‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 38 sur 82 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Suites naturelles de ce quon a lu.

Une surprise agréable nous était réservée au château. Nous y fumes reçus par la comtesse, Soulanges et du Reynel. On aime à épancher son cœur avec ceux qu'on a faits dépositaires de ses secrets. Madame d'Ermeuil et Soulanges savent les nôtres, et doivent présumer que nous avons deviné le leur. Nous serons tous parfaitement à notre aise , et nous aurons toujours quelque chose à nous dire : après le sentiment du bonheur, rien de si doux que d'en parler.

Du Reynel ne sait rien, ne verra rien. Ses jouissances intellectuelles sont dans le Cuisinier impérial, et sa sensualité se borne aux plaisirs de la table.

La première question que font des campagnards à ceux qui arrivent de Paris, a toujours pour objet la nouvelle du jour. Les campagnardes se hâtent de savoir si le bonnet qui était à la mode la semaine passée, n'est pas ridicule aujourd'hui. Madame d'Elmont et Sophie s'emparent delà comtesse, dont il ne m'est pas possible d'obtenir un mot. Du Reynel est allé faire connaissance avec le maître d'hôtel ; il ne me reste que Soulanges. « Hé bien , mon ami, qu'y a-t-il de neuf à Paris?

« — On y parle d'un mauvais sujet, qui vole « ceux qui dorment, et qui s'enfuit avec leurs hâte bits et leur argent. — Bah! on y parle de cela! « On n'y a donc rien à faire? — Fait- on quelque « chose à Paris ? On s'y lève , parce qu'on est fati- « gué d'être au lit; on va, sans savoir où; on dîne <c où on se trouve; on se passionne pour la fetnme « qu'on a auprès de soi ; on la quitte pour la reine « de Persépolis, ouBrunet;on va bâiller une heure « chez sa maîtresse, et on va se coucher pour échap- « per à l'ennui.

« — Mais en allant et venant, on recueille quel- « que anecdote... — Qu'on oublie le lendemain. « — Vous n'avez pas encore oublié celle d'hier. — « — Non, parce qu'indirectement elle vous inté- (c resse un peu. — Ah, contez - moi cela. — Ces « belles dames à qui vous devez un coup d'épée « et la possession de la charmante Sophie , sont « grosses toutes les deux. — Et on dit que les filles « ne font pas d'enfans ! — Ceux - ci se sont faits « sans l'intervention des maris. D'xillival avait ré- « solu de se battre avec son coadjuteur ; mais « comme il en a eu dix ou douze depuis trois « mois, il n'a su auquel se prendre, et ne pouvant « tuer personne, il s'est borné à battre madame, « qu'il a si bien battue, que probablement il se « moquera de l'axiome : Est pater ille quem nuptiœ « demonstrant.

« Le procureur impérial, qui ne veut pas qu'on « fasse d'enfans adultérins , mais qui veut encore

IIJVE M CÉDOINE. 4^5

u moins qu'on les tae, prend connaissance de «cette affaire, et d'Allival est allé prudemment « attendre le dénouement à Londres.

« Valport s'est contenté d'appeler sa femme du « nom qu'elle a si bien acquis. C'est sous ce nom « qu'il la désigne à ses amis , à la société ; il rit de « ce qui a si vivement affecté d'Allival, et il dit, « avec raison , qu'il vaut mieux avoir un enfant «de plus, que la téte de moins.

« On croit cependant qu'il va se pourvoir en « divorce, pour n'éli'e pas surchargé des résultats « des distractions de madame. »

Il me tire à l'écart. « Mon ami, mon cher ami, « j'ai été distrait aussi. Madame d'Ermeuil est fu- « rieuse; elle pense, elle fait en secret ce que « madame de Mirville dit et avoue : leur opinion « sur les suites du mariage est la même. La com- « tesse ne se console pas de la nécessité où elle « est de finir comme nous aurions pu commencer. « Je l'ai déterminée à venir de préférence prendre « ici le bon air et de l'exercice, parce que j'espère « que vous m'aiderez à la réconcilier avec l'hymen,

'< Maintenant que je vous ai mis dans ma con- « fidence la phis intime, je vous charge des fonc- « tions de maréchal des logis. Vous savez comment « il faut loger des époux qui ne sont pas fatigués « de l'être.

« — Hé, parbleu, mon ami, je vais tout arran- (c ger conjugalement. Aucun de nos domestiques «ne vous connaît, et la comtesse sera madame

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« de Soiilanges, comme ma charmante Sophie est « madame de Franchilie. — Et Baptiste, que nous «avons amené? Il est observateur, causeur, rail- (f leur. — Il faut le renvoyer à Paris. — On con- « naît peut - être déjà, dans votre antichambre, « nos noms et la nature de notre intimité. — « Voyons cela.

« Où est Baptiste? Justine , qu'est devenu le do- « mestique qui courait devant cette berline? — « Monsieur, je ne l'ai pas vu. — Il n'a pas été à « l'office ? — Je ne le crois pas , monsieur. » Nous descendons, Soulanges et moi; nous nous informons ; il est constant que Baptiste n'a encore parlé à personne. Mais où est-il?... Ah, sous les remises; il a sorti les paquets de la voiture, détaché la malle, et le voilà debout et immobile au milieu de tout cela... Que diable fait-il? Il lit des lettres. Ah, monsieur Baptiste a des correspondans! Ce pourrait bien être des correspondantes. Le drôle a de la figure et de l'audace : il n'en faut pas plus pour réussir auprès de certaines femmes.

«Baptiste, pourquoi restez -vous là? — M. de « Soulanges, je relis des lettres intéressantes. — « Ah, ah! de quelque belle, sans doute? — Belle, « non pas précisément. — Assez bien cependant « pour vous faire oublier le repos et le déjeuneri « J'en suis bien aise, car il faut que vous retour- « niez de suite à Paris. — Comment, monsieur, à « Paris î — Hé oui , à Paris. — Madame m'a per- « mis de la suivre ici , et d'y rester auprès d'elle.

