‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 438 sur 441 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

V amour et Vamitié.

Tous les habitans du hameau coururent audevant de Caroline, dont le courrier annonçait l'arrivée. Édouard, lui-même, s'empressa de lui présenter la main. Julie descendait de voiture, et, à son aspect, cette main que tenait Édouard, à laquelle il imprimait un frémissement sensible , cette main fut délaissée, et le jeune homme ne pensa point à retenir une exclamation, qui retentit douloureusement dans le cœur de Caroline.

Elle se jeta dans les bras de madame de Surville ; elle cacha son trouble dans le sein de la mère du mortel dangereux... Peut-être, en ce

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moment encore, s'abusait - elle , ou désirait- elle s'abuser. Peut-être était-ce à lui que s'adressaient les douces caresses dont elle comblait son amie.

Le président avait lu la lettre de François. Toujours prêt à publier ce qui pouvait honorer Caroline, il avait été de maison en maison annoncer son dernier acte de générosité. Il était difficile qu'on estimât, qu'on chérît davantage la jeune personne : on s'applaudit de lui voir ainsi justifier les sentimens qu'elle inspirait. Edouard semblait aussi redoubler d'égards et d'attentions. La triste Caroline ne s'y méprenait pas ; le temps des illusions était passé ; elle ne se flattait plus qu'Edouard allât au-delà de l'amitié. Son exclamation, toujours présente, avait détruit jusqu'à l'espoir, auquel il est si dur de renoncer. Si du inoins cet hommage involontaire , rendu à sa sœur , pouvait aider l'infortunée à se vaincre ! si seulement elle pouvait le vouloir ! mais être sans cesse avec lui; le voir tous les jours plus aimable , peut-être par le désir qu'il a de plaire à une autre; se livrer sans réserve au charme d'une expression flatteuse, qu'arrachait un mérite réel; la recueillir , la répéter dans la solitude des nuits ; s'insinuer dans la confiance de l'objet aimé, pour le fixer près de soi, pour prévenir, ou pour connaître un malheur qu'on redoute plus que la mort, telle était la conduite de Caroline. Caroline, est-ce ainsi que vous guérirez ?

Elle crut devoir signaler par quelques fêtes l'ar-

rivée de ses parens. 11 était difficile qu'ils se refusassent à ses vues. Les honnêtes gens qui les entouraient , en eussent fait justice par l'abandon et l'oubli, et l'opinion est la reine du monde. Madame Luceval se souvenait d'ailleurs qu'elle avait été Manette, si fêtée, si caressée dans les lieux mêmes où elle remplissait à regret un rôle secondaire. Elle était jalouse de ressaisir le premier, et la considération était l'unique moyen qui pût insensiblement l'y porter. L'extrême modération de Caroline semblait favoriser ce plan ; mais il fallait la ménager.

Madame Luceval avait éprouvé qu'il faut séduire pour dominer. Elle résolut d'effacer jusqu'à la trace du passé, de retrouver, non cette gaîté folâtre, cet aimable abandon, qui s'évanouissent avec la jeunesse, mais les grâces qui conviennent à l'âge mûr : chaque saison a les siennes. Elle voulait attirer par la douceur, par l'aménité, qui parent même la vieillesse. Il fallait surtout faire revenir le président de ses préventions; il fallait qu'il se rappelât combien on lui avait plu , quand on était sans autre passion que l'amour, sans prétention que celle d'être aimée , et de répandre le bonheur autour de soi ; il fallait enfin que ce souvenir agréable ne fût troublé par aucune autre idée que celle du changement qu'amènent nécessairement les années , et sur lequel un vieillard craint ordinairement de s'arrêter. Le président, rendu , ramenait tous les autres.

LUGE VAL. /f4c)

Toute femme est un peu comédienne. La jeune personne baisse les yeux pour trouver un mari. La jeune femme lève les siens et sait leur imposer silence. La trahissent-ils enfin? Un manège, commun à toutes, et qui ne s'apprend pas, rassure un mari alarmé ou jaloux. Qui d'entre elles , sans excepter les dévotes, n'est bien aise de paraître plus tendre qu'elle ne l'est réellement, plus fidèle qu'elle n'a envie de l'être, et encore une fois, est-ce leur faute, ou celle de nos institutions? Quoi qu'il en soit, madame Luceval prit le masque qui convenait aux circonstances. Elle se présenta chez Caroline avec cet air ouvert qui inspire la confiance. Elle lui marqua la reconnaissance qu'elle lui devait réellement ; économe d'expressions affectueuses, dont l'excès eût fait soupçonner la sincérité , elle se montra précisément telle qu'on désirait la trouver» On la jugea disposée à suivre l'impulsion que Caroline avait donnée à son cœur. Douce, prévenante, attentive envers tout le monde, elle étonnait, et plaisait à la fois ; son mari lui-même espérait retrouver au hameau cette tranquillité d'esprit, que depuis des années il ne connaissait plus.

Vous allez me reprocher de vous parler toujours de fêtes , et j'avoue , puisque je ne puis le nier, que j'en ai misu-ne par partie de cet ouvrage. Sachezmoi gré du moins de vous faire grâce des détails de celle-ci. Elle fut brillante. Le président , madame de Surville, FAmphyon moderne , les autres XIL 29

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liabitaiis y avaient , sur rinvitatioii de Caroline , engagé leurs amis de Paris. L'ordre , l'élégance , la gaîté régnaient partout. Edouard s'étonnait , comme les autres, qu'on pût, à dix-neuf ans, tenir une maison avec autant de politesse et d'aisance. Il ne quittait pas Julie ; il s'était placé à côté d'elle ; mais il ne perdait rien de ce que faisait sa sœur.

Caroline, distraite, ou cherchant peut-être à se distraire par les soins continuels que demandait cette journée , Caroline semblait avoir oublié l'amour, qui rend toujours si pensif, et quelquefois si sot. Je ne sais si elle avait aussi son plan, et si elle s'était armée de courage pour l'exécuter ; mais son esprit paraissait avoir toute sa liberté, et elle était certaine d'entrainer, quand elle lui donnait l'essor. Ce que l'imagination a de brillant et de grâces, ce que la candeur a de touchant, ce que la décence autorise en gaîté, elle employait tout successivement, et toujours avec un succès prononcé. Tantôt, quittant la saillie, elle effleurait les hautes sciences , comme le papillon voltige sur le calice des fleurs; tantôt elle fixait l'attention sur les beaux arts, qui font le charme ou la consolation de la vie, et la critique, le trait badin, éloignaient la sécheresse et l'ennui. Elle dissertait; on ne s'en apercevait pas. Elle savait faire valoir une réponse , une objection. Elle y donnait une tournure, une intention, auxquelles son interlocuteur n'avait souvent pas pensé. De

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toutes les manières de flatter les hommes, celle-ci est incontestablement la plus adroite; aussi tout le monde jouissait. Le sourire de la satisfaction était dans tous les yeux.

Madame Luceval, plus étonnée à chaque instant, admirait réellement cette fécondité modeste, ce charme continuel, dont aucune femme jusqu'alors ne lui avait donné d'idée. Elle avait cru que les yeux sont l'unique chemin du cœur, et que l'éducation d'une bayadère est la seule qui convienne à une demoiselle. Elle apprécia les ressources infinies que Caroline s'était procurées ; elle lui applaudit plusieurs fois ; elle céda un moment à l'orgueil d'être sa mère. Julie sentait sa profonde nullité et soupira. Edouard recueillait ce que disait Caroline ; son attention soutenue , ses marques d'approbation contribuaient sans doute à la rendre supérieure à elle-même. Il disait avec effu sion et naïveté à Julie : « Quel dommage qu'elle (c n'ait pas votre figure ! » Et Julie ne pouvait se défendre de penser : Quel dommage que je n'aie pas son mérite !

On n'est pas à table avec un chanteur célèbre , sans désirer jouir de son talent. C'était l'usage de nos bons aïeux , et on aime à le renouveler , surtout à la campagne. Il n'est pas d'artiste qui ne connaisse et qui ne cherche ses avantages. Celui-ci demande des accompagnateurs. On se lève, on passe au salon; Caroline se met à sa harpe : son père avait envoyé chercher son violon.

Jamais Grétry ne fut mieux chanté , et jamais chanteur n'avait été mieux accompagné. Édouard, penché sur la chaise de Carohne, craignait de perdre un son. Elle le savait près d'elle , et ses doigts animaient la corde qu'ils pinçaient. Les auditeurs étaient dans l'ivresse, dans le délire. Ils retenaient leur haleine ; ils auraient voulu que le morceau ne finît jamais.

Il finit trop tôt sans doute, et les applaudissemens les plus vifs se prolongèrent , se relevèrent ; on ne pouvait pas cesser.

« J'ai chanté, dit le virtuose, parce que vous « l'avez voulu. Si vous croyez me devoir quelque « chose, vous entendrez mon élève, et elle ajou- « tera à vos plaisirs. »

Edouard prend la main de Caroline et la conduit au pupitre. Elle s'y présente, comme elle fait tout, avec aisance et modestie. Elle chante..» elle n'efface pas son maître ; mais elle le fait oublier. Elle réunit tous les suffrages , tous les éloges, et Édouard répétait tout b^s : Quel dommage que la nature lui ait refusé la beauté !

