CHAPITRE
Départ pour Toulon.
« 11 y a deux jours que je ne t'ai vue , me dit « Francheville. » Il compte les momens ; bon. Il m'embrasse , et sa main parle à la mienne. Je
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renterids, je le suis. Je n'ai encore adressé un mot à personne; mais mon premier vœu, mes premiers désirs n'appartiennent - ils pas à mon amant? L'amour d'abord; l'amitié ensuite.
Je rentre au salon. Je cherche Ducayla ; je le presse contre mon sein. Sa jeune femme lui tient la main, et la mouille de ses larmes- Ducayla, calme, grand, paraît un homme nouveau. Il est détaché de toutes ses affections. Servir son pays, l'honorer par sa conduite , telle est la seule idée qui l'occupe en ce moment.
Il fixe l'attention de tous, il est l'objet de tous les égards. Chacun semble se dire : Honorons un brave , que peut-être nous ne reverrons plus.
Ces tristes pensées n'animent pas une féte. Celle-ci prend une teinte sombre, qui n'est pas propre à soutenir le courage de l'homme qui va nous quitter. Francheville , l'aimant Francheville , modèle d'amitié, comme d'amour, ose seul entreprendre de nous distraire, et il y réussit. Il ne pouvait nous entretenir de futilités : nous ne l'aurions pas écouté. Il nous parle de la gloire; il l'embellit du coloris enchanteur, dont il pare les objets qu'il décrit; il la rend séduisante, même pour ces femmes, qui ne voyaient, un instant avant, que le cortège funèbre qui l'accompagne toujours. Le sourire se montre sur les lèvres de Ducayla.
Bientôt il regarde attentivement son bras mutilé, et il reprend cet air austère qu'il avait.
quand je suis entrée au salon. Serait-ce un pressentiment ?... Gonservez-le-nous , mon Dieu , conservez-le à cette jeime femme !
Mes regards se portent sur Sainte -Luce. Son visage est coloré , son œil étincelant ; ses muscles sont en contraction. Francheville a fait passer, dans cette ame élevée , l'enthousiasme , le mépris de la mort, dont nous sommes, tous plus ou moins pénétrés. «Si monsieur, dis -je tout haut, « avait du goût pour la marine, et que le contrece amiral lui permît de l'accompagner... » La physionomie du jeune homme change en un instant. Il pâlit, me regarde, rougit, et balbutie ces mots : « Je ne balancerais pas , madame , si je n'avais « l'honneur de connaître M. de Francheville. L'aca cueil que j'ai reçu de lui, ne me permet pas de « penser à le quitter. » Des larmes roulent dans ses yeux, et c'est toujours moi qu'il regarde, même en parlant de mon mari , de mon mari qui est présent... A quelle idée vais -je m'arréter ! Sans doute nos sensations sont indépendantes de notre volonté; mais éprouver en si peu de temps... Hé ! combien en a-t-il fallu à Francheville pour me charmer?... Ce jeune homme partira.
«Mon mari, monsieur, s'est chargé de corn- « mencer votre fortune, et les moyens, que vous « croirez pouvoir vous y conduire^ lui seront « agréables. J'ai lu, sur votre physionomie, cette « noble ardeur qui décèle un cœur brûlant de se « signaler. Obéissez à cette voix intérieure , qui
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«ne trompe jamais. Contre - amiral , vous vous « chargez de monsieur ? — Je n'ai rien à vous « refuser, madame. »
Sainte -Luce ne réplique pas un mot; mais il me regarde, il me regarde!... Gomme il souffre! pauvre enfant!... Il partira, il le faut.
«Georges, la malle de monsieur a- t-elle été « portée à Brécour ? — Non , madame , elle est « encore ici. — Faites-la attacher derrière une des « voitures du contre-amiral. »
Onze heures et demie sonnent. Trente minutes encore , et notre ami ne sera plus avec nous.
Gette pensée est commune à tous; elle se peint sur tous les visages. Un morne silence règne dans l'assemblée.
Ducayla se lève. 11 presse, dans ses bras, sa jeune femme, qui répond à ses caresses par des sanglots. « Encore ce moment à mon cœur, dit-il, « le reste à mon devoir.
« Madame de Franche vil le , Julie a besoin de « consolation et de conseils. Elle n'en attend pas « de sa famille, et il n'est pas dans les convenances (( de tenir une maison à son âge. )>
Je regarde Francheville. Il m'a entendue; il pense comme moi. « Monsieur , ma maison sera « celle de madame Ducayla, si elle trouve autant c( de plaisir à s'y fixer, que j'en aurai à l'y rece- « voir. » Ducayla prend sa femme ; il la met dans mes bras. « Soyez plus que sa mère , dit-il ; soyez c( son guide et son amie. » Minuit sonne...
Ducayla marche d'un pas ferme vers la porte. Sa femme s'élance après lui; elle saisit encore sa main, qu'elle couvre de baisers et de larmes. Ducayla ne tourne point la téte ; il fait un léger effort pour dégager sa main; la jeune femme cède à sa volonté; elle quitte la main chérie, mais elle suit son époux ; elle espère un dernier adieu ; son œil contristé l'implore.
Nous l'accompagnons tous. Nous voulons voir monter le brave homme en voiture; le suivre de l'œil , autant que le permettra l'obscurité ; entendre résonner les roues qui vont l'entraîner; écouter encore, quand Te bruit aura cessé pour nous.
