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CHAPITRE IV

Laquelle épousera-t-il.

Le retour des grands parens, se félicitant, se caressant, leur air de satisfaction avaient éclairé les jeunes gens sur l'heureux résultat de la conférence. On ne leur annonça pas moins avec l'emphase prescrite par l'usage, que leur mariage était conclu, et qu'il leur était permis de s'aimer. Ils reçurent cette nouvelle, comme s'ils avaient pu douter: l'amour fait son profit de tout. Anxiétés, espérances, peines, plaisirs, il ne cesse d'accumuler; il glane, quand \\ ne trouve plus à mois-

sonner... Qu'il est fâcheux que la jouissance le tue !

Le reste de la journée ne fut qu'une suite d'enchantemens. Edouard et Julie déliraient; les deux mères étaient heureuses du bonheur de leurs enfans ; Luceval partageait celui de tous.

Dès ce moment, madame Luceval s'empara de l'esprit de madame de Surville. Les attentions étaient si naturelles, les petites flatteries si adroites, qu'elles devaient plaire à la femme la plus simple. On n'appelait plus celle-ci que mon amie ; on était jalouse d'en mériter le titre ; on ferait tout pour l'obtenir. On ne se quitterait plus; c'est de ce jour que madame Luceval allait vraiment se plaire au hameau ; un quart-d'heure dV^ cœtera , et pas un mot de vrai, encore selon l'étiquette. Les bonnes gens peuvent en être dupes, et madame de Surville ne l'était pas mal.

Pour répondre dignement à des avances aussi marquées, la bonne mère d'Edouard, qui avait dîné chez madame Luceval, crut devoir l'inviter pour le lendemain. On accepta , sous la condition qu'on mangerait alternativement les uns chez les autres. Pouvait-on vivre désormais sans madame de Surville !

On convint qu'au premier jour on partirait tous ensemble pour Paris. Un contrat à faire dresser; des billets de mariage, des billets d'invitation à faire circuler; beaucoup d'emplettes à faire, que d'embarras, et, en même temps, que de plaisir !

LUCEVAL. /jÇ^-J

Les jeunes gens ne se mêleraient que de faire Famour; c'est une occupation qui suffit à la longueur des jours, dont on craint de se distraire , et il est du devoir de bons parens de se soûvenir qu'ils ont aimé, et qu'ils étaient bien aises alors qu'on les laissât tout à eux.

Les choses ne s'arrangèrent pas précisément ainsi. Des pluies continuelles firent remettre pendant huit jours le voyage de Paris, et huit jours amènent quelquefois bien du changement.

Déjà, vers le soir, il y en avait un peu. La conversation commençait à languir, et madame Luceval proposa la ressource des gens qui n'ont rien à dire. Mais une bouillotte, entre père, mère et enfans, n'a rien de bien agréable ; le plus béte des jeux ne signifie quelque chose qu'autant qu'on y gagne, ou qu'on y perd. Madame de, Survilîe n'était pas fâchée de retourner chez elle , et Edouard ne se fit pas trop prier pour la reconduire.

Il pensa, en rentrant chez sa mère, à Caroline, à Caroline qui l'attendait depuis le matin. Plaisirs d'amour lui avaient fait négliger les devoirs de l'amitié. Il sentait sa faute , sans pouvoir se la reprocher : Julie était si belle , si séduisante ! et puis, ne reçoit-on pas avec indulgence les excuses d'un ami, et la perte d'un jour, qui assure son bonheur, ne s'oublie-t-elle pas aisément? Il était temps encore de faire partager au cœur de Caroline, l'ivresse, le délire qui régnaient dans le XIL 32

sien. Elle lui opposerait peut-être ses propres réflexions sur la bizarrerie, sur la froideur de Julie; mais ne soupçonne-t-on pas, à vingt ans, que l'amour mécontent exagère autant, au moins, que Tamour satisfait? Il alla chez mademoiselle Luceval.

Elle ne l'attendait plus. Elle avait passé la journée dans les plus cruelles inquiétudes; chaque moment de retard y ajoutait encore. Convaincue qu'un galant homme ne manque aux procédés que lorsqu'il en est distrait par des évènemens du plus haut intérêt, elle avait prévu tout, absolument tout ce qui s'était passé, et son imagination avait été au-delà de la vraisemblance, car une amante alarmée pouvait seule redouter qu'un même jour amenât un aveu mutuel, une demande en forme, et la conclusion d'un mariage.

Mademoiselle Lori, sans passions, mais sans jouissances, ne concevait rien à des craintes qu'elle trouvait puériles ; elle leur opposait des raisonnemens. C'est bien là ce qu'il faut à l'amour! Et des gens qui passent pour avoir de l'esprit et du jugement, se flattent tous les jours de s'en faire écouter.

<ç Mais enfin, mademoiselle, si les choses étaient (( telles que vous les supposez, que feriez-vous? « — Je mourrais, je crois. — Ne serait-il pas plus ce sage de chercher à dissiper le prestige qui a aveugle M. Ducoudrai, pour le ramener à la « plus méritante, à la plus aimable? — Et com-

t( ment? — Est-il si difficile de lui prouver jusqu'à « révidence... — On ne prouve rien à un amant. « — Je commence à le croire, mademoiselle, car, « enfin, quel effet ont produit sur vous vos ef- « forts et les miens? Aussi n'entends-je pas qu'on « ait la maladresse de faire remarquer à M. Duce coudrai des défauts , qu'en ce moment peut-être « il érige en qualités. Mais est-il si difficile de « paraître maîtresse de vous ; d'applaudir à son « bonheur ; de ne le garder ici que le temps né- « cessaire pour lui faire désirer de revoir made- « moiselle Julie ; de le lui renvoyer plus amoureux « que jamais; d'exiger enfin qu'il ne la quitte « plus? — Oui, voilà un moyen bien sûr, et suret tout très-consolant. — Ne vous y trompez pas , « mademoiselle; le succès est certain. Quatre jours « de téte-à-téte ôtent bien des charmes à celle qui (c n'a que cela. — Cela peut être vrai, mademoi- « selle Lori; mais vous n'avez pas réfléchi à ce « que vous me proposez. Vous voulez que je des- « cende jusqu'à l'intrigue , que je tende des pièges «à ma sœur? — Hé, mademoiselle, ces dames « ont-elles été si délicates? ne sont-elles pas ve- « nues ici avec la volonté très-marquée de vous « enlever M. Ducoudrai, et d'intriguer elles-mêmes « pour lui faire reprendre ses premiers liens? — « Cela n'est pas démontré. — L'absence de « M. Édouard dépose contre elles. — Alors je dois « les plaindre et non les imiter. M."** ne me « conseillerait pas comme vous. — Il est des cho-

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« ses qu'un homme réservé ne se permet jamais « de dire à la femme qu'il affectionne le plus , « comme il est vrai que la conformité de sexe a autorise à tout dire et à tout entendre. C'est « par une suite de cette confiance nécessaire, que « les femmes apprennent entre elles à se garantir « de la séduction, et qu'elles s'éclairent sur les « moyens d'être heureuses , en faisant le bonheur « des hommes. ».