Madame Luceval regardait tristement Julie, et n'applaudissait plus. Julie, fatiguée d'une suite de scènes, toutes à l'avantage de sa sœur, courut annoncer à Edouard qu'elle entendait le tambourin et le galoubet. Édouard la regarda et ne vit plus qu'elle. 11 passe son bras sous le sien; il invite la jeunesse à les suivre au théâtre. Les mamans les accompagnent : elles eussent préféré la mu-

sique; mais vit-on pour soi, quand on est mère?

Caroline avait quelques ordres à donner. Elle était restée en arrière , et elle sortait pour rejoindre ceux qu'entraînaient les grelots de la folie... Un homme s'échappe de derrière une porte... C'est son père. Il regarde autour de lui, et s'avance vers elle. Il presse sur son cœur, il embrasse avec transport l'enfant si digne de sa tendresse. « Tu as tout, lui dit-il, tout, hors la <i beauté ; mais tu n'en as pas besoin. »

Il s'échappe sans attendre de réponse ; il prend vingt détours. Il compose son visage ; il craint qu'on n'y découvre les traces du baiser et du plaisir. Sa femme eût bien pu en ce moment ne pas lui pardonner d'aimer sa fille.

Caroline, interdite et ravie, était restée à sa place. Elle croyait sentir encore la douceur de ces étreintes, si long-temps inconnues. Elle en jouissait dans un profond recueillement ; elle cherchait à prolonger cette délicieuse sensation... François la cherchait. Il la trouve debout, les mains jointes, les yeux élevés. Il ne sait que penser de cet état extatique. Il l'interroge: «Ah! « mon ami, j'ai retrouvé mon père. Il m'a nommée « sa fille ; il m'a serrée dans ses bras. — Je l'avais « toujours espéré, mon enfant, qu'Adolphe vous ce rendrait enfin justice. On a gâté sa téte, on ne « lui a pas ôté son cœnr. Ce jour est pour vous « et pour moi un véritable jour de féte. Allons , « venez , on vous attend là-bas. »

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li y a trois sortes de danseurs. Danseurs de complaisance , pour eux ou pour les autres. Ce sont ceux qui marchent une valse pour toucher les mains, les bras, les cuisses d'une femme qui leur plaît , ou qui , à la fin d'un bal , dansent pour completter un quadrille, dont les acteurs veulent absolument ne pas pouvoir se soutenir le lendemain.

Une autre classe, et la plus éminente sans doute, se compose des danseurs à prétention. Ils ne préfèrent qu'eux à la danse. Ils l'ont étudiée, approfondie , perfectionnée. Ils ne savent que cela, mais ils le savent bien. Tout le monde n'est pas digne de danser avec eux. Ils choisissent, nonseulement leur danseuse, mais les trois couples qu'ils daignent admettre. Ils arrangent cela dans un petit coin, avec autant d'importance que de mystère. Un bal est pour eux ce qu'est une séance littéraire publique pour les membres qui y lisent. Il faut qu'on fasse cercle autour d'eux, qu'on les remarque, qu'on les admire. S'ils n'ont pas exclusivement fixé l'attention , ce bal n'est qu'une misérable réunion , où des gens d'un certain ton ne peuvent pas retourner. Ils le persuadent facilement à des femmelettes , qui n'ont garde de voir autrement que par les yeux du grand homme. Il enlève à l'entrepreneur les plus jolies de ses abonnées, et il lui fait faire banqueroute.

La troisième classe, qui, heureusement, est îa

plus nombreuse, rassemble ceux qui aiment la danse pour elle-même , qui en font un exercice amusant et salutaire, et quelquefois un moyen de préférer, sans marquer de préférence. C'est pour eux que l'amour s'exprime par un coup d'oeil, par une aimable rougeur. C'est là qu'il avance plus dans une nuit, que dans dix de ces assemblées où tout est froid , compassé , où on s'épie mutuellement.

D'après les opinions et les goûts de madame Luceval , vous jugerez , et vous ne vous tromperez pas, que mademoiselle Julie était une danseuse de la seconde classe. Édouard était tout bonnement de la troisième. Mais comment ne pas danser avec mademoiselle Julie! comment ne pas la reprendre , et comment la quitter ? La jeune personne ne remarquait pas trop le plus ou le moins de talent de son cavalier. Sa figure était si attachante , ses grâces si naturelles , ses petits mots si persuasifs, qu'il n'était pas possible de s'occuper de ses pieds. Quand on a peu d'esprit, on en manque tout-à-fait quand on en veut trop avoir. Je vous l'ai déjà dit; Julie avait celui de se rendre justice , et au lieu de chercher à répondre par ces traits vifs qui plaisent tant, que la mémoire aime à retenir, elle répondait par rui sourire : mais c'était celui de la volupté. Edouard y trouvait les plufe jolies choses du monde, car il l'interprétait à sa manière • il prêtait son esprit à

mademoiselle Julie , et il lui en trouvait beaucoup; c'est tout simple.

Vers le milieu de la nuit, il réfléchit qu'il n'avait pas dansé encore avec Caroline , et que quelque attachans que fussent Julie et son sourire, il était de la politesse qu'au moins il invitât sa sœur. Il s'excusa près d'elle sur l'empressement de ceux qui l'avaient prévenu, et Caroline lui répondit franchement : « Vous avez fait briller le talent « de ma sœur, et je vous en remercie. ^ — Je vous « avoue que je n'ai pas trop remarqué sa manière « de danser. — C'est une observation que j'aurais « pu vous faire. Au reste, les autres n'ont pas eu « vos distractions, et j'ai vu qu'on lui rendait « justice. Venez, et mettons-nous vis-à-vis d'elle; « vous figurerez ensemble, et je crois que je vous « aurai obligé tous deux. N'imaginez pas, ajouta- « t-elle en riant, que je prétende rivaliser ma sœur; <c je saute en mesure, voilà tout; mais je danse « avec plaisir, et je vous sais bon gré de perdre V un quart-d'heure avec moi. — Le perdre, made- « moiselle î vous ne le croyez pas. — Dansons , « dansons. »

Elle sent, pensait Edouard, combien sa sœur lui a été inférieure pendant le dîner, et elle veut la faire valoir maintenant. Elle a sans doute remarqué la préférence que je ne peux refuser à Julie, et loin de s'en offenser, elle paraît favoriser des vues qu'elle seule a, je crois, pénétrées.

Elle joint donc un excellent cœur à tant de qualités solides et aimables. Quelle amie trouvera en elle celui qui saura mériter son estime et sa confiance ! Julie , toujours Julie pour l'amour ; mais Caroline pour l'amitié. C'est entre ellesque je veux passer ma vie.

Mais cette Caroline n'était-elle pas un peu comédienne aussi ? Vous avez froncé le sourcil , mesdames, quand je vous ai dit que vous Tétiez toutes plus ou moins. Mais si ma protégée, celle pour qui je vous ai inspiré sans doute plus que de la bienveillance, avait été elle-même entachée de ce défaut, ne consentiriez-vous pas à en partager le blâme avec elle, si toutefois on est blâmable de subir , de bonne grâce , le joug qu'impose la société? Condamnera-t-on, par exemple, la vierge timide, qui cache un désir naissant à l'objet qui ne le partage pas? il faut qu'elle joue l'indifférence... comédie. Et celle qui ne croit pas pouvoir se dispenser de témoigner à celui qui a sa foi, une tendresse qu'elle ne ressent plus? elle le rend heureux encore en le trompant... comédie. Comment vous dispenser de pleurer un vieux parent incommode, dont vous convoitez depuis long-temps la succession?... comédie. Pouvez-vous ne pas louer la mise, la tournure, la physionomie d'une femme à prétention , à qui vous ne trouvez que des ridicules ?... comédie. Ne faut- il pas tromper sa vigilance , entretenir sa sécurité , paraître même son amie pour lui souffler son amant?...

comédie. Ne faut-il pas rire, quand on enrage d'avoir perdu un va-tout ?... comédie. Ne cherchez-vous pas à paraître gaie dans un cercle, ou vous vous ennuyez à périr?... comédie. N'allezvous pas à confesse en sortant de l'opéra, et au bal en quittant le confessionnal?... comédie, toujours comédie.

« Un moment donc, monsieur l'auteur! vous « ne tarissez pas sur le chapitre des femmes ; et les « hommes ne passent-ils pas aussi leur vie à jouer (( la comédie ? — Une objection n'est pas une ré- « ponse, madame. Cependant, j'avoue que voilà « ce que vous pouviez répliquer de mieux. Mais « ne parlons pas de ceux qui jouent les grands a rôles ; nous sommes trop loin d'eux pour les (( juger : vous trouverez les autres dans Gilblas « et le Diable Boiteux.

