tous ses mouvemens ; les yeux voudraient pénétrer à travers le papier. Ce sont d'abord les deux

lettres de madame Luceval ; c'en est une adressée

à la jeune personne.

K Vite , vite ! s'écrient ces malheureux époux ,

« palpitans d'impatience et d'effroi ; vite , voyez

« ce qu'on vous écrit.

i( Je ne prévois pas , mademoiselle , ce que vos

ce parens ont de si important à m'apprendre.

« C'est sans doute quelque chose qui m'intéresse

« très - particulièrement , puisqu'on s'est permis

« d'interrompre mon sommeil. Cependant je vous

« renvoie , sans les lire , des lettres dont les au- « teurs me sont devenus totalement étrangers. « Quand vous m'aurez rendu compte de la ma- « nière dont ils vous ont reçue, je verrai si je « puis consentir à leur devoir quelque chose.

« Il n'a rien lu ! il n'a rien lu ! » répète dix « fois madame Luceval. Elle s'élance ; elle prend les deux lettres , elle les met en pièces ; elle reprend , elle déchire les moindres morceaux ; elle en détruit au feu jusqu'à la dernière trace. Caroline , interdite , regarde et ne sait que penser. « Allez, lui dit sa mère, puisque le retour de la « faveur tient à nos sentimens pour vous , allez « dire à M. que nos cœurs se partagent entre « nos deux enfans , et que j'aurai l'honneur de « lui écrire d'une manière plus détaillée. »

Caroline monte en voiture et part. M. l'écoute et sourit : le moyen de s'en défendre ? la chère enfant racontait naïvement ce qu'elle avait vu , ce qu'on avait fait ; elle n'oubliait aucune circonstance. Elle cherchait à expliquer favorablement ce qu'elle ne concevait pas, et si M. "^^^ n'eût été parfaitement instruit, il n'eût- rien pu comprendre à ce qu'elle lui disait.

Il avait lu les deux lettres. La première l'avait indigné. Quelqu'empire qu'il eût sur lui, il avait cédé un moment à la faiblesse humaine. Il avait juré de punir de la manière la plus éclatante.... qui? les parens de Caroline; et les coups qui frappent les pères, ne retombent - ils pas sur les

enfans? Cette réflexion l'arrêta, et une autre idée vint s'offrir. Il est évident, pensait -il, que madame Luceval mène son mari; sa lettre annonce un esprit aliéné , et un homme qui se livre sans réserve à une femme en démence, est incapable de gérer ses affaires. Tl y a donc lieu à faire prononcer l'interdiction, à les réduire tous deux à une pension alimentaire... Oui, mais.... les créanciers feront mettre les biens en direction , et qu'en restera- 1 -il aux enfans? J'aurai déshérité Caroline que j'aime, et sa sœur, qui n'est pas coupable.

Allons , allons , laissons aux hommes vulgaires le triste plaisir de la vengeance. Après tout, de quoi s'agit-il ? de quelques injures , que m'adresse une femme en délire. Me mettrai- je au-dessous d'elle, en me fâchant sérieusement de pareilles sottises ? Le parti le plus simple et le plus sage est d'en rire.

Pendant que M. raisonnait ainsi , on lui avait apporté la seconde lettre... « Elle se repent, « elle demande grâce. Je suis vraiment bien aise « que le pardon ait précédé les excuses ; j'en ai « le mérite tout entier... Cependant voilà qui de- « vient embarrassant. Cette femme , disposée à « tout faire, se persuadera que je ne peux voir, (c dans ses bons procédés pour Caroline , que « l'effet de la contrainte. Rien ne l'assure de ma « discrétion , et elle croira que tous ceux qui « m'approchent la jugent comme moi. Dès lors,

L U CE VAL. 44l.

(( elle perd ce stimulant intérieur , qui nous élève « au-dessus de nous-mêmes ; elle tombe dans le dé- « couragement , car enfin nous voulons tous trou- (( ver dans l'estime publique la récompense de nos (c efforts. Laissons -lui les moyens d'y prétendre v( encore. Ignorons et l'offense et la réparation.

