CHAPITRE XXX
Le mariage. .
« Vous voilà seul , affligé , et moi qui suis vrai- « ment malheureuse, je vous cherche pour vous «consoler... Mon ami, voyez -moi, parlez -moi; c( si vous pouvez vivre sans moi , je ne peux vivre «sans vous... Ta poitrine est oppressée, ton œil «éteint... Reviens à toi, à ton amante, à ton « épouse. J'ai été dure dans mes expressions : la « douleur a de l'énergie. Elle ne calcule pas les «mots, et tu n'es pas sans indulgence... Pense,' «bon ami, que c'est l'offensée qui revient, qui « voudrait oublier, qui ne le peut; mais qui est « toujours pleine de toi. )^
Quel besoin j'avais de l'entendre ! Je ne saisissais rien de ce qu'elle m'adressait. Mais sa voix me calmait, me ramenait à elle, tout à elle... à elle pour jamais. Je la regardais avec un sentiment délicieux. Elle avait cessé de parler, et j'écoutais encore.
Elle s'assied près de moi; elle prend ma main, elle y porte ses lèvres... C'en est trop. C'est à moi qu'il convient d'être suppliant, respectueux. Je tombe à ses genoux; l'amour, le repentir cherchent des expressions : celles du cœur ne suffisent-elles pas à qui sait les entendre? Elle me sourit, et cette fois, c'est d'amour et de désir.
Oubliant nos peines, confondant nos ames, unissant tout notre être , nous arrivons au comble de la félicité. Nous mourons, pour renaître et pour mourir encore... Serait-il vrai qu'un raccommodement soit l'aiguillon de la volupté.
Sophie est heureuse, parfaitement heureuse... Elle cherche à prolonger son ivresse et la mienne... Craindrait -elle le réveil ?
Oh, oui, oui, je l'ai pénétrée : elle voulait s'oublier au sein des illusions. Celle-ci est à peine dissipée, et LUI soupir nouveau s'échappe. Celui-là n'est point un tribut à l'amour; il est amer comme la douleur. Cette figure enchanteresse, divine, quand elle exprime le plaisir, devient froide et sombre... A-t-elle trouvé dans mes yeux la plainte , ou le reproche? « Bon ami, me dit-elle, je crois « que le temps est le médecin des plaies de l'ame ; « mais il suffit d'un souvenir pour déchirer la « blessure.
« — Hé bien , Sophie , séparons-nous du monde , « où les occasions se présentent à chaque pas , et «où ces souvenirs, renaissant sans cesse, ne sont « cependant que la crainte de l'avenir. Allons dans « un heu agreste et sauvage , où rien ne les rap- « pelle, et où ils s'éteindront peu à peu. J'ai une ce terre au milieu des Pyrénées; point de château, «une simple habitation, en mauvais état peut- « être. Nous la rétablirons; elle nous suffira. Tu «as embelli la cabane de Servent; tu porteras, «dans ces montagnes, le charme qui ne te quitte XV, 32
UNE MACÉDOIJVE. !
«jamais. Quelques pâtres, quelques paysannes, «brûlés du soleil, usés avant le temps, par le «travail et la misère^ voilà ceux que nous ren- « contrerons quelquefois , et qui nous rappelle- « ront que nous ne sommes pas seuls au monde. «Sophie 5 te sens-tu le courage de renoncer à la «foule, au bruit, aux jouissances du luxe, aux « plaisirs tumultueux ? Es-tu disposée à vivre uni- « quement par moi et pour moi? Parle; en des- « cendant de l'autel, nous partons, et nous allons « porter dans notre vallée l'amour, la constance « et le bonheur. »
Elle ne me répond pas; mais sa paupière est humide; elle est attendrie, et cependant son œil est incertain et défiant. « Ce que tu me proposes « est - il l'effet d'une résolution formelle, ou cè- « des -tu à une impulsion qu'excite la pitié, et « qui passera avec l'instant qui l'a vue naître ? — « Sophie, avec quel transport, quelle vérité je ré- « pète ce que nous nous sommes dit ici, à cette « place même : Toi, toujours toi, rien que toi. — • «Ah! tu as prévenu mes vœux les plus doux, tu « les as comblés ; je n'en ai plus à former. Je peux « être heureuse encore; je le serai, je l'espère, si « la solitude, l'uniformité de la vie que nous al^ « Ions mener ne te paraissent jamais ennuyantes « et pénibles. — Tu doutes encore , ma Sophie ! « — Hé bien, rassure-moi, je ne demande qua (( l'être. — Que faire pour cela? — Etre toujours « ce que tu es en ce moment.