« Un aveu que je dois vous faire encore, c'est « qu'en ce genre nous sommes loin de vous égaa 1er, et je ne finirais pas, si je n'étais persuadé (( que vous connaissez mieux que moi la pro- « fondeur de votre talent. Répondez du moins à « ma franchise, et convenez qu'il n'en est pas « une d'entre vous qui ne puisse s'appliquer un ou « deux du nombre très-borné d'exemples que j'ai « eu l'honneur de vous offrir. Voyons maintenant « quel est celui qui peut concerner Caroline : je « crois que c'est le premier. »

Ne pas laisser pénétrer un désir naissant à celui qui ne le partage point... Oui, c'est bien celui-

là. Mais quelle tâche longue et difficile, et de quels moyens user pour la remplir? Aimer passionnément et se taire ; imposer silence également à sa bouche, à ses yeux et à son cœur; dissimuler même avec l'ami le plus respectable , avec M.^** , parce qu'il ne cesse de combattre un sentiment qu'on se plaît à nourrir ; trouver une rivale dans une sœur , à qui on ne doit réellement que des égards de bienséance , et lui marquer de l'affection ; répandre sur ses actions les plus indifférentes une teinte de gaîté et d'aisance; voilà, je crois, ce qu'on peut appeler jouer la comédie; voilà à quoi Caroline était réduite ; voilà , à quelques circonstances près , l'insupportable contrainte à laquelle se condamnent celles qui se livrent aveuglément à un penchant que devait réprimer leur raison, et dussiez-vous vous fâcher, que cet effort soit qualité, ou défaut, il n'y a qu'une femme qui en soit capable. '^-^

Si je poursuis mes observations, et que j'examine Caroline de plus près, je la vois déployer son esprit et ses connaissances, pour amener une comparaison qui doit être toute à son avantage, pour diminuer l'impression trop sensible qu'a produite la beauté de sa sœur. Elle fait valoir en Julie le plus futile des talens, pour mieux faire sentir la supériorité des siens; elle maîtrise jusqu'à sa jalousie, de peur d'éloigner Edouard, et de perdre de l'opinion qu'il a d'elle... Il y a ici plus que de l'art. J'y remarque combinaison réfléchie ,

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connaissance profonde du cœur, empiré absolu sur soi.

Et vous, mesdames, qui faites toujours votre cause de celle des femmes , même de celles que vous ne connaissez pas, vous allez vous écrier que les motifs que je prête à Caroline , pouvaient n'être pas les siens. Je ne peux, à la vérité, prononcer que sur ses actions, et elle ne s'en est pas permis une dont elle ait eu à rougir. Voilà tout ce que je sais avec certitude, et je laisse sur le reste le champ libre aux conjectures.

Mais pendant que je déraisonne, que je prête des torts à mon héroïne, pour vous faire avouer les vôtres , qu'est-ce donc qui se passe là-bas ? qu'est-ce qui suspend la danse et les sons aigus du galoubet ? pourquoi entoure-t-on le président ? Retournons dans l'Attique ; rentrons au théâtre d'Athènes, et voyons de quoi il s'agit.

Le président tenait un paquet cacheté. La suscription portait : « Pour être ouvert et lu devant les personnes présentes à la fête que donne mademoiselle Luceval.

La curiosité est de tous les sexes et de tous les âges. Le président avait été entouré à l'instant de tous les membres qui composaient l'assemblée. On était impatient d'entendre ce qu'une telle annonce promettait d'extraordinaire.

Le président rompt le cachet. Des papiers d'abord, des papiers volumineux... Une lettre!... Ah ! c'est M.'^'''' qui écrit.

« Je suis fâché, Monsieur le président, que « mes affaires ne m'aient pas permis de me rendre

à l'invitation de mademoiselle Luceval. Assurez- « la de mes regrets.

« Ils sont d'autant plus vifs, que je me faisais « un plaisir réel de porter moi-même une nou- « velle qui intéressera tous vos habitans. Vous « me suppléerez , s'il vous plaît , et vous serez <c l'acteur principal de la scène touchante, que « je sacrifie à mes fonctions. Permettez-moi de « la régler. C*est un dédommagement que je « sollicite, et que vous ne me refuserez point.

« Possédez-vous, et exécutez à mesure que vous « lirez.

(c Demandez l'attention générale. Pour la fixer, « un homme comme vous n'a qu'un mot à dire.

ce Dans un coin de l'enveloppe est un petit pâte pier ployé. Prenez-le, mais ne l'ouvrez pas « encore.

« Priez mademoiselle Caroline de vous préce senter M. François. Qu'il se tienne debout à (c votre droite , la téte découverte. »

Où ces préliminaires peuvent-ils conduire, murmurait-on tout bas ?

(C Embrassez le respectable vieillard, et ditesce lui : Votre souverain vous accorde la distincce tion destinée à récompenser la vertu, la valeur, ce ou les talens.

ce Remettez le petit papier à mademoiselle Lucc ce val. Qu'elle l'ouvre , et qu'elle décore de ses

« mains reconnaissantes l'homme à qui elle doit n tant.

II Fa méritée, s'écrie Caroline en passant le « ruban à la boutonnière de François. Il l'a mé~ « ritée, répètent unanimement tous les autres. « Puisse-t-il la porter long- temps! » Ils s'avancent , ils se pressent ; c'est à qui le félicitera le premier. Madame Luceval , elle-même , parut empressée : elle avait ses raisons.

Le président fait signe de la main. Le calme renaît, et il continue :

« J'ai reçu le fruit de ses longues épargnes , « parce que j'ai voulu lui laisser tout le mérite « du dévouement. Il a fait beaucoup plus que « son devoir : il doit donc sentir que j'en ai un « à remplir.

« Remettez -lui ce contrat, qui lui rend son « bien , placé à un intérêt honnête. Si sa délica- « tesse s'élève contre cet acte de justice , dites-lui <c de se mettre un moment à ma place , et deman- « dez-lui ce qu'il aurait fait.

« Je ne me serais pas conduit autrement, dit « simplement le bonhomme. Mais cette croix... « cette croix î tant d'honneur pour quelque pro- « bité !

(c A cet égard, monsieur, lui dit le président, « vous serez toujours un modèle, et la société « serait trop heureuse , si vous trouviez beaucouj) « d'imitateurs.

Ce qui tenait au cérémonial était terminé : i'af-

fection, l'allégresse, l'enthousiasme, eurent leur tour.

M."** l'avait prévu : cette scène fut la plus touchante de la féte, et se prolongea jusqu'au jour. J'ai promis de ne plus décrire, et le pourrais-je, d'ailleurs ? on esquisse le sentiment, on ne le peint jamais.

Les plaisirs tranquilles avaient repris leur cours. Chacun était retourné à ses habitudes , et agissait conformément à ses intérêts ou à ses goûts.

Luceval, sans désirs, comme sans prétention, laissait couler le temps , et végétait en paix. Il causait à la dérobée avec François ; il allait voir Caroline, quand il la savait seule; il s'attachait à elle tous les jours davantage; il la quittait avec peine, et il était enchanté lorsqu'il était rentré sans avoir été découvert. Sa femme n'ignorait cependant aucune de ses démarches. Elle avait toujours une certaine Louison, qui n'avait conservé de sa jeunesse que son activité ; à qui l'âge avait donné cet esprit tracassier si commun aux vieilles filles, et qui passait son temps à épier tous les habitans, pour amuser, disait-elle, les loisirs de madame. Elle s'était insinuée dans sa faveur, et sa maîtresse , en paraissant ignorer ce qui pouvait lui déplaire, cédait à une modération de commande, qui tenait essentiellement à son plan. Elle avait pris l'habitude du masque, et ne le quittait plus.

Le président consacrait encore une partie de

la journée aux sciences , et le reste à des amusemens de société. Il était toujours l'homme essentiel de la sienne, par son âge, son mérite, son enjouement fin et délicat , et son éloignement de toute espèce d'intrigues.

François travaillait constamment à améliorer le domaine de Caroline , et le dimanche , il faisait le monsieur à l'église, aux jardins, aux petites parties du soir, où il allait montrer sa croix, et où on lui donnait , sans affectation , la première place, ce qu'il n'avait pas Fair de remarquer, et ce qui ne lui déplaisait pas trop.

Édouard, moins ouvertement accueilli de ces dames, en raison de sa jeunesse, fixait réellement l'attention de toutes. Il se formait de plus en plus ; il était très-bel homme, dans toute l'acception du mot , et il faisait une forte impression sur le cœur de mademoiselle Julie. Madame Luceval, très-pénétrante, était depuis long-temps au courant. Elle ne paraissait pas remarquer l'assiduité , les empressemens du bel officier. Son ignorance prétendue favorisait l'inclination des deux jeunes gens , qui s'accordait parfaitement avec ses vues : un gendre de cette espèce devait flatter l'amourpropre d'une femme qui, comme bien d'autres, jugeait de tout extérieurement. Et puis madame de Surville n'avait que quarante mille livres de rente; elle n'en donnerait guère que la moitié à son fils, et elle ne pourrait pas raisonnablement exiger une dot plus considérable pour Julie. Or,

quand les biens seraient dégagés, on reprendrait l'ancien train de vie, qu'on regrettait beaucoup, et vingt mille livres de moins par an ne feraient pas une différence très-sensible.

