‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 39 sur 82 · UNE M A. C É D O 1 N · texte numérisé non relu

UNE M A. C É D O 1 N

«Sophie, m'écriai -je, ma Sophie!... — Je ne « suis pkis la Sophie de personne... » Deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent à l'instant. Elle voulut les cacher et fuir; je me traînai après elle; je la suivais sur mes genoux; je l'arrêtais p^r une main qui m'échappait; je saisissais le bas de sa robe, un pied dont je baisais la poussière... « Laissezccmoi, monsieur, laissez -moi... Avec quelle faci- « lité vous vous êtes joué de ma bonne foi! Avec (f quelle cruauté vous en avez triomphé peut- « être ! Hélas, toute à vous, pouvais-je rien soup- « çonner ? Douter de vous m'eût paru un crime. « Et vo*as, témoin de mon aveugle confiance, vous « n'avez rien accordé à ma candeur ; vous n'avez «pas même pensé qu'un retour sur vous-même «me fût dû. Les vertus, dont vous vous pariez, « n'étaient qu'un masque, qui cache la plus cruelle, « la plus inexcusable perfidie.

«Et cette fille, dont je louais le zèle, l'intelli- « gence, le dévouement, affectait tout pour saisir « la moindre circonstance, la tourner à son avan- «tage, faire naître celle dont elle avait besoin. « Elle recevait les marques de ma crédule affec- « tion sans honte, sans rougir. Je les lui accor- « dais, peut-être, au moment même oû elle sortait « de vos bras.

« J'avais tort de craindre , d'éviter le mariage î « Les raisonnemens les plus solides n'étaient à «vos yeux que des préventions. Répondez-moi, « homme pervers et dissimulé , quelle sera main-

« tenant la garantie de votre épouse ? Amant in- « fidèle, que lui réservez - \ ous ? Les perfidies, «l'abandon, les mauvais procédés, peut-être, «voilà ce que je prévois, ce qui m'attend, et ce «que je ne peux éviter. Chaque jour, chaque « moment ajoute à la certitude que j'avais d'être « mère. J'ai fait à cet enfant le sacrifice de ma « vie; je ne le révoquerai pas.

« — Ah , Sophie , comme vous me traitez ! votre «ressentiment est juste; mais il vous égare. Non, « je ne suis pas l'homme que vous dépeignez. J'ai « été faible , coupable sans doute ; je ne serai «jamais un monstre. Et cette bonne, cette sen- « sible Fanchette, que vous écrasez du poids... — « Il ne vous reste plus qu'à la défendre. — Je « l'oserai. Fanchette, libertine, avilie, n'eût jamais «été dangereuse pour moi.

« — Il la défend, le cruel! et peut-être pen- « dant son séjour à Paris, il la cherchait, la trouve vait , m'outrageait avec elle ! — Soulanges î . . . «mon ami!... Soulanges, venez, entrez, écoutez, « et rendez-nous justice à tous.

« Tous avez mes secrets les plus intimes : ma « liaison avec Fanchette a-t-elle été la suite d'un « plan, d'une intrigue, d'une volonté déterminée? «Le hasard, des circonstances imprévues, et un «tempérament de feu n'ont -ils pas tout amené? « — Un tempérament de feu? Et n'ai -je pas des « sens aussi ? dois-je seule les maîtriser ? — Souci langes, répondez: depuis que Sophie m'a tout

<c accordé, ai- je eu une pensée, ai -je formé un «vœu, dont elle ne fût l'unique objet? Vous « ai-je quitté un instant pendant votre séjour à « Paris? ai-je prononcé une fois le nom de Fance chette? ai-je perdu une minute, pour mé rap- «( procher de Sophie? n'ai -je pas précipité les> « affaires les plus importantes? ne vous ai-je pas (( entraîné? n'avez-vous pas vu ma joie, mon race vissement s'accroître à mesure que nous avance cions? et lorsque je croyais retrouver ici l'amour «et ses délices, je ne rencontre qu'un juge sé- «vère, qui prononce sur des fautes commises, u et qui d'avance m'impute des crimes. Mon ami, « elle prévoit, elle redoute l'infidélité, l'abandon, (( les procédés méprisans et barbares, et vous sa- « vez que je rachèterais de mon sang le mal que (t je lui ai fait. J'en paierais l'oubli de mille vies, « si j'en pouvais disposer. Sophie , je suis repen- «tant, affligé, désolé. Par pitié pour tous deux, « pardonnez, oubliez... — Je vous ai aimé, c'est « un malheur; je vous aimerai toujours, c'en est (c un plus grand encore. L'amour se plaint; il ne « sait pas punir. Pardonner est facile ; mais oua blier î L'indifférence seule oublie.

