‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 29 sur 82 · XV · texte numérisé non relu

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au parti le plus extrême? C'est qu'il est plus facile d'imposer un silence absolu à ses sens, que d'en régler l'usage; c'est que l'athlète le plus vigoureux se lasse enfin de combattre; c'est que la voix impérieuse des sens est plus forte que la morale des livres, que ces préceptes, que nous avons tous à la bouche, et que nous transgressons si facilement. Et moi aussi , ne parlé - je pas comme Bourdaloue sur le danger des passions, quand elles cessent de m'agiter? Il faut cependant que la morale soit quelque chose de respectable, puisque nous affectons tous de la respecter.

Allons, allons, cette affectation n'est pas générale. D'ailleurs elle peut conduire les hommes à vouloir devenir meilleurs. Peut-être, un jour, me vouerai -je, exclusivement, au culte de la morale, et, jusque-là, qu'aurai -je à me reprocher? D'aimer passionnément ini sexe enchanteur : c'est le péché des gens honnêtes, et puis, j'ai toujours remarqué qu'un homme qui n'aime pas les femmes, est sans énergie, sans imagination, un automate enfin, et ma foi, je serais trèsfâché de ressembler à cet homme-là.

« Que me veut monsieur Georges, avec cet air «affairé? Monsieur, mademoiselle Fanchette est «venue demander, en bas, si la voiture ne vous « a pas incommodé. — Et où est-elle cette sédui- « santé Fanchette ? Allez , courez , allez donc ; « priez-la de monter. — Monsieur, je le lui ai pro- « posé. Elle s'est retirée, en disant que vous aviez

« besoin de repos. — J'ai besoin de repos ! et qui c( lui a dit cela ? J'ai besoin de la voir, de lui parce 1er; je ne l'ai pas remerciée encore de ce qu'elle « a fait pour moi. Pourquoi l'avoir laissée aller, ic vous qui vous piquez d'être si pénétrant ? — « J'apporte peut - être à monsieur de quoi le dé- « dommager de ma maladresse. — Que m'appor- (( tez-vous qui puisse... — Une lettre de madame « de Mirville. — De madame de Mirville ! où esl- « elle cette lettre? Finissez-en donc... assieds-toi «là, Georges. Parle -moi de Fanchette. — Monte sieur ne saurait lire, et m'écouter en même « temps. — Bah ! César dictait à quatre secrétai- « res, en styles différens. »

J'ouvre la lettre... Oh, ce n'est pas l'amour timide qui a dicté celle-x:i. C'est Vénus, en délire, appelant Adonis, l'attirant dans ses bras, brûlant de lui donner l'immortalité. O Sophie, te plaire, te posséder est plus qu'être immortel ! « Elle n'est « jamais si jolie que lorsqu'elle prononce votre « nom. — Qui ? madame de Mirville ? — Non , monte sieur, mademoiselle Fanchette. Ses joues ressem- « blent à deux pêches. — Et ses yeux, Georges, et « ce cou d'albâtre, et cette gorge divine!...» Sa mère s'oppose à mon départ; mais sa résistance s'affaiblit insensiblement, et puisqu'il faut renoncer au monde , que lui importe que nous soyons trois ou deux, dans ce château de Champagne?,.. Ne gagnera-t-elle pas, en affection et en soins, ce que Sophie ne pourrait lui accorder^ si je n étais

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pas avec elle? Et , pour lever tous les scrupules, ne peut-elle prendre mon nom , répandre dans le village qu 'un mariage récent?. . Hé sans doute, Qu 'il lui sera doux de porter ce nom! Et à moi de le lui donner. « Avez-vous remarqué, monsieur, Fef- « fet de ce bas de coton à jour ? — Et ce pied moulé, « Georges! Et ce bas de jambe! Et sa main, sa main « dont tu ne parles pas... un peu fatiguée encore; « mais dans quelques semaines... — Oh, monsieur, « comme cette main -là doit écrire! — Elle écrit « comme elle pense, sans art, sans prétention, et « ce qu'elle écrit va à l'ame. — Si monsieur avait a lu la lettre de madame de Mirville... — Hé bien, « que ferais-tu? — Je vous remettrais un billet, « que mademoiselle Fanchette m'a laissé, en se re- « tirant. — Hé, donne, bourreau, donne donc! »

Je suis au milieu de mon ottomane, la lettre de Sophie à ma droite, celle de Fanchette à ma gauche. Je les regarde l'une après l'autre; je ne sais laquelle prendre. Si une main se porte sur la lettre de Sophie, l'autre saisit celle de Fanchette, et je n'en peux lire qu'une à la fois. Celle dont j'ai lu quelques mots, s'échappe, et retombe auprès de moi. J'essaie de parcourir la seconde, et je reprends la première. Je quitte celle-ci; je tiens celle-là... Me voici encore entre mes deux lettres.