Louison , par ses rapports , dérangeait un peu ce nouveau plan. On savait qu'Édouard voyait Caroline tous les jours , et on se disait d'abord qu'il ne pouvait être attiré que par les agrémens d'une conversation toujours variée. Bientôt on ne se dissimula plus qu'il y avait quelque danger à ce qu'Edoiiard entendît fréquemment de ces choses , qui peuvent à la fin embellir celle qui les dit. Mais comment empêcher cela? Caroline était sa maîtresse, et la famille Luceval n'avait rien à exiger d'Édouard, qui ne s'était pas déclaré encore. Quelle idée, d'ailleurs, aurait -il d'une jeune personne qui ne lui permettrait pas de rendre justice à sa sœur? Les hommes, peu délicats sur le choix d'une maîtresse , n'épousent ordinairement que la femme qu'ils estiment. Il ne restait qu'un moyen : c'était d'insinuer à Julie d'amener adroitement le diénouement après lequel elle soupirait.

Madame de Surville , moins fine , et plus occu«> pée que madame Luceval, était instruite également, parce que son fils ne lui avait pas dissimulé un sentiment qui ne lui paraissait pas répréhensible. En effet, madame de Surville n'avait aucune objection à former. Elle eût désiré qu'Édouard préférât Caroline , qu'elle aimait tendre- XIL 3o

ment ; mais enfin elle trouvait fort bon qu'il fût admis un jour à partager, avec Tune ou l'autre des deux sœurs, une succession de deux cent cinquante mille livres de rente.

Le général Surville venait rarement au hameau , et y séjournait peu. Pendant un de ces courts voyages, sa femme avait cru devoir lui confier les projets de son fils, et il les avait approuvés, parce qu'il faut , disait-il , qu'un officier , fait pour parvenir à tout, représente. Il n'entendait pas trop les distinctions délicates de madame de Surville, et il lui paraissait fort égal qu'Edouard épousât Julie ou Caroline. Cependant , après quelques réflexions, il pencha en faveur de Caroline, non à cause de ses qualités, mais parce qu'elle avait déjà soixante mille livres de rente acquises. Tous les hommes pensent assez comme cela en vieillissant.

En allant et venant, il disait militairement à Edouard ce qu'il pensait , et le jeune homme lui demandait en souriant, s'il n'avait pas été bien aise d'épouser la femme qu'il aimait ? Il n'y avait point de réplique à cela.

L'état de Caroline était toujours le même, Édouard, très-assidu auprès d'elle, lui marquait un attachement vrai, l'intérêt le plus flatteur; mais son cœur tout entier était à Julie. Caroline le voyait, s'en affligeait, comme si elle eût été frappée d'un malheur inattendu ; elle déposait ses peines dans le sein de mademoiselle Lori, la seule

confidente qu'elle eût et qu'elle pût avoir. La bonne fille lui parlait raison : c'était le moyen de ne pas se faire écouter. Caroline la quittait. Un mouvement, indépendant de la réflexion, la conduisait chez sa mère , chez madame de Surville , partout où elle pouvait décemipent rencontrer Edouard, et partout elle retrouvait la certitude cruelle de son amour pour sa sœur.

Telle était la position respective de tous ces personnages. Elle doit changer encore ; sera - ce en bien ou en mal ? Continuons de conter.

Il faut être vrai : Julie , bien moin$ méritante que sa sœur, n'avait qu'un défaut réel. Elle savait trop qu'elle était belle ; mais on le lui avait tant dit ! Elle aimait qu'on lui rendît des soins , et elle ne les recevait que comme un hommage dû à ses charmes : c'était encore un vice de son éducation. Elle traitait donc Edouard comme pn homme qui lui rendait simplement justice ; elle lui cachait soigneusement la vive tendresse qu'il inspirait , parce qu'il ne se déclarait point , et elle était sage en cela ; mais elle ne soupçonnait pas que sa froideur affectée , que ses distractions , peu flatteuses , retenaient l'aveu prêt à s'échapper.

Madame Luceval contribuait elle-même à re tarder une union tant désirée. Dissimulée , même avec Julie , elle ne lui parlait qu'indirectement de ce qui se passait dans son jeune cœur. Elle généralisait ses idées , pour éloigner tout soupçon

de partialité , et commander l'attention : Julie écouta trop.

Elle demeura convaincue qu'un mari , quel qu'il soit, vise à l'autorité, et qu'une femme en est toujours plus ou moins victime, s'il parvient à s'en saisir ; qu'avec de l'adresse et de la prudence, on le subjugue infailliblement; que les momens qui précèdent le mariage sont ceux où l'homme est naturellement soumis, et où il faut le ployer à un joug, qu'il ne supporterait point plus tard. « Qu'il est doux pour une femme, dite sait quelquefois madame Luceval , de ne voir « d'abord dans son époux qu'un amant prévenant « et attentif, et qu'un être subordonné après le « temps des illusions ; de ne rendre aucun compte « d'un goût, d'une fantaisie, d'une absence, et « d'en recevoir sur les choses même les plus in « différentes ; de choisir les amis que peut voir « monsieur, c'est-à-dire ceux qui plaisent à mate dame ; de lui interdire toute liaison avec ces « femmes, piquantes par la nouveauté, attirantes (( par leur manège ; de prévenir la satiété par la a coquetterie , et de nourrir , pour le maintien « des droits acquis, un amour quon ne partage « plus ; d'être enfin tout , tout absolument dans a sa maison , et d'y régner en souveraine ! »

Telles étaient les leçons que recevait Julie, et d'après lesquelles elle réglait déjà sa conduite. Elle savait à quoi ces raffinemens et cet empire

avaient conduit sa mère ; mais elle se promettait de ne l'imiter que jusqu'à certain point, d'éviter les excès en tout genre. Enfant malheureux, celui (|ui s'égare, sait-il s'il pourra rétrogader?

Édouard ne pouvait s'empêcher de la voir, et il la quittait toujours mécontent. Julie ne savait pas allier, à cette fierté qui impose, ces demi-faveurs qui encouragent. Lorsque Edouard s'éloignait triste , pensif, im mot , un regard , un sourire, pouvait le ramener à ses pieds, et le faire passer de la crainte à Fespérance. Cette anxiété continuelle est, de toutes les situations, la plus pénible peut-être à supporter; mais c'est celle qui ôte à l'homme la volonté et la force de rompre ses liens ; c'est , entre les mains d'une femme adroite, le moyen le plus constamment heureux.

Madame Luceval remarqtiait les fautes de Julie , et elle n'osait l'éclairer. Quelle est la mère qui conserve quelque pudeur, et qui se permet de donner ouvertement à sa fille des leçons de manège et de duplicité? Celle-ci voyait, d'ailleurs, avec quel empressement Julie suivait ses idées générales sur la manière de mener les hommes; elle sentait qu'un pas de plus la jetait dans la coquetterie ouverte, et une femme coquette est si près d'être galante ! La séduction couvre l'écueil de fleurs , et l'inexpérience y périt.

Caroline au contraire n'étudiait rien , et se laissait aller au sentiment. Elle en exprimait les nuan-

ces , telles qu'un cœur bien placé doit les sentir, ou les prévoir. Ce n'était jamais d'elle qu'elle parlait à Edouard; mais l'amour, ses progrès, ses innocentes jouissances, la dignité et les douceurs de l'union conjugale, la tendresse maternelle, elle peignait tout avec la décence qui convenait à son âge, et cet accent de l'âme qui fait tout valoir. Edouard écoutait , et retrouvait , près d'elle , le calme que Julie éloignait de son cœur. Il répondait, non pour discuter : les idées de Caroline étaient si simples, si vraies, qu'il s'étonnait de ne les avoir pas trouvées. Il répondait pour animer l'entretien, pour soutenir l'imagination de son aimable interlocutrice , pour prolonger le plaisir qu'il trouvait à l'entendre.

Ce que l'amitié a de plus doux , il commençait à l'éprouver. Caroline le voyait ; mais il ne prenait pas , il ne sollicitait pas le titre de son ami. Elle ne pouvait le lui offrir, et elle pressentait que l'intimité qu'il autorise peut conduire un jeune homme à un sentiment plus prononcé. Elle avait toujours la beauté à combattre, elle ne se le dissimulait point; mais c'était la beauté orgueilleuse, dépouillée du plus piquant de ses charmes , celui qu'elle tient des grâces.

Édouard venait de sortir brusquement de chez madame Luceval. Une scène désagréable l'avait amené enfin à réfléchir sérieusement sur son amour et sur celle qui en était l'objet. Cette scène , la voici.

Toute la colonie et les amis de la grande ville étaient rassemblés chez ces dames. Caroline seule n'était pas sortie de sa retraite ; elle y rencontrait deux avantages : de penser en liberté , et de n'être pas témoin de ces empressemens , qui la élisaient tant souffrir, et qui la forçaient à une dissimulation , si éloignée de son caractère.