Cette conclusion annonçait de la part de mademoiselle Lori une profonde expérience. Hé bien , elle n'en n'avait pas du tout ; mais elle avait lu des romans. Oh! cela forme une jeune personne. Mademoiselle Lori se résuma enfin.

« Mademoiselle, vous êtes forcée de choisir, « ou du parti que je vous propose, ou de blâmer W le choix de M. Ducoudrai, lorsqu'il viendra « vous en faire part. Le pourrez-vous sans allé- « guer des raisons, qui, comme vous l'observez « très-judicieusement , ne le persuaderont pas ?

tf — Ma bonne amie, je n'émettrai aucune opi- « nion. — Vous ne pouvez montrer cette indiffé- « rence sur une affaire qui touche d'aussi près made- « raoiselle votre sœur. Votre silence équivaudrait « au jugement que vous craignez de porter , et « quelles conséquences M. Ducoudrai n'en tirece rait-il pas ? que cette amitié si tendre est réel- « lement de l'amour concentré et jaloux. Vous « vous laissez pénétrer en pure perte; vous ôtez « à Édouard cette sécurité qui ajoute insensible-

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« ment à ses sentimens pour vous; vous le forcez « à fuir une amante qu'il ne dépend pas de lui « de payer de retour, et dont la fi^ideur sur ses « plus chères affections le contrarie d'abord , et (c l'irrite bientôt.

« — Allons , puisqu'absolument il faut choisir « du blâme ou de la louange, je louerai donc « son choix, je l'en féliciterai même; mais sans u autre intention que de me rendre impénétrable, « et de le conserver du moins comme un ami. »

Pendant cette conversation, tournée, retournée de toutes les manières , et répétée mille fois , Caroline ne cessait de travailler. Peindre son Edouard de son aveu ; pouvoir présenter son sujet à tout le monde; placer chez elle l'image chérie ; l'avoir sans cesse sous les yeux ; quels motifs plus propres à soutenir son ardeur? C'était encore une de ces jouissances que l'amour malheureux a tort de se procurer, qui ajoute à ses souffrances, mais qui l'aide à souffrir.

Édouard parut. Caroline s'efforça de lui sourire , et elle y parvint. Il lui pi it la main encore , il la conduisit à cette ottomane, où, placés le matin l'un à côté de l'autre, Caroline avait entrevu une félicité éloignée, mais possible. Ce que l'amour a d'enchanteur , ce que la certitude du bonheur a d'enivrant , Edouard exprimait tout avec les traits les plus forts et les plus vifs. Caroline était préparée à un rapprochement entre lui et sa sœur; elle ne l'était pas à un prochaiii

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mariage. Elle y avait pensé, comme on s'occupe d'avance du plus grand des malheurs, pour s'en garantir, ou lui opposer le courage. Mais sitôt !... sitôt renoncer à ses plus douces espérances ! n'avoir bien connu Edouard que pour le regretter toujours ! se le voir enlever, sans qu'aucune puissance ait le pouvoir de le lui rendre jamais! c'est tout ce qu'il est possible de supporter de maux ; c'est plus qu'on n'en peut dissimuler.

Caroline céda à sa douleur. Son cœur se gonfla; ses yeux se remplirent de larmes. Mademoiselle Lori ne la perdait pas de vue une seconde; elle s'écria qu'elle avait eu raison de craindre que la continuité du travail et l'odeur de la peinture l'incommodassent enfin. Edouard, alarmé, la pressa d'aller prendre du repos. Du repos ! il ignorait encore qu'il n'en était plus pour elle.

Caroline se lève faible et chancelante. Mademoiselle Lori la soutient et l'emmène. L'infortunée se tourne encore vers Edouard ; elle lui présente la main ; elle presse la sienne avec expression. « Soyez heureux, mon ami, lui dit-elle, et féli- « citez Julie de pouvoir faire votre bonheur. »

Edouard ne voulait se retirer qu'après être rassuré sur la santé de Caroline. Il attendait le retour de mademoiselle Lori , en ouvrant une brochure. Il en lisait une page; il sautait à la fin du livre; il le fermait; il en prenait un autre. Il s'approcha enfin du tableau , dont l'esquisse était aussi avancée qu'elle pouvait l'être. Déjà il

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démêlait , il reconnaissait ses traits. Il ne concevait pas comment mademoiselle Luceval avait pu saisir la ressemblance , privée de son modèle ; il cherchait; il s'interrogeait : la chose lui paraissait inexplicable.

En cherchant, en rêvant, ses yeux se portèrent sur un tiroir entrouvert, et sur un grand portefeuille en carton , dont une partie sortait du secrétaire. Ce porte-feuille ne pouvait renfermer que des gravures, des études peut-être, et tout ce qui venait de la main de Caroline était intéressant pour Edouard. Il tire le porte-feuille , il l'ouvre; il ne pense pas qu'il puisse être indiscret : la forme du porte-feuille , le tiroir à demipoussé , éloignaient toute idée de mystère. Pouvait-il deviner que sa longue absence avait enfin fait négliger les précautions ordinaires, et que son retour inespéré n'avait laissé que le temps de jeter ce malheureux porte -feuille au premier endroit ?

Il y trouve en effet des études.... mais il ne peut revenir de son étonnement. Il passe de la surprise à une douleur profonde, qui augmente à chaque feuille qu'il découvre. C'est lui, au crayon , à la gouache; c'est encore lui, toujours lui. Troublé de ce qu'il a vu , désespéré d'une indiscrétion involontaire , il se hâte de tout replacer.

Il était temps : mademoiselle Lori rentrait. Elle fit, sur la situation de Caroline, une histoire , que la bonne fille croyait très-persuasive ,

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h laquelle il feignit de croire , et qui ne pouvait plus l'abuser.

Il se retira dans^me agitation facile à concevoir, et cherchant à mettre de l'ordre dans ses idées. Ces portraits multipliés, l'état cruel où Caroline était tombée en apprenant son mariage, ces expressions de la plus vive tendresse qui ne s'était interdit qu'un mot, que la mémoire trop fidèle d'Edouard plaçait partout où la timide Caroline eût voulu le prononcer , tout s'accordait à lui ôter jusqu'au moindre doute, et à rendre sa situation aussi embarrassante que pénible. Il n'était pas de ces hommes sans pitié, qui jouissent avec orgueil des sentimens qu'ils dédaignent d'éprouver. Il chérissait Caroline, comme on aime une tendre sœur ; il faisait son malheur , et il allait le combler en disposant de lui , et en continuant de lui parler amitié, lorsqu'elle ne pouvait invoquer que l'amour. Quel parti prendra-t-il ?

