CHAPITRE XXIV
A rrangemens déménage.
c( Monsieur, voilà le tour et le tourneur. — Oh , « j'ai bien autre chose en téte que ton tour et ton « tourneur. Mets le tour dans un coin, et le tourte neur à la porte... w Qu'ai-je ordonné là? Mes expressions sont d'une dureté!... « Philippe, je ne « veux pas que cet homme ait été dérangé infruc- « tueusement pour lui. Qu'il étabhsse le tour dans « cette petite pièce , qui tient à la salle à manger. «Qu'il apporte ensuite du bois à gâter, le bois « nécessaire pour un commençant. — J'avertirai « monsieur quand tout sera prêt. — Non , tu pren- « dras leçon pour moi. Tu tâcheras de profiter, « entends'tu, et quand j'aurai un moment à moi, « j'irai te voir travailler. »
Quand j'aurai un moment à moi ! Ne semble-t-il pas, àm'entendre, que je sois l'homme du monde le plus occupé, et qu'ai-je fait depids ma naissance? Je me suis laissé gâter pendant douze ou quatorze ans. J'ai appris ensuite à monter à cheval, à tirer des armes, à danser. J'ai lu quelques bons livres, avec assez de fruit , j'en conviens;
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mais à quoi cela m'a - 1 - il mené ? à m'ennuyer à mourir, si je n'étais amoureux. Amoureux! Ne dirait-on pas qu'il n'est permis de l'être qu'à ceux qui ont cinquante mille livres de rente, un cordon rouge , et des armoiries sur les panneaux de leur carrosse? Mon tourneur l'a été, l'est, ou le sera. Il ne s'exprimera pas comme moi; mais il se fera entendre, à merveille, de l'objet qui parle la même langue que lui. Et puis, faut -il parler pour dire : J'aime ? la beauté a - 1 - elle besoin de répondre pour se faire entendre ? Sous le rapport de l'amour, mon tourneur est à mon niveau. 11 a sur moi l'avantage d'une vie active , laborieuse , qui rend le repos plus doux, les jouissances plus vives... Allons, allons, je veux savoir tourner. Je m'imposerai la tâche de chaque jour. Je ferai des bonbonnières aux dames, des tabatières aux hommes. Je renouvellerai toutes les chaises de ma maison. « Philippe? le tour est-il monté? — Oh, pas (( encore, monsieur. Il faut au moins deux ou trois «grandes heures... — N'entends -je pas un car - « rosse?... Oui, c'est le mien... Hé, non... C'est lui; « les stores sont baissés ; elle est dans la voiture ; «elle arrive, je le sens aux battemens précipités « de mon cœur. Va, Philippe, va tourner, et que «je ne te revoie pas aujourd'hui. »
Je sors, je cours au-devant d'elle; je suis au milieu des degrés... Elle les monte avec la légèreté d'un oiseau ; mes bras s'ouvrent. « Que faites- «vous, monsieur? Allez -vous vous donner en
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« spectacle à vos gens ? » Elle arrive en denx sauts dans ma chambre à coucher; je la suis; la porte se ferme; je m'approche d'elle, et je commence une explication, qu'il n'est pas facile de tourner à mon avantage.
Elle m'interrompt, et me prie de l'écouter. Elle va s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre. Un air grave succède à ces traits de flamme , qui s'échappent de ses yeux , au vif incarnat qui couvre ses joues, quand elle est près de moi. Je remarque une robe perfide, fermée jusqu'au menton; un grand fichu, méchamment croisé par-devant, et noué par-derrière. Ces précautions sont d'un fâcheux augure. N'importe, écoutons-la d'abord, et nous verrons ensuite. Ce ne serait pas la première fois que l'amour, placé entre nous deux, aurait fait taire la raison.
« Je ne suis venue ici , monsieur , que par la « crainte de vous voir faire une démarche , aussi c( déplacée que dangereuse. Mais j'ai résolu de «mettre, à ma condescendance, deux conditions « que vous accepterez , si vous ne voulez pas que « je me retire à l'instant. La première , c'est que « vous ne me direz pas un mot de ce qui s'est passé « ce matin chez moi. » Cet excès de générosité me confond et me ravit. Je me lève, je m'élance... «N'approchez pas davantage, monsieur. Retour- « nez à votre place, je vous en prie.
K Voici ma seconde condition. Vous laisserez , « entre nous, un intervalle tel que je n'aie rien à
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« redouter pour vous des suites de cette entrevue, a — Quoi , Fanchette , vous me croyez capable «d'un tel empire sur moi-même! — Vous aimez «moins que moi, monsieur, je n'en doute pas, « et cependant j'ai la force de soumettre mon fai- « ble cœur. Il souffre, cruellement, de la con- « trainte que je lui impose ; mais ma raison l'em- « portera, et ce que je peux, vous le pouvez plus « facilement encore. »
Je sentais ma téte et mon cœur s'échauffer , s'égarer. Je ne sais ce que je répondis, peut-être des sons vagues, mal articulés, qui devaient à l'accent seul toute leur expression. Mais qu'elle est forte et enivrante cette expression d'une ame de feu, pour l'ame qui sympathise avec elle! Les roses reparaissaient sur les joues de Fanchette ; le sourire embellissait sa bouche; sa voix tremblante répétait le mot raison , et ce mot voulait dire amour.
