‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 46 sur 82 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

rentre en matière.

Nous avons été reçus dans cette ville , comme le sont partout les gens en place. Félicitations prématurées des autorités civiles, qui quelquefois, trois mois après, maudissent l'homme qu'elles ont sottement adulé; visites de Francheville à toutes les personnes im peu marquantes; visites de madame à toutes les femmes d'un certain rang; ensuite, pendant huit jours, l'hôtel de la préfecture a ressemblé à une église fréquentée, d'où les uns sortent, pendant que d'autres entrent. On nous annonçait des gens dont nous ne savions pas même les noms, et que les noms de ceux qui leur succédaient nous faisaient aussitôt oublier.

Des assurances de respect, ou d'attachement, sçlon l'importance des personnages, coTumençaient l'entrevue. Venaient ensuite la pluie et le beau temps, le chaud et le froid. Quelques complimens à Honorine, qui n'y entend rien du tout, et qui par cela même s'adressaient au papa et à la maman; enfin la promptitude avec laquelle on s'échappait, lorsqu'on annonçait deux ou trois acteurs nouveaux, prouvait la vérité de ce qu'a écrit Francheville : Les visites sont toujours du temps perdu, et souvent ennui ou dégoût pour ceux qui les font et les reçoivent.

A ce premier et insignifiant brouhaha, avaient succédé des démarches plus directes , commandées par l'intérêt , ou une affection naissante. Un préfet peut faire beaucoup de bien, et tant de gens ont besoin qu'on leur en fasse ! un préfet , à la fleur de l'âge, très -bel homme, dont la noblesse extérieure est tempérée par une amabilité rare; im homme investi d'une grande portion d'autorité, et qui veut bien être l'égal de tous ceux qui ont avec lui quelques rapports d'esprit, de goût, de caractère, doit nécessairement être recherché.

Une femme très-jeune, jolie, très-jolie même, dit-on, bonne par caractère, gaie par penchant, simple parce qu'elle n'oublie pas son origine , trouve facilement des amis. Mais cette femme, qui paraît n'avoir aucune prétention, a celle de connaître avant de juger, et de juger avant de s'attacher.

Francheville et moi n'avons pas une pensée qu'elle ne devienne aussitôt commune à tous deux. NoLfs avons résolu de ne former, d'abord, que de ces liaisons superficielles, qu'on peut rompre, sans blesser les personnes dont on s'éloigne. Nous fixerons aisément celles qui nous paraîtront pouvoir ajouter aux agrémens de notre vie, et en trouver elles-mêmes auprès de nous.

Il y a du caquetage ici , comme ailleurs. J'ai su que plusieurs dames ont fait circuler, sur mon compte, des historiettes, qui ne sont pas flat-

teuses, et qui n'en sont pas moins vraies. Pourquoi les femmes, en général, poursuivent-elles, sans relâche, celle dont les aventures ont fait quelque éclat? Faibles, ou prêtes à le devenir, selon qu elles sont plus ou moins sensibles , elles croient , peut-être , détourner d'elles l'attention , en la fixant sur une autre, et elles ne sentent pas que commencer par faire des victimes, c'est renoncer pour soi-même à l'indulgence, et même à la pitié. Quoi qu'il en soit, j'ai prouvé à cellesci que la faiblesse est un vice , quand elle change d'objet; un mal irréparable pour celle qui est abandonnée ; une qualité dans celle qu'un amant estimable a jugée digne d'être son épouse , et qui justifie son élévation par sa conduite. C'est du moins ainsi qu'on a parlé de la mienne, à la suite d'une fête brillante, dont on a trouvé que j'ai fait les honneurs avec une aisance , un bon ton , une grâce remarquables , et pendant laquelle j'ai comblé d'attentions et de prévenances les femmes mêmes dont j'avais à me plaindre. Il est, dit-on, des gens qui trouvent du plaisir à écraser leurs ennemis. Je préfère ramener les miens, et me les attacher.

Francheville s'était dépouillé de l'éclat de sa dignité. Il m'avait promis d'être charmant; il l'a été au-delà de toute expression. Il ne disait pas quatre mots à une femme, sans amener le sourire sur ses lèvres; la physionomie de l'homme auquel il adressait la parole, prenait aussitôt une teinte

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d'intérêt et de bienveillance , qui se rapportait à Francheville, et non au préfet. J'étais fière de mon époux. Animée par son exemple, je désirais plaire aussi, et je plus.

Jamais on n'eut autant d'esprit dans cette ville, parce que personne ne chercha à en montrer. Une gaieté douce, une liberté décente, amènent toujours des idées agréables, qui plaisent généralement, et qui font naître la saillie. L'ame jouit, et semble s'agrandir, pendant une conversation animée, fine et délicate. Le trait malin, au contraire, fiitigue jusqu'à la causticité qui le lance, et blesse toujours quelqu'un plus ou moins. Le calembour est une sottise; les petits jeux, une niaiserie; les cartes, la ressource de la nullité. Vivons avec des gens qui puissent se passer de cartes et de calembours, ou qui, du moins, les prennent pour ce qu'ils valent.