« — Que signifient toutes ces observations? — « Que je suis très -embarrassé, monsieur. — Com- « ment cela? — En partant du château d'Ermeuil, « vous m'y avez laissé... — Hé bien ? — Avec une « petite femme de chambre... — Caroline ? — Pré- «cisément; pour faire les paquets et les malles « avec elle... — Après? — Nous avons fait autre «chose que des paquets. — Comment, Baptiste! « — Baptiste est un homme, Caroline une femme; « nous étions au mois de mai, et tout pousse dans « ce mois -là. Moi, je n'ai rien promis, et je suis « dispensé de rien tenir. Mais une fille de vingt « ans doit prévoir qu'une nuit de plaisir est sou- « vent suivie d'une fluxion... — Caroline est grosse! « — Et elle veut que je l'épouse. — Elle a raison, « — J'ai raison, moi, de ne le vouloir pas. — Pour- « quoi cela? — Elle n'a rien. — Ni vous non plus. « — J'ai ma figure. — Elle a la sienne. — On ne « bat pas monnaie avec cela. — En voilà assez , « partez, et vous vous arrangerez avec elle quand « vous serez à Paris. — Oh, monsieur, ce n'est pas « elle qui m'embarrasse. On quitte une femme , « on le lui dit bien positivement; elle pleure, elle « se console , et voilà une affaire terminée. Mais « dans celle-ci il y a un frère... — Qui n'est pas « traitable, peut-être? — Un brigadier de la gen~ « darmerie d'élite, qui me laisse le choix d'épouser « sa sœur, de tirer le sabre avec lui, ou d'expirer «sous le bâton. Voilà sa lettre; et vous voulez « que je retourne à Paris! — Je vois, Baptiste, que

(c VOUS ne voulez pas vous battre , de peur d'être « battu. Il n'y a alors qu'un moyen de vous tirer « de là : c'est d'épouser. — Il faut vous dire tout , « monsieur; j'ai des vues plus relevées. Je connais, « et vous aussi, une jeune personne, qui est bien <c plus jolie, que Caroline, qui est à la tête d'un « bon établissement, et je me propose de l'époutt ser. — Fanchette, peut-être? — Oui, M. de Sou- « langes. »

Soulanges partit d'un éclat de rire , en me regardant. Jamais accès de folie ne me parut aussi déplacé. J'étais blessé que le nom de Fanchette fut prononcé par un valet; il me semblait dégradé dans une telle bouche. J'avais le cœur serré, en pensant que Baptiste se croyait l'égal d'une fille charmante, qui m'avait enivré d'amour et de plaisir. J'étais humilié, confus qu'il se déclarât mon rival. Mon rival! Hé, ne l'ai -je pas quittée pour jamais!... Oui, oui! mais l'oublier n'est pas en mon pouvoir.

J'ai frémi, j'ai rougi, lorsqu'il a prononcé ce nom. J'y attache involontairement des souvenirs bien cruels... et bien doux. Fanchette, la femme de Baptiste ! cela ne sera jamais. Je souffrirais cruellement de la savoir dans les bras de qui que ce fut au monde... Elle ne sera la femme de personne.

Quelles idées ce malheureux vient de réveiller!... Pardon, Sophie, pardon; je ne peux refuser un soupir à Fanchette.

UJNE MACÉDOlJNi:. 4^9

Non, elle ne sera point exposée aux poursuites de cet homme; il n'ira point à Paris. Soulanges désire qu'il s'éloigne; il partira, il se rendra... il se... Pendant que je réflécliis, ou que je déraisonne, Soulanges reprend la parole.

« Baptiste, vous n'êtes en sûreté ni à Paris, ni « dans ce château. Le brigadier peut apprendre « chez madame la comtesse que vous l'avez suivie « ici , et venir vous y chercher. — Ah , monsieur, «vous me faites trembler! — Vous sentez que c( personne n'a le droit de vouë protéger contre « un honnête homme, que vous avez cruellement « offensé. — Et qui ne pense qu'à se venger cruel- « lement. — Je blâme beaucoup ceux qui font des « enfans aux filles, et qui refusent ensuite de les « épouser; mais je réfléchis aussi que si le mariage « était la suite certaine d'une faiblesse, il y aurait « trop peu de filles sages. Ainsi, je ne vous lais- « serai pas dans l'embarras où vous vous êtes jeté. «Voilà de l'argent. Allez à Châlons; je vous y « adresserai à un de mes amis , que je prierai de « vous bien placer. Prenez garde aux fluxions , « surtout avec celles dont les fi:'ères ont le sabre «au côté, et souvenez -vous qu'une marchande « bien établie n'épouse pas un domestique , à « moins qu'elle ait perdu la raison. Celle, dont «vous parhez tout à l'heure, vous a prouvé à « Chantilly que vous ne lui avez rien ôté de la « sienne. »

il était impossible d'être plus pénétrant, et de

46o UNE MACÉDOINE.

me servir mieux. Bon Soulanges! Je lui serrai la main avec une expression!... Baptiste, un peu confus des dernières phrases qu'on venait de lui adresser, revint à la gaieté, en pensant qu'il allait échapper au fer, ou au bâton du redoutable brigadier. Nous l'emmenâmes hors du parc; Soulanges écrivit chez le maître d'école du village; Baptiste trouva une carriole prête à le porter, lui et sa valise, à la poste prochaine; il partit.

« Avec quelle impertinente familiarité cet « homme a parlé d'une femme , dont je n'ose « plus même prononcer le nom... d'une femme!... i( Ah! Soulanges, si vous la connaissiez comme «moi!... Mon ami, rentrons au château; j'ai be- « soin d'un appui, et ce n'est que l'amour que je c( puisse opposer à lui-même. »

J'ai retrouvé la femme charmante, ses grâces, son sourire , son cœur, et son regard voluptueux. Qu'il est facile, qu'il est doux de tout oublier auprès d'elle !

Servons maintenant l'amitié. Faisons une douce violence à l'aimable comtesse. Il est des choses qu'on ne persuade pas, et qu'on obtient de la nécessité. « Justine , vous ferez préparer l'appar- « tement vert pour monsieur et madame de Sou- « langes. » Soulanges me serre la main à son tour; Sophie et sa maman me regardent; la comtesse se lève et vient à moi.

(c Plaisantez -vous, Francheville? perdez- vous la « raison ? — Justine , vous direz au maître d'hôtel

UNE MACÉDOINE. Ifil

« que monsieur et madame de Soulanges restent « avec nous. — Il est bien extraordinaire que vous vous permettiez ainsi de disposer de moi. — Jus- «tine, vous direz au maître d'hôtel d'attacher à « monsieur et à madame de Soulanges le plus in- « telligent des domestiques. Allez. — Francheville, « je vais éclater. — A quoi bon ? Persuaderez-vous « à cette fille que je n'aie fait qu'une plaisanterie, i( et nne plaisanterie qui ne pourrait avoir pour « objet qne de vous compromettre vis-à-vis de nos « gens? Un homme bien élevé s'en permet-il de ce c( genre-là ? A-t-il jamais parlé devant nne femme « décente de la faire coucher avec un homme qui « n'est pas son mari. — C'est ce que vous venez « de faire. — Et c'est ce qu'on ne croira pas. — Il c( est clair que ce monstre -là vous a tout dit. — « Tout absolument. — La jolie manière que vous « avez trouvée là, messieurs, de vous faire épou- « serî — Epouser! quelle marque plus positive « d'amour et d'estime peut - on donner à une (( femme ? — Je crois que je finirai par voir « comme vous. — Oh , combien je le désire ! Vous (c assurerez Je bonheur de mon ami , et votre u exemple entraînera mon aimante et timide « Sophie.