Mademoiselle Julie, placée sur une ottomane, vis-à-vis d'une glace qu'elle consultait sans cesse, et qui lui répétait ce qu'elle savait si bien , mademoiselle Julie jouissait de la satisfaction d'effacer toutes les femmes , et de réunir les hommages de tous les jeunes gens. Combien Édouard devait être pénétré de sa supériorité ! avec quelle reconnaissance il recevrait les marques de bonté qu'elle se promettait de lui accorder enfin !

Toujours tendre, toujours empressé, il était arrivé, de place en place, jusqu'à l'ottomane. Il ne cessait d'adresser à Julie de ces choses qu'il croyait insignifiantes pour les autres ; que tout le monde saisissait à merveilles , et qu'on paraissait ne point pénétrer , parce qu'il est reçu 3 parmi les gens d'un certain ton, de ne pas se gêner dans ses arrangemens mutuels.

Julie entendait mieux que personne. Elle pouvait répondre avec cette aménité, cette candeur satisfaisante pour un amant qui prétendait à tout , mais qui était loin de rien exiger. Elle pouvait lui marquer , devant ses rivaux d'attentions et de soins, cette préférence qu'il méritait à tant de

i^A FAMILLE

titres. Cette espèce de triomphe lui aurait fait oublier ce qu'il avait souffert , et aurait resserré dès liens dont il avait tant de peine à se dégager.

Julie^ au contraire, ne lui accordait d'attention que celle que prescrit rigoureusement la bienséance. Elle éprouvait une sorte de vanité à paraître au-dessus des sentimens qu'elle inspirait ; à désigner un esclave , soumis et craintif, dans un homme d'un extérieur et d'un mérite peu communs. Elle affectait de causer avec un fat, placé à l'autre extrémité du salon; elle lui adressait de ces expressions flatteûses, de ces sourires d'approbation, qui étaient autant d'outrages pour Edouard, et qui doivent persuader à l'homme le plus modeste qu'on le distingue réellement de la foule. Celui-ci n'était pas modeste du tout , et il attacha à la conduite de Julie une importance qu'elle était loin d'y mettre. Il se lève , il s'approche , il débite avec assurance de ces fadaises , que les femmes peu difficiles veulent bien prendre pour de la galanterie. Ce n'est plus que lui qu'on écoute; Edouard est réduit au silence.

Quel est l'homme qui supporte volontairement des mépris qu'il o'a pas mérités ? quel est l'amant qui ne s'indigne d'être publiquement sacrifié à un être qu'on connaît à peine et qui ne peut soutenir avec iui aucune comparaison? Edouard lance à Julie un regard foudroyant , et sort.

Elle sent qu'elle a poussé les choses trop îom , et que son amant îui échappe , peut être pour

jamais. Elle se repent; elle se promet de vivre désormais pour lui seul, et de lui permettre enfin de lire dans son cœur. Retirée dans un coin , recueillie, pensive, elle lui offrait une réparation trop tardive; elle ne répondait plus, pas même à celui qu'elle semblait avoir autorisé à compter sur quelque chose de plus que de la bienveillance. Il passa de Fétonnement à la persuasion que mademoiselle Julie avait une téte extraordinairement organisée, et il chercha une femme disposée à lui accorder au moins le reste de la soirée.

Edouard s'était enfoncé sous les bosquets. La pâle clarté de la lune, la fraîcheur de la nuit, le silence de la nature, tout favorisait des réflexions tristes, mais sensées. Il sentait la nécessité de rompre avec une jeune personne à laquelle il se fût donné tout entier^ et qui n'eût versé sur sa vie qu'amertume et dégoûts. Il redoutait sa faiblesse ; il consultait son cœur. Il termina un trèslong monologue par la promesse qu'il se fit à luimême de rejoindre son régiment. Le voudra-t-il demain ? Le pourra-t-il , le fera-t-il ?

Caroline se promenait de son côté avec mademoiselle Lori. Il semble que la lune soit l'astre favori des amans. Elle jette dans une rêverie si douce ! elle est la protectrice du mystère ; elle rassure la timidité. Caroline n'eût pas voulu pour sa vie que personne entendît ce qu'elle disait à sa confidente, et elle n'avait plus rien de nouveau à lui dire : depuis long-temps elle avait tout

épuisé, et l'indulgente Lori répondait comme si elle eût entendu pour la première fois. Contredit-on un malade qui délire ?

Caroline croyait Edouard auprès de Julie , brillant de bonheur et de gaîté. Une jalousie, dont elle sentait l'injustice , qu'elle blâmait elle-même , et qu'elle ne pouvait vaincre , ajoutait à ses maux : tourmens d'amour ne croissent-ils pas sans cesse ? Elle était loin de penser qu'Édouard souffrant était à trente pas d'elle.

Ils se rencontrèrent, et tous deux, également sensibles , également malheureux , charmèrent leurs peines en se parlant. Caroline, près d'Edouard, retrouvait la paix de l'ame; Edouard, en l'écoutant, oubliait ses chagrins.

Elle jugea d'abord au ton , aux réponses brèves , aux distractions du beau jeune homme , qu'il était agité et plus que mécontent. Qui pouvait causer ce dépit, cette colère concentrée qu'il maîtrisait à peine , si ce n'était sa sœur , et quel moment plus favorable à l'amitié, que celui où l'amour a tort?

Elle amena adroitement la conversation sur le besoin que l'infortuné a d'aimer quelque chose. Ce qu'une confiance réciproque offre de douceurs; cette heureuse communauté de plaisirs et de peines ; ces prévenances , ces attentions , ^es égards mutuels, que l'estime accorde et reçoit tour à tour; ce dévouement absolu qui compte pour rien un sacrifice, qui porte avec lui sa ré-

LÙCEVAL. 47 S

compense ; elle sentait , elle détaillait tout. Elle parait l'amitié des charmes qu elle seule pouvait lui donner ; elle en faisait un sentiment céleste , qu'Édouard lui-même trouvait supérieur à l'amour.

Est-ce bien l'amitié qu'elle peignait ? Si le soleil eût éclairé cette scène sentimentale^ le trouble, la rougeur , les paupières humides , le sein palpitant de Caroline, eussent trahi son secret, et Édouard eût dit peut-être : Elle n'a changé que le nom. Cette amitié est précisément ce que j'attendais de Julie , ce qui eût fait mon bonheur , ce que je n'obtiendrai jamais.

En écoutant , et sans y penser , il avait pris la main de Caroline; il la pressait doucement; elle ne cherchait pas à la retirer. Cette douce près» sion, la première qu'elle ait sentie encore, était pour elle le suprême bonheur; le sentiment s'é-* chappait de son cœur avec une éloquence entraînante et une force irrésistible. « Ah ! dit enfin a Edouard enchanté, peut-on vous entendre et « ne pas vouloir vous entendre toujours ? Cette « amitié , à qui vous communiquez quelque chose « qui m'élève au-dessus de moi, m'est-il défendu « de vous en offrir l'hommage? refuserez - vous t< de la partager? — J'ai déjà un ami bien sincère. « — Je sais que M. a été assez heureux pour « vous être utile; mais son âge, son rang... — ce Je l'aime comme un père tendre. — L'attache- « ment que vous avez pour lui n'est qu'une

« nuance de l'amitié. L'égalilé parfaite doit lui « servir de base, vous Tavez dit, et vous cou- (( viendrez, femme étonnante... — J'avoue que je « ne serai jamais l'égale de mon auguste bienfaiteur.

« — Tout, au contraire, semble nous rappro- « cher , conformité d'âge , de condition , de goûts , « de caractère ; pas la moindre différence dans ce « qui lie irrévocablement deux êtres délicats. c( J'ose même me flatter de n'être au-dessous de « Caroline que par les grâces qu'elle répand sur « tous les objets dont elle parle. — Souvenez- « vous, monsieur , que l'amitié ne flatte jamais. i( — Me gronder, mademoiselle, c'est me traiter « en ami.

(c — Edouard, vous voulez être le mien! — « Je le suis depuis long-temps. — Vous êtes le ce fils de madame de Surville... — Et vous aimez « ma mère... — Assez pour prendre à vous le « plus vif intérêt ; mais vous dois-je à l'un et à « l'autre le sacrifice de ma tranquilité ? — Quoi , « mademoiselle !... — Édouard, écoutez-moi.

« Je ne suis pas de ces femmes qui affectent (( une fausse modestie pour provoquer la louange. « Je sais que la nature , qui m'a cruellement traitée « d'une part , m'a accordé des dédommagemens , « qui, peut-être, me suffiront toujours; mais je ce ne me dissimule pas que la privation des agrémens ce extérieurs ne me laisse de ressources que dans « l'amitié. C'est d'elle seule que j'attends au jour- « d'hui tout mon bonheur , et puissé-jé ne jamais

a désirer rien de plus! mais aussi, moins je don- (( lierai d'extension à mes vœux , et plus je mettrai « de soins et de prudence à les satisfaire. Je choi- « sirai avec sagesse, parce que, faisant tout pour « mon ami , je me croirai en droit d'en tout exi- « ger. Suivez mon exemple, Edouard, et répon- (c dez-moi avec franchise.