Je n'avais pas quitté mon siège, et insensiblement j'étais arrivé au milieu de ma chambre. J'avais les bras étendus vers Fanchette; je l'invoquais, je l'implorais. Ses bras aussi s'étendaient vers moi; son sein palpitait, ses paroles expiraient sur ses lèvres; elle ne balbutiait que des soupirs. Son fauteuil perdait de son immobilité... Nos mains se rencontrèrent.
« Cet état est insoutenable, dit-elle, en se levant « brusquement. Il faut fuir, ou succomber. » Elle court se jeter dans mon cabinet ; elle en ferme la
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porte sur elle. Le rideau qui couvre le vitrage est de mon côté. Je le lève. Je vois Fanchette assise. Ses mains couvrent son visage charmant, et son attitude tient , à la fois , de la douleur et de la volupté.
Quoi, il n'y a entre moi et le bonheur qu'un misérable carreau de verre , et ce frêle obstacle m'arrêterait! Je prends une raquette; je mets en pièces le carreau qui touche à la serrure ; j'alonge le bras... Fanchette a fermé les deux tours ; la clé est sur le parquet, à l'autre bout du cabinet.
J'examine le vide qu'a laissé le carreau ; je juge qu'il m'est facile de passer. Je prends un tabouret... Elle tombe à genoux devant moi; elle me supplie à son tour. Je ne réponds pas; elle insiste. Je la vois, et je la vois plus belle que jamais. Ses prières me retiennent, mais ses charmes m'attirent ; je vais fondre mon cœur dans le sien. « J'ai « fait tout ce que j'ai pu, s'écrie-t-elle. Mes forces « sont épuisées par la résistance ; il ne m'en reste '( que pour t'aimer. Tu le veux, je me rends. »
Elle va prendre la clé, elle ouvre la porte... Celle de ma chambre à coucher s'ouvre en même temps... C'est Soulanges.
Pourquoi est-il là? Pourquoi l'a-t-on laissé monter, malgré ma défense? Je chasserai mon suisse... Soulanges me regarde d'un air embarrassé : aurait-il forcé la porte ?
«Mon cher ami, me dit -il, j'avais résolu de çf colorer, d'un prétexte quelconque, mon appa-
« rition inattendue; mais je crois que la vérité est a préférable à de vains subterfuges , surtout quand c( elle fait honneur à quelqu'un. Georges, en allant «prendre mademoiselle, est entré chez moi. Il « m'a confié ce qu'elle et vous avez dit et fait au- « jourd'hui. La conduite de mademoiselle est d'une « femme estimable , et vous êtes l'homme le plus «extraordinaire qui existe. J'ai conclu, du rap- « port de Georges , que vous avez besoin d'être « gardé à vue , et me voilà.
« — Quoi , Georges s'ingère , de son autorité «privée, de régler mes actions, de me donner « indirectement des lois! Cette audace sera punie. « — Son zèle sera récompensé. La contradiction «vous irrite en ce moment; plus tard vous ren- « drez justice à" ce fidèle serviteur.
« Je m'établis chez vous. Je vais faire monter un « lit dans cette chambre. Je ne vous quitterai ni « le jour ni la nuit. Si vous sortez-, je m'attache « à vous comme votre ombre , et je ne vous ren- « drai à vous-même que quand vous serez aussi « bien portant que moi.
« Vous êtes trop pénétrant pour ne pas sentir « que je vous sacrifie quelque chose. Mais l'ami- « tié, sans dévouement, est tout au plus une liai- « son. Pourquoi faire la mine , mon cher ami ? « Vous n'y gagnerez rien : mon parti est pris.
« Cependant je ne prétends pas porter mon as- « cendant jusqu'à la tyrannie. Il faut se relâcher « un peu en faveur des enfans et des fous : j'en-
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« gage mademoiselle à venir dîner tous les jours « avec nous.
« — Hé, monsieur, pensez-vous à ma position, « à celle de votre ami , à l'indiscrétion des domes- « tiques? Je ne m'occupe pas de moi : j'ai tout « sacrifié à l'amour , et ce sacrifice ne m'a pas « coûté. Mais que dirait-on d'un homme bien né, « riche , considéré , qui ferait exclusivement sa soft ciété d'une fille sans nom , sans fortune , sans « état? — On dira qu'il vous doit beaucoup, et que « la reconnaissance vous a rapprochés. On dira « que vous lui -continuez vos soins. On dira ce « qu'on voudra , et puisque ce n'est pas votre in- « térêt personnel qui vous arrête , qu'importe à « monsieur qu'on le croie bien avec une des plus c( jolies femmes de Paris ? »
Quelle est celle qui n'est pas flattée d'un éloge amené sans affectation ? Une coquette eût répondu. Fanchette sourit légèrement, et fit une petite révérence, si drôle, si jolie!