« — Sophie, jeudi est le grand jour qui nous « unit à jamais. Je vais me hâter de donner mes « ordres à Georges : il n'a que le temps nécessaire « pour les exécuter. — - Un moment, Francheville. « — Que veux-tu, ma Sophie? — N'as -tu plus « rien à me dire ? — Non, je n'ai plus qu'à répéter. « — Estimable, autant que sensible, tu n'as plus « rien à me dire ! Tu n'as pourtant pas oublié que c( tu vas être deux fois père. — J'étais certain que « tu t'en souviendrais. — Et tu te rapportes à moi « du sort de cet enfant? — Tu ne lui feras pas « expier la faute de son père. — A quelle somme «monte ton revenu? — A soixante mille francs, « plus ou moins. — J'ai un peu davantage. La «moitié de ta fortune à cet enfant; l'autre et ce « que je possède au mien: es -tu content Fran- « cheville? — J'admire, j'adore, et je me tais.
« — Mais, mon ami, mon bon ami, tu ne re- « verras point Fanchette? tu n'auras avec elle au- « cune relation? tu me le promets? — Et que je «meure, si je viole mon serment!
« — Tu me donneras ta signature , et j'arran- « gérai moi-même cette affaire à Paris. Tu sauras «si je peux haïr. Je verrai Fanchette, je lui par- «lerai, je la consolerai... Ah, qui t'aime, et te « perd a besoin de consolations. Rentrons, mon « ami , et soyons tout à nos projets et à l'amour. »
On nous attendait avec une inquiète curiosité. L'air radieux de Sophie annonçait une réconci-
5oO VNE MACÉDOINE.
liation franche, entière, scellée par la main du plaisir.
Je déclarai hautement la résolution que nous venions de prendre, et je parlai de notre retraite^ en homme enchanté d'éloigner de Sophie jusqu'au plus léger nuage. Madame d'Elmont avoua, sans détour, son éloignement pour la solitùde; mais elle ajouta que, tout bien examiné, elle aimait mieux s'ennuyer avec nous , que dans le monde sans sa fille. Et elle n'a pas trente-six ans , et elle a des moyens de plaire encore, et elle nous sacrifie des illusions, toujours plus précieuses, à mesure qu'on approche de leur terme. Ces deux femmes sont dignes l'une de l'autre.
La comtesse et Soulanges croient qu'on peut aimer long-temps , toute la vie même , avec certaines modifications; ils ne conçoivent pas que l'amour puisse tenir lieu de tout : ils ne le connaissent pas.
Je fais signe à Soulanges; il m'entend, nous sortons. Nous rentrons avec nos écrins, et chacun de nous pare son idole. La physionomie de la comtesse s'anime , et devient brillante comme ses bijoux. « Ah î me dit Sophie , l'amour est nu : « c'est ton cœur qu'il me faut. »
Ah, j'ai acheté deux jolies bagues : je les aime assez aux mains qui ne me plaisent pas. Je les offre à Justine : elle m'a rendu des services , et je suis bien aise de la rendre intéressante aux yeux de son maître d'hotel.