« Je crois à la sincérité de vos regrets; mais ils « ne peuvent effacer le passé, ni me rassurer sur « l'avenir. Il ne dépend plus de vous de me rendre « heureuse. »

Elle retombe accablée sur cette ottomane, où elle avait déjà mouillé, de ses larmes, cette lettre

fatale, qui a détruit son bonheur. Je la reprends cette lettre, je la présente à Soulanges. «Lisez, «mon ami, lisez, et dites si ces sentimens sont « d'une femme méprisable. >f

Soulanges lit, et prend la parole. Il s'exprime en homme désintéressé, il blâme ma faiblesse; mais il soutient que les circonstances ont tout fait. Il remarque que Fanchette, revenue de son ivresse, respecte madame de Mirville et ses droits. « Que peut faire de plus une femme qui s'est ou- «bliée, et comment une jeune fille, indépen- « dante de tout, même de l'opinion , qui n'a jamais «aimé, qui rencontre Francheville , peut -elle « s'occuper de la raison, ou du devoir?

« — - Hélas! je ne méprise point Fanchette. Elle « a comme moi des yeux et un coêur, et comme « elle j'ai été faible. Cependant elle connaissait «mon amour; je l'ai laissé éclater devant elle, « et elle a consenti à un partage humiliant. Non , « elle n'est point exempte de reproches. Je ne lui « en fais pas, je n'en ferai à personne. Hé, com- « ment blâmer celles qui s'attacheront à lui, lors- « que je ne peux l'arracher de ce cœur, horri- « blement froissé ? Partout il trouvera des objets « faits pour plaire. Sa taille, sa figure, le son de « sa voix , l'esprit , les talens , tous les prestiges «s'uniront contre la jeunesse et la beauté, et «moi, je ne serai plus que sa femme!... Cepen- « dant je n'ai pas vingt ans, je suis johe. J'ai été

« aimée , poursuivie. J'ai tout refusé , tout dédai- « gné. Je me suis livrée en aveugle au ^eul homme « qui pût me plaire. Je me flattai d'être aimée (c uniquement, je devais le croire, et cet homme « est incapable de se fixer. » -

Je ne prolonge plus une inutile défense ; je ne parle plus à son jugement. C'est son cœur, ce cœur, foyer précieux des plus tendres, des plus purs sentimens, que j'attaque, que je presse. C'est l'amour que j'invoque; c'est lui qui s'exprime par ma bouche; j'ai ses expressions rapides et brûlantes. Sophie se tait ; mais elle écoute. Je reprends sa main ; elle ne pense plus à la retirer. Le sourire reparaît sur ses lèvres; mais ce sourire est mélancolique et froid. « Quel empire il a sur «moi, dit-elle! avec quel art il sait tromper!... «Par grâce, permettez que je me recueille, que «je revienne de l'émotion, du trouble où cette « scène m'a jetée. Vous-même avez besoin de vous «remettre : votre tête est fatiguée. — - Ma tête, « madame, ma tête! — Ah, si vous êtes vrai, que « de peines dans deux cœurs , qui n'auraient dû « connaître que le plaisir! »

D'une voix timide, je demande un baiser; elle me repousse doucement , mollement. J'insiste : Soulanges me prend , m'entraîne : « Ne forcez « point ce cœur qui brûle de revenir à vous. «Laissez à l'amour -propre quelques heures de « résistance. »

Je sors, je m'enfonce dans ce parc, naguère l'asile des plus délicieux mystères. Je n'y exhale que les soupirs de la douleur.

Justine me cherche ; elle m'apporte une lettre qu'elle a cru devoir soustraire , après avoir vu l'effet de la première. « Ah, Justine, ce n'est pas a celle-ci qu'il fallait lui cacher ! »

Justine veut causer; elle croit la gaieté toutepuissante : la gaieté blesse l'être qui souffre. Je ne réponds pas; Justine s'éloigne.