« Etes-vous l'ami qui me convient ? occupé d'une « passion qui vous maîtrise , et que j'ai pénétrée , c( quel temps donnerez-vous à l'amitié ? et si vous « savez concilier, ce qui est très-difficile, les dec( voirs d'un ami avec les goûts d'un amant, quel a dédommagement m'offrirez-vous de vos absen- « ces fréquentes ? Vous viendrez vous applaudir « près de moi d'une félicité qui me sera étrangère,

ou vous me confierez des chagrins que j'aurai « la faiblesse de partager. Vous jouirez des agré- « mens de l'amitié : je n'en aurai que l'amertume. « D'ailleurs , votre âge , vos avantages personnels « ne m'exposeront -ils pas aux traits de la mali- « gnité ? je ne peux inspirer l'amour , tout le « monde le sait ; mais tout le monde aime à mé- (f dire, et peut-être quelqu'un ici, qu'il est inu- « tile de vous nommer, ne serait pas fâché de ce pouvoir m'imputer des torts graves , qui , jusqu'à « certain point, justifieraient les siens. »

Pensez-vous enfin comme moi ? démêlez - vous l'adresse avec laquelle Caroline profite d'un moment de dépit pour amener Edouard à une rupture ouverte avec sa sœur ? Édouard ne voyait dans

toutes ces objections que le besoin d'être aimée et de s'attacher exclusivement à son ami. Fatigué des procédés de Julie, voulant sérieusement Toublier, il cherchait de bonne foi une sauve-garde contre lui-même ; il sentait que Caroline seule pouvait le consoler des pertes de l'amour, et le retenir auprès d'une mère, que son départ précipité affligerait sensiblement.

Cependant il fallait rassurer Caroline , et surtout lui opposer des raisons. Il en donna mille , dont aucune ne fut combattue : la jeune demoiselle àllait au-devant de la persuasion. Edouard déclara franchement que sa sœur exciterait encore longtemps son admiration ; mais que son indifférence et sa bizarrerie rendraient bientôt la liberté à ceux que soumettraient ses charmes ; qu'il avait reconquis la sienne , et que Julie à l'avenir n'obtiendrait de lui que les égards qu'un galant homme accorde indistinctement à toutes les femmes. Caroline sourit avec la sécurité que faisaient naître les ténèbres. Elle osa préjuger son triomphe et s'en applaudir. Imprudente ! tu crois qu'Edouard s'est vaincu en deux heures, toi, qui ne cesses de combattre, et dont la passion s'alimente même par ces combats.

Édouard ajouta que la liberté, qui régnait au hameau, permettait à deux amis d'être constamment ensemble, sans qu'on remarquât le sentiment de préférence qui les attirait l'un vers l'au tre ; que toutes les maisons leur étaient ouvertes;

LUCEVAL. 4y(^

qu'ils se rencontreraient à toutes les heures du jour , sans paraître se chercher jamais, et qu'il peut suffire de se voir , quand on n'a rien de confidentiel à se dire; que sans doute les épanchemens de l'amitié demandaient une sorte de mystère ; mais que mademoiselle Luceval , indépendante , et sous les yeux de mademoiselle Lori , recevait tous les jours du monde , et ne priverait pas son ami d'une prérogative commune à tous les habitans ; qu'il se promettait d'en jouir bien plus fréquemment qu'un autre ; mais qu'enfin , si on remarquait , si on interprétait cette assiduité , on ne pourrait lui sup poser que des vues honorables sur une femme dont le mérite commandait le respect,

Caroline pouvait à peine se contenir. Édouard supposant qu'un homme estimable pouvait avoir des vues sur elle , lui donnait plus que des espérances. Elle recueillait , elle appréciait chacun des mots qui lui étaient favorables , et elle ne remarquait pas qu'on ne va point au-delà de l'amitié pour une femme dont on ne vante que le mérite, et qui , à dix-neuf ans , n'inspire que le respect.

Un traité qui convient également aux deux par= ties, est bientôt conclu. On releva la conversation pour se jurer éternelle amitié. Mademoiselle Lori reçut les sermens. Comme on s'abuse sur le sens des mots ! Caroline , heureuse en ce moment , et par conséquent plus aimable que jamais, parlait amour à Édouard ; Édouard , habitué à s'exprimer avec tendresse, empruntait le même langage»

l^So LA. FAMILLE

Le mot seul manquait. L'une n'osait le prononcer, il ne se présentait pas à l'autre.

Mademoiselle Lori crut devoir faire observer que la nuit s'avançait. On ne se quitta qu'avec peine , qu'après s'être promis de se revoir aussitôt que la bienséance le permettrait. On s'éloignait à regret ; on se parlait en s'éloignant. On s'entendait à peine et on répétait encore : A demain, mon amie ; à demain , mon ami.

Le désagrément qu'Edouard avait éprouvé chez madame Luceval , n'avait pas échappé à sa mère. Elle avait plaint son fils, et cependant elle espérait que les inconséquences réitérées de Julie le décideraient pour Caroline, celle de toutes les jeunes personnes qu'elle connaissait , qui lui convenait le mieux. Madame de Surville n'ignorait pas combien sont doux les premiers jours qui suivent un mariage d'inclination ; mais elle savait aussi que la plus jolie femme cesse bientôt de l'être , et qu'un honnête homme a besoin toute sa vie d'une femme bonne et aimable.

Inquiète de ne pas trouver son fils en rentrant , elle l'attendit , et l'interrogea à son retour. Il ne lui cacha point qu'il quittait Caroline , qu'elle l'avait nommé son ami , et qu'il chercherait désormais un bonheur plus calme, mais plus certain, au sein de l'amitié II le croyait , et il avait vingtquatre ans !

Madame de Surville n'admettait pas d'amitié désintéressée entre jeunes gens de différens sexes,

Elle pensait, ou que cet attachement ne durerait pas, ou qu'il conduirait par degrés son fils au but où nous pousse la nature. Elle ne dit rien à Édouard de ce qu'elle pensait , de ce qu'elle prévoyait : c'eût été lui donner l'éveil, le mettre en garde contre lui-même, l'éloigner peut-être de Caroline, car jamais nous ne disposons de notre cœur par avis des parens.

Le lendemain, Edouard comptait les momens. On ne peut guère, à Paris , se présenter chez une femme avant deux heures. A la campagne , l'étiquette est moins rigide, parce que la toilette est moins longue. On reçoit à midi, et l'ami intime peut devancer l'heure fixée par la coquetterie , et adoptée par les gens qui savent vivre.

Édouard sort : la première personne qu'il rencontre , c'est Louison. Bon , pensa-t-il, elle me verra entrer chez Caroline , et pour peu qu'elle aime à parler, mademoiselle Julie apprendra que s'il lui est facile de faire des conquêtes , elle fera bien d'apprendre à les conserver.

Ce n'était que pour lui que Louison courait les jardins. Madame Luceval avait suivi la veille tout ce qu'avait fait Julie ; elle connaissait ses plus secrètes pensées, et il n'avait pas été difficile de la faire parler : l'amour heureux est causeur; l'amour souffrant cherche à confier ses peines.

Sans manquer à la décence, sans sortir de la dignité de mère , madame J^uceval pouvait , dans cette conjoncture délicate , conseiller indirecte- XI L . 3i

ment sa fille. Elle se plaignit d'abord que Julie lui eût caché son inclination naissante : mère adroite voit tout , et ne parle que lorsqu'il en est temps. Elle s'étonna que Julie eût traité avec cette légèreté un jeune homme, sur lequel elle avait des vues sérieuses : c'était l'autoriser à changer de conduite, à flatter, à encourager la passion d'Edouard, à amener un aveu, qui n'était probablement arrêté que par la crainte de ne pas plaire , à y répondre de manière à déterminer l'amant à se lier sans retour.

Julie entendait à merveilles ce qu'on ne lui disait qu'à demi-mots. Elle était disposée à tout faire ; mais il fallait qu'Edouard revînt , et , d'après la manière dont il était sorti, on pouvait craindre une longue absence. 11 était essentiel , pour régler ses démarches , de connaître les siennes. Louison était toujours prête à espionner ; mais il fallait qu'elle ne fût qu'un instrument passif , réduit à l'impossibilité de compromettre ses maîtresses.

Madame Luceval imagina une histoire devant cette fille. Elle parla des empressemens qu'Edouard avait marqués à une demoiselle , qui était avec sa mère, chez M. le président. Elle eût donné l'impossible pour en connaître les suites, et pour avoir au moins une opinion, il fallait savoir ce que ferait Edouard pendant la journée : il n'en fallait pas tant pour mettre Louison en campagne.

Elle revint dire qu'elle ne croyait pas que la

jolie demoiselle, qui logeait chez M, le président, occupât beaucoup M. Ducoudrai; qu'il marchait d'un air libre , satisfait , et qu'il venait d'entrer chez mademoiselle Caroline.