UNE MACEDOINE. 5o 1
Les minutes, les heures, les jours s'écoulent avec rapidité, et chaque instant est marqué par une jouissance. L'amour, l'amitié, la piété filiale nous occupent tour à tour. Je ne m'éloigne pas un instant de Sophie, et cependant elle ne se croit jamais assez près de moi : elle sait qu'un regard, un sourire., un mot, son fichu, produisent une sensation , et que l'imagination de l'homme qui sent ne s'éloigne pas de son cœur.
Il sort enfin du néant, ce jour précurseur du heau jour qui fixera nos destinées. L'amour heureux nous présente au réveil la certitude du lendemain.
Le cœur n'est jamais difficile sur les dispositions du départ, quand on brûle d'arriver. Nous ne pouvons être assez tôt en voiture, ni courir au gré de nos vœux. Nous payons les guides au décuple , nous allons comme le vent , et Paris semble reculer devant nous. Pourquoi cet empressement? Que nous manque-t-il ? L'amour n'at-il pas tout fait pour nous? L'hymen pourra-t-iî davantage? Ah, je le sens, il faut à l'homme plus que du plaisir, et la considération qui suit une cérémonie auguste et légale, en élevant sa maîtresse jusqu'à lui, ajoute à sa félicité.
Nous arrivons, nous descendons tous chez Sophie. Soulanges et moi nous courons, nous nous assurons que les mesures que nous avons prises, pour le lendemain, auront leur effet. Nous rentrons. Soulanges, pénétré, comme moi, d'un sen-
^02 UNE MACÉDOIjyE.
timent religieux, salue la comtesse avec une sorte de solenjiité. 3e cherche Sophie... Elle n'est pas à l'hôtel... Je sais où elle est allée.
Ah, pourquoi n'est-elle pas ici!... Ces mots, ces mots d'une effrayante vérité : Qui t'aime et te perd a besoin de consolations , ces mots retentissent au fond de mon cœur. Fanchette souffrante, plus belle peut-être de sa douleur, se présente à mon imagination tourmentée. Je la vois, je l'entends; je ne peux lui répondre. Ces consolations, qui lui sont si nécessaires, lui sont offertes par celle qui la sépare à jamais de moi. Elle ne croira point à sa sincérité; elle pensera que, par un raffinement de cruauté , Sophie a voulu jouir de son triomphe; elle m'accusera d'y avoir consenti; je vais lui être odieux... Il faut la désabuser, je le dois, je le veux. J'y cours; je vole lui dire un éternel adieu, contempler pour la dernière fois cette figure enchanteresse, ce sein qui recèle le fruit de la plus vive tendresse... Malheureux, où vas -tu? Tu as juré de ne pas la revoir !
Homme faible, sois du moins homme d'honneur. L'honneur! y en a-t-il dans les peines que ^ l'on cause?...
Reviens, Sophie, reviens, ou je succombe. Je vais oublier mes promesses. Et toi... Je l'entends, je la vois, c'est elle... Elle est sauvée!... Je le suis aussi.
Georges vient me renc|re ses devoirs. Il me dit
IIIVE M ACÉDOIN E. 5o3
à Toreille qu'il a préparé chez moi une petite féte. Elle (levait avoir lieu après la cérémonie. Notre départ immédiat dérange ses projets , et cependant il voudrait bien que ses apprêts ne fussent pas perdus... Et d'où Georges sait - il ?... Etourdi que je suis! Je l'ai chargé de la distribution des billets de mariage.
« A quoi bon nne féte, dit Sophie? A amuser « des gens, dont nous nous soucions peu. Chaque «jour n'est-il pas pour nous un jour de féte? — (c Ma bonne amie, rejeter l'hommage du zèle, « n'est-ce pas humilier celui qui l'offre ? — Tu as « raison , tu as raison. — Et puis Georges nous «suit dans les Pyrénées; il renonce, pour nous, «à ses amis, à ses habitudes; ne lui devons-nous ce pas quelque dédommagement ?
Elle s'approche de Georges ; elle lui parle avec bonté ; elle accepte ce nouveau témoignage de son affection. Le bonhomme est enchanté. Il va, il vient de l'un à l'autre. Il nous presse de monter en voiture ; nous partons.