S'éloigner d'elle, cesser insensiblement de la voir, était un moyen bien incertain de la rendre à elle-même, mais qui ne manquerait pas de le faire mésestimer. Que penserait-elle en effet d'un homme qui, après s'être empressé de solliciter, d'obtenir comme une grâce d'être admis dans sa plus douce intimité, l'abandonnerait enfin, sans motif apparent ? Aura-t-il la cruauté de justifier cette conduite choquante, en lui laissant entrevoir qu'il a pénétré la plus secrète de ses pensées? et quelle preuve en donner, que la violation d'un

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secrétaire qui, pour être entrouvert, n'en était pas moins sacré ! Il fallait donc qu'il s'accusât d'abord , pour réduire Caroline à n'oser plus lever les yeux sur lui , à craindre sans cesse une indiscrétion , à ne voir enfin , dans chaque habitant du hameau , que le censeur muet d'une passion , toujours humiliante quand elle n'est point partagée! Quelle ressource alors resterait-il à l'infortunée ! Se soustraire à tous les regards ; abandonner le berceau de son enfance , des amis plus anciens et plus solides que lui, dont les égards et l'affection n'ont cessé depuis sa naissance d'embellir tous ses momens ? Elle chérira la mémoire de ceux-ci , et elle ne prononcera son nom que pour se plaindre de l'avoir connu. Si au moins il avait soupçonné ce fatal secret avant de se lier luimême!...

Mais, quoi! a-t-il réellement quelque chose à se reprocher, et doit-on une réparation au mal dont on n'est pas cause ? S'immolera-t-il à un amour qu'il n'a pas cherché à faire naître , qu'il n'a jamais encouragé ? Donnera-t il sa main sans son cœur , et le vain titre d'épouse suffirait-il à une femme sensible et délicate? D'ailleurs, avant d'être généreux, ne faut-il pas être juste? Julie ne l'aime-t-elle pas aussi , et à laquelle doit-il tout , de l'une à qui il n'a rien promis, de l'autre à qui il a fait l'aveu de sa tendresse, et qui n'attend que l'instant de la couronner ? Caroline , épouse d'Édouard, ne serait pas plus heureuse ; Édouard

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et Julie ne pourraient plus prétendre au bonheur , et y a-t-il à balancer entre le malheur de trois individus , et celui d'un seul ?

Ces raisonnemens étaient ceux d'un homme d'une probité sévère. Mais ils ne déterminaient rien sur sa conduite à venir avec Caroline. Affligé , irrésolu , incapable de manquer à ce qu'il devait à l'intéressante fille , il sentit cependant cet intérêt si vif s'affaiblir et s'éteindre devant l'image séduisante de Julie , que les ténèbres lui présentaient sans cesse. Quel homme à vingt-quatre ans, dominé par une passion quelconque, s'occupe long-temps de ce qui lui est étranger ? L'amour l'emporta enfin sur toute autre considération. Il s'y abandonna sans réserve , et rentra chez lui , impatient du lendemain.

Madame Luceval était à peine levée, qu'elle proposa à Julie de l'accompagner chez sa sœur. On ne pouvait se dispenser de lui faire part du prochain mariage , et il était dans les convenances de devancer la voix publique. Dans toute autre circonstance , on eût prié M. Luceval d'épargner cette démarche à ces dames; mais on était bien aise de voir comment Caroline prendrait la chose; on comptait jouir de son embarras, et peut-être de sa peine , car on ne croyait pas à son amitié désintéressée. Comme une bonne idée en amène toujours une autre, on pensa à tirer parti de l'effet que produirait, en ce moment, la présence d'Edouard , et on ne douta plus qu'on ne parvînt à porter un jugement sûr.

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Le jeune homme arrive à la maison Liiceval , empressé , ardent , appelant , cherchant sa JuUe. On lui dit que ces dames sont chez Caroline , et qu'elles l'y attendront.

Caroline, renfermée avec mademoiselle Lori, ne voulait, ne pouvait voir personne. Elle était réellement malade d'amour et de chagrin. Madame Luceval se fait annoncer; mademoiselle Lori va au-devant d'elle, et oppose à l'empressement qu'elle témoigne, l'état de sa fille souffrante. Madame Luceval profite de cela même; elle insiste, elle s'exprime en mère alarmée. De qui sa fille doit-elle attendre et recevoir des secours , si ce n'est d'elle ? Peut-on supposer qu'elle l'abandonnera à des soins étrangers? Elle avance, en débitant ces lieux communs. Mademoiselle Lori ne sait plus que lui dire ; Julie et sa mère sont au chevet de Caroline.

Si elles lui eussent vraiment appris ce qu'Edouard lui avait annoncé la veille , elle se fut trahie devant elles comme devant lui. Mais , préparée à ce qu'elle allait entendre , elle composa son visage , et sa mère , qui l'étudiait attentivement , n'y remarqua aucune altération. Tout changea lorsque le jeune officier parut. Timide devant Caroline , contraint dans ses expressions , il voulait paraître affectueux, sans qu'il lui échappât un mot qui pût nourrir l'espoir chimérique de l'infortunée, et rien ne décèle l'embarras comme les efforts mêmes qu'on fait pour le cacher. Ma-

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dame Luceval ne savait à quoi attribuer celui d'Edouard , et ses yeux se reportèrent sur sa fille. Son teint animé, sa respiration précipitée, une main étendue, qui semblait appeler celle d'Édouard, tout confirma des soupçons déjà trop vraisemblables.

Mais à quoi attribuer la contrainte d'Edouard? oh! voilà ce que c'est : on lui a laissé pressentir, on lui a même déclaré un amour, auquel il ne dépend pas de lui de répondre, et celui qu'il a pour Julie explique les ménagemens qu'il accorde à son imprudente sœur. Quel dommage que ce ne soient là que des conjectures ! Si on pouvait se procurer quelques preuves.... Eh bien! qu'en ferait- on ? on ne déteste pas absolument Caroline, surtout depuis qu'on a cessé de craindre les suites que pouvait avoir son penchant. Cependant... si... hé , pourquoi pas? si on pouvait faire revenir M."** de la haute opinion qu'il a de sa protégée, avec quelle facilité on le ramènerait sur ces anciens procédés, qui Font si vivement aigri! avec quelle indifférence il apprendrait les petites persécutions que l'on pourrait impunément exercer, et que justifieraient les circonstances ! Il est fatigant de toujours porter un masque , et cette gène devient plus pénible chaque jour. Oui, mais il faut convaincre un homme tel que M.***. Bon , bon, cinq à six semi-preuves équivalent à une preuve matérielle. Cette manière de voir n'est pas admise en justice ; mais, dans la société? S'il

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fallait surprendre le coupable en flagrant délit pour le juger, il n'y aurait plus que des gens estimables , et que deviendrait le bonheur de médire, et même de calomnier?

Madame Luceval, qui ne voulait pas, un quartd'heure auparavant, qu'on la supposât capable de livrer sa fille à des soins étrangers, madame Luceval se leva pour aller prendre note des semipréuves acquises, en chercher de nouvelles, et trouver un moyen innocent de les faire parvenir à M.*""*, sans qu'il la soupçonnât de mener cette intrigue. Pendant qu'elle s'occuperait de cette grande affaire, Julie achèverait de tourner la téte à Édouard, Caroline continuerait de souffrir : ainsi, pas de temps perdu.

