‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 47 sur 82 · CHAPITRE IL D' anciens amis vont reparaître · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL D' anciens amis vont reparaître

J'ai fini le chapitre précédent par une espèce de blasphème. Ducayla n'adore pas sa femme; je ne sais pas même s'il lui a dit qu'il l'aime : il fait mieux, il le lui prouve. Francheville? il m'adore, il le dit; il n'est pas exagéré. Il ne vit, il ne respire que pour moi ; il n'est heureux qu'auprès de moi. J'ai, dit-il, un talisman, à la puissance duquel il ne peut se soustraire. Mon secret est bien simple.

J'unis au cœur le plus sensible les sens les plus irritables. Un mot , un signe , un regard de Francheville me mettent hors de moi. Je ne sais comment je le regarde alors; mais il s'élance, mes bras s'ouvrent...

Ce n'est pas ainsi, je le crois, qu'on parvient à fixer un homme. Tout s'use, jusqu'au bonheur; et celui qui naît d'une seule illusion doit s'user plus promptement qu'un autre.

Je suis jolie; mais Francheville me sait par cœur. Mon secret consiste à lui paraître toujours nouvelle, et surtout à lui présenter, le soir, la tournure de celle qui a fixé son attention pendant la journée. Des idées nouvelles amènent nécessairement les sensations qui en dérivent ; la physionomie les exprime, et la jolie femme qui rit, n'est

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pas celle qui soupire. Les traits sont les mêmes, et cependant tout est cbangé.

Ainsi, tantôt d'une gaieté folâtre, et tantôt sentunentale; empruntant aujourd'hui le langage de la raison; extravagant demain, presque jusqu'au ridicule; provoquant quelquefois la volupté; quelquefois aussi m'échappant des bras qui croient m'enlacer, et dans lesquels je brûle de tomber; fuyant de l'appartement, pour y rentrer par une autre porte; attirant par des mines piquantes; éloignant par un air railleur; cédant enfin, après m'étre montrée sous mille formes ; variant le plaisir, comme ma physionomie et ma manière d'être, je semble me multiplier. Quelquefois il reconnaît les originaux que je copie. C'est madame une telle! s'écrie-t-il , que tu pares de tes grâces, que tu animes de ton cœur.

La tâche que je me suis imposée doit paraître pénible à une femme froide. Elle ne me coiite rien à remplir , parce que la sécurité et les jouissances de l'amour sont le prix de cette espèce de travail; parce que le cœur de Francheville est pour moi d'un prix inestimable , et que si je le perdais, je donnerais, pour le reconquérir, toute ma vie , moins une heure. Je me réserverais cellelà pour jouir de son retour.

Je lui ai persuadé d'acheter une maison de campagne à une Ueue de la ville. La santé d'Honorine a été mon prétexte. Fille de la jeunesse et de la force, Honorine n'a pas besoin de l'air des

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champs; mais j'ai besoin, moi, de ménager des intervalles et des repos au bonheur. Je pars sans prévenir Franche ville ; je reviens au moment où il y pense le moins. Je le trouve, je l'embrasse, au milieu du cercle le plus nombreux. On sourit , mais il m'aime : je sens qu'il me presse , plus tendrement, sur son cœur. Je sors, comme je suis entrée , sans motifs , sans explications ; sans excuses. Je remonte daijs ma voiture; une demiheure après, je suis dans mon petit bois. Honorine saute, court, jase. Je saute, je cours, je déraisonne avec elle. Nos mots sont sans suite, et même sans liaison; n'importe, nous nous entendons à merveille. J'ai appris sa langue, en la tenant à mon sein. Je n'ai pas connu l'humiliation de demander à une nourrice : Que veut-elle dire?

Souvent Francheville vient nous surprendre, au milieu de nos jeux. Est-il gai? Je vole au-devant de lui. Est -il sérieux? Je mets sa fille dans ses bras. Son cœur se ranime, et de l'amour paternel à l'amour conjugal, la transition est douce et facile.

Je révèle les secrets de mon sexe. Quelques femmes les connaissent ; le nombre en est borné. J'ai la louable intention d'instruire celles qui ne le sont pas. On estime une femme vertueuse ; mais on ne caresse pas la vertu. Une épouse croit avoir tout fait, quand elle a cédé aux vœux de son époux. C'est un devoir qu'elle remplit, et elle ne se doute pas qu'amour et devoir sont incompati-

bles. Il y aurait bien moins d'époux infidèles , si ce malheureux devoir ne se montrait pag si souvent à découvert. En le respectant, mesdames, effeuillons , sur lui , les roses du plaisir.