Quelle féte ce bon Georges a-t-il pu préparer? Je lui connais de l'exactitude, de la probité, de l'attachement; mais de l'imagination!... C'est, m'at-il dit, mon suisse et lui qui ont tout arrangé : cela sera beau!
Nous sommes reçus par du Reynel , et Sophie et la comtesse rougissent jusqu'au blanc des yeux. « Que diable signifie tout ceci ? dit le gros gar- « çon. On est marié là -bas, démarié ici, on se
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« remarie demain : je n'y comprends rien. » J'aurais volontiers battu Georges, et à quoi cela eûtil servi? Le parti le plus sage était de mettre un terme aux conjectures et au bavardage de du Pœynel, en lui confiant tout, et c'est ce que je fis... Yoilà une féte qui commence bien.
Nous montons au salon ; personne. La foule au moins ne nous incommodera pas. Georges a rangé les fauteuils en face de l'antichambre; il nous invite à nous asseoir : il est dans l'ordre de faire ce que prescrit le maître des cérémonies.
Les portes s'ouvrent. Les Servent , les Tachard , Eustache et Claire paraissent. Ils ont chacun un gros bouquet à la main ; ils vont chanter chacun leur couplet. Allons, allons, cette idée est heureuse.
Philippe s'approche avec son violon. Ah, M. Philippe est l'orchestre.
La petite Claire se range au premier plan. C'est elle, sans doute, qui va commencer. Elle est vraiment jolie cette petite Claire , et sa taille rondelette lui sied à merveille. Ahî il n'y a plus de trou au fichu. L'aisance dérobe toujours quelque chose aux grâces.
Mon suisse est derrière elle , un gros livre à la main. Je devine : il a été le répétiteur ; il est souffleur maintenant.
Claire commence la fameuse chanson du meimisier de Nevers : Aussitôt que la lumière, et nous partons tous d'un éclat de rire. Une chanson
UNK M VCÉDOINE. 30^
bachique pour épithalame! Claire rougit, baisse les yeux , et se tait. « Je vous le disais bien , re- « prend Eustache , que ce n'est pas de vin qu'il K fallait parler à madame et à monsieur. — Taisez- (( fous, s'écrie le suisse. Ce chanson il est le plus « peau qu'on ait fait en France , et le plus peau « est ce qu'il faut offrir à matame et à monesier. » Eustache soutient son opinion ; le suisse défend la sienne ; la contestation s'engage ; Georges s'agite, se dépite, se désole. Il fait de vains efforts pour rétablir l'ordre : la première scène est tombée; elle ne finit pas.
Nos bons villageois déposent tout simplement leurs bouquets à nos pieds; ils nous félicitent, et demandent la permission de nous embrassër, Claire me présente sa jolie petite mine : cela vaut mieux que le meilleur couplet.
« Ce n'est qu'ein chanson pertue, dit le suisse, « Fous allez voir, fous allez voir. — Allons, voyons. « — Ein com'die de Rotsbue , le plus peau de ses « com'dies. » il déploie trois paraveus ; il donne un coup de sifflet... C'est de mauvais augure.
Au coup de sifflet la porte de mon cabinet s'ouvre; il en sort huit à dix xillemands renforcés. Les plus jeunes sont habillés en femmes.
Ah, c'est une pièce allemande qu'on nous donne. Nous n'entendons pas uîi mot de ce que disent les acteurs. Je prends la liberté de les interrompre , et je demande combien d'actes a /e plus peau coin die de Kotshue. « Cinq, monesier, bien Ion-
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u giies et bien larches. — Ya te promener avec tes « cinq actes. Et où diable as-tu été dénicher tes (c comédiens allemands?^ — Chez ein marchand te u vin allemand, rue de Turenne, n*^ 3?.. — -Mène- « les à l'office; ils s'y plairont bien autant qu'à « leur n^ 32. — Mais c'est ein affront, monesier... « — A tes comédiens ? Une bouteille de plus par « téte pour laver cet affront-là, et que tout soit « fini.