« — Bon ami , tu es d'une étourderie sans égale. « — Qu'ai-je fait, chère Sophie? — Tu maries de « ton autorité privée Soulanges et la comtesse ; « voilà qui est bien pour nos gens; mais du Rey- « nel?... — Ah, mon Dieu, ni Soulanges ni moi

46li UNE M4CÉDOINE.

« n'avons pensé au gros garçon... Madame d'El- « mont, vous avez la téte calme; par grâce, aidez- « nous de vos conseils. — Le conseil le plus sage « que je puisse donner à ces dames, c'est de metcf tre fin à ces tracasseries, à ces embarras, en se « mariant toutes les deux. — Je vous supplie, ma « petite maman , de ne point parler de cela. Mais « du Reynel , bon ami ?

«Soulanges, m'écriai-je , n'aurez-vous pas une (( idée, vous que la chose regarde si particulière- « ment? — Moi , je m'en tiens à l'avis de madame cf d'Elmont. — Mais, Soulanges, en admettant que « je me détermine à l'instant, que faire à l'égard « de du Reynel? — Le mettre dans la confidence. « — Faites-moi rougir devant toute la terre; vous « savez combien je tiens aux bienséances, et vous «voulez...

« — Parbleu, mesdames et messieurs, il est « bien extraordinaire que tous mes amis s'épou- « sent, et que je n'en sache rien. » C'est du Reynel, qui arrive en trottillant, dépité autant que peut l'être un gourmand dont le dîner n'est point gâté. « Il était tout simple que Franche- « ville, marié inopinément, ne me prévînt de rien; u mais vous, Soulanges, me cacher votre mariage, « et même votre amour! J'apprends tout cela, où? « à l'office.

« — Mon cher du Reynel, vous connaissez l'é- « loignement qu'a toujours marqué madame de « Soulanges pour un second engagement. Elle a

UNE MA.CÉUOINE. 4^3

c( exigé que la cérémonie se fît secrètement, et que « nous quittassions la ville en descendant de l'auu tel. C'est d'ici que nous ferons part au public «de notre félicité, et, à notre retour, on aura «épuisé les bonnes et mauvaises plaisanteries, « sur la versatilité des opinions. — Hé, qui vous «empêchait de me dire tout cela en route? — « — Est-ce en courant la poste, au bruit des « roues et des fouets , qu'on parle d'un événement « qui doit être annoncé avec une sorte de solen- «nité? — Pourquoi Justine en est -elle instruite «avant moi? — lia fallu nous loger, et il n'est « pas dans les convenances que les témoins de « l'union la plus intime ignorent qu'elle est consa « crée par la décence et les lois. Nous avions fixé, « pour vous mettre dans notre confidence, le mo- « ment le plus intéressant de la journée, celui du «dîner. C'est le verre à la main qu'il faut ap- « prendre un événement agréable; c'est le verre « à la main qu'on chante dignement le bonheur « des nouveaux époux. — Ma foi, Soulanges, vous «avez raison; il faut savoir tout faire à propos. « Nous trouverons l'épithalame au fond d'une «bouteille de Côte -Rôtie. Je retourne là -bas. Il « ne faut rien néghger pour fêter un tel jour, et « flatter la sensualité , c'est ajouter à l'excellence « des vins. »

Le bon homme que ce gros du Reynel ! 11 croit tout, pour se dispenser de rien discuter. Tou-

jours occupé de la table , il n'aime pas à se distraire de son objet essentiel.

« Gomment î ces gens que nous avons été voir « ce matin reviennent à deux heures î On ne peut « être plus exact, ni plus importun. Nous sommes « si bien nous quatre ! Même position , mêmes « penchans. L'amitié jette dans la conversation « une aimable diversité. Madame d'Elmont et du a Reynel nous suffisent. Ma Sophie , consenti- « rons-nous à être deux heures sans parler amour, « sans conduire Soulanges et sa femme aux autels « que nous avons consacrés dans le parc? Justine, « on n'est pas visible... Justine, Justine, faites entt trer ceux qui sont là et ceux qui viendront. »

Je présente à chacun monsieur et madame de Soulanges. Les plus timides saluent; les plus entreprenans embrassent; la pauvre comtesse rougit, pâlit; je la plains de tout mon cœur; mais j'entends qu'elle épouse.

Après les premiers complimens viennent les questions : « Monsieur et madame ont sans doute « aussi un château ? Sans doute ils sont titrés ? Y (c a-t-il long-temps qu'ils sont mariés? Ont-ils des « enfans?» Acette dernière interpellation, madame d'Ermeuil ne sait plus quelle contenance tenir.

Une de ces dames observe , en souriant avec finesse, que selon les apparences, monsieur de Soulanges ne tardera point à être père. « Madame , ic je l'espère avec quelque raison. — Je serais en-

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«chantée, monsieur, d'être la première à vous « féliciter. — Madame, je reçois votre compliment « avec beaucoup de plaisir. » Madame d'Ermeuil ne peut cacher son trouble , son extrême embarras. Elle sort, en couvrant sa jolie figure de son mouchoir.

« Ah , mon Dieu ! madame se trouverait - elle c( incommodée ? — Ma femme a une grossesse péc( nible. — Gela annonce certainement un garçon. « — C'est encore ce que j'espère. Je vous demande, « mesdames, la permission de suivre mon épouse.

« Je vous demande celle, reprend Sophie, d'aller « donner des soins à mon amie. Permettez, mes- « dames, continuai -je , que je donne un coup « d'oeil aux embellissemens que je dirige ici. Vous « savez qu'il faut surveiller les ouvriers. — A qui « le dites-vous , monsieur ? L'œil du maître , l'œil (c du maître : il n'y a que cela.

« Hé bien, messieurs, vous triomphez, nous dit « l'aimable comtesse. Yaus m'avez mise dans l'im- « possibilité de reculer d'un jour. Il peut arriver « ici quelqu'un de Pairis, et je ne m'exposerai pas « à la confusion d'entendre jtoujours débiter des « fables, ou d'être madame d'Ermeuil pour l'un, « et madame de Soulanges pour les autres. — f( Ma chère amie, je me suis flatté que mon bona heur tient essentiellement au vôtre. — Hé, sans r( doute, cruel homme. Mais je ne m'attendais « pas à me rendre aussi promptement. — Obser- « vez, mon amie, que déjà les connaisseuses ont XF. 3o

« plus que des soupçons. — Il était bien néces- « saire de me répéter cela ! Vous partirez demain « pour Paris. Vous disposerez tout en diligence ; « vous obtiendrez que la cérémonie se fasse au « point du jour, et vous reviendrez me prendre « ici. Etes-vous content ? — Je suis au comble de « la joie.

