‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 27 sur 82 · UNE ]VÏ A CE DOIN K · texte numérisé non relu

UNE ]VÏ A CE DOIN K

a mes veines ; tant de félicité ne peut venir que « du ciel. Mon Dieu , j'accepte vos bienfaits , je « cède à votre puissance. »

Je l'enlève, je la reporte siu* l'autel... Où donc ai'je pris tant de forces!... Je vais les épuiser toutà-fait... On frappe à coups redoublés à la porte de la rue.'.. Je ne puis me présenter, et le moindre délai donnera des soupçons. Sophie va ouvrir, sans réfléchir au désordre... Soulanges se présente. Dans quel état il me voit!

J'avoue que je ne sus que lui dire. Sophie, en proie au plus pénible embarras, cachait dans un coin sa rougeur, sa modeste honte : Soulanges savait tout. «Je ne suis point un rigoriste, nous f( dit-il ; remettez-vous tous deux, et souvenez-vous « à l'avenir que les plaisirs arrangés ont rarement « des suites , et qu'une surprise des sens en a i< presque toujours. — Oh, oui, monsieur de Sou- « langes, une surprise des sens, c'est bien cela! «Hélas, je bravais le monde, quand j'étais inno- « cente ; qu'imaginera - 1 - il maintenant , qui aille «au-delà de la vérité? Que je suis malheureuse! « Que d'années il me reste encore pour pleurer la « faute d'un moment !

« — Madame , des larmes n'ont jamais réparé « un malheur , et ce qui vient de se passer n'a « rien, en soi, d'affligeant, mais doit amener des « réflexions utiles. Ce que j'ai vu , et la santé bien « prouvée de votre ami m'autorisent à vous dire « clairement ce*que j'ai cru devoir vous cacher

« jusqu'ici. Je vais vous parler raison à tous deux : « écoutez-moi.

« Comment monsieur a-t-il pu se flatter que le « public prendrait le change sur son affaire avec « Solignac et Vercelles? L'homme le mieux élevé, « le plus décent, s'est imaginé qu'on le verrait ente trer dans une maison que les gens comme lui « ne fréquentent pas, sans lui supposer des inten- « tions. L'homme le plus doux , le moins intéressé, « a cru qu'on attribuerait à la perte de quelques « fiches des excès auxquels ne le porterait pas la « ruine absolue de sa fortune. Personne n'a été «la dupe du stratagème, et, le lendemain de ce « combat , on a dit partout que monsieur avait pris « un moyen détourné pour attaquer les ennemis « de sa maîtresse... Oui, madame, de sa maîtresse. « On a épié vos démarches : votre disparition , « votre séjour ici n'ont été un secret pour per- « sonne. Enfin je tranche le mot : votre réputa- « tion est perdue.

«Votre mère, que vous ne voyez plus, et qui « a tant besoin de consolation, gémit de votre ab- « sence, et des bruits affreux qui circulent dans le « monde. Hier soir , elle est venue me trouver ; « elle m'a supplié, les larmes aux yeux, de vous «ramener dans ses bras. Que je la voie, disaittf elle, une heure, un moment; que je l'embrasse, « et qu'elle sorte de Paris, où elle ne peut plus a se montrer. Si elle le désire, je passerai avec « elle le reste de ma vie; nous irons nous établir

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Cl dans une de nos terres. L'absence éteindra ce ((funeste amour... — Jamais, monsieur de Sou- (( langes, jamais. Il fait partie de mon être; il ne (( dépend plus de moi de le surmonter.

« — Hé bien, madame, il est un moyen de tout «concilier, d'imposer silence aux méchans, de (( vous rétablir dans l'estime des gens honnêtes , (( de rendre le repos à votre mère , d'assurer votre « bonheur et celui de votre ami. Quelque éloigne- <( ment que vous ayez pour le mariage, vous dei( vez sentir qu'il est votre unique ressource , et « vous avez l'ame trop belle , pour ne pas vouloir tt vous tirer de l'opprobre , où des circonstances « malheureuses vous ont plongée. Réfléchissez , «madame, et songez que quelle que soit votre « détermination , je me suis engagé à en instruire « votre mère.

« — Je verrai ma mère, je la verrai aujourd'hui. «Je pleurerai avec elle; mais je ne peux ni l'é- «pouser, ni me séparer de lui.»