« Chez ma sœur , à neuf heures du matin , mate man ! — Cela est inquiétant , ma fille. Votre sœur « n'est pas jolie... — ^-Mais elle est si aimable ! — « Et le dépit, le désir de se venger.., — ^Oui, peu- « vent porter ce jeune homme à un acte de déses- (c poir. Oh ! ce ne serait que cela. — Mais je « perdrais tout, maman. — Il vous aime? — J'ai « lieu de le croire. — Il faut Fempécher de se « rendre malheureux, — Je le serais plus que lui, « — Il faut vous épargner une préférence humi- « liante. — Cruelle, au moins. — Et pour cela, il <c n'y a pas un instant à perdre. Votre sœur a de « l'adresse ; elle s'est emparée de l'esprit d'un des « plus illustres personnages de l'état. Quel avan- « tage n'aura-t-elle pas sur un jeune homme, qui « conserve encore la candeur du premier âge ? Il « y a trois mois au moins que je n'ai été chez « Caroline ; une visite, trop différée , lui paraîtra « naturelle. Je* vais vous y conduire : le reste « vous regarde. »

Edouard et Caroline s'étaient beaucoup dit la veille, et ils trouvaient toujours à dire. Assis l'un à côté de l'autre, ils partageaient un déjeuner, où mademoiselle Lori était seule admise. Tous les domestiques étaient écartés; chacun servait tour

à tour. Quelle amitié que celle qui redoute les témoins !

Edouard se trouvait si bien ! Il demanda à prolonger cette agréable situation pendant toute la journée, et il avait la modestie de ne pas penser que ce qu'il sollicitait comme une faveur, comblait les vœux de Caroline. Cependant , on ne peut pas causer sans interruption : le cœur et l'esprit ne sont pas inépuisables. Édouard avait reçu , dans son enfance , des leçons de dessin de sa mère ; il avait cultivé ce talent dans ses garnisons ; il était loin de la perfection de Caroline ; mais il n'était pas indigne de la seconder.

Un tableau commencé fixait son attention. C'était l'amitié que Caroline avait esquissée, lorsqu'elle ne faisait que prétendre à celle d'Édouard : la main trace volontiers ce qui occupe l'imagination. Celle du jeune officier se monta. « 11 man- « que à ce tableau, dit -il, deux personnages et « un autel, w

Caroline saisit son idée. Elle s'élance , elle fait défendre sa porte ; elle rentre avec des crayons ; elle en donne un à Edouard. « Vôus me peindrez, « dit-elle ; je peindrai mon ami. » Les traits chéris ne devaient pas être difficiles à rendre. Si son ami eût fureté son secrétaire...

On compose sur l'ardoise ; on étudie , on discute , on arrête les poses. On trace enfin sur la toile.

Les deux figures sont indiquées ; elles se tien-

LUCEVA.L. 4^5

lient par la main ; elles sont debout devant l'autel, et la divinité semble sourire au sacrifice qu'on lui offre. Caroline charge deux palettes ; elle prend son pinceau ; elle guide celui d'Edouard.

On sonne à la porte, et nos jeunes artistes continuent leur travail : ils sont tranquilles, personne ne doit entrer. Un domestique vient demander si madame Luceval et mademoiselle Julie sont comprises dans l'exclusion générale. Caroline ne suppose pas même qu'elle puisse se dispenser de recevoir sa mère, et elle sent l'inconvénient de se faire céler , lorsqu'elle a Edouard auprès d'elle, Edouard qu'il est possible que quelqu'un ait vu entrer. Elle prend le chevalet, elle l'emporte avec précipitation, elle va le cacher dans un cabinet... Sa mère était sur les pas du domestique; elle entre : l'empressement de Caroline lui donne des soupçons ; elle lui prend la main ; elle l'arrête.

« Pourquoi me cacher un de vos chefs -d'œu- « vres, mademoiselle ? vous savez avec quel plaint sir je les vois et je les applaudis. » Cela n'était pas vrai; mais qu'importe î « Je donnais une le- « çon à monsieur, répondit Caroline, en rougis- « sant jusqu'aux yeux. — Il est flatteur pour (( vous, mademoiselle, que monsieur préfère vo^ (c leçons à celles d'une mère qui a fait de vous « une élève aussi distinguée. Permettez que je « voie le sujet de la leçon... Ah î deux jeunes « gens sacrifiant à l'amitié. L'idée est jolie. Le

(c trait en blanc ne permet pas de rien distinguer « encore^ et c'est dommage. » Madame Luceval avait fort bien reconnu les revers, la poche en long, la coiffure d'Edouard, et il n'était pas douteux que la seconde figure ne dut représenter Caroline. Elle jugea à propos de se taire. Ce tableau n'offrait rien que d'innocent ; mais avec de la réflexion et de la méchanceté ne tire- 1 -on pas parti de tout, et l'art de se posséder n'est-il pas la qualité essentielle de l'individu qui peut avoir intérêt à nuire ?

Madame Luceval n'avait aucun projet encore. Mais si Edouard persistait dans ce qu'il voulait bien appeler amitié; si une physionomie, à qui lui seul donnait de l'expression , paraissait s'embellir par cette expression même; si le jeune homme marquait quelque disposition à se rendre enfin à un organe touchant , et à toutes les qualités réunies, ne pouvait -on pas tout se permettre pour le ramener à Julie, et assurer un étabhssement, objet des désirs les plus doux de cette fille chérie? Madame Luceval ne faisait point ces raisonnemenslà, et j'anticipe sans doute; mais ils étaient dans son caractère 5 et il ne fallait qu'une forte opposition à ses desseins pour qu'elle agît en conséquence. Caroline n'avait-elle pas^ d'ailleurs, l'impertinence d'être , malgré elle , sa bienfaitrice ? et c'est un de ces crimes que certaines gens ne pardonnent jamais.

Madame Luceval généralisa la conversatiom

LUCEYAL. 4^7

Elle n'avait rien vu, elle n'avait rien soupçonné; elle voulait le faire croire , et on persuade aisément des cœurs droits et sans défiance. Caroline , rassurée , marquait à sa mère et à sa sœur cette affection qui lui était naturelle, et dont rien alors ne suspendait les effets. Elle se proposait de reprendre la palette avec son ami, quand ces dames seraient retirées : sa mère en avait ordonné autrement.

Elle occupait Caroline autant qu'il lui était possible, et Julie regardait Édouard d'un air tendré et presque suppliant. Celui qui a intérêt à bien lire dans les yeux d'une femme , se trompe rarement, et Edouard voyait dans ceux de Julie le chagrin de l'avoir blessé , et la promesse de le mieux traiter à l'avenir. Ces yeux-là étaient si touchans, et la beauté qui supplie est si puissante ! Edouard était ébranlé ; sa raison combattait son cœur; il prit enfin une résolution digne d'un homme dont l'âge a mûri l'expérience : il se décida à n'être jamais l'esclave d'une femme qui s'éloignait et qui revenait sans motifs.

Caroline l'emportait. Quelques jours d'amitié encore, et Edouard devenait son époux. Il fallait pour cela qu'elle n'eut point eu de mère.

Madame Luceval , en causant exclusivement avec Caroline, ne perdait rien de ce qui se passait. Assez satisfaite de Julie, elle avait cru un moment pouvoir s'applaudir des dispositions d'Edouard. Elle jugea bientôt qu'il avait du ca-

4^8 LA FAMILLJ::

ractère, et qu'il n'y avait qu'un coup décisif qui pût le faire rétrograder.

Elle prétexta une affaire au village voisin. Elle envoya un domestique prier le président de l'accompagner : elle savait de Louison qu'il était allé reconduire les dames qu'il avait chez lui.

Édotiard ne pouvait , sans une grossièreté marquée , se dispenser d'offrir son bras. Ces dâmes le prirent , après les excuses d'usage sur le dérangement qu'elles causaient. En sortant , Édouard se tourna vers Caroline ; ses yeux lui disaient : Je reviendrai, mon amie. Ceux de Caroline répondaient : Mon ami, je vous attends.

On sort du hameau. On entre dans la plaine; on arrive à l'endroit où, Manette et Adolphe s'étaient rapprochés , réconciliés , et avaient arrêté un mariage, qui pouvait être plus heureux, mais qui terminait des tracasseries qui les tourmentaient également. Souvenirs d'amour sont toujours chers : on croit rajeunir en les retrouvant.

Madame Luceval aimait à se rappeler qu'elle avait été Manette, et elle en cherchait une autre dans Julie , dans Julie timide , embarrassée, n'osant presser le bras d'Edouard , mais le touchant avec le doux frémissement de la volupté. Julie, moins aimable , moins vive que l'avait été Manette , était nicomparablement plus belle. Inférieure sous les premiers rapports, elle avait un avantage décidé par ses charmes : elle devait donc obtenir les mêmes succès sur un cœur neuf et passionné.

Mais il fallait qu'elle entreprît, et la présence d'une mère , quelque indulgente qu'elle soit , géne toujours un peu. Madame Luceval prétendit avoir un goût décidé pour la botanique : jamais elle n'était descendue jusqu'à l'humble plante qu'elle foulait d'un pied léger. Sa fille ne l'ignorait pas ; mais contestera-t-elle un penchant qui va favoriser les siens ?