« Ma Sophie, tu vois, tu entends, et tu ne dis a rien! — Bon ami, nous sommes si heureux! que a devrions-nous de plus au mariage? — La cer- « titude d'être à jamais l'un à l'autre. — Hé, ne « suis-je pas à toi , pour la vie ! — La satisfaction de « pouvoir avouer notre tendresse... — ^ As-tu besoin a de confidens? Mon cœur ne suffit-il plus au tien? « — Tu verrais la calomnie désarmée, l'estime, « la considération renaître. — Ton amour n'est-il « pas au-dessus de tout cela ? viens avec moi dans « le parc. Ce lieu solitaire et ton amante, voilà « ton univers; tu me le disais encore ce matin. «. x- Chère Sophie, je te prie, je te conjure... Elle « m'échappe ; elle ne veut être que ma maîtresse î c< Soulanges , madame la comtesse , voyez-la , parce lez-lui. Assurez-la que le sentiment qui m'unit à « elle est inépuisable, que j'ai prononcé mille fois « un serment que je ne ferais que répéter. Re- « présentez-lui ce qu'elle se doit à elle-même. » Ils ne m'écoutent pas. Ils sont tout à leur ivresse... Ah, ai-je écouté Soulanges, quand il a voulu me distraire de mon amour ?

Heureux Soulanges ! il a surmonté tous les ob-

KNE MACÉDOIIVE. [jfi'^

Stades. Il a réconcilié sa Delphine avec l'hymen, et moi... moi! j'ai trouvé comme lui la route des plaisirs, et n'y cueillerai-je que des fleurs, lorsqu'il attend le plus doux, le plus précieux des fruits ?

J'allais descendre dans le parc, où l'enchanteresse m'attend. Je voyais d'une croisée Soulanges et la comtesse s'enfoncer lentement sous cet ombrage mystérieux. Quels sentimens nouveaux doivent les animer î Enfant chéri avant de naître, déjà ils s'occupent de toi. Ils croient te voir, te presser de leurs bras caressans; ils répondent à ton premier sourire... «Monsieur, voici une lettre « qui éclaircit bien des choses, et que j'ai cru ne « devoir remettre qu'à vous. — Pourquoi cette « préférence, Justine? — Un homme aimable n'est « jamais rigoriste : tout embarrasse une femme sen- « sible. — A. qui donc est adressée cette lettre? « — A madame la comtesse d'Ermeuil. — Et tu « l'as trouvée... — En rangeant les cartons de « madame de Soulanges. y> La friponne sourit d'un « air malin.

« Cette lettre est ouverte. J'espère que tu ne « l'as pas lue. — Pardonnez-moi , monsieur. — Lire « une lettre qui ne t'est pas adressée! — Monsieur « la lit aussi; je ne suis donc pas si coupable.

« Ma chère amie, je ne me rends pas aux rai- « sons que vous opposez à Soulanges. Vous êtes « dans une position à ne pas différer d'accepter « sa main ! et au lieu de vous rendre à ses in-

ce Stances, à des réflexions que m'a dictées l'ex- « périence, vous partez aujourd'hui même avec « lui pour aller vous établir chez madame de (c Mirville... qui pense comme vous... se conduit ce comme vous... et dont les préventions soutience dront les vôtres...

Et Justine a lu cela! Elle sait... J'ai une envie d'éclater! oh, une envie! Qu'y gagnerai-je? Je lui donnerai de l'humeur, et il faut ménager ceux qui ont notre secret, soit que nous l'ayons confié, ou qu'ils l'aient surpris. Et puis elle est fort bien cette Justine : comment attrister cette figure-là ? Je prends cependant un air très-sérieux, ce Justine, ce surprendre le secret de ses maîtres... — Est d'une ce fille d'esprit. — En abuser... — Serait d'une béte. ce — Qu'en prétendez-vous faire? — M'en servir, ce — Et comment? — Je vais vous le dire, moncc sieur. Encouragée par votre gaieté, par vos macc nières faciles, à vous faire un aveu nécessaire, ce retenue cependant par la crainte d'éprouver ce quelque sévérité, j'ai fait, après avoir pris lecture ce de cette lettre , un raisonnement qui m'a toutce à-fait rassurée.

ce Maîtres ou valets , nous avons tous nos faiee blesses, et nous blâmons ouvertement, dans les ce autres, celles dont nous ne sommes pas soupec çonnés. Nous avons au contraire plus que de ce l'indulgence pour les fredaines de ceux qui ce connaissent les nôtres. — Finiras-tu ? — Hé bien , ce monsieur, ce que madame d'Ermeuil fait avec

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« M. de Soiilanges, ce que vous faites avec... — Tu « l'as fait aussi de ton côté... — Avec le maître <f d'hôtel, monsieur. Nous demeurions ensemble (( chez le comte de Sancy , avant que d'être à mate dame. — Hé bien , que m'importe cela ? — Il c( m'importe, à moi, que vous sachiez que je n'ai « plus de lacets assez longs... — Encore un enfant! « morbleu, il n'y aura donc que moi... — Vous ce en avez fait un aussi, monsieur, — Ah, Justine, « si tu disais vrai!... je le donnerais... — Vous « n'avez pas remarqué ce cercle brun qui paraît « quelquefois autour des yeux de madame? vous « n'avez pas vu ses lèvres se décolorer tout à (f coup?... — Ah, Justine, si tu as deviné.., — « Que me donnerez-vous ? — Ton maître d'hôtel. « — Par-devant notaire? — Et par-devant l'église. « — Voilà où m'a conduite m'a curiosité, et quoi « qu'on en dise , monsieur , elle est bonne à quel- « que chose.

« —Ah çà, Justine, entendons-nous. As-tu parlé « de cette lettre à quelqu'un ? — A personne , foi (c de fille d'honneur. — Tu n'en parleras à qui que ce ce soit? — Mon intérêt vous répond de moi. « — Pas même à ton maître d'hôtel? — Il est bon c( de s'habituer d'avance à être discrète avec son ce mari. — Et tu continueras de marquera ta maîtc tresse les mêmes égards, les mêmes prévenances? t( — Ne lui ai-je pas, jusqu'à présent, prodigué ce tout cela? — Mais jusqu'à présent tu ne savais ce rien. — Je savais tout. — Tu savais... tu savais...

UÎYE MACÉDOI]>fE.

« — Qu'un homme fait pour plaire ne court pas, « après sa femme , avec des habits d'emprunt, qu'il (c n'a besoin de l'entremise de personne pour coûte cher avec sa femme; qu'il ne commence pas les « nuits avec sa femme à sept heures du soir, qu'il « ne s'enferme pas tous les jours avec sa femme; ente fin qu'il n'aime point sa femme au point de ne pas « s'apercevoir qu'elle a une suivante de vingt ans, « fort bien faite et très-éveillée. — Je te le répète, « tu as de l'expérience. — Je vous l'ai dit, comme « une veuve. — De combien de maris? — Vous ne « croyez pas que je réponde à cette question -là.