« Adieu, ma chère, dit-elle en sortant ; je vois <f avec plaisir que votre indisposition n'est pas « aussi grave que le craignait mademoiselle Lori. « J'enverrai Louison savoir de vos nouvelles. »

Elle prend le bras d'Édouard , qui sentait combien sa présence était déplacée, et qui , pour lui comme pour Caroline, était fort aise de se retirer : un homme sensible craint de voir les malheureux qu'il a faits.

Julie les suit. Il reste à Edouard un bras à offrir ; la jeune personne l'accepte avec l'empressement de l'amour. Son amant croit sentir une douce pression ; il y répond en se tournant vers elle, et il oublie encore Caroline en la regardant.

Cette journée se passa comme la précédente ;

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même ivresse , même délire , même silence , lorsqu'on se fut dit jusqu'à satiété : Je vous aime , je vous aimerai toujours. Les jeux innocens remplirent la soirée. Ces jeux-là ne signifient rien par eux-mêmes ; mais on y attache certaines pénitences, précieuses aux amans, et le temps s'écoule avec rapidité quand on baise la main de sa maîtresse, ou qu'on effleure sa joue.

Le lendemain ramena les mêmes scènes, qui produisirent moins d'effet. Je vous aime, je vous aime, toujours je vous aime, et rien que cela! et encore le Pied de bœuf, le Corbillon , ei Monsieur le Curé! Edouard avait l'esprit juste , le jugement sain , et il ne se prêtait plus à ces niaiseries que pour faire sa cour.

Le troisième jour, il dit à Julie : « Nous ne pasce serons pas la vie à jouer au pied de bœuf. — « Eh bien , mon cher Edouard, voulez- vous jouer (c au volant ? — Mais nous pourrions , ce me « semble, nous amuser à quelque chose de pliis <c raisonnable et de plus piquant. » Et il chercha à lier une de ces conversations qui naissaient d'elles-mêmes entre Caroline et lui; que soutenaient la variété, les connaissances, l'enjouement.

Julie parlait avec facilité lorsqu'elle était fortement affectée. Elle avait l'usage du monde, et certain esprit, d'emprunt et de mémoire, rendait avec assez de grâce les sensations de son cœur. Elle perdait tous ses avantages, dès qu'on cherchait en elle la femme aimable et éclairée. Elle

écoutait Édouard avec une sorte de déférence, qui prouvait le sentiment intime de son infériorité. La conversation tombait à chaque minute. Édouard lui-même fut réduit au silence : l'esprit ne produit pas long-temps seul.

Il se retira de meilleure heure que de coutume , et le jour suivant il arriva un peu plus tard. Madame Luceval , qui ne perdait rien , ne quitta plus les jeunes gens. C'est elle qui parlait, qui provoquait la saillie , qui y répondait avec finesse , et de loin en loin Julie plaçait un mot , quelquefois assez heureux. Édouard renaissait ; certaines remarques , peu flatteuses pour la jeune personne , s'oubliaient insensiblement. Il ne s'apercevait pas encore que c'était avec madame Luceval qu'il causait : comme ce fripon d'amour nous aveugle !

Le cinquième jour dissipa une partie des illusions du jeune officier. Sa future belle -mère fut frappée d'une migraine , d'une véritable migraine : cela peut arriver à tout le monde. Il se trouva seul avec Julie, excepté aux heures de repas, où madame de Surville et Luceval le sauvaient de la monotonie. Que la journée lui parut longue ! tirer sa montre à chaque minute, ce n'est pas abréger le temps ; regarder sa maîtresse , la trouver belle , ne mène qu'à lui souhaiter quelque chose de plus.

Madame Luceval reparut le jour d'après. Elle essaya de renouveler le prestige ; mais Édouard ne s'y méprit plus. Il rendit justice à la gaieté

folâtre et piquante de la mère ; mais il ne put s'empêcher de penser que c'était sa fille qu'il épousait. «Allons, dit-il, allons voir Caroline. Je « l'ai trop négligée, et il ne faut être ni injuste, c( ni ingrat envers ses amis. »

Caroline, toujours souffrante, pénétra, en le voyant, une partie de la vérité. Elle retrouva à l'instant son amabilité et les grâces de son esprit. I^a nécessité de réussir par lui seul, la rendit encore une fois supérieure à elle-même. Pas de reproches sur cinq grands jours d'abandon ; pas de questions sur ce qui s'était passé entre sa sœur et lui ; de la candeur, du charme et de l'ame. La figure en pied d'Edouard était presque terminée , et lui prouvait qu'on n'avait cessé de s'occuper de lui, et plus d'une fois l'amour- propre a été utile à l'amour.

En effet, Edouard pouvait-il ne pas s'intéresser aux sentimens qu'il avait fait naître ? Pouvait - il n'être pas touché du sort d'une femme sensible , si complètement digne d'être heureuse ? Gêné , embarrassé un moment encore auprès de Caroline, il la regarda bientôt avec une espèce d'assurance : il lisait dans ses yeux plaisir et amour. Quelle est la physionomie que ces deux sensations n'embellissent pas? quelle est la beauté qui ne perde de ses charmes entre l'uniformité et l'ennui ?

Il sortit, en comparant les deux sœurs pour îa première fois. Julie, disait-il, n'a que quelques

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années à être belle ; Caroline ne changera jamais.

Il retourna cependant chez Julie. Mais celle que l'amant observe avec les yeux de la raison, conserve bien peu de pouvoir, si cet examen ne tourne pas tout-à-fait en sa faveur.

Caroline devait à sa sœur une visite de félicitation. Elle l'avait différée pour cause de mauvaise santé, disait -elle; mais par quelques petites raisons que vous pénétrez sans doute. Armée de courage, résolue à vaincre, elle développa tous ses moyens. Sa mère se pinçait les lèvres ; Edouard n'entendait plus qu'elle ; ce n'était qu'à elle qu'il parlait, et elle eut le bon esprit de se retirer, quand elle jugea que l'émotion qu'elle produisait ne pouvait plus que décroître.

Après sa retraite , Julie parut plus nulle encore. A chaque instant elle perdait de ses droits. Edouard la trouvait toujours belle ; mais ces traits, qui avaient porté le trouble, l'ivresse dans ses sens, n'excitaient plus en lui qu'une froide admiration. « Je n'y saurais tenir davantage, se dit-il « en la quittant. Il est impossible qu'un homme « sensé épouse jamais cette fille-là.