Je tombai à ses pieds. Je la priai , je la supphai. Je mêlai, aux expressions brûlantes de l'amour, ce que le raisonnement a de plus fort; je lui rappelai ce que les bienséances ont de respectable. Sa téte était penchée sur mon épaule ; elle tenait mes mains dans les siennes; je sentais ses larmes couler sur ma joue, et elle ne répondait rien. «Pense donc, ô ma Sophie, que tu t'es donnée ((à moi; que tu es réellement mon épouse; que « la cérémonie ne peut rien ajouter à mes droits ,

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« et que je ne la sollicite, que pour te faire re- « monter au rang des femmes respectables. »

Ce dernier raisonnement l'a ébranlée. Soulanges joint ses prières aux miennes. Elle relève sa tète charmante. « Tu le veux, mon ami; vous le « voulez tous deux; ma mère le veut aussi; vous « m'assurez tous que ce sacrifice est nécessaire : « c'en est assez; je me résigne. Je te perdrai; tu « cesseras d'aimer ta Sophie ; mais tu seras son ce époux. »

Je croyais n'avoir besoin , pour la rassurer, que de laisser parler mon cœur. Ce cœur, ivre de plaisir , mais avide d'espérance , parait l'avenir d'un coloris enchanteur. Il peignait la jouissance sans nuage , la constance sans langueur. Exalté , délirant, il allait se fondre dans celui de Sophie; il y portait le feu divin qui l'embrasait. Bientôt ces deux cœurs vibrèrent à l'unisson , et Soulanges n'entendit plus que des soupirs brûlans.

Tout à coup elle se dégage de mes bras, elle se lève , et me regardant fixement : « Et Mirville « aussi m'avait dit les mêmes choses ; sa voix avait «le même charme; comme la tienne, elle péné- « trait au fond de mon cœur ; il était sincère , « comme tu l'es en ce moment. J'ai cru Mirville , « et Mirville m'a trahie.

«( On n'a plus rien à craindre , ni à espérer de « sa femme. On tremble de perdre une maîtresse c( chérie , et cette crainte est l'aliment continuel de l'amour. Jamais tu ne seras mon époux.

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« On dit dans le monde que je suis ta maîtresse. « Hé bien, je le serai ; je mettrai ma gloire et mon « bonheur à l'être. Je te donne le reste de ma vie; «je te sacrifie ma vertu, parce que je crois que « c'est le seul moyen d être long-temps aimée , et vc que je ne peux vivre que de ton amour. Viens, (c suis-moi; partons, allons cacher notre féhcité « dans ma terre de Champagne.

Soulanges lui fit de sérieuses représentations sur l'inconvenance de cette démarche. « Hé, que « me font les convenances ? Les méchans m'ontcc ils épargnée, quand je m'y suis soumise? Ils « m'ont appris à tout braver.

ce — Et votre mère, madame! — Ma mère!... ma « mère!... Non, il ne faut pas qu'elle soit malheu- « reuse. Elle partira avec nous. Elle y consentira. « Elle a connu l'amour, et son cœur n'est pas flétri «encore; il ne portera pas le désespoir dans le « mien. Réponds-moi, mon ami, veux-tu me sui- « vre ? — Si je le veux, Sophie! »

Soulanges allait insister. Je crus qu'il avait fait ce qu'exigeaient de lui l'amitié et la raison : je le priai de ne pas aller plus loin.

« Permettez-moi, dit-il, une dernière réflexion. « Vous allez partir, madame , partir avec votre « amant! Vous allez vous livrer, sans réserve, à « des sensations, depuis long-temps assoupies, et « qu'il vient de réveiller si malheureusement. Mais «croyez -vous qu'il puisse suffire au délire qui «vous égare tous deux? Avez -vous oublié qu'il

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« était mourant , il y a quatorze jours , et que vous « demandiez à Dieu sa vie pour unique grâce ?

fc oh, voilà de l'amitié, lui dit-elle , en l'embras- « sant avec affection. Qu'àllais-je faire, mon ami! •< retourne chez toi. Je jure , à la face du ciel , de « ne te pas voir d'un mois. Ce mois, je l'emploie- « rai à gagner ma mère, à embellir ta retraite, à « penser à toi, à t'écrire, à relire tes lettres. Mon- « sieur de Soulanges, avez-vous là votre carrosse? « — Oui, madame, — Faites-moi le plaisir de me « reconduire. »

Je m'avançais pour l'embrasser. « Non, mon « ami, non, plus de baisers aujourd'hui; ils sont « trop dangereux. Dans un mois !... dans un « mois ! ... »

Elle se retira avec Soulanges. Je les conduisis jusqu'à leur carrosse. Le mien arriva un instant après. Georges en descendit. Je le laissai pour veiller à tout, jusqu'au retour de Fanchette, et je rentrai chez moi , au milieu des acclamations de mes bons domestiques.

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