J'ai réfléchi, pendant plusieurs jours, aux résultats de cette féte, et je suis forcée d'avouer que la réparation authentique, mais tardive, que j'ai reçue de ces dames, a quelque chose d'humiliant. Ce retour peut être l'effet de la complaisance, autant que de la conviction : je crois peu à la sincérité des gens qui passent rapidement d'un extrême à un autre, et il me semble que l'unique moyen d'être toujours bien avec soimême, et quelquefois avec les autres, c'est de n'avoir rien à se reprocher.

Nous commençons à vivre un peu pour nous. Nous avojis repris nos habitudes ; on y revient avec empressement, quand habitude et bonheur signifient la même chose. Le cabinet de Francheville a une porte de dégagement qui communique chez moi. Plein de facilité, il te^rmine, en deux heures, ce qui coûterait à une autre une journée de travail. Il s'échappe quand il est seul. Les affaires prêtent un nouveau charme à l'amour; l'amour s'appuie sur la tendresse paternelle; il en devient plus fort. Sommes-nous seuls? Francheville retrouve sa maîtresse. Honorine est-elle avec nous? il me rend un culte moins vif, mais plus solennel. Je m'aperçois alors qu'une jeune et bonne mère est quelque chose de plus qu'une femme, et j'aime à retrouver, en considération, ce que je perds en jouissances.

Les bureaux de la préfecture sont nombreux , et vous sentez que je suis l'objet des hommages de ces messieurs. Ils se sont promptement aperçus que le moyen, le plus sur, de plaire à monsieur, est d'être bien dans l'esprit de madame, et il n'en est aucun qui ne fasse ce qu'il faut pour cela, et peut-être sans efforts. Cependant je me suis aperçue qu'à la longue l'encens devient fatigant. J'ai réglé les jours où je consens qu'on m'amuse ou qu'on m'ennuie. Le secrétaire-général est le seul à qui l'importance de ses fonctions donne le droit d'être importun; mais j'ai, moi.

celui d'être indisposée, et j'en use lorsque je veux jouir de moi-même, et lorsque Franche\ille est en téte à téte avec moi.

A propos de ce secrétaire -général, c'est un homme de l'embonpoint de du Reynel; gourmand comme lui; beaucoup moins simple; cherchant l'occasion de jouer l'important; se plaisant à dominer; faisant sans cesse sentir sa supériorité à ceux qui sont sous lui; ayant , dans ses moyens , une confiance qui va jusqu'à l'audace, et ne concevant pas que Francheville, au bout d'un mois, en sache tout autant que lui. Le fat !

Nous avons ici un mauvais spectacle, que la privation, fait trouver excellent. La première fois que j'y ai été , mes yeux et mes oreilles ont horriblement souffert. Mais je commence à concevoir qu'on peut se faire à la gaucherie, aux contre-sens et aux tons faux, comme un moine du Clos-Yougeot se serait fait au vin de Surène, s'il eût été forcé d'opter entre cette boisson et de l'eau.

Il y a ici, comme partout, des habitués et des protecteurs de théâtre. Quand ils ont adopté tel acteur, ou telle actrice, il faut bien se garder d'en médire devant eux, à peine de passer pour un être sans discernement. Ils le disent, ils le répètent , ils le font enfin croire aux bonnes gens , à peu près comme on leur a persuadé que Voltaire fut un sot.

Nous avons aussi trois ou quatre poètes, qui

commencent par déchirer Racine et Gresset,pour préparer l'assemblée à entendre leurs petits vers , et à les applaudir. Ces messieurs sont parfaitement bien avec nos dames, et la raison en est simple : leurs ouvrages leur sont alternativement adressés , et contiennent leur éloge.

En qualité de jolie femme, et de femme importante, j'ai été, à mon tour, l'objet des veilles de ces messieurs. J'ai reçu, dans un seul jour, un madrigal, une ode et une idylle. Je me connais très-peu en vers; mais je suis fondée à croire ceux-ci mauvais, parce qu'ils m'ont ennuyée, bien que les Pindares provençaux aient fait de moi une Hébé et une dixième Muse : comparaisons exagérées, usées, dont j'ai beaucoup ri avec Francheville. Cependant , comme il ne faut se brouiller avec personne , et que l'amour-propre est la passion dominante des auteurs, je me suis décidée à lire ces vers dans un cercle brillant. On les a loués à l'excès, les femmes par reconnaissance, les hommes pour ne pas déplaire aux protectrices des talens.