« — Adieu , Justine. — Adieu, monsieur. — Dis- « crétion et prudence. — Mariages de tous les « côtés. »

A quoi servent les calculs de la prudence , les mesures de sûreté, avec un Figaro femelle, toujours inquiet, toujours en action, épiant, devinant tout, riant de tout? Voilà un incident qui peut avoir des suites fâcheuses , et comment les prévenir? Congédier cette fille, c'est provoquer son indiscrétion ; la garder ici , c'est condamner Sophie à rougir devant elle, à supporter une familiarité , à laquelle se livrent insensiblement des inférieurs, qui, même en nous estimant, luttent, sourdement et sans cesse, contre notre supériorité. Il faut pourtant garder cette fille , ou la renvoyer, et je ne sais auquel des deux partis m'arrêter.

Hé , mais oui... oui... sans doute. Déclarer à Sa-

UNE MACÉDOIINE. [{'J \

phie que tout est découvert, lui faire partager mes craintes, les lui exagérer même, c'est la mettre dans la nécessité de fixer un terme prochain à son humiliation et au scandale! Scandale, humiliation ! Une femme qui n'existe que par l'amour, qui ne vit que pour lui, qui appartient, exchisivement, à l'être heureux qu'elle s'est donné, est-elle inférieure à ces épouses froides, négligentes, infidèles même, que pourtant le monde accueille , caresse , paraît considérer ? Tout est préjugé dans ce monde : l'homme naît son esclave ; il vit et meurt sa victime.

La voilà, la voilà cett« femme céleste, qui d'abord ne me préférait que sa vertu , et qui maintenant me préfère à tout. La voilà, belle de sa beauté, du calme d'un cœur pur, du souvenir d'une nuit délicieuse, de l'espérance du lendemain... Dieu, grand Dieu!... Soulanges et la comtesse la soutiennent... Je cours, je vole... je respire! Justine a deviné. Des maux de cœur!...

«Ma tendre, ma séduisante amie, l'amour a « donc comblé tous mes vœux ! Il va doubler mes a sensations et mon existence. Ah, Sophie, quelle « force nouvelle donnera cet enfant au lien déUcc cieux qui nous unit déjà! C'est ton image, c'est K une partie de toi-même que je tiendrai dans mes «bras, que je mouillerai de douces larmes. C'est « son heureux père que tu croiras presser sur ton « sein , que tu couvriras de baisers , et Sophie et « Francheville , attirés Tun et l'autre, penchés en»

« semble sur le berceau de l'enfant chéri , unis- « sant leurs mains , confondant leurs ames , répé- « teront , avec attendrissement, le serment de s'ai- « mer toujours.

« Mais, mon amie, je te le demande à genoux, «que mon enfant, le tien, ne soit pas, dès sa (f naissance , flétri par l'opinion. Tu lui dois le nom, l'état de son père : ne lui donneras-Ju que « la vie? Non, tu rempliras tes devoirs, dans toute «leur étendue; tu auras rempli celui que je te «rappelle, avant de toucher au moment désiré « et douloureux, qui ne laisse quelquefois à une « mère que le temps d« bénir le fruit de son « amour, et de dire à son amant un éternel adieu... «Ah, Sophie, quel que soit l'événement, tu ne « diras pas : Il a formé un vœu que je n'ai pas « écouté; je le laisse avec son fils, et son fils n'a «point de père... Lève tes yeux charmans, que « ta main tombe dans la mienne , et dis-moi : Je « me rends.

« — Ah , Francheville , ah , mon ami , je ne « croyais pas... Je ne présumais pas... Ma sécurité , i « était entière... Mirville, ardent, impétueux aussi, «s'est vainement flatté... Ah, tu devais pouvoir « plus que lui , toi qu'on ne peut comparer à per- « sonne!... Bon ami, je ne rejette pas ta prière; «mais je t'en conjure à mon tour, ménage des « préventions qui t'offensent, et que je surmonte- « rai peut-être. Attendons au moins que le temps « confirme des espérances incertaines encore,* at- « tendons...

« — Le temps, dis -tu! tu parais l'invoquer et « le craindre : tu ignores que sans cesse il s'arme « contre toi. Demaiti on publiera dans ce village (( que nous bravons les bienséances et la pudeur; «que, maîtres absolus de nous-mêmes, nous dé- « daignons la sanction que nous offre la loi. — «Que dis -tu, bon ami? — La vérité. Justine a «tout pénétré, tout jugé, et une lettre de ma- « dame de Rieule à la comtesse , qu'elle a trouvée, « qu'elle a lue , vient de l'éclairer sur les moindres « détails. Elle aime le maître d'hôtel , et cache-t-on « rien à ce qu'on aime? Un secret, connu de deux « personnes, est-il encore un secret? On peut les « renvoyer , aller chercher un autre asile ; mais « ceux qni les remplaceront seront-ils moins pé- « nétrans, et quel serait alors l'asile où nous n'au- « rions point à rougir , où nous pourrions échap- « per à nous-mêmes?

« Que deux êtres qui se conviennent , qui se «sont ignorés long-temps, se rencontrent enfin, « s'aiment, et pleurent sur des institutions sociales « qui s'opposent à leurs vœux les plus doux ; que , « las de combattre un sentiment irrésistible , ils « succombent enfin , ils auront conservé des droits « à la pitié et à l'indulgence. Mais blesser les « mœurs pubUques , quand il n'existe point d'ob- « stacle, rejeter le titre d'épouse, celui de bonne « mère , de femme estimable ; n'opposer à la na- « ture , à la raison , que des craintes puériles , « cette conduite est d'une femme qui secoue toute

474 UNE MACL{DOÎIVE.

«espèce de joug, qui ne voit quelle, qui rap- « porte tout à elle , et cette femme est coupable.

« Sophie, je tombe à tes pi^ds pour la seconde « fois. Mes amis, secondez-moi ; tâchons de la flé- « chir. Suppliez-la pour elle, pour moi, pour mon « enfant. » Elle se penche mollement sur moi ; sa joue touche ma joue; sa main cherche lentement la mienne... La voilà, je la tiens, je triomphe; Sophie est ma femme.

«Mon ami, je perdrai ton amour, je le sens, « je le sais ; mais les circonstances sont impé- « rieuses, je ne résiste plus.

« Oui, je serai ta femme. Je sacrifie à ton fils « mon bonheur et mon repos. Nourri de ma sub- « stance , il aura aspiré mes sensations avec elle. « Il t'aimera, comme je t'aime; je le placerai entre « nous, et quand mon amour et ma constance te « paraîtront fatigans et pénibles, je lui dirai de « demander grâce pour sa mère , et tu ne le re- « pousseras pas.