« C'est bien dit ; mais comment faire ? voilà deux « lettres décachetées... Eh bien, il n'y a qu'à y « remettre de la cire... Mais on pénétrera la su- « percherie. Bah ! avec un peu d'adresse... essayons. « C'est mal, c'est mal... hé! j'y suis. La bonne « idée! je vais écrire un mot à Caroline, et je « ferai un paquet du tout. Mon valet de chambre a attendra au coin de la rue où demeure la jeune (c personne ; il la suivra ; il entrera chez son père « quelques minutes après elle. Il lui remettra le (( paquet en présence de la famille , qui , proba- « blement, s'assemblera pour la recevoir. On pres- « sera Caroline de lire le billet que je lui adresse. « Sa mère, enchantée que son extravagance me « soit inconnue, tremblante que sa fille, qu'elle « me croit dévouée, n'ouvre et ne lise ses lettres, « se hâtera de les supprimer ; elle les jettera au « feu, sans penser aux cachets, et si enfin cette « affaire ne se termine pas ainsi, nous cherche- « rons quelqu'autre expédient. )^

On était bien autrement embarrassé à l'hôtel Luceval. On avait eu des torts graves ; ils étaient ignorés , à la bonne heure ; mais avoir fait éveiller un homme tel que M. à deux heures du ma-

tin ! Voilà ce qu'il fallait colorer , et de quel prétexte couvrir une démarche aussi hasardée? On cherchait, on croyait avoir rencontré; on proposait, et à l'examen il ne restait que des absurdités.

Il fallait pourtant écrire , et écrire longuement : on s'y était engagé. Luceval se frottait le front, et regardait le plafond d'un air soucieux ; sa femme se dépitait, se désolait... « M'y voilà, m'y (c voilà , s'écria-t-elle ; rien de si simple , monsieur. « Le domestique a mal entendu; c'est un drôle, « sans intelligence, qui a déjà fait cent sottises, « et que je chasse, parce que la dernière est im- « pardonnable. Me voilà maintenant la maîtresse « d'écrire tout ce qu'il me plaira. »

Elle parvint à remplir une feuille entière d'un mélange de phrases respectueuses , de ces flatteries délicates que les femmes tournent si bien, d'expressions d'attachement pour Caroline. Elle avouait franchement ses erreurs ; elle protestait de la résolution de les réparer ; elle finissait en invoquant l'indulgence pour sa conduite passée, et la bienveillance pour celle qu'elle tiendrait à l'avenir. Elle expédia sa lettre par un simple commissionnaire, qui ne pouvait répondre à aucune question. Elle assembla ses domestiques ; elle congédia en effet, devant ses camarades, celui qui n'avait d'autre tort que de lui avoir exactement obéi. Elle crut rendre M.*** complètement sa dupe.

Il voulut bien le paraître. Il chargea Caroline

de témoigner sa satisfaction à sa mère, et de solliciter la grâce du laquais, qui, très- probablement, n'avait pas eu l'intention de mal faire.

La jeune personne revint et apporta les paroles de paix. On l'accueillit extérieurement comme une bienfaitrice ; on la traita presque en enfant gâté. Ces démonstrations étaient - elles bien sincères? On savait que M.^** avait un pied à terre au hameau, qu'il y allait quelquefois, et il était à présumer que la conduite cpi'on tiendrait réglerait la sienne. Ce n'est pas qu'on crût maintenant avoir rien à redouter : il était incapable d'abuser de son autorité ; mais on connaissait son influence dans le monde , et quel est l'être méprisable qui veut être méprisé ?

En terminant les apprêts du départ , en déjeunant , Luceval et sa femme se regardaient avec finesse, et d'un air qui voulait dire : Mon dieu! que ces hommes de mérite son faciles à tromper! comme nous avons joué celui-ci! en nous possédant un peu, nous lui persuaderons tout ce qu'il nous plaira.