Cependant, j'ai engagé ma mère à une dé- « marche, sur laquelle je ne la déterminerai pas « à revenir: elle me reprocherait, avec justice, mfa « précipitation ou ma versatilité. J'ai sollicité a d'ailleurs , j'ai reçu comme une grâce les pro- « messes de Julie ; je me suis formellement engagé « avec elle. Comment revenir là-dessus ? comment

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« même oser y penser? Allons, la faute est coma mise : j'en supporterai le poids. Je me laisserai « marier, et j'aimerai ma femme... autant que je « le pourrai. »

Le lendemain , il avait devancé l'aurore , et il continuait, dans les jardins , des réflexions qui avaient troublé son sommeil. N'avait -on pas vu rompre de mariage plus avancé ? la rupture , au moment même de la célébration , a-t-elle jamais nui à la réputation , à l'établissement de la demoiselle délaissée ? elle a eu de l'humeur sans doute; l'homme a passé pour un être bizarre, pour un original ; mais qu'importe , après tout , un peu d'humeur à celui qui s'éloigne, et qu'at-il à craindre de l'opinion, quand il est fondé à dire : Mes sens m'avaieut aveuglé ; j'ai appelé la raison à mon aide ?

« Et puis , de qui mes engagemens sont-ils çon- « nus? de ma mère, qui m'aime; du président, c( qui probablement juge comme moi de madea moiselle Julie ; du chanteur , à qui tout est égal , « pourvu qu'il fasse de la musique, et de France çois , qui ne prend pas un grand intérêt à la «. jeune personne. Nos amis de Paris ne savent « rien encore ; le contrat n'est pas dressé ; je ne ce vois pas quel tort réel je ferai à mademoiselle a Julie. Allons, allons, je ne me marierai pas. »

Quand on cherche et qu'on trouve , pour rompre avec une femme , plus de raisons qu'on n'en avait de l'aimer, il lui reste bien peu de ressources.

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Edouard continue son monologue. « Oui, mais... « comment retirer ma parole ? comment soutenir « les reproches , l'aigreur , les violences de msi- « dame Luceval ?... Oh î on peut résister à cela : « femme qui s'emporte a toujours tort, et n'y gagne (c rien. Mais la douleur, et peut-être les larmes de « Julie.... Ses larmes ! mais est -il donc certain « qu'elle m'aime tant? Sa conduite avec cet étourdi « de Paris , cette dissimulation de toute une soi- « rée , et qu'elle a interprétées comme elle a voulu , « ne prouvent - elles pas du manège, du calcul, « et Tui cœur vraiment sensible ne dédaigne -t- il « pas ces misères- là ?... Enfin, je peux lui écrire... « Eh, oui ! une lettre, très-mesurée, très-respec- « tueuse , me tirera de là. »

Voyez-vous, voyez-vous, comme on cherche à atténuer ses torts , en ajoutant à ceux des personnes à qui on regrette de n'en pas trouver de plus graves ? Edouard était un honnête homme dans toute l'acception du mot ; mais il croyait avoir de bonnes raisons de changer ; il voulait n'avoir pas de reproches à se faire, et, comme tant d'autres, il s'arrangeait avec sa conscience.

Caroline l'avait entrevu à travers les rameaux. Elle avait pris une route tournante avec mademoiselle Lori, afin de le rencontrer comme par hasard. Encore de la comédie, allez -vous me dire. Mais je vous le demande : pouvait-elle avoir l'air de le chercher, et qu'avait - elle de mieux à

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faire que de l'attendre, puisqu'elle ne pouvait laisser échapper une occasion de le voir?

Sans intention, sans même y penser, Edouard la joignit, comme on s'empresse de satisfaire un besoin réel et pressant. Il ne regrettait pas cette fièvre d'amour , qui brûle , qui ravage , qui promet toujours le bonheur, et qui le donne si rarement. Il cherchait ce sentiment doux, pénétrant, dont la modération même semble garantir la durée, et qu'il avait toujours trouvé auprès de Caroline. Il croyait qu'il la rendrait heureuse encore, si elle pouvait enfin s'y borner comme lui.

Ils étaient rentrés chez Caroline , et ils ne s'en apercevaient pas. Le déjeuner les tira de leur aimable distraction , et ce déjeuner ressembla à celui qu'ils avaient pris ensemble huit jours auparavant. Même intérêt , même charme , même abandon. Edouard prit la palette , en pensant qu'il serait toujours temps d'aller chez madame Luceval, ou de lui écrire. Caroline se plaça. Il étudiait cette figure , qui ne cessait de se parer d'expression, et il ne la trouvait pas si mal. Elle a des yeux, se disait-il; on n'est jamais laide avec cela.

Vous sentez qu'il ne restait plus rien des impressions défavorables qui l'avaient autrefois éloigné. L'habitude lui laissait voir enfin les deux sœurs sans prévention. Laquelle , selon vous , doit l'emporter ?

Il avait commencé son esquisse. Empressé de

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saisir un moment si favorable à Caroline , il se livrait aux élans du génie , et , sans le savoir , il faisait en grand maître. Les sons tendres et brillans de la harpe soutenaient son imagination. Les heures s'écoulaient , la toile s'animait , lorsque Louison parut.

Elle venait chercher des dessins de broderie , de la musique nouvelle, des bagatelles que madame Luceval avait, ou que Caroline eût été la dernière de qui elle eût voulu les emprunter. Le prétexte était gauche ; mais qui ne fait pas de fautes, et qui en fait d'aussi grossières que les gens passionnés ?

Caroline eut l'air de ne rien pénétrer. Edouard sentit que pour se soustraire à des poursuites qui deviendraient fatigantes , il fallait ne pas différer à prendre un parti, et il y était plus disposé que jamais. Il sortit avec l'intention de finir , et il ne dit à Caroline que ces mots : « Dans une heure, « je serai près de mon amie. Dans huit jours, « lui répondit Caroline en souriant. » Et ces mots si simples furent rendus à madame Luceval, qui les dénatura, les commenta, les arrangea à V effet ^ non qu'elle s'alarmât encore, mais elle était bien aise d'ajouter à sa note des semipreuves.

Tout bien examiné , Edouard se décida à écrire : on n'aime pas à se trouver en face des gens qu'on désoblige II fallait avant tout qu'il prévînt sa mère. Elle devait dîner ce jour-là chez madame Luceval,

OlH LA FAMILLE .

qu'il se proposait bien de ne plus revoir, et si on se doit beaucoup à soi-même , le premier des devoirs est de se montrer bon fils. Il devait donc épargner à madame de Surville les brusqueries auxquelles la lecture de sa lettre ne manquerait pas de l'exposer.

La difficulté était de s'expliquer avec elle , de lui dire à peu près qu'on veut, qu'on ne veut plus, qu'on ne sait pas trop ce qu'on voudra, car quelque tournure qu'il pût donner à son discours, il devait se réduire à cela.

François avait toujours eu beaucoup de peine à trouver son premier mot, et tous les gens embarrassés ressemblent fort à François. Edouard se levait, s'asseyait, s'approchait de sa mère, reculait , avançait encore , parlait de choses indifférentes , cherchait à arriver à son but , et s'en éloignait toujours. Cependant, il était quatre heures, et on ne dîne point partout à sept.

