CHAPITRE IV
Une larme au malheur.
Nous apercevons le port de Toulon. Après la surprise imposante que procure le spectacle de la mer, vue pour la première fois, rien n'est plus grand, je crois, que l'aspect d'un port du premier ordre. C'est là où l'intelligence, l'industrie de l'homme se développent dans toute leur étendue; c'est là qu'on s'enorgueillit de tenir à une espèce qui enfante des prodiges; c'est là qu'on rencontre, à chaque pas, des créations nouvelles, et qu'on applaudit à la magnificence , toujours unie à l'utile.
Le préfet maritime vient nous trouver à l'auherge, où nous sommes descendus. Il remet un paquet cacheté à Ducayla, et il le tire à l'écart. J'ignore ce qu'ils se disent; mais leur conversation est animée. Ducayla semble opposer, au préfet, de fortes objections. Celui-ci ne répond qu'un mot ; Ducayla se tait.
Il vient à moi. « Je reçois des ordres , me dit-il , « qui m'enjoignent d'appareiller à l'instant même. « Mon escadre doit convoyer des transports, des- « tinés pour Corfou. La flotte anglaise, qui croise a à la vue du port , est beaucoup plus forte que « la mienne, et je n'ai jamais amené mon pavillon. « Le convoi passera peut-être, et moi, je périrai.
« Je ne veux pas voir ma femme , dans un mo- (c ment où j'ai besoin de toute mon énergie. Vous «l'avez reçue chez vous; adoptez -la, promettez- « le -moi. »
Sa femme , Francheville et nos amis étaient dans une pièce voisine. Je me laissai aller aux sentimens, que m'inspiraient ce qu'il m'avait dit, et ce qu'il allait faire. Je lui promis , en pleurant , d'aimer, de protéger sa Julie; je l'embrassai, le cœur navré de douleur.
«Suivez-moi, monsieur, dit-il à Sainte-Luce. » Je n'avais pas aperçu le jeune homme. Je le croyais auprès de nos amis... Je ne suis pas avec eux, pouvait-il y être ! Cet enfant me fait pitié. Il s'approche, il recule. Je vais à lui; je le baise au front; il tombe sur le parquet , privé de sentiment. Ducayla est déjà sorti.
Je lui fais respirer des sels, des odeurs. «Mon « cher enfant , revenez à vous. Pensez à mériter «l'estime de votre chef, de M. de Francheville, « la mienne, celle de tous les honnêtes gens qui... « — La vôtre, madame, la vôtre! je n'ambitionne « que celle-là; je ferai tout pour l'obtenir. »
Il se relève; il saisit ma main; il la couvre de baisers; je n'ai pas la force delà retirer. Il prend un de mes gants, il le cache sur son cœur; je n'«ii pas la force de le reprendre. Il sort, en m'adressant un regard... Quel regard! j'entends tout ce qu'il veut dire; ii m'est impossible de l'exprimer.
J'ai eu tort de le baiser au front, de lui abandonner ma main, de lui laisser mon gant. Si l'idée des dangers, auxquels il va s'exposer, n'excusait en quelque sorte l'oubli des convenances, que penserait-il de moi?... Hé! bon dieu, bon dieu! ne devais -je pas quelque chose à un enfant que j'envoie peut-être à la mort !
Nos amis rentrent. Julie cherche son mari. « Il « est parti, ma chère, ne le suivez pas; épargnez- « lui la vue de vos larmes; séchez-les, soyez aussi « grande que lui. — Non, je ne suis pas grande; «je n'ai pas la prétention de l'être; ma sensibilité « est ma gloire; c'est celle de notre sexe. » Elle s'échappe; je la suis; nos amis accourent, l'environnent, lui parlent; rien ne peut la persuader, ou plutôt elle n'entend rien. La voilà dans la rue. Elle va se donner en spectacle.
Mesure de prévoyance et de rigueur!... dois-je y applaudir, ou la condamner? Le stoïque Ducayla a fait placer deux factionnaires à la porte. Personne ne peut sortir de la maison.
« Que je le voie! que je le voie encore! s'écrie « Julie en rentrant. » Francheville appelle un homme qui passe; il lui donne un mot pour le préfet maritime. Bientôt nous sommes pourvus de longues vues et d'un télescope. Le toit de l'auberge est en terrasse ; nous allons nous y établir.
Trois vaisseaux de ligne et cinq frégates sortent du port à pleines voiles. Quinze transports suivent l'escadre.