De qui peut être cette lettre?... Ah, c'est Eustache qui m'écrit; je l'ai marié; il me doit son bonheur et la satisfaction d'être bientôt père. Je mettrai le comble à mes bienfaits : je nommerai l'enfant de sa petite Claire.

Toujours des enfans ! Partout des enfans ! La on se félicite, on se réjouit, on attend avec impatience le présent de l'amour. Ailleurs, on gémit d'avoir été heureux. Si on l'osait, on imputerait à l'enfant même, le mal qu'il a fait avant de naître. Et pourquoi lui rien imputer ? Pourquoi souffrirait-il, plus tard, des fautes de son père? Qu'importe qu'une vaine cérémonie ait précédé, ou non, sa naissance? N'y avait-il pas des hommes avant le mariage , et ceux-là repoussaient-ils les fruits de leur amour?

Et sa mère , sa bonne , son aimante , j'ose trancher le mot, sa vertueuse mère, m'appellera en vain au milieu de ses douleurs. Isolée, ou environnée d'êtres indifférens, elle n'aura personne

pour la plaindre, l'aider à souffrir, recueillir avec elle le premier cri de l'enfant!... Je l'entends, ce cri doit retentir au fond du cœur d'un père; je vois Fanchette porter sur moi un œil calme et satisfait. Elle me présente mon fils; je le prends, je le presse sur mon sein, et elle oublie ce qu'elle a souffert.

Préjugés, institution des hommes, disparaissez devant la nature! Non, je ne condamnerai pas à l'abandon , à l'oubli , une fille charmante , qui n'est coupable que de m'avoir trop aimé. Quelle femme est plus vraie, plus sensible, plus dévouée, plus séduisante ! Quelle autre a répandu sur moi une plus grande masse de bonheur ! Ses droits ne sont-ils pas plus anciens et aussi respectables que ceux... Et parce qu'elle est sans famille, sans considération, sans fortune, je lui préfère... Oh, le monde, le monde! on le méprise, et on le craint ; on croit le braver , et on f^iit tout pour lui.

Je serai homme dans toute l'acception du mot; je romprai les barrières que l'ordre social à élevées entre l'équité et moi; je serai juste envers tout le monde, et Fanchette, ma Fanchette...

Qu'ai-je dit, que vais-je ajouter? Malheureux! n'as-tu pas une Sophie, à qui tu as tout promis, / à qui tu es déjà lié par tes démarches? T'aimet-elle moins que Fanchette? Auras-tu la cruauté, l'injustice d'appeler le déshonneur sur sa téte?

Insensé que je suis, faible jouet des passions, me voilà donc réduit à choisir une victime ! Toutes

deux me sont également chères : laquelle immolerai -je ?...

Tu pleures, misérable, tu te repeos!... Larmes tardives! vain repentir!...

Je n'ai avec Fanchette aucun engagement. Jamais je ne lui ai dit un mot qui pût autoriser des espérances... Elle a tout fait pour l'amour; seul, il a suffi à sa félicité; elle l'a dit, écrit, et aujourd'hui encore elle ne demande rien... Hélas, le malheureux , condamné à perdre la vie , ne demande pas grâce; il l'espère, il l'attend.

Mais Fanchette me croit marié , comme tout le monde. Elle respecte, dit-elle, le nœud qui me lie : elle est donc résignée, et sans espoir... Oui, résignée à me regretter, à souffrir, à user ses beaux jours dans les privations et les larmes... Jeunesse, beauté, qualités du cœur, rien na pu la sauver de l'infortune ; ses charmes mêmes ont été l'instrument de sa perte, et son malheur est sans remède.

Sans remède!... Il en est un; tu le connais, ta conscience te parle, ton cœur te pousse... Et Sophie , Sophie !

Je ne sais ce que je dis, ce que je pense, ce que je veux. Un voile épais s'étend sur mes yeux, sur mon imagination. Je tombe sur un tertre, incapable de Her deux idées, et de prendre une détermination.

Qui vient à moi?.,. C'est une femme... c'est elle, c'est Sophie... 11 était temps!

UNE MACÉDOIINE.

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