Nous commençâmes à causer tous trois avec assez de liberté d'esprit, et nous réglâmes tout ce qui avait rapport au petit ménage que nous allions tenir.
On avait décidé d'abord que Fanchette viendrait à quatre heures, et que je la ferais reconduire à neuf. Mais je pensai qu'il était fort égal pour le public qu'elle fût ici à huit heures ou à quatre, et cela m'arrangeait beaucoup mieux. Cela parut aussi à Fanchette , car elle rougit :
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c'est sa manière de répondre à une proposition qui lui plaît.
Soulanges observa que fermer sa boutique à huit heures du matin , n'est pas le moyen de faire prospérer son commerce. Fanchette répondit qu'elle était établie depuis trop peu de temps pour avoir des pratiques à perdre. J'allais ajouter que je comptais bien la dédommager des pertes que j'occasionerais ; mais je pensai que cela se fait , et qu'on n'en parle pas.
Arrêté du petit comité , portant que Fanchette arrivera à huit heures.
J'observai encore que puisque Fanchette devait venir à huit heures du matin , et ne s'en retourner qu'à neuf, il était indifférent au public qu'elle couchât chez moi ou ailleurs. « Cette proposition « ne passera pas , dit Soulanges. Je dors comme « une marmotte , et je ne suis venu ici que pour « voir ce qui s'y passe. » Fanchette garda le silence; j'insistai ; Soulanges résista avec fermeté : il fallut me rendre.
On sent le besoin d'user le temps à quelque chose , quand on ne peut l'employer à faire l'amour. Il fut réglé , de mon consentement :
Qu'on déjeunerait à huit heures ;
Que, de neuf à onze, Soulanges montrerait à Fanchette à dessiner les fleurs ;
Que^ de onze à midi, Fanchette nous f erait une lecture ;
Que , de midi à trois heures^ je tournerais ; que
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Fanchette ^ assise auprès du tour^ s'occuperait de quelque ouvrage d'aiguille; que Soulanges peindrait des fleurs destinées à orner la chambre de notre compagne.
A trois heures , le dîner.
De cinq à six ^ la conversation.
De six à neuf^ une leçon de piquet ou de trictrac à Fanchette.
A neuf heures , le bonsoir.
Et pour que rien ne fût changé à l'ordre convenu, Soulanges imagina quelques articles réglémentaires qu'il me soumit, que je combattis, que je fis changer ou modérer, et qui enfin, malgré mes réflexions, observations, additions, suppressions, furent rédigés ainsi qu'il suit :
\^ On se regardera comme on voudra ; mais on ne parlera pas directement d'amour.
2® On se prendra les mains quand on voudra ; mais la pression ne durera pas plus de dix secondes, montrée sur table.
3^ Mademoiselle Fanchette pourra quelquefois se laisser baiser la main ; mais elle ne souffrira pas quon y tienne les lèvres attachées plus de quatre secondes.
Ij^ On pourra prendre et donner ^ dans le courant de la journée , six baisers sur les joues , le front ou le menton., et pas ailleurs.
Et pour la facilité de l'exécution des articles ci-dessus,
5" Mademoiselle Fanchette ne viendra ici qu'a-
Il ,
^ec la robe quelle porte maintenant, ou telle autre coupée sur le même modèle.
6" Elle portera continuellement sur son fichu un schall qui descendra jusqu'aux pieds par-devant., et jusqu'au pliant du genou par-derrière.
7° Elle supprimera les bas fins à jour, et les souliers décous^erts.
8^ Ses cheveux noirs bouclés descendront jusque sur ses yeux.
9° Elle ne pourra quitter ses gants que lorsquelle voudra prendre la main , se la laisser prendre, ou se la laisser baiser.
Soulanges avait un air triomphant. Il se croyait un Lycurgue ou un Solon. Il ne réfléchissait pas que le code le plus parfait donne toujours lieu aux interprétations. A peine une loi est-elle promulguée, que vingt avoués savent comment ils l'éluderont, et j'étais plus qu'un avoué dans ce moment-là.
Quelque défectueuses que soient des lois, on n'en fait pas une collection en une heure. La discussion et la rédaction de celles-ci nous avaient menés jusqu'au dîner : Philippe entra pour nous servir.
« Philippe , où est Georges ? — Monsieur , il « craint de se présenter devant vous ; il attend « que vous l'appeliez. »
Je sors; je vais le chercher dans l'antichambre, rt Mon vieil ami, les mesures que vous avez prises <c m'ont donné beaucoup d'humeur ; elle n'était