« Pars demain avec Soulanges , fais toutes les « diligences nécessaires , et reviens prendre cette « main et me conduire à l'autel. Hélas! cette main, « mon cœur, tout n'est-il pas à toi? Que me reste- « t-il à t'offrir ? »

Je m'efforce de dissiper ses craintes, de lui inspirer de la confiance. Je lui répète ce que je lui ai dit cent fois, ce qu'elle n'a pas écouté... Elle n'était pas mère alors. Je parviens à la faire sourire d'espérance... ou d'amour. J'arrondis mon

bras autour d'elle; je la soutiens, je la conduis. Je cherche l'herbe la plus fine , la plus molle. C'est moi seul , qui , à mon retour de Paris , lui donnerai des soins, qui veillerai sur elle, qui en écarterai les objets, les idées même fatigantes ou pénibles, qui entretiendrai dans son ame cette joie douce qu'accompagne toujours la santé.

Nous rentrons au château : les importuns sont sortis. Nous pouvons nous livrer sans réserve à l'allégresse, à l'amour, à l'amitié. Je présente à madame d'Elmont ma femme et mon fils. Ma femme ! que je suis aise de pouvoir enfin la nommer ainsi! J'embrasse tendrement sa bonne mère. Je lui raconte mes combats, la résistance de Sophie , et ma victoire.

Madame d'Elmont me félicite : elle partage tous mes sentimens. Elle m'appelle son fils, son cher fils, le restaurateur de la réputation de sa fille bien-aimée... Elle observe cependant qu'elle ne se doutait point, il y a quelques mois, qu'il fallût employer un pareil moyen pour ramener Sophie à la raison et à l'hymen.

Il est décidé que ce jour sera un jour de fête, non de ces fêtes où on n'entend que du bruit, où on ne voit que du monde et des fusées, où on se fatigue sans s'amuser. Cette fête sera celle de toutes les affections; elle ne sera que pour nous : l'indifférence serait déplacée ici.

Justine vient recevoir nos ordres. Elle est ce qu'elle doit être : point de légèreté offensante ^

UNE M ACÉDOIIVE.

point de respect affecté. Cependant Sophie baisse les yeux; elle rougit. Justine s'approche d'elle, lui parle bas. Les yeux de Sophie se relèvent; elle répond quelques mots : Justine sort.

«Chère amie, que t'a -t- elle donc dit? — Que « l'amour doit être une vertu dans mon cœur ; «qu'elle seule a besoin d'indulgence, et qu'elle « me prie de la protéger. — Oui , ma Sophie , nous « la protégerons : que ce jour soit pour elle aussi « un jour de féte... Quelle différence inconcevable « dans la manière de voir les choses ! Une femme « repousse un lien respectable ; il est l'objet des « vœux d'une autre. Il faut combattre , vaincre « l'une , et l'autre demande appui et protection. « — Bon ami, la seconde ne veut qu'être mariée; « moi , je veux te plaire toujours. Arrange ce ma- « riage qu'elle désire tant , et puisse son lit nuptial « n'être pas le tombeau de l'amour ! »

Voyons si Justine m'a tenu sa parole , si elle a été discrète, si je peux compter que, pendant mon absence , Sophie ne sera pas en butte au sarcasme, au mépris.

Je cherche, je trouve le maître d'hôtel, et, au risque de l'entendre me répondre : Monsieur en a bien fait autant, je prends le ton d'un homme indigné de l'inconduite de ses gens. Il rougit, pâlit, balbutie; il ne sait rien. Je le presse; il avoue ce qu'il appelle son crime, mais il ne paraît pas très-disposé à le réparer : il est doux de pécher; il est dur de faire pénitence. J'éclate, je torme.

UNE MACÉDOliVE. 477

Je parle du respect dû à ma maison, de l'audace du séducteur de la femme de confiance de madame de Francheville. Je fais valoir les agrémens de la petite , sa gaieté , son esprit , et j'appuie sur deux mille écus de dot que lui donne sa maîtresse... C'est un peu cher; mais il faut payer la discrétion de Justine.

DeuK mille écus dérident bien des fronts, et je m'aperçois que le maître d'hôtel préfère la dot à la femme. Il convient enfin que Justine est fort intéressante ; mais il ajoute qu'elle est excessivement sensible^ qu'elle l'est depuis quelques années , et qu'il est à craindre qu'elle le soit encore long-temps. Au reste , il s'expose volontiers à tout, pour prouver à madame et à moi sa soumission et son respect.

Ces deux êtres, comme tant d'autres, se sont pris, parce qu'ils se sont trouvés là, au premier coin. Sans soins, sans inquiétudes, les facilités, l'habitude leur ont tenu lieu d'amour. Ils vont s'épouser, et dans six mois ils ne pourront plus se souffrir; ils le prévoient, n'importe : Justine aura un mari, et son mari de l'argent. C'est un manteau bien commode qu'un mari; c'est un consolateur bien sûr que l'argent.

Du Reynel ne conçoit rien à la gaieté qui nous anime tous. Il remarque que Justine elle-même fait tout en riant , en chantant , en sautant. Soulanges et moi lui faisons cent contes , et il rit sans savoir de quoi. Il rit parce que Sophie , la com-

tesse, madame d'Elmoiit rient. Elles s'amusent des à -propos, des mots à double sens, que le gros garçon voudrait avoir l'air d'entendre. Que de gens sont mystifiés , et ne s'en doutent pas.

Du Reynel ne rit plus, quand il apprend que Soulanges et moi partons demain. Il devient rêveur, lorsqu'il sait que le maître d'hôtel a des affaires urgentes, qui l'appellent à Paris. 11 ne conçoit pas qu'une maison puisse être tenue sans un maître d'hôtel , et il ne peut exister que dans une maison montée. C'est un très-bon garçon que du Reynel; mais il n'est jamais l'ami du maître; il est toujours celui du château. Il nous propose de le prendre avec nous. Nous le prendrons : nos dames n'auront rien à dissimuler ; elles s'occuperont librement de nous, de nos projets, de notre retour.

Nous avançons cette nuit, que doivent suivre des nuits solitaires et perdues. Les voiles , les rideaux tombent, et l'amour nous attend. La beauté sourit à son vainqueur, l'attire, le provoque pour lui sourire encore... «Ah, soupire enfin Sophie, « que feras-tu de plus quand tu seras mon mari?»

Je m'arrache de ses bras, au lever de l'aurore. Je n'ai pas dormi un instant : le bonheur vaut mieux que le sommeil. Je m'élance dans la berline; je franchis l'espace; je m'éloigne d'elle : c'est pour la retrouver bientôt , et ne la quitter jamais.

Je crois n'avoir rien oublié. J'ai sa procuration; je l'ai priée d'ouvrir mes lettres, et de me ren-

UNE MA.CÉDOINE. 479

voyer, à Paris, celles qui seront de quelque importance.