c( Au moins , monsieur , me dit Georges , ne « croyez pas que je sois coupable de tout ceci. — • «Qu'est-ce que c'est coupable? — Je voulais du (c français. — Tu français ! Hé , toute le monte il « entend le français; rien te plus commun que le « français. Chai voulu tonner à mestames qu'et «chose té mieux qué tu français. — Quoi, tu « trouves le français inférieur à l'allemand? — L'al- « lemand, monesier, c'est ein mère langue. — Hé, cf ne sais-tu pas que Charles-Quint disait... — Bon « ami , tu ne t'aperçois pas que tu commences , «avec ton suisse, une scène aussi plaisante que « son idée de comédie allemande. Tu débutes par «lui citer Charles- Quint, dont il n'a jamais en- « tendu parler , et tu vas... » Les éclats de rire recommencent. Les artistes du n® ?>i nous regardent la bouche béante ; ils ne savent s'il faut continuer ou se taire : ils n'entendent pas plus le français que nous l'allemand. Je leur fais signe d'aller boire et manger; je prends mon suisse par les épaules, et je les mets tous à la porte.
ujvr 3rACÉDOiivE. 5o7 Georges tourne autour de moi, il est timide, embarrassé ; il y a quelque chose encore , et il craint que déjà sa fête nous paraisse trop longue. « Allons, parle, mon vieux ami; ne te décourage ce pas. La comédie allemande est une idée suisse : « tu en as eu sans doute une meilleure. — Au « moins, monsieur, je serai court : trois cents vers « au plus. — Français? — Français. — Voyons tes «vers. — Oh, je n'en suis pas Fauteur. — Je le « crois. — Je les ai trouvés dans un vieux Mer- « cure. — Ces vers -là s'oublient promptement : « ceux-ci auront le mérite de la nouveauté. — C'est « la nichée d' Amours. — Ce titre promet. — Et je «craignais d'adopter l'ouvrage. — Pourquoi cela? « — C'est qu'il vs'y trouve une Vénus qui fait des « enfans avant que d'être mariée, et ces dames « pourraient être choquées... — Que le diable t'em- « porte ! »
Pauvres femmes ! dans quel état les a mises l'observation de ce vieux imbécile! Elles n'osent lever les yeux! Il est si humiliant de se voir attribuer la vertu qu'on n'a point.
Il n'y a pas à revenir sur ce qui est dit. Le coup est porté; chercher à l'adoucir, serait enfoncer le trait. <c Finissons , Georges ; débite tes trois cents « vers, et laisse-nous. — Oh, monsieur, j'ai aussi « mes acteurs. »
Il leur donne le signal , et aussitôt un carillon infernal se fait entendre sur les degrés. Le bruit
5o8 UlYE MACÉDOINE.
augmente et s'approche. Je crois , en vérité, qu'on se bat , ou peu s'en faut. Je m'élance , j'ouvre la porte , et un héros , en casque et en cuirasse , vient rouler dans mes jambes. Du Reynel, d'une main , a accroché le bas de sa mante ; il tient de l'autre un enfant nu par l'oreille. Un second enfant suit le premier, en pleurant, et en criant qu'ils n'ont pas demandé à faire l'Amour, et que c'est M. Georges qui l'a voulu.
« Je ne le souffrirai pas , s'écrie du Reynel. Foi « de gastronome , il n'en sera rien. — De quoi s'a- (c git-il donc , mon ami ? — - Je fais exécuter ici le « menu que j'avais réglé pour la noce d'Eustache. « Je surveille tout , je suis tout à tout , et malgré (c ma vigilance , le cuisinier et ses .marmitons s'é- « chappent , sans que je m'en aperçoive. Et j'ai là- « bas trente casseroles sur les fourneaux , des jus , a des purées à passer , et il ne me reste qu'une «grosse gagui, qui n'est propre qu'à laver des « légumes! Je crie, je tempête; je vais, je cours. « Je tombe sur les genoux au milieu d'un esca- « lier, et je me fais une bosse à la téte. Je me «relève; j'entre partout... personne. Je monte « jusqu'au grenier, et j'y trouve monsieur, habillé « en Mars , et ces deux petits drôles en Amours. « Un cuisinier en Mars ! Faites des sauces , mon- « sieur , et faites-les bonnes.