Madame de Surville l'observait , s'étonnait , et jugea enfin qu'il avait quelque chose d'important à lui confier. Elle était loin de soupçonner que Julie , qu'il avait quittée dans son dépit , qu'il avait reprise par un retour de tendresse , pût être le sujet de l'entretien qui probablement allait commencer. Elle s'était pourtant aperçue aussi , pendant la semaine d'épreuves , que la demoiselle ne pouvait fixer que par sa beauté , et elle eût désiré qu'Edouard fît un autre choix. Mais de tous les entêtemens le plus fort et même le

plus durable est celui de la prévention, et tant qu elle existe , il est inutile de raisonner.

Elle attendait, avec cet air doux, caressant, qui attire, qui permet tout. Edouard cherchait toujours à arranger des phrases. Un sourire de sa mère, une main qu'elle lui présenta et qui pressa la sienne, vainquirent sa timidité. Il éclata comme un coup de tonnerre : « C'en est fait , s'é- « cria-t-il, je ne me marie plus. »

Il ne lui restait qu'à paraphraser son texte , et il parla tant qu'il voulut. Madame de Surville ne pensait pas à lui objecter la moindre chose: la façon de penser d'Édouard s'accordait parfaitement avec la sienne. Cependant elle n'était pas sans inquiétude. Elle savait , ainsi que tout le hameau, que madame Luceval, en colère, n'était pas une femme comme une autre. Un éclat violent lui paraissait inévitable , et ces sortes de scè nés effraient toujours celles qui ont contracté l'heureuse habitude de tout sacrifier à la paix.

En discutant le pour et le contre avec son fils , elle sentait qu'elle ne pouvait mettre dans la balance le bonheur de toute la vie d'un homme , et des ménagemens de pure bienséance. Elle se décida donc à rester chez elle jusqu'à ce que l'orage fût calmé , et elle consentit à écrire , après avoir prié, conjuré Edouard de ne pas redevenir amoureux le lendemain.

Ce n'était pas encore une chose aisée à faire

que cette lettre. Il fallait lui donner la tournure la moins offensante possible , et cependant se prononcer de manière à éviter toute explication verbale. Après avoir déchiré quelques brouillons , on en transcrivit un , dont on n'était pas très-satisfait; mais on désespérait de faire mieux.

Un domestique part avec la lettre, et on en met un à la porte extérieure , avec l'ordre positif de ne laisser entrei* qui que ce soit. Une interdiction générale ne porte directement sur personne, et c'est encore un procédé que madame de Surville croit devoir à madame Luceval. On fait dire au cuisinier d'apprêter à la hâte quelques plats. La mère et le fils se disposent à faire un assez triste dîner, à l'issue duquel ils doivent aller partager la solitude de Caroline. Edouard en a exprimé le désir, et madame de Surville revient à des idées qui lui ont été long-temps chères, et qu'elle a abandonnées à regret.

Ils étaient servis ; ils allaient se mettre à table. Ils entendent du bruit dans leur petit jardin. Édouard s'approche de la croisée... C'est madame Luceval à qui on a refusé la porte, et qui entre par la cuisine , en criant qu'elle aura raison de cet outrage. Madame de Surville , effrayée , se sauve. Édouard, sans défense contre ime femme qui a bien quelques reproches à lui faire , s'enfuit de son côté. Il rejoint sa mère, je ne sais où; ils trouvent l'escalier dérobé; ils le descendent

pendant que madame Luceval monte l'autre ; ils sortent de chez eux en fugitifs; ils vont se réfugier chez le président.

Madame Luceval est maîtresse dans la maison. Elle va , elle vient ; elle ouvre les portes , elle les pousse avec violence. Les domestiques accourent; madame Luceval les écarte , à droite et à gauche ; son air les pétrifie. Ils ne comprennent rien à ses plaintes, à ses menaces, par la meilleure de toutes les raisons , c'est que madame de Surville n'avait pas cru devoir les prévenir.

Madame Luceval , après avoir ouvert jusqu'au dernier réduit , sort , l'œil étincelant , la téte élevée ; elle traverse les jardins ; elle arrive chez Caroline.

Luceval , qui ne doutait pas que madame de Surville ne prévînt une explication de cette espèce, et que la colère et les vues réelles ou supposées , dont sa femme accusait déjà sa fille aînée , n'ajoutassent à une haine toujours mal déguisée avec lui , Luceval avait couru chez Caroline , ne lui avait dit que quatre mots , et vite il était revenu, et s'était renfermé dans son cabinet : c'est toujours là qu'il se retranchait dans les circonstances critiques.

Madame Luceval trouve tout fermé chez Caroline. Elle frappe... elle frappe encore; personne ne répond. Elle va faire une scène épouvantable à François, totalement étranger à tout ceci, et chez qui elle ne trouve pas d'autres victimes.

Elle parcourt de nouveau les jardins ; elle entre chez le musicien , chez les autres locataires ; le président en personne refuse de la recevoir.

Elle ne s'apercevait pas que les jardiniers, les femmes de la laiterie , de la lingerie , les domestiques de toutes les classes la suivaient, d'assez loin cependant; mais l'observaient, chuchotaient, et ricanaient entre eux : noâ valets sont toujours nos juges les plus sévères; ils nous voient de si près !

La fureur a ses bornes, comme toutes les passions. Madame Luceval, fatiguée, excédée, s'assit enfin sous un berceau. Elle sentit d'abord sa dégradation ; elle s'aperçut ensuite qu'elle s'était donnée en spectacle ; elle tomba dans l'état d'affaissement où nous l'avons vue long -temps auparavant, lorsqu'elle venait d'écrire et d'envoyer à M.*** une lettre qui blessait toutes les convenances.

C'est elle maintenant qui craint de se montrer. Fixée sur le gazon , elle n'ose se permettre le moindre mouvement ; elle prête l'oreille , et des éclats, que sa présence ne contient plus, parviennent jusqu'à elle ; elle ne sait à quoi se résoudre. Traverser cette multitude , c'est s'exposer à de nouveaux affronts ; rester où elle est , entendre des ris insultans, c'est plus qu'elle ne peut supporter.

Le bon Luceval savait que l'amour-propre rappelait toujours chez elle la raison aliénée ; mais

il voulait n'avoir rien à redouter pour lui. Il laissa écouler une grande heure, que sa femme passa dans les angoisses et l'irrésolution. Il sortit enfin , et fut dispensé des informations : il reconnut François, qu'un reste de bonté portait à dissiper l'attroupement, et il tira de ce côté.

Il se présenta devant sa femme , sans proférer un mot ; mais la bienveillance , la compassion , étaient peintes dans tous ses traits ; ses bras s'ouvrirent pour elle , et elle s'y précipita. Appuyée sur le meilleur et le plus faible des époux , elle reprit avec lui le chemin de sa maison. Ces mêmes gens, disposés à l'insulter, s'éloignaient respectueusement : son accablement les avait désarmés, ^^oilà le peuple : idolâtre avec ignorance, cruel sans réflexion , il ne suit qu'un instinct machinal.

