CHAPITRE XXIII
Les deux Lettres.
Me voilà seul avec Georges , qui s'ingère de me tenir compagnie et de vouloir m'amuser. Il débute par une longue sortie contre les duels; il peint la douleur de la famille du vaincu , l'em-
UNE 3IACÉDOINE. 3o3
barras de celle du vainqueur, le désespoir des épouses, des amantes, quand il y en a. Son discours, improvisé, est décousu, délayé, quelquefois inintelligible, et cependant il y a , par -ci, par- là, des idées neuves, fortes, attachantes. Georges, sans étude et sans préparation, prêche presque aussi bien que l'abbé A.ubry.
Cependant, comme le sermon le plus court est toujours le meilleur, je priai Georges de finir, (c Oh, monsieur, je sais de quoi il faut vous parler a pour fixer votre attention. » Le rusé m'entretient de cinq à six femmes, toutes plus jolies les unes que les autres ; il arrive assez naturellement à la sœur Éhsabeth, et par une transition toute simple, il passe à Fanchette, de laquelle il parle avec une complaisance! C'est là qu'il en voulait venir.
Le bonhomme me connaît bien! Je m'assis, et je l'écoutai avec une extrême attention. « Qu'elle « est jolie cette Fanchette ! Hé bien , monsieur, « son cœur est au-dessus de sa figure. Quand on «vous a apporté chez elle, le saisissement, la «crainte, la reconnaissance, l'ont fait extrava- «guer, pendant plus d'une heure! » La reconnaissance ! Le mot est bien trouvé, Elle gémis- «sait; elle baisait, elle suçait votre plaie; elle « vous donnait les noms les plus tendres. Je ne « sais où elle allait les chercher : il n'y a qu'un «roman, ou une téte dérangée qui s'exprime « ainsi. Et puis, ses larmes s'arrêtaient; ses yeux «devenaient fixes; une pâleur mortelle lui cou-
3o4 UNE MACÉDOINE.
« vrait le visage; ses dents se serraient; ses bras «se roidissaient; je croyais qu'elle allait mourir ic avec vous. — Oh, comme tu Tas fort bien ob- « servé, mon vieil ami, le saisissement, la crainte... « Et Souîanges était-il présent à cette scène-là ?^ — a Gomment, monsieur, s'il était présent! C'est lui « qui a rendu mademoiselle Fanchettè à elle-même, ce II lui a frotté les tempes et le dedans des mains «avec du vinaigre; il lui a oté ses jarretières; il « a coupé le lacet de son corset... — En voilà as- « sez, en voilà assez. Quelles que soient vos idées «sur tout cela, vous voudrez bien, Georges, ne « les communiquer à personne. Voyez si mon « cuisinier s'occupe de moi. »
Trop aimante , trop confiante Fanchettè ! tu as sucé ma plaie! G'est peut-être à toi que je suis redevable de la vie, et lorsque tu fais tout pour moi seul, et rieîi pour toi, que tu crains que mon ame s'exhale entre tes bras, que tu maîtrises tes sens, toujours agités près de moi, que tu me crois en sûreté auprès de Sophie, c'est avec elle, c'est chez toi, c'est sur ton propre... Ah! Fanchettè, divine Fanchettè, pardonne-moi ime infidélité... Que dis -je? N'ai -je pas connu, aimé Sophie la première?... Hé, non, non, il n'y a ici ni primauté, ni distinction, ni préférence... Je ne suis infidèle à aucune. Je leur suis fidèle à toutes deux.
La singularité de cette conclusion me frappa au point que j'éclatai de rire comme un fou. L'af-
UNE MACÉDOINE. 3o5
faire, la plus importante, a toujours un côté plaisant, et c'est celui-là qui se présente au rieur. Lorsque, pendant trois grands actes d'une tragédie nouvelle, le public a traité avec ménagement des rois et des princesses, il suffit d'un quolibet pour faire tomber l'échafaudage, et les têtes couronnées ne sont plus que des pantins. Que de pantins dans ce monde, pour celui qui voit de près , et qui voit bien !
Ma gaieté se soutint pendant quelques instans , et je pensai, avec assez d'aisance, au passé et A mon avenir. Je réfléchis d'abord que Soulang^es avait mes deux secrets, quoique je ne lui en eusse confié aucun. Mais ne sais-je pas le sien, quoique jamais il ne m'ait dit un mot de sa liaison avec la comtesse? et n'est -il pas tacitement arrêté entre les gens du monde qu'on devinera, qu'on verra tout, et qu'on ne dira rien?
Pourquoi a-t-il adressé ses réflexions à Sophie uniquement, et pas un mot à moi? Ah, ce qu'il sait de Fanchette, lui persuade que mon cœur est partagé; qu'ainsi je suis capable d'un sacrifice, et que je contribuerai volontiers à rendre Sophie à elle-même et aux bienséances. Je ferai tout pour la vaincre et la conduire à l'autel. Mais la quitter !
Comment cette adorable Sophie , si candide , si pure, si attachée aux principes, a-t-elle tout oublié en un instant? comment l'attrait du plaisir, et la crainte de perdre mon cœur Font-ils portée