IJ N E M A C E D O 1 N E. DIT
est humiliée, souffrante. Elle l'est par moi, pour moi, et je ne la rappelle pas à l'amour, qui console, qui efface, qui est tout!
Je suis auprès d'elle , et elle ne me voit pas. Je prends sa main; elle lève ses yeux sur les miens; elle me regarde avec une expression déchirante. « Je suis accablée, me dit-elle tout bas, pour ai- « mer le bien , pour avoir voulu le faire. Il est « donc vrai qu'une bonne action peut laisser des «regrets! » Sa voix sentimentale, un air de langueur, qui peut-être l'embellit encore, la douce pression de sa main, me pénètrent, m'agitent, m'exaspèrent. Je me lève furieux; je vais à Georges; je lui saisis le bras... Je ne sais ce que je vais faire... Je me sens arrêté... Par qui? C'est Sophie qui a jugé mon mouvement, qui me sauve de moi-même. «Bon ami, il a cru bien faire; il « eût fait bien, si des circonstances qu'il ignore... « Retirons-nous; je ne suis pas à mon aise ici. »
Je sors avec elle. Madame d'Elmont nous suit. Elle nous demande la cause de cette étonnante , de cette brusque disparition. Sophie éloigne d'elle toute idée qui me serait défavorable. Elle n'est pas bien, elle souffre, dit -elle simplement. Oh, elle a dit vrai. Madame d'Elmont monte en voiture avec nous.
«Hé bien, hé bien, nous crie du Reynel, que « faites-vous , que deviendra mon dîner ? Le ferai- «je manger aux paysans d'Ermeuil, aux coraé- « diens allemands? » C'est bien le moment de nous
5l2 UNE MACÉDOINE.
occuper de ces niaiseries4à ! Nous ne répondons rien; nous partons.
Le reste de la journée s écoule tristement. Êtr^ humiliée aux yeux de Fanchette! répétait Sophie. Et ce nom, toujours m'agitant, me reporte, malgré moi, vers celle à qui je ne dois plus penser. La présence de Sophie me contient, më calme par intervalles; mais mon cœur est partagé. Il possède l'une ; il désire l'autre : l'excès même du sentiment lui ôte toute son action.
Ce sont les nuits heureuses qui font les beaux jours, a dit un homme ingénieux, et sans expérience. Quelle nuit plus douce que la dernière! Quelle journée que celle-ci! Que sera le lendemain ?
Il paraît, ce jour si long-temps, si vivement désiré, et je n'éprouve pas cette satisfaction intime, cet empressement, ces transports que la présence seule de Sophie faisait naître, entretenait, augmentait, que je croyais inépuisables. Je vais ce-' pendant me donner à une femme charmante, que j'aime avec passion... Mais je me sépare à jamais d'une autre.
Sophie est pensive, rêveuse même. Son imagination est péniblement affectée. Peut-être a-t-elle remarqué ma préoccupation; peut-être s'est-elle aperçue de l'effet toujours certain de ce nom... Ah, Sophie, je t'épouse, je l'abandonne ; pardonne au moins un regret.
La comtesse, Soulanges, Georges, nos autres
UNE 31 ACÉDOIJN E. 5l3
témoins paraissent; nous sortons. Nous avons satisfait à la loi, et nous allons entrer dans le temple, où je vais jurer de n'aimer que Sophie, de ne plus former un vœu dont elle ne soit l'objet. Je promettrai... Puissé-je tenir ma promesse!
Le prêtre est à l'autel; il a ouvert le livre de notre irrévocable destinée : le recueillement de Sophie ressemble au dévouement d'une victime. Ah, ses craintes se sont renouvelées. Une nuit froide a donné à la réflexion le temps de naître, de se développer. Elle se marie, parce qu'il le faut, parce qu'elle l'a promis, et elle ne voit dans le mariage qu'un lien nul pour l'inconstant, pesant pour l'infortunée qui le porte.
Ah, je dissiperai ces nuages, que peu d'heures ont formés, accumulés. Je me charge ici du bonheur de sa vie; je ne l'oublierai pas.
Le prêtre nous interroge ; il va prononcer l'auguste formule. Soulanges et sa comtesse ont répondu oui ^ comme s'il se fût agi d'une contredanse ou d'un boston. Le oui de Sophie est timide, faiblement articulé; je donne au mien l'énergie et la décence que commandent l'instant et le lieu.
A peine l'ai-je prononcé, qu'un profond soupir se fait entendre dans l'éloignement. Un bruit sourd lui succède. Je me tourne; je vois une femme à demi masquée par une colonne, tombée sur le carreau, et il n'y a dans l'église qu'elle, le célébrant et nous.