Du Reynel nous gêne beaucoup. Nous ne pouvons dire un mot de l'affaire essentielle; mais nous parlons d'amour, nous en parlons encore, et ici amour veut dire mariage, félicité inaltérable.

Du Reynel ne croyait pas qu'on pût aimer ainsi. Nous sommes, dit-il, les seuls époux de sa connaissance qui ne respirent que pour leurs femmes ; mais ce que nous éprouvons, il peut l'éprouver aussi , et nous lui donnons envie de se marier. Je ne le lui conseille pas : le chapitre des accidens est très-long cette année , et la fille la plus sage ne vent pas s'être mariée, sans s'en apercevoir.

Du Reynel voudrait trouver une demoiselle de dix-huit ans, il en a cinquante; jolie, il n'est pas beau; aimable, il ne l'est que le verre à la main; qui ait des talens , il ne sait ce que c'est; qui l'aime , cela ne se peut pas ; qui soit riche , il a déjà soixante mille livres de rente. Il veut qu'on lui donne tout, et il n'a rien à offrir. Les hommes sont faits ainsi : ridicules , faiblesses , voilà notre héritage à tous, et, assez ordinairement, nous nous moquons de nos pères.

Pendant que du Reynel fait des projets, moi je m'endors : c'est ce que je peux faire de mieux.

Je ne fais qu'un somme de Montmirel à la Ferté. Soulanges me secoue, m'éveille. Du Reynel est déjà à la cuisine : qu'il épouse une casserole. Nous déjeunons, nous repartons. Je reparle

48o UNE MACÉDOINE.

amour; le flegmatique Soulanges ne répond plus que par oui et par non. Du Reynel digère en silence : il jouit. Je me rendors. Il y a des gens qui ne dorment que dans leur lit; je ne dors plus qu'en courant la poste.

Je suis étonné de me trouver à ma porte. Mon suisse me reçoit avec un visage à la glace. Le drôle est rancuneux : il se souvient que je l'ai attrapé. Mon bon Georges ne sait que m'aimer et m'accueiîlir. H ne m'offre pas ses services : il prévoit tout , et il agit.

Nous convenons , Soulanges et moi , que nous vivrons, que nous logerons ensemble, que nous ne nous quitterons pas, et que nous ne cesserons de nous occuper de notre affaire.

Dès le premier jour, notre mariage est affiché à la maison municipale ; le notaire a reçu ses instructions, la marchande de modes ses ordres. C'est d'elle que nous aurions dû nous occuper d'abord : je demande pardon , aux dames, d'avoir cru qu'il est quelque chose de plus important que des modes.

Le lendemain, monsieur le maire nous promet de nous unir à cinq heures du matin : c'est un aimable homme que monsieur le maire. Le curé sera prêt à six heures : on le paiera un peu plus cher.

«Hé bien, Soulanges, que nous reste -t -il à «faire? — Mais, rien, je crois. — Ah, des billets u imprimés à cinq cents, à cinq mille. J'en enver-

UNE MACÉDOIIVE. 4^1

« rai à toute la France. Je veux que tout le monde u connaisse et envie mon bonheur. Hé, bon Dieu, ce j'oubliais... — Quoi donc? — L'essentiel, les dia- « mans. — Elles en ont déjà beaucoup. — J'en cou- « vrirai Sophie. Ces femmes frivoles ne désirent « ni son cœur , ni ses qualités. Jalouses de ses « charmes, elles le seront encore de sa parure, et <f rien ne tourmente plus ces femmes -là, que la « beauté qu'elles n'ont point , que le faste qu'elles « ne peuvent égaler.

«Georges, amène -moi le joaillier de la cour. « Nous jaserons en l'attendant. » Soulanges trouve tant de luxe inutile. «Une jolie femme, dit -il, « n'est jamais mieux qu'en bonnet de nuit. — Oui, «pour nous, mon ami; mais nous ne promène- « rons pas nos femmes en bonnet de nuit, et le « monde est si béte ! Il admire , il respecte si ex- «clusivement ce qui brille! La considération des « sots est peu de chose, je le sens; mais les neuf « dixièmes de la société se composent de ces gens- «là, et malheur au mérite modeste, sans art et « sans entourage.

« Ah, voyons, monsieur, ce collier... Il fera va- « loir une gorge divine , et ne la cachera point. «Ces boucles d'oreilles... elles ne nuiront pas à « l'effet d'une figure enchanteresse. Des brace- «lets?... Oh, non, non, ils empêchent de Saisir « l'ensemble d'un bras arrondi ; ils le cassent en « deux. Des bagues ? Point de bagues. Cette jolie « main m'appartient ; j'aime à la caresser à tous les

ce instans du jour; elle ne disparaîtra point sous « des pierres. Un simple anneau d'or. Je me coma plairai à le voir , à le toucher. Il me dira : Sophie tt est à toi, et Sophie est heureuse.

«Un diadème... Oui, oui. Celle qui règne sur (( mon cœur, doit porter les attributs de la toutei( puissance. — Mais voyez donc, Francheville, dans (c quelle dépense vous me jetez. — Moi, mon ami , «je ne vous engage à rien. — Je suis perdu, si la « comtesse a un diamant de moins que madame de « Mirviile. — Cher Soulanges, vous ne vous perdrez « pas. Satisfaire les goûts d'une épouse chérie , « n'est-ce pas tout faire pour soi? Choisissez, ré- « glons; monsieur finira avec nos gens d'affaires.

«Nous avons tout préparé, tout arrangé, ce « me semble. — Et en deux jovirs; c'est employer « le temps. — Georges, des chevaux de poste. — «Quoi, déjà! — Sophie m'attend, je ne peux «vivre sans elle; je compte les minutes, je n'en « perdrai pas une. — Courir la nuit ! — Nous dor- « mirons le jour. — Arriver fatigués, harassés ! — « Je suis infatigable. — Moi, je ne le suis pas. — «Hé bien, je partirai seul. — Bon Dieuî que « dirait la comtesse , si vous arriviez une heure « avant moi! — Mon ami, je désire, pour elle et « pour vous, que nous habitions long-temps en- « semble. — Vous croyez être toujours amant? — «J'en suis sûr. Georges, des chevaux, des che- « vaux à l'instant. Va, cours... Georges , mon bon «Georges, reste, envoie Philippe, et qu'il vole. »

Il NT. M A CE G l NE.

Toutes les observations de Soulaiiges sont perdues, sa résistance inutile : nous voilà partis. Je croyais qu'un mariage à arranger est une chose interminable, et j'ai prié Sophie d'ouvrir mes lettres. Si elle m'en a renvoyé quelques-unes à Paris... Hé bien, elles reviendront en Champagne.

A chaque relais, j'éprouve une satisfaction, un bien-être que je ne peux exprimer. A mesure que je me rapproche de la femme adorée, ma joie, mon empressement augmentent; je passe de l'enchantement à l'ivresse.