II . sort d'avec moi. Nous avons épuisé ce que la volupté a de délices. Il faut que je m'éloigne ; il m'en coûte; mais je veux lui donner le temps de désirer. « Honorine , partons pour Brécour. — « Pâtons, petit' maman. — Justine, un paquet de « nuit , et les chevaux. »

Justine est toujours avec moi. Elle ne me convient point, et je n'ai pas la force de la renvoyer : il est si dur d'affliger quelqu'un! Je me rappelle cependant certains services, très - précieux sans doute à l'époque où elle les a rendus , mais qu'elle renouvellerait, sans balancer, si l'amour s'éloignait de notre toit, si l'intrigue et le mystère le remplaçaient. Justine n'est pas, d'ailleurs, l'institutrice qui convient à ma fille.

Le lecteur s'étonne. Pourquoi, dit -il, Justine serait-elle l'institutrice d'Honorime? N'y a-t-il pas des maîtres dans la capitale d'un département?

La contrainte déplaît à tous les âges. Les enfans ne donnent à leurs maîtres qu'une attention forcée. Très à leur aise à l'antichambre, ils s'y glissent sans qu'on s'en aperçoive. Ils sont trèsattentifs, parce que nos gens ne s'observent pas, parlent de tout, donnent aux enfans des idées de tout, et un enfant, bien organisé, est avide d'idées , et il saisit toutes celles qu'on lui présente, XVI . -x

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C'est sous ce rapport, que les domestiques sont les premiers instituteurs de l'enfance, et presque toujours des instituteurs dangereux. Au reste, il s'écoulera un an encore avant qu'Honorine entende, écoute , cherche Justine, et d'ici là , je trouverai un moyen honnête de Féloignér.

« Madame! madame!... — Que voulez-vous ?-~Une i( berline , à quatre chevaux de poste , entre dans « la cour. — Une berline ici! On sait que j'aime « à être seule à Brécour ! — Hé , madame , ces voya- « geurs-là viennent de loin : la voiture est chargée « de poussière. — Voyons qui ce peut être. »

C'est Soulanges, ce digne ami de Francheville , à qui je dois mon bonheur; c'est son intéressante compagne; c'est l'insouciant, mais bon du Reynel. Qu'ils soient les bienvenus.

Soulanges et sa femme s'ennuyaient à Paris. Le bruit les fatigue, et ils viennent chercher la solitude en province. La solitude ! n'est-elle point partout pour deux êtres qui se conviennent? L'amour ne se cache-t-il- pas dans un palais, comme dans un entresol? Pauvres amis! ils ne s'aiment plus, et ne s'en doutent pas encore. Ils croient fuir Paris, et cherchent à échapper l'un à l'autre. Gardons-nous de détruire cette erreur.

Du Reynel est las des marinades. Il veut manger les productions de la vieille Provence telles qu'elles sortent de la mer : il sera satisfait.

Je les établis à Brécour. La solitude y est entière. Soulanges et sa femme prétendent qu'ils se-

ront ici à merveille; leurs yeux disent le contraire : ils ne resteront pas long-temps avec moi.

...Est-il donc impossible de leur faire chérir ma petite maison ? Leur donner du monde , c'est les isoler l'un de l'autre ; c'est leur fournir les moyens de se juger par comparaison; cette comparaison peut tourner à leur avantage , leur inspirer le désir de se retrouver le soir. Si je ne réussis pas, j'aurai fait du moins ce qui est en moi , pour les rendre au bonheur.

Et du Reynel!,.. J'ai un excellent cuisinier : il n'aura rien à désirer ici. Dans la circonstance présente, c'est un -de ces hommes dont on tire parti, sans qu'ils s'en doutent. Je le mettrai entre Soulanges et sa femme. Il les occupera alternativement. Il ne parlera que gastronomie, et nos époux, en le quittant, en sentiront mieux le prix d'une conversation intéressante.

Je me charge, moi, de faire briller madame de Soulanges. Cela ne m'est pas difficile. Je connais les objets qu'elle a étudiés ou observés; elle n'est pas sans esprit, et je l'amènerai au point d'étonner Soulanges, auquel, depuis long-temps, elle n'a plus rien à dire. L'étonnement n'est pas de l'amour; mais il flatte l'amour-propre, qui, comme l'autre, a ses sensations, ses jouissances, ses illusions. L'époux, fier de sa femme, peut se tromper sur le sentiment qu'elle lui inspire, et l'amour lui-même est-il autre chose que la plus douce des erreurs?

Quel mot ai- je prononcé! Ce feu dévorant que Francheville a allumé dans mes veines ; ce feu qui s'est identifié avec moi, ne serait-il qu'une illusion? Oh! non, non, il est l'ame de ma vie; il en fait tout le charme ; il ne s'éteindra qu'avec elle. Mais il n'est qu'un Francheville. Peut-être aussi n'y a-t-il qu'une Fanchette.

Une lettre de mon mari!... elle m'est présentée par un jeune homme de la plus jolie figure... Ah! c'est un proche parent de feu madame de Francheville. Madame d'Elmont nous l'adresse. Elle désire qu'il soit employé. A cet âge, dit- elle, et avec cette figure, il faut s'occuper utilement, ou faire des sottises. Elle a raison. Elle prie Francheville de le placer. Elle compte sur sa bienveillance; elle a raison encore. Francheville l'envoie se remettre à Brécour des cahots de la diligence... La diligence! il parait que le jeune homme n'est pas riche. Francheville espère que je rendrai le séjour de la campagne agréable au parent d'une femme que j'ai estimée, pleurée, et dont j'ai recueilli, consacré la cendre. Ils ont raison, ils ont tous raison, et je serai digne d'eux. Pauvre Sophie !