Julie avait été aussi sensible que sa mère à ce qu'elle appelait, comme elle, un affront sanglant. Mais encore aux portes de la vie , elle n'avait pas ouvert son cœur aux passions haineuses. Elle regrettait sincèrement Edouard ; mais elle se regardait dans une glace, et dès le second jour, c'était lui qu'elle plaignait.

Ce n'était pas sans de fortes raisons que le président s'était opposé lui-même à l'entrée de madame Luceval. Il était certain que personne ne pouvait lui manquer ; mais Caroline était venue se réunir aux premiers fugitifs : il fallait arrêter un torrent qui ne ménageait plus rien.

5'i4 LA FAMILLE

C'est là que Caroline apprit la cause des emportemens de sa mère. La décence ne lui permettait pas de se féliciter ; mais elle n'eut pas la force de blâmer Edouard. Il avait son secret; elle ne le savait pas , et si elle eût dit un mot qu'ait démenti son cœur, elle rentrait à ses yeux dans la clâsse des femmes ordinaires. Elle fut ce qu'elle devait être , réservée sur ce qui venait de se passer, et toujours la même avec l'homme qu'elle nommait encore son ami.

On sut bientôt que madame Luceval cachait, dans le fond de son appartement , sa honte et ses regrets. Chacun pensa à reprendre sa liberté. Le président avait dîné. Il croyait, avec assez de raison , que ce repas doit partager la journée , et que l'être le plus laborieux ne peut donner à son travail une attention soutenue de neuf heures jusqu'à quatre. Caroline pensait comme lui ; mais elle était jeune , et elle donnait quelque chose à l'usage. Elle proposa à madame de Surville et à son fils de partager avec elle des mets, probablement froids , mais qui du moins n'avaient pas souffert de Forage qui avait éclaté chez eux.

Edouard s'empressa d'accepter, et sa mère sourit à son empressement. Elle engagea le président à les accompagner, et il sourit avec elle à l'aspect du tableau, dont les jeunes gens, sans être convenus de rien, ne parlaient pourtant à personne.

Edouard, déchargé du poids d'une rupture, qui

coûte toujours beaucoup à un homme délicat, Edouard était rendu à l'amitié, qui désormais devait seule l'occuper. Il ne se portait pas encore dans l'avenir, que sa mère et le président entrevoyaient déjà. Ils ne se disaient rien : quand on a précisément les mêmes idées, on s'entend à merveilles. Personne ne parlait, et tous étaient heureux. Le silence de Caroline tournait aussi au profit de son cœur : il gagnait tout ce qu'il eût perdu , si l'esprit eût voulu paraître.

Une visite, aussi flatteuse qu'imprévue, tira nos paisibles convives de leur douce rêverie. Depuis long-temps M.^** n'était venu à sa maisonnette ; depuis plus long-temps encore , il n'avait reçu de lettres de Caroline. Ses motifs n'étaient pas difficiles à pénétrer. Guérie de son amour, elle n'eût pas interrompu la correspondance, et devait- elle répéter des aveux toujours suivis de conseils inutiles , pénibles à recevoir , parce qu'on ne peut les suivre , et qu'on s'en écarte à regret ?

M.*** était indulgent; il s'intéressait vivement à Caroline ; il avait toujours joui de sa confiance ; il savait qu'on parle volontiers d'une faiblesse malheureuse , et qu'on dit insensiblement ce qu'on ne se permettrait pas d'écrire. Et puis, il était bien aise d'étudier ce M. Ducoudrai, qui lui paraissait si redoutable , et sur le compte duquel il pouvait fort bien s'être trompé. De toutes manières , son voyage au hameau devait tourner à

l'avantage de la jeune personne , et c'est ce qui l'avait décidé.

La première chose qu'il apprit , en descendant de voiture, fut la conduite révoltante qu'avait tenue madame Luceval. Cette nouvelle était celle du jour : elle eût également exercé la malignité d'une petite , et même d'une grande ville , pendant vingt-quatre heures. Les valets ignoraient encore la cause de ces emportemens, et M/*'' avait, comme un autre, son grain de curiosité. Les habitans du hameau ne manquaient jamais d'aller , au moment de son arrivée , lui présenter leurs devoirs ; mais ce qui venait de se passer les avait désunis , dispersés. Il ne voulait pas s'ennuyer avec dignité. Un homme du premier rang prévient une femme sans déroger, et l'affection l'avait conduit de préférence chez Caroline.

Après les complimens d'usage, M.^""* regarda autour de lui. L'aisance , l'air satisfait de Caroline ; les attentions, les prévenances que lui marquait Édouard ; l'amabilité , la raison prématurée du jeune homme; l'affection particulière que madame de Surville marquait à mademoiselle Luceval ; quelque chose de mystérieux dans la figure du président, tout ajoutait à son incertitude. Le tableau, qu'il remarqua enfin comme les autres, et qui le fit sourire comme eux , commença à fixer ses idées. Cependant , si tout le monde était d'accord, pourquoi Caroline lui cachait -elle un

LucEVAL. 5a7 triomphe aussi flatteur ? Il tira le président à part.

Celui-ci lui raconta la conclusion et la rupture du mariage d'Edouard avec Julie ; il fit du jeune homme l'éloge le plus complet ; il s'étendit sur les plus petits détails d'une amitié que M/^'' jugea aussitôt. Toujours disposé favorablement pour Caroline , il pensa qu'elle avait pu se taire sur des espérances encore incertaines, et il convint avec le président qu'on ne se permettrait pas un mot qui pût éclairer Edouard sur les dispositions de son cœur.

Jaloux cependant de mieux connaître notre officier , il lui adressa la parole en rentrant. Instruit et modeste , brave et d'un caractère doux , spirituel sans affectation , sensible et raisonnable, notre jeune homme, sans efforts, sans dessein, en se montrant tel qu'il était, fit tout -à -fait revenir M.*'''' du jugement qu'il avait porté. Convaincu de ce qu'il valait , son nouvel ami ne put résister au désir de féliciter en particulier 'madame de Surville. « Votre fils, lui dit-il, a connu le délire « de l'amour ; il en a senti le vide. Il paraît aspirer « à un bonheur durable, et il le trouvera avec « Caroline; mais il faut user avec lui de la plus c( grande réserve; que le mérite seul fasse tout « ici ; qu'Édouard s'en pénètre , et qu'il s'y rende , (c étonné lui-même d'aimer. »

C'était à peu près ce qu'il avait dit au président ; mais il avait réfléchi à l'extrême différence qu'il

y a , pour une mère , de recevoir des conseils affectueux de la bouche même d'un homme élevé , ou de les tenir de l'entremise de quelqu'un qui nécessairement altère les expressions. Le premier laisse des souvenirs ; le second fait naître le doute.