Pourquoi chercher à prolonger une scène déchirante ? Tout est-il aliment pour les cœurs sensibles, et la douleur a-t-elle aussi ses jouissances?
Que vois-je ! on a mis des chevaux de poste à notre berline et à notre diligence ! Je me jette au cou de Francheville ; je lui donne mille baisers. «Mesdames et messieurs, dit-il, on ne quitte un «bon ami, que lorsqu'il n'est plus possible de « l'accompagner. Ducayla recevra nos derniers em- « brassemens , en montant sur son bord. »
Un cri s'échappe..., celui-ci est de joie. C'est Sâinte-Luce , qui revient à lui , qui respire librement. Il s'approche de moi. « Encore un jour, « dit -il à voix basse! je ne l'espérais pas. » Je le regarde d'un œil sévère. Il se tait; il rougit; il baisse les yeux.
« Partons , s'écrie Franche ville. Et les paquets «de nuit, s'écrie madame Montbrun; et les dé- « bris de mon pâté , s'écrie du Reynel. Bah , bah ! « réplique Francheville, les voyages les plus heu- « reux sont les voyages impromptus. Le contre- « amiral, d'ailleurs n'a pas de temps à perdre. »
Comment l'ai-je donc regardé , quand il a parlé de voyage impromptu? Il me sourit si tendrement! il me regarde lui-même... «Ah! me dit-il « à l'oreille , nous sommes toujours à Chantilly ! »
Ainsi, dans tous les lieux, dans toutes les circonstances, l'amour reçoit de nous un hommage, nous lui offrons au moins un souvenir.
Sainte -Luce brûle d'envie de me présenter la main , et il n'ose. Il avance , il recule ; il s'arrête à deux pas de moi. Lui refuserai -je cette légère faveur?... Oui, tout est encouragement à une passion naissante, et Sainte -Lucé, mécontent de moi, m'oubliera plus tôt.
Je prends la main de Soulanges; je monte en voiture , nous partons. J'ai près de moi la petite Ducayla. Je la tiens dans mes bras ; je sens son cœur battre contre le mien ; je recueille ses larmes. Le contre-amiral est avec nous , dans le fond de la diligence. J'entends , de loin en loin , des soupirs qu'il s'efforce en vain d'étouffer : la valeur n'est qu'une habitude ; elle ne peut rien contre un sentiment.
Nous avançons en silence. Quand on est fortement affecté , on dédaigne les mots ; on ne leur trouve plus d'expression.
Il est trois heures. Le crépuscule commence à naître ;^ tant mieux : la nuit est longue pour des êtres souffrans. La lumière ramène l'attention sur les objets extérieurs, et j'ai un besoin inexprimable ^e distraction.
Je ne sais encore qui sont les trois personnes qui occupent le devant de la voiture... Ah! mon Francheville, ^fclanges, et, entre eux, un petit être qui ne sait quelle contenance tenir. Comment Sainte-Luce s'est-il donc glissé ici? Hélas! comme je me suis glissée dans le jardin d'Eustache, dans sa grotte, comme nous cherchons tous le bonheur.
Ma figure exprime-t-elle du mécontentement? «Madame, me dit-il, d'un ton timide, attaché à « monsieur le contre-amiral, j'ai cru de mon dece voir de ne pas m'éloigner de lui. ^> Je ne peux m'empécher 'de louer son exactitude. Mon approbation lui donne la force de lever ses grands yeux bleus sur les miens. Oh! comme il est joli!
C'est toujours à moi qu'il s'adresse, quand il a un mot à dire. C'est toujours moi que son oeil" interroge, quand il est indécis. C'est pour moi qu'il est disposé à tout faire; il ne voit, il n'entend que moi, et je suis encore la seule qui s'aperçoive de tout cela. Non, jamais une femme ne se trompe sur le sentiment qu'elle inspire , et elle est toujours maîtresse de le comprimer à sa naissance , quand elle a la force de le vouloir sérieusement.
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L'amour de cet enfant m'afflige. Il s'annonce, à chaque instant, avec plus de violence. Il nous épie maintenant, Francheville et moi. Nous avons une manière de nous regarder, qui ne lui convient pas. Je lis au fond de cette petite ^e; je vois ce qu'elle souffre; mais sacrifierai -je un regard de Francheville à l'extravagance d'un enfant? Oh^ non. •
De quel droit qualifié-je ce qu'il éprouve d'extravagance? Étais -je plus sensée, quand je me donnai à Francheville, sans oser espérer rien, pas même un lendemain ? J'avais vingt ans ; il n'en a que dix -neuf. J'étais fille, soumise à des bienséances, qu'un homme brave impunément; j'étais certainement plus folle que lui, et je le blâme... Allons, allons, un peu de pitié, je lui en dois. Bientôt d'ailleurs il ne me verra plus.
Je lui parle avec bonté, et cela lui fait un bien ! Je l'interroge; il répond toujours juste, mais avec la concision d'un homme qui se hâte de revenirà sa pensée chérie, qui veut s'en occuper exclusivement.
Ah!... une campagne de mer, des occupations toujours renaissantes, des objets toujours nouveaux, m'effaceront de sa mémoire; je le désire, au moins. Hélas! il est des cœurs qui ne peuvent aimer qu'une fois : j'en sars quelque chose. Allons, allons, je ne veux plus m'occuper de tout cela.
l) F SOCIFTK.