Montmirel est derrière nous; j'aperçois le clocher du village; encore une heure, et je serai dans ses bras. Avec quelle légèreté elle franchira les degrés, le péristyle, quand elle entendra, quand elle verra la voiture ! Que je vais la trouver belle de quarante-huit heures d'absence, d'amour et de désir !

INous sommes dans l'avenue... Presse tes chevaux, fais donc résonner ton fouet... Encore... encore... toujours... On doit nous entendre, on nous entend sans doute , et Sophie ne paraît point î c( Soulanges , qu'y a-t-il ? Que peut-il être « arrivé pendant notre courte absence ?...)> La comtesse vient au-devant de nous, et elle est seule!...

J'éprouve un serrement de cœur affreux.

«Par grâce, madame la comtesse, tirez-moi de «la phis cruelle incertitude. Où est-elle?... que c( fait-elle?.,. — Elle est au château, sa santé n'est

484 UNK MACÉDOINE.

« point altérée. — Sa santé n'est point altérée, et u je ne la vois pas ? Quel motif l'arrête, la retient? ce — Je voudrais... je ne sais... — Vous savez tout, « madame , et vous êtes sans pitié. - — Depuis hier « elle est profondément affectée. — Qu'a-t-elle , a au nom de Dieu , qu'a-t-elle ? — Une lettre , qui «vous est adressée, qu'elle a lue... — La calom- « nie s'arme -t- elle aussi contre moi? Je vais la «combattre, en détruire les effets... » Je ne me possède plus, je cours; j'arrive, j'entre.

Elle est couchée sur son ottomane. Elle m'entend , elle me voit , elle ne se lève point ; ses bras restent fermés ! On m'a perdu , on a voulu me perdre dans son esprit, dans son cœur; mais ce cœur est à moi, et je suis fort de mon innocence.

« Sophie , qu'a - 1 - on pu écrire , qu'as ~ tu pu «croire, lorsque tu sais que tout mon être t'ap- « partient exclusivement, que je n'ai pas une « pensée qui ne soit inspiration d'amour, qui ne «se rapporte à toi?... Sophie, injuste Sophie, tu «reçois mes baisers, tu ne me les rends plus! « Explique -toi , je t'en supplie; ne me laisse pas « en proie à cette affreuse anxiété. »

Elle essuie une larme furtive; elle prend un air solennel. «Monsieur, me dit-elle... — Mon- « sieur, moi î je ne suis donc plus pour toi qu'un « homme ordinaire! Tu brises donc les liens char- « mans qui nous unissaient ! Tu crois pouvoir sur- « vivre à cettte rupture !...

« — Dans la position où je suis, je m'occupe

UNE MACÉDOIIVE. /(85

«peu de ce que je deviendrai, et cependant je « ne suis pas étonnée du malheur qui m'accable : « une femme sensible est perdue , du moment où « elle suppose qu'il peut exister un homme de « bonne foi. — Sophie , tu te fais un jeu cruel de « froisser, de déchirer mon cœur ! Que signifient <( ces inculpations vagues , ces réticences qui n'é- « claircissent rien , et qui , à chaque seconde , «ajoutent à ce que je souffre? Je le répète, je «suis innocent, et pourtant je suis à tes pieds, «je mouille tes mains de mes larmes, et tu te « tais! Parle, cruelle, parle donc, ou je meurs de « ta peine... Tu veux en vain la dissimuler... Je «la vois, je la sens... Tes larmes se mêlent aux « miennes... »

Elle n'a plus la force de cacher sa douleur; sa fierté l'abandonne ; elle est plaintive et suppliante... Que veut-elle, que me demande-t-elle? Ma vie lui appartient : je la donnerais, je crois, pour la voir sourire encore de tendresse et de volupté.

De dessous un des coussins de l'ottomane elle tire une lettre; elle me la présente... J'ai vu la signature; j'ai frissonné, j'ai pâli. Je tombe dans un état, où les secours de Sophie me deviennent indispensables. Elle daigne me les prodiguer, des mêmes mains qui ont mis dans la mienne la preuve irrécusable de ma faute! Avec quelle amertume je me la suis reprochée ! Quels remords

486 UNE M A.CÉ DOINE.

Font suivie! Ah, je le vois, le remords n'est pas une expiation.

Ma téte est penchée sur ses genoux; elle la soutient; j'ai cru sentir sa joue effleurer la mienne... elle ne me hait donc pas !

Monsieur,

«Le bonheur a fui loin de moi, et il est toujours présent à ma pensée. Les époques s'éloignent , et il vous sera facile de les oublier, au sein des jouissances. Il est pour moi de la plus haute importance que vous n'ayez pas plus tard un doute à former.* Je dois vous rappeler que vous seul pouviez me rendre mère; je veux que vous sachiez que j'ai la certitude de le devenir.

« Je ne demande rien, je ne prétends rien, que la justice que vous devez à mon dévouement absolu.

«Je tiens de votre générosité une aisance, à laquelle j'étais loin de prétendre : j'élèverai mon enfant, il ne passera pas aux mains d'une étrangère.

« Le premier mot qu'il prononcera sera votre nom. Le premier sentiment qui animera son cœur sera l'amour de son père.

«Vous aurez d'autres enfans peut-être, qui, par l'effet des institutions sociales, vous toucheront de plus près. Puissent-ils ne pas vous rendre

UJVE MACEDOliNE. 4t>7

les caresses de celui-ci désirables, nécessaires! Piijssiez-vous n'avoir jamais besoin de son appui , et des consolations de sa mère !

« Je me suis engagée à respecter le nœud qui vous lie : cette lettre est la dernière que je vous écrirai. Je ne vous verrai plus : l'éternité , qui rompt tous les liens, a commencé pour moi. )>

Fanchettk.

Je restai anéanti et silencieux. Qu'alléguer contre lui fait avéré î Je n'osais lever les yeux sur elle; j'attendais qu'elle parlât; elle se taisait; elle attendait elle-même; c'était à moi à me justifier. Peut-être elle espérait que je pourrais le faire; peut-être elle se flattait que j'opposerais, au moins, des circonstances atténuantes à une accusation positive; peut-être m'estimait -elle encore assez pour ne pas douter qu'un déni formel et fondé... Oui, je peux nier, et je serai cru. Mais Fanchette a conservé toutes les qualités indépendantes d'une faiblesse ; elle possède encore une sorte d'honneur : je n'ai pas le droit de l'en dépouiller, je n'en ai pas la volonté.

Quoi, pour recouvrer la confiance de Sophie, je lui présenterais celle que j'ai tant aimée comme une femme sans retenue, qui cherche, avec impudeur, un père au fruit du libertinage! Jamais, jamais ! Je ne dégraderai pas l'autel où j'ai sacrifié. J'avouerai ma faute; j'en solliciterai le pardon; je l'obtiendrai : ma grâce est dans son sein.

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