« Vous riez, monsieur le plaisant? — Hé, mon- « sieur, qui ne rirait pas? «Il a raison; j'extravague. Mais aussi pourquoi m'écrire toutes les deux

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en même temps ?« Georges , quand il t'arriveia «deux lettres, tu ne me parleras de la seconde *( que lorsque tu seras bien sûr que j'aurai lu et «relu la première. Tiens, emporte celle-ci. Tu «me la rapporteras quand je sonnerai... Non, «rends -moi cette lettre, et prends l'autre... Par «grâce, prends-en une, celle que tu voudras, et « va- t'en. »

Georges ne sait que dire, que faire. Les deux lettres lui passent alternativement dans les mains. Une d'elles glisse de ses doigts, engourdis par les années, et tombe dans le réchaud à l'esprit de vin, sur lequel il a préparé mon thé. La lettre s'enflamme; je veux la sauver; je ne fais qu'un saut. Je me brûle les doigts; je renverse le réchaud; l'esprit de vin bouillant tombe dans une de mes pantoufles. Je crie, je jure, je porte la main à mon pied, et quand je me relève, la lettre n'est plus qu'une pincée de cendres.

«Georges, laquelle des deux est brûlée? — « Monsieur, c'est celle de madame de Mirville. — - « Ah! quel malheur! — Non, monsieur, non, c'est « celle de mademoiselle Fanchette. — Et je n'en « ai pas lu quatre mots ! Cette perte est irrépara- « ble. — Rien de si facile à réparer, monsieur. Je « vais aller chez elle , et je la prierai de refaire son «billet. — Elle écrira d'elle-même, et j'aurais eu « deux lettres au lieu d'une. Tu ne te doutes pas, «Georges, de ce que c'est qu'une lettre de plus « ou de moins. — Puisqu'elle écrira d'elle-même

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« il est donc inutile que j'aille chez elle? — Com- « ment inutile ! Hé , savez-vous s'il n'y avait rien c( d'important dans ce billet, rien de pressé, rien «de... Allez, allez vite. Faites-vous donner le ca- « briolet. »

Il est parti... Où est donc l'autre lettre? la voilà... Charmante Sophie, je peux te Hre, te relire, sans craindre les distractions. Où en suis-je resté?... Ah y quil me sera doux de porter ton nom ! J'attends le moment du départ avec une impatience inexprimable ! Je brûle de vivre pour toi^ et f espère en la miséricorde divine : Agar a vécu avec Abraham^ et Dieu ne Va pas maudite.

Et par post-scriptum : On ne m'a pas ménagée innocente: on m'épargnera bien moins à présent ^ et tu ne sais rien supporter. Ne sors pas, bon ami, je t'en conjure. Conserve une vie qui m'est si chère, et qui m' appartient tout entière.

Oh , oui ma vie est à toi, tout à toi. Te la consacrer, c'est la vouer au bonheur.

Relisons cette lettre. Elle ne renferme pas un mot qui ne doive être gravé dans ma mémoire. Écrivons à notre tour, et subissons la loi qu'elle impose. Un mois d'arrêts est bien long; mais puis-je lui refuser quelque chose, à elle qui m'a tout accordé?

Je sonne... Philippe, portez cette lettre.

Que vais-je faire à présent? il est midi... Dix à onze heures encore à consumer, avant de penser à me mettre au lit! Et trente jours, ensuite, à

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consumer, à perdre de même! Il n'y a de temps employé que celui qu'on donne à l'amour.

Passons dans ma bibliothèque...

V Art d'aimer de Bernard.., Bah! de jolis vers, qui ne sont pas faits avec le cœur. Laissons cela.

Le Temple de Gnide... Encore de l'esprit , beaucoup d'esprit; mais rien que de l'esprit.

Les Lettres d'une Péruvienne. Oh, c'est une femme sensible , qui a écrit cet ouvrage. Mais je le sais par cœur.

La Nouvelle Héloïse. Quelques lettres brûlantes, de l'éloquence partout. Mais du raisonnement, de l'esprit de système, l'auteur, toujours l'auteur, et c'est de l'amour qu'il me faut, toujours de l'amour; de l'amour tel que je le sens, et que je le peindrais, si j'écrivais comme Jean- Jacques.

Les grands Hommes de Plutarque. Pourquoi ce livre-là est-il ici ? Des grands hommes qui ne sont pas amoureux ! Vive Henri IV : voilà mon héros.

Ma foi, je ne lirai pas... Que ferai-je donc pendant ce mois éternel? Des romances, paroles et musique : la romance est le premier genre de poésie pour un homme sensible. J'avoue que je fais des vers comme Sedaine, et de la musique comme Duni; mais le cœur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit. D'ailleurs, c'est pour moi seul que je travaillerai. Je me chanterai cela

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à moi-même, et très-probablement je serai content de moi.