Un de ces messieurs m'a appris aujourd'hui que le Tartufe est une comédie de mauvais goût, et la Métromanie une hyperbole. Je ne sais trop ce qu'il entend par une hyperbole ; mais je prévois que nous sommes menacés d'une pièce qu'il faudra voir jouer et applaudir.

IN^ous commençons à fixer notre choix, à attirer |p petit nombre de personnes que nous voulons

admettre dans notre intimité. Il ne faut que du bruit à beaucoup de gens. Il nous faut, à nous, une conversation douce, aimable, instructive, qui délasse Francheville des affaires, et le ramène, par une pente insensible, à sa fille et à l'amour.

Le premier sur qui j'ai jeté les yeux , est un contre-amiral, qui a laissé une main dans la mer du Sud, et qui n'est pas très-adroit de l'autre; qui a une joue horriblement balafrée, l'articulation d'un genou un peu gênée; mais qui^ par cela même, inspire de l'intérêt. Il joint, à beaucoup de gaieté, des connaissances étendues. Il n'affecte rien, on aime à l'entendre, et on finit toujours par avoir appris quelque chose auprès de lui.

Il a épousé, à quarante -cinq ans, une jeune personne qui n'en avait que seize. Mademoiselle Lusson ne connaissait le monde que par les romans. Lorsqu'elle sut qu'on la destinait à M. Ducayla, elle jeta les hauts cris, et conçut pour lui une aversion telle qu'elle ne put la lui cacher. M. Ducayla eut le courage ou la témérité de passer là-dessus. En revenant de l'église , il lui adressa ces paroles remarquables :,

«Madame, je sais que l'amour ne se commande « point, et je ne suis pas offensé de l'éloignement « que vous avez pour moi. Voilà la première fois « que je vous en parle, ce sera la dernière.

« En rejetant ma main , vous aviez demandé , « pour unique grâce , à vos parens de rester dea moiselle. Je vous offre ce qu'ils vous ont refusé,

« Vous suivrez tous vos goûts , parce que je suis « certain que vous n'en aurez que d'honnêtes. « Vous ne me rendrez aucun compte de vos ac- (c tions , parce que vous n'en ferez que d'esti- « mables. Je ne bornerai point votre dépense, «parce que vous la réglerez sur mes revenus.

« Mes soins, mes prévenances, mes égards méu riteront votre amitié, et vous me l'accorderez. «Vous verrez en moi un père tendre, unique - « ment occupé de votre bonheur présent et futur. « Et si enfin vous n'avez pas connu les plaisirs d'un « mariage assorti , vous n'en aurez point éprouvé «les tiédeurs, les tracasseries, les dégoûts, que « « le temps amène presque toujours.

« Ce langage vous étonne , madame , et vous ne « pénétrez pas le motif qui m'a déterminé à vous « épouser. Le voici : la fortune vous a maltraitée, « et j'ai voulu réparer ses torts , d'une manière « qui ne blessât pas votre délicatesse. »

La jeune femme lui répondit en l'embrassant, et , de toutes les façons de répondre à un tel homme, celle-là était la meilleure. Elle étudia les goûts de M. Ducayla, pour y conformer les siens; elle ne lui rendit pas compte de ses actions, mais elle s'observa jusque dans ses moindres démarches ; elle devint économe , par la crainte de gêner son mari, et elle mérita ses attentions, par celles qu'elle eut pour lui. Jusqu'alors elle n'avait cédé qu'à la reconnaissance.

La conduite de M. Ducayla se soutint sans aL

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tération, et, à la fin du premier mois, la jeune femme avait oublié son âge et sa laideur. A la fin du second, elle éprouva que l'amour n'est pas toujours l'effet des agrémens extérieurs. Elle passa un soir dans l'appartement de M. Ducayla , et elle lui dit : Soyez mon époux.

Cette femme est digne de toute mon amitié , et son mari m'a remerciée de la préférence que je lui donne. Il est bien bon. C'est à moi d'être sensible à l'estime, qui, seule, a pu le déterminer à me confier ce qu'il a de plus cher.

Montbrun, négociant riche, probe et sans vices, chose assez rare, et que, par cela même, on ne peut trop rechercher; sa femme, bonne et sans prétention ; leur fille , étourdie , légère , mais modeste, et, par conséquent, toujours soumise aux convenances; deux conseillers de préfecture, aimables et instruits, sont les personnes à qui l'hôtel est toujours ouvert, qui y viennent tous les jours, et qui ne nous quittent jamais, sans nous faire désirer le lendemain*.

Nous connaissons encore , dans la ville , cinquante à soixante personnes , que nous voyons le moins que nous pouvons. Tci, comme ailleurs, ces connaissances-là s'appellent des amis, parce que maintenant on exagère tout. C'est ainsi qu'un homme passable est charmant, et qu'on adore les femmes, depuis qu'on ne sait plus les aimer.

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