« Je les renvoie à la cuisine ; je les pousse de- « vant moi. Ils marchent en grondant, en répé-=
UNE MACÉDOINE. 5og
« tant qu'ils ne peuvent manquer à M. Georges! «Manquez a tout l'univers, monsieur, et point « à mon dîner.
«Je les avais conduits, traînés jusqu'à l'entre- « sol. Je mettais dans mes propos, dans mes ac- « tions, une énergie que je ne m'étais jamais con- «nue, et qui était bien légitime : je sentais le « brûlé !
« Pan ! la laveuse de vaisselle sort comme un « trait d'une petite chambre. Nue comme la main , « laide comme le diable , elle se présente devant « moi, et me fait reculer jusqu'au mur. Elle m'in- « vite à ne rien craindre ; elle me conte qu'il est « écrit que Vénus est sortie nue du sein d'Amphi- « trite. Amphitrite n'a rien produit de bon que les « huîtres de Cancale.
a Je m'emporte contre cette Vénus de basse- « cour; je lui applique cinq à six vigoureuses cla- « ques sur les fesses, et, pendant qu'elle se les «frotte, que je la rejette dans sa chambre, que « je lui ordonne de reprendre ses habits et d'aller « soigner ses légumes , Mars et les Amours crottés (c m'échappent , traversent la cour , et enfilent l'es- « calier qui mène aux appartemens. Je les suis à « cette porte ; je m'accroche à eux. Je proteste « qu'ils descendront à la cuisine , et que je les y « tiendrai sous clés et verroux. Monsieur me ré- « pond froidement qu'il faut qu'il joue la comédie. «Jouer la comédie, quand le dîner brûle! Dîne- « t-on avec des vers , quelque beaux qu'ils soient ?
5lO UIVE MACÉDOINE.
« Peut-il exister un motif qui autorise un cuisinier « à quitter ses importantes fonctions?
« — Mon ami Georges, nous te savons gré de « rintention; mais ta nichée cV Amours ne vaut pas « un bon dîner. Renvoie tes acteurs à la cuisine.
« — De trois pièces , ne pouvoir vous en faire « entendre une , c'est bien dur , monsieur. Au « reste, je n'ai pas perdu tout lè fruit de mes soins. « Je vous ai procuré une sensation agréable : vous « avez vu le plus grand nombre des heureux que « vous avez faits. 11 n'a pas tenu à moi qu'ils fus- « sent tous réunis, et je ne sais pourquoi made- « moiselle Fanchette s'est refusée à mes instances. « — Vous avez invité Fanchette! — Oui, monsieur, fc — Quand ? — Hier au soir. — Elle sait que je me « marie demain ! — Oui , monsieur, w
Un frissonnement général s'empare de Sophie; ses joues se décolorent; elle laisse tomber sa téte sur sa poitrine... Elle s'est montrée à Fanchette épouse indulgente et sensible , et Fanchette savait que leur position était la même, leurs droits égaux, que Sophie n'avait rien à lui reprocher, rien à lui pardonner. Modeste et bonne , elle a eu l'air de recevoir une grâce; elle en a paru reconnaissante. Sans doute elle a craint de m'affliger dans Sophie. Délicatesse, désintéressement, résignation, qualités, vertus, elle a tout, elle embellit tout.
Fanchette, Fanchette! ah, il m'est impossible d'oublier cette femme, de prononcer son nom sans délire et sans douleur... Mais Sophie! Sophie