M.**^ affecta pour Caroline une considération qui eût été remarquée , même par quelqu'un qui n'eût pris à elle aucun intérêt, et qui ne pouvait manquer d'ajouter à celui qu'elle inspirait à Edouard. Il se sentait fier d'être l'ami d'une femme à qui s'adressaient les préférences d'un homme aussi respectable qu'important. Il était pourtant loin de calculer que cette protection marquée devait être commune à celui que Caroline attacherait à son sort. Amour et mariage ne viennent à la pensée, que lorsqu'ils sont déjà dans le cœur.

Tous les habitans, la famille Luceval exceptée , se rassemblèrent le soir chez la demoiselle, et ne manquèrent pas de mesurer leurs égards sur ceux que M.^*^ ne cessait de lui marquer. Jusqu'alors on l'avait aimée ; mais on la trouva digne de la plus haute considération, parce queM.**^ la jugeait ainsi. Les grands portent avec eux un prestige, qu'ils étendent jusque sur ceux qu'ils semblent particulièrement distinguer.

Tout le monde était instruit, et personne ne parla de ce qui s'était ^passé le matin : la discrétion est le premier masque qu'on prenne avec

LUCEVAL. 3'2g

ceux à qui on craint de déplaire. La conversation ne roula que sur des choses indifférentes , et n'en fut pas moins piquante , parce que la société était composée de gens qui savaient penser et parler, et ceux-là donnent du charme aux moindres bagatelles.

M.""*^ partit le lendemain de grand matin, sans avoir rien dit de particulier à mademoiselle Luceval, sans lui avoir même parlé de son étonnant silence. Il trouvait sa conduite sage , prudente ; c'est tout ce qu'il désirait, tout ce que ses avis eussent pu produire, et jamais, en écrivant à Caroline , il ne s'était proposé de la soumettre à son influence , ou de faire valoir son esprit.

Madame Luceval sut bientôt que M.^^^ avait paru un moment au hameau. Elle ne douta point qu'il fût instruit du scandale qu'elle avait causé , et qu'elle ait perdu en un instant le fruit de sa longue dissimulation. Cachée chez elle, livrée à un abandon absolu , n'osant rechercher personne , le séjour de cette campagne lui devint odieux. Il n'est pas de sacrifice qu'elle ne fût disposée à faire pour s'en éloigner à l'instant, et aller vivre dans un coin de terre, ignorée à jamais. Mais il ne dépendait plus d'elle de rien sacrifier. Tous ses biens engagés n'étaient pas liquidés encore. Le bon François lui avait interdit , par sa transaction même avec ses créanciers , la faculté de rien vendre pour se liquider. Lors de ses arrangemens avec madame de Surville, elle avait été forcée de XIL 34

53o LA FAMILLE

se borner à des promesses, assez brillantes à la vérité, et dont la mère d'Édouard avait bien voulu se , contenter , parce que l'effet en était certain ; mais pas de moyens de se procurer des ressources à l'instant, et il en faut pour changer de domicile, de province, et même de domination.

Elle sentit qu'il fallait se soumettre à la nécessité, et vivre encore des bienfaits de Caroline. .Elle maudissait la faiblesse qui les lui avait fait accepter. Ses bienfaits , ses bienfaits ! cette idée revenait sans cesse à son imagination exaltée. Peut-on devoir quelque chose à l'être qui l'emporte sur nous, et ne pas le détester? La rage concentrée, et jusqu'alors impuissante, de madame Luceval s'arrêtait avec un plaisir secret sur toutes les circonstances qui pouvaient l'alimenter : on se complaît quelquefois à haïr comme à aimer

Elle imputait à Caroline la rupture d'Edouard avec Julie. Elle l'attribuait à une suite de séductions, dont elle croyait trouver l'origine dans le tracé de certain tableau. Elle ne voulait pas réfléchir qu'entre la beauté et le mérite la raison seule a la force de prononcer, et qu'elle est inaccessible à la séduction.

Elle persistait à voir dans Caroline l'artisan volontaire et intéressé du malheur de sa fille chérie , et un crime comme celui-là ne justifiait-il pas la plus cruelle vengeance ? Les méchans mêmes cèdent au besoin de s'abuser : tout le monde veut dormir tranquille.

LUCEVAL. 53r

Le changement de madame de Surville , le mépris marqué des habitans, leur affection, leurs égards pour une jeune personne qui se faisait tous les jours des amis et qui n'en perdait aucun, tout contribuait à aigrir à chaque instant davantage une femme déjà trop irascible. Elle enveloppa tout le monde dans le plan qu'elle cherchait à établir. Elle voulait tout désunir, tout disperser , et elle ne désespérait plus , si elle pouvait perdre enfin Caroline, de ramener à Julie un homme encore dans l'âge où on ne résiste pas ordinairement aux poursuites , aux avances de la beauté.

Retirée chez elle, elle s'occupait sans relâche de son sinistre projet; elle en arrangeait les parties; elle en combinait l'ensemble. Avec de l'adresse , de la noirceur et de la ténacité, on va loin dans ce genre-là.

Caroline ne désirait pas voir sa mère. Elle prévoyait pour l'une et l'autre les désagrémens inséparables d'une entrevue. Incapable cependant de composer avec son devoir, elle se présentait chez madame Luceval, lorsque la bienséance l'exigeait. Elle était constamment éconduite , tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, et elle s'en applaudissait intérieurement. Madame Luceval n'avait pas besoin de l'approcher, pour connaître les moindres particularités de son intérieur.

Vous vous rappelez que François, le jour même

OÙ il avait donné mademoiselle Lori à sa fille adoptive, avait arrêté une femme de chambre et un laquais. Ces deux domestiques avaient contracté les habitudes décentes et paisibles de la maison où ils vivaient. Leur exactitude, leur éloignement de toute espèce de vices, les y avaient maintenus.

Souvenez-vous encore d'un certain Lafleur , ancien domestique de Luceval, assez bel homme autrefois , et qui était encore ce qu'il pouvait être à quarante ans. Confident des parties de jeu de sa maîtresse , de ses veilles, de ses accès de joie ou de désespoir, ministre subalterne de ses emprunts, et avide d'argent plutôt que discret, il avait laissé ignorer au mari une inconduite que de sages avis eussent peut-être réprimée dans son principe si toutefois Luceval eût osé parler alors, et s'il eût pu prétendre à se faire écouter.

Madame Luceval soupçonnait et le danger de multiplier les confidens, et l'avantage d'en avoir un, déjà lié par ses fautes, d'une condition à être impunément désavoué, chassé même selon les circonstances. Elle rapprocha d'elle ce Lafleur, oublié , méprisé, dès qu'il avait cessé d'être utile. Elle ne dédaignait plus de s'entretenir, en passant, avec lui; elle descendait même jusqu'à la familiarité : rien ne coûte dans certains cas. Le drôle n'était pas sot. Il jugea aussitôt qu'il allait devenir essentiel, et il se promit de se faire bien

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payer les dédains qu'il avait essuyés, et ceux qu'il éprouverait encore quand ce moment de faveur serait passé.

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