Madame Luceval s'arrête ; elle s'écarte à droite, à gauche; elle revient; elle s'arrête encore; elle cueille des brins d'herbe , à qui elle donne des noms et des propriétés. Edouard et Julie contiiRient de marcher en silence ; mais ils parleront bientôt, d'abord, de la pluie et du beau temps, et un linot , un papillon , une mouche , donneront à la conversation une tournure intéressante : parler des amours d'autrui , c'est déjà vouloir parler des siens. Ainsi pensait madame Luceval , et madame Luceval n'avait pas tort.

« Le joli bouquet d'arbustes ! — Charmant , « mademoiselle. — Il semble inviter... — A aller « s'y garantir de l'ardeur du soleil. — Attendons-y « maman. — Je suis à vos ordres, mademoiselle.

« — Voyez , monsieur , comme ces branches « s'entrelacent , se croisent ; elles semblent se ce caresser. — C'est une observation que j'ai faite « H y a long -temps, mademoiselle. — Et que ce j'aime à répéter, monsieur. On se plaît à rêver ic que tout aime dans la nature. — Cela pourrait « être au moins. — Comment prouverait - on le

(c contraire ? les plantes ont une sorte de vie. . — « Et, par conséquent, leur genre de sensibilité; « n'est-ce pas cela, mademoiselle ? — Mais je le « crois, monsieur. — Vous donnez une ame aux <c végétaux , et la beauté insensible et dédaigneuse « me ferait croire que beaucoup d'êtres en sont « dépourvus. — Oh ! à cet égard, on exagère sou- « vent. — Souvent aussi on ne dit, à cet égard , que « la moitié de ce qu'on pense. — Ce qu'on pense a n'est pas toujours ce qu'on devrait penser. — - « A cet égard encore , un homme raisonnable se « trompe rarement. — Il suffit qu'il puisse se trom- « per , pour qu'il ne précipite pas son jugement. « — Et quand un amour -propre mal entendu <( confond la raison avec l'opiniâtreté ? — Les exem- « pies sont rares. —Je puis au moins en citer un. « Vous ,' mademoiselle !

« — Deux jeunes gens , faits pour se plaire , « s'aimer , s'estimer même , se rencontrent et s'at- « tachent l'un à l'autre. — - Jusqu'ici personne n'a « de torts. — L'amant , très-raisonnable , garde le « silence, je ne sais pourquoi. — Mais il le sait, « sans doute. — Toutes ses actions attestent son '( amour... — Et on en abuse pour le tourmenter. « — Pas du tout. Mais la réserve qu'on impose à « mon sexe ne rend-elle pas en quelque façon la « ruse légitime ? Croyez-vous qu'on soit bien couu pable en inquiétant le jeune homme, en excite tant sa jalousie, pour arracher enfin un aveu « nécessaire au bonheur de l'un et de l'autre?

« — Si en effet on n'avait pas d'autre intention*.. — Eh! se donne-t-on autant de peine « pour un être indifférent ? — Julie ? — Edouard ? « — Quand l'un et l'autre ont eu des torts... — « Il faut n'en plus parler. — Sans les oublier cece pendant. — Afin de n'y plus retomber, n'est-ce « pas ?^ Ah! que de mal vous m'avez fait hier! « — Et votre manière de me quitter, croyez- vous « que je ne l'aie pas sentie ? — Cruelle fille, quel « empire vous avez sur moi ! je voulais m'y sous- <c traire ; je me l'étais promis. — Quel plaisir « trouve-t-on à combattre son cœur ? — -Il est bien « plus doux de lui céder : je l'éprouve auprès de « vous. »

Julie n'était pas très -adroite. Elle s'était laissée pénétrer avec une facilité qui n'est pas reçue en amour. Mais elle avait mis Édouard dans l'impossibilité de rétrograder. Il ne voyait plus que ses charmes, et l'impétuosité de ses sens lui ôtait la faculté de s'occuper d'autre chose que du moment présent.

Il était tombé aux genoux de Julie. Il tenait une de ses mains; il la couvrait de baisers, et de ces douces larmes qu'arrache le sentiment. Julie, plus belle encore par le bonheur d'être aimée, de se l'entendre dire, par les faveurs mêmes qu'elle accordait, Julie oubliait l'univers, elle s'oubliait elle-même. Sa mère avait tout prévu : elle était là.

La position d'Edouard n'était pas équivoque.

11 n'y avait qu'une explication franche qui put Texcuser aux yeux d'une mère , si une mère peut admettre des motifs, qui autorisent un jeune homrne à embrasser les genoux de sa fille. Madame Luceval commença par marquer un mécontentement qu'elle était loin d'éprouver. Elle s'adoucit, en écoutant Edouard; elle lui présenta la main en signe de réconciliation , quand il eut cessé de parler. Elle ne mit, au généreux pardon qu'elle accordait , qu'une seule condition , qu'un amant devait regarder comme une grâce nouvelle : c'est que mademoiselle Julie , n'étant pas faite pour être l'objet d'un goût passager, il n'y avait que le mariage qui pût convaincre de la loyauté d'Edouard, et légitimer ce qu'il venait de se permettre.

Le jeune homme enchanté proposa d'engager madame de Surville à faire dans le jour même la démarche d'usage. Madame Luceval l'embrassa avec un transport de joie, dont elle ne fut pas maîtresse. Elle oublia la botanique, l'affaire importante qui la conduisait au village, et on reprit gaîment le chemin du hameau.

D'après les dispositions qu'Edouard avait montrées la veille , sa mère ne pouvait s'attendre à la proposition qu'il allait lui faire. Confus lui-même de se contredire si promptement; humilié des réflexions que sa conduite pourrait faire naître, il balbutiait des mots coupés, sans suite, et par conséquent inintelligibles.

« N'oser s'expliquer avec la plus tendre des ce mères, lui dit madame de Surville, c'est lui « avouer qu'on se reproche quelque chose. Je « connais mon fils. Il peut être inconséquent, « léger dans sa conduite : il ne peut rien faire qui « lui Ole l'estime des honnêtes gens. Parle-moi , « Edouard. »

Edouard, rassuré, s'abandonna à l'impétuosité d'un amour, auquel un jour de contrariété et de dépit avait donné une force nouvelle. Le bonheur d'aimer et de plaire ; les douceurs de l'union conjugale ; le plaisir qu'elle-même trouverait à se voir renaître, il peignit tout cela comme on sent à l'âge où des organes neufs embellissent jusqu'à l'illusion. Madame de Surville avait fait de ces rêves d'amour; elle en avait réalisé quelque chose. De petits enfans sont la dernière consolation qu'espère la femme raisonnable qui se prépare à vieillir. S'attacher à de petits êtres qui sentent leurs besoins et leur dépendance, qui savent gré de la moindre complaisance et qui la paient en caresses, c'est encore aimer, c'est encore tenir à la vie. Quand le cœur est éteint, que reste-t-il d'existence ?

L'éloquence d'Edouard avait suppléé à ce qui manquait de vérité à ses tableaux. Madame de Surville, subjuguée, entraînée, certaine du consentement de son mari, et ne pensant pas à don° ner un regret à Caroline, se laissa conduire chez madame Luceval.

On savait qu'elle aimait trop son fils pour lui rien refuser, et Julie était un parti sortable sous tous les rapports. La famille Luceval assemblée attendait donc madame de Surville avec Timpatience de l'espoir.

La scène s'ouvrit par de grandes révérences, et se continua avec le décorum que prescrivait cette espèce de cérémonie : les petits ont aussi leur étiquette, qui, pour n'être pas imprimée, n'en est pas moins exactement suivie. On parla peu d'abord, parce que madame de Surville arrangeait, limait, polissait ses phrases d'ouverture, et que madame Luceval méditait une réponse, qui, sans annoncer trop de facilité , fût cependant encourageante.

Après une demi-heure d'un maintien géné et d'un ennui réciproque, madame de Surville pria M. et madame Luceval de lui accorder un entretien particulier. Luceval lui présenta la main d'un air empressé et galant; tous trois passèrent dans le cabinet de monsieur, et madarae de Surville entra en matière.

Luceval, à qui sa femme n'avait rien dit de positif, parce que, par amour pour la paix, il consentait à ne pas compter dans la maison, Luceval ne se doutait de rien, de rien absolument. Il écoutait la bouche ouverte, et de temps en temps il regardait madame, pour composer son visage sur le sien. Madame Luceval joua d'abord l'étonnement avec la plus grande vérité ; elle prit

ensuite un air affable et gracieux ; elle embrassa enfin madame de Surville, avec une cordialité, dont tout l'univers, les femmes exceptées, eût été dupe. M. Luceval ne manqua pas de s'avancer, et d'embrasser à son tour, mais avec sincérité et affection. Il ne savait pas, dit-il avec bonhomie, qu'il fût question de marier sa fille cadette ; mais puisque cela convenait à sa femme , il n'avait pas la moindre objection à faire.

On passa aux conventions matrimoniales. On discuta , on débattit les articles , et dans une heure de temps tout fut réglé , parce que , ainsi que l'avait prévu madame Luceval, madame de Surville ne pouvait donner assez pour exiger beaucoup.

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