Mais... je me vois arrêtée à Brécour, où je ne venais, où je ne restais qu'autant que l'exigeait mon plan de conduite... Hé! ne dois-je rien à de bons amis , à la mémoire d'une infortunée , dont j'ai peut-être à me reprocher la mort!... Et puis, qui m'empêche d'aller à la préfecture , lorsque

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mon cœur, ou les circonstances m'y porteront? Il n'existe ici ni cérémonie, ni géne, et je laisserai Justine pour veiller aux besoins de tous.

Comme elle est empressée auprès de M, de Sainte -Luce! C'est le jeune parent de Sophie. Dix-neuf ans, une taille bien prise, des joues qui ressemblent à deux pèches, la pudeur d'une jeune fille, que de titres auprès de Justine!... Elle ne le pervertira pas. Elle voulait le loger, d'une manière tout- à -fait commode pour elle; je l'ai logé, moi, comme doit l'être un enfant confié à mes soins. Décidément, Justine ne me convient plus.

Que nous sommes injustes, nous autres maîtres ! Elle me convenait lorsqu'elle quittait notre carrosse pour partager la carriole de Georges; lorsqu'elle suspendait la barcelonnette devant moi, sous le prétexte qu'Honorine me gênait, me fatiguait... On condamne, plus tard, tel bon office, qu'on a reçu avec la plus vive satisfaction ; on en tire des conséquences fâcheuses pour l'avenir; on mésestime, on redoute le sujet qui l'a rendu, et, alors, on l'eût chassé peut-être, s'il eût eu moins de pénétration... Que je sois injuste ou non, Justine ne restera pas ici.

Oh! oh! que se passe-t-il donc à la préfecture? Tous nos gens sont sans doute occupés, puisque Francheville m'expédie Georges, ce bon vieux Georges, qui, sans avoir rien à faire, abrite au milieu de nous, son front patriarcal. Bon dieu!

M. Ducayla part pour Toulon. Il va prendre le commandement d'une escadre, qui mettra à la voile au premier bon vent. Mutilé, presque infirme , il court s'exposer à de nouveaux dangers. Un guerrier est donc avide de gloire, comme un avare d'or : l'un et l'autre n'en ont jamais assez.

Et sa pauvre petite femme, si jeune, si gentille, si intéressante, et que cependant ses parens aiment si peu , que va-t-elle devenir ? Ducayla part cetté nuit; Francheville donne un grand souper à la préfecture. Je veux y être; je m'y rendrai, avec tous nos amis. Je veux embrasser mon brave contre-amiral. L'embrasser!... peut-être pour la dernière fois.

Je prendrai aussi le jeune Sainte-Luce : à son âge, on se délasse en courant. Je veux lui faire voir la bonne compagnie. Elle est quelquefois l'écueil de la jeunesse , elle est plus souvent encore une excellente école.

«Justine, tout est-il prêt? — Oui, madame. — « Allons , partons. M. de Sainte-Luce , donnez la « main à madame de Soulanges. » Il allait me la présenter. A cet âge -là, on se conduit toujours par un sentiment de préférence . . . Petite vaniteuse !

«Et où est donc M. du Reynel? — Il est à « l'office , madame. 11 y préside à la confection « d'un pâté d'ortolans. — Vite, vite, qu'il vienne. »

Il arrive en haletant , son pâté sur ses deux mains. «Hé! M. du Reynel, il y aura à souper à

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« la préfecture. — Madame , ce pâté ne peut èlre u de trop nulle part. Un pâté que j'ai fait exécuter u sous nies yeux ! — Il fallait au inoins le faire u mettre ici par un domestique. — Madame , un « amant ne confie pas sa maîtresse , un écuyer u son cheval , un chasseur son chien , un avare (( son trésor, je ne confie pas mon pâté.

« — Hé bien! M. de Sainte-Luce, qu'altendezi< vous pour monter en voiture? — Madame, j'at- '( tends ce bon vieillard, qui sort son cheval de « Técurie, et qui n'a personne pour l'aider à se « mettre en selle. » C'est de Georges dont il s'agit. La figure de ce jeune homme m'intéressait; j'estime maintenant, j'aime son caractère. Puisse-t-ii ne jamais s'écarter de la nature !

Je regrette de lui faire voir le mond^, qui ne la connaît plus. Mais obligé d'être l'artisan de sa fortune, il faut qu'il s'approche de ceux qui tiennent les clés de son temple ; qu'il leur plaise ; qu'il sollicite leurs bontés. Un peu d'or le dédommagera-t-il des qualités qu'il va perdre.^ Pauvre enfant!

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