Allons, faisons une romance.

Il n'est qu'un bonheur dans la vie ,

C'est d'aimer, et d'aimer toujours. •

Cela est plat, prosaïque.

L'unique bonheur de la vie Est de vivre avec les amours.

Pitoyable jeu de mots ! Essayons cependant de finir le couplet.

L'unique bonheur de la vie Est de vivre avec les amours.

Heureux qui vit pour sa Sylvie , Et qui peut lui plaire toujours.

Fi ! fi donc. C'est cela qui devait tomber dans le réchaud. Mes vers n'auront pas les honneurs du bûcher. Je les déchire, et je les abandonne aux vents. Que j'ai de confrères qui devraient se faire justice comme moi !

Philippe, prends cette raquette, mets-toi là, et jouons au volant... Ce jeu me fatigue, je ne peux continuer. Retourne à l'antichambre.

Ah! mon bilboquet!... Le sot jeu! Que nous sommes à plaindre, nous autres gens du grand monde , qui ne savons rien , que dépenser bien ou mal notre argent ! Quand je m'examine de la tête aux pieds, je trouve que vingt artisans ont tra-

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vaillé à m'habiller,et je suis incapable de rien faire pour aucun d'eux. Les sots ! ils m'admirent , je les dédaigne, et il est constant que mon cordonnier est plus utile que moi.

Je veux aussi savoir faire quelque chose d'utile. c( Philippe , va m'acheter un tour , et amèneu moi un tourneur. » Je tournai. Quand les bras sont occupés , la téte et le cœur sont tranquilles.

« Hé bien, Georges, tu as vu Fanchette, tu « lui as parlé , elle t'a répondu ? — Oui , mon- « sieur, et comme nous vous aimons tous deux, « il n'a été question que de vous. — EJle a écrit, u sans doute? — Elle s'y refusait d'abord. — Comt( ment, elle s'y refusait ! — Mais je lui ai tant « répété que je serais mal reçu si je n'avais rien c( à vous remettre , qu'enfin elle s'est déterminée. « Voilà son billet. «

c( Je n'ai pu résister ce matin à l'impulsion de mon pauvre cœur; il était navré et incapable de rien calculer. Vous ne m'avez rien promis ;. je n'ai pas le droit de vous faire des reproches , et j'avais osé vous en adresser. Ce que je vous ai refusé, ce que je devais vous refuser, une autre l'a obtenu, chez moi, au moment même où vous veniez de me presser dans vos bras!... J'ai reconnu des traces... Je suis bien aise que vous n'ayez pas lu mon premier billet : je ne veux avoir à vos yeux d'autre tort que celui de vous aimer. »

« Ne te le disais-je pas, que la perte de ce billet

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« est irréparable ? Ces tendres plaintes , qu'elle se « reproche de m'avoir adressées , n'étaient - elles « pas une preuve nouvelle de son amour ? Gémit- « on de l'infidélité d'un homme qu'on a cessé d'aiccmer? Ce pauvre cœur, ce cœur navré m'entre- « tenait de sa peine, et ses soupirs sont perdus « pour moi! Faiichette, chère Fanchette, je vole « à tes pieds, dans tes bras ! j'essuierai tes pleurs; ce mes baisers en tariront la source. Georges , qu'on « mette les chevaux. — Y pensez-vous , monsieur ? « Dans l'état de faiblesse où vous êtes encore... — « J'ai affligé Fanchette; je ne vois que mes torts. a ma voiture , vous dis-je ! — ■ Permettez-moi, mon- « sieur, de vous désobéir. — Georges, vous abusez « de l'affection que j'ai pour vous. Ma voiture ; je « la veux. — ^Hé bien, monsieur, souffrez que je « retourne chez mademoiselle Fanchette. Je lui « ferai part de votre résolution. Je la supplierai « de vous épargner ime démarche qui peut vous «être funeste. Elle me suivra, j'en suis sûr, et « pourvu que vous la voyiez , qu'importe que ce « soit chez elle ou ici? — Hé bien, je consens à «l'attendre. Mais dis-lui, répète -lui que je pars, « si elle n'arrive à l'instant.

« Ah... Prends mon carrosse, baisse les stores... « Encore un mot. Je n'y suis pour personne, pour « personne, entends-tu? Qu'on dise que je repose.»

Reposer! pas de repos pour moi, que je n'aie rappelé le sourire sur les lèvres de Fanchette. J'ouvre ma croisée. Je regarde les voitures qui

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passent et repassent. J'appelle Fanchette d'un bout de Paris à l'autre , et mon carrosse n'est pas borti encore... Le voilà. Bon, le cocher pique ses chevaux.. Il disparaît... Quand ie reverrai-je?

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