On allait monter en voiture. François avait écrit à son ami M. le président. Il voulait que Caroline^ chérie jusqu'alors au hameau, y fût aussi respectée. Il détaillât ce qu'elle avait fait, et il la pria de remettre sa lettre

On partit. La jeune personne avait été jusqu'alors dans un état d'exaltation qui concentre et ramène sans cesse nos idées sur l'objet qui nous

occùpe exclusivement. Si elle eût été capable d'orgueil , une autre espèce d'enthousiasme , la satisfaction de soi-même , eût pu la distraire encore. Elle croyait simplement avoir rempli un devoir indispensable ; son ame paisible se reploya tout à coup sur elle-même. Caroline observa sa sœur pour la première fois.

Julie ne savait rien ; mais elle paraissait sans prétention, ce qui est quelque chose. Les inquiétudes , les chagrins de ses parens, le dérangement connu de leurs affaires , leur insouciance , les emportemens de l'une , la faiblesse de l'autre , lui avaient appris qu'ils n'étaient pas infaillibles, et elle en avait conclu qu'elle pouvait n'être pas, comme on le lui répétait jusqu'à satiété , la personne du monde la plus accomplie : or, cette conclusion suppose du bon sens. Pour de l'esprit, elle en avait, comme presque toutes nos femmes, ce qu'il en faut pour expliquer une charade , parler chiffons , sourire à une fade galanterie, et cacher sa nullité à une bouillote.

Sous le point de vue moral , Jidie n'était une rivale redoutable pour personne. Mais la nature semblait avoir , en la formant , épuisé tOLis ses dons. Ce que la beauté a de plus correct, et de plus piquant à la fois ;'4a sévérité et la volupté des formes; la légèreté et l'enjouement des grâces, Julie avait tout ; elle était l'image vivante de ce beau idéal , qu'on rencontre à peine sur le marbre. Il fallait admirer, si pourtant on pouvait se ren-

fermer près d'elle clans les bornes d'un sentiment si froid.

Edouard, jeune, ardent, qui n'a rien aimé encore, mais dont la sensibilité n'attend peut-être qu'un objet digne de la développer, Edouard résistera-t-il à tant de charmes ? Il n'a pas d'amour pour Caroline ; probablement elle ne lui en inspirera jamais; mais du, moins n'a-t-elle pas la douleur de lui voir éprouver, pour une autre, ce sentiment qui la subjugue, et qu'elle ne cherche plus à se dissimuler.

Julie elle-même, qui peut être si fière de sa beauté, doit-elle encore en ignorer l'usage? et si jusqu'alors aucun homme n'a fixé ses regards, ne trouvera-t-elle pas dans Édouard le plus beau, comme le plus aimable des vainqueurs ? L'âge du petit nombre de femmes qui habitent le hameau ; les réunions qui ont lieu chaque soirée ; la facilité de se rencontrer à tous les instans du jour; Fabsence des plaisirs tumultueux, qui force à chercher ceux du cœur , tout ne semble-t-il pas les pousser l'un vers l'autre ? Et c'est Caroline elle-même qui les rassemble, qui se prépare le plus cruel des spectacles, qui dispose les nœuds qui peuvent les unir un jour. Telles étaient les réflexions qui occupaient la chère enfant , qui l'affligeaient , qui absorbaient toutes ses facultés.

Ah ! se disait-elle , François avait raison : c'est pour le bien qu'il faut du courage. Si je n'en avais pas, je me repentirais de ce que j'ai fait.

et je suis forcée de m' avouer à moi-même que je n'ai pas la force de m'en applaudir.

Vous voyez que l'héroïne de ces deux dernières parties n'est pas encore parfaite. J'étais bien le maître de la rendre telle ; mais il n'y a de perfection que dans les romans, et vous savez que je n'en fais pas.

Mauvais genre ! mauvais genre î il faut cacher le Uvre , s'il est un peu gaillard ; il faut se damner , s'il est un peu. philosophique ; il faut s'ennuyer , s'il n'est ni l'un ni l'autre. Pas de romans, messieurs, pas de romans.

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