XVI
Les Anglais commencent à manœuvrer. Ils ont cinq vaisseaux , qui doivent être de quatre-vingts à cent dix canons. Huit à dix bâtimens légers s'eloignent de la flotte, et menacent déjà le convoi. Ducayla détache ses frégates pour le protéger, et il s'avance en longeant le convoi qui est à sa droite, ayant à sa gauche les cinq gros vaisseaux anglais. Le combat est inévitable ; il sera terrible : jamais, dit-il, il n'a amené son pavillon.
Ignorante en manœuvres, comme en mille autres choses, je reçois ces détails de Francheville, de Soulanges : je ne perds pas un mot de ce qu'ils disent.
Ah! pourquoi être venus à Toulon? Là -bas, notre séparation n'eût été que douloureuse : ici , nous allons souffrir mille morts. Francheville, qui a vu la sienne de sang -froid, ne peut supporter l'idée de la destruction de son ami. Il est pâle, défait. 11 souffre horriblement, puisque ses yeux se portent sur moi vides d'expression et d'amour.
Un frisson glacial règne dans tout mon corps. Je voudrais être au fond de la maison ; ne rien entendre; ne rien voir, et je sens qu'il est moins cruel de tout voir que de tout craindre.
Et cette pauvre petite Julie ! elle ne se soutient plus. Assise sur la plombée, sans voix, sans haleine, levant au ciel des yeux qui semblent l'implorer, les reportant à son télescope, sur Francheville, sur moi; ne trouvant pas une larme; suffoquée par son cœur, qui bat avec violence,
et que son faible corps semble ne pouvoir plus contenir, elle offre à nos regards ce que la douleur physique et morale a de plus poignant.
Franche ville lui propose de descendre. « Non , «non, dit -elle, je le vois. Je vis encore de sa « vie. »
Et moi aussi j'ai une longue vue. Je l'ai fixée sur le vaisseau amiral. Voilà le brave homme ; il est au bout de ma lunette. Au pied de son grand màt, droit comme aux jours de sa première jeunesse, la figure animée d'un feu que je ne lui ai jamais vu, il donne ses ordres avec réflexion; on les exécute avec confiance.
Et Sainte- J^uce !... Ah! je le vois. 11 est à côté du contre -amiral, une hache d'armes à la main. 11 fait bonne contenance. Oh! oui, il méritera mon estime.
Il tire ce gant!... il le baise à la dérobée!... Pauvre enfant ! pauvre Ducayla !
Ces châteaux flottans s'avancent , avec majesté, les uns contre les autres. Chacun est à sa place de bataille. Ducayla embouche le porte-voix.
La première volée part... Oh ! mon dieu! mon dieu !
Mes yeux se voilent ; je ne distingue plus rien ; k peine puis-je penser.
Qui s'empare de moi ? « Ah ! c'est toi, mon ami !
«tu abandonnes donc cette pauvre petite Julie?
« — Soulanges est avec elle. D'ailleurs, ne me
« (lois-je pas tout entier à Fanchette? Viens, mon t( ange, viensr; tu n'es pas bien ici. »
Je suis Francheville. Je me laisse conduire dans une chambre à l'extrémité de la maison. Justine me met au lit. En vérité, je ne me sens pas bien.
Ah! j'entends, j'entends tout. L'enfer est à une lieue de moi. Mon dieu, conservez Ducayla; conservez cet enfant !
Quelle explosion terrible vient de frapper mon oreille! «Justine, appelez M. de Francheville : je « ne peux supporter l'anxiété où je suis. »
On entre... c'est lui... Ciel! il soutient Julie, pâle, mourante, anéantie. C'en est fait ! si Ducayla vivait , elle ne serait pas descendue.
«Mon excellente amie, oublie-toi pour la court soler. — La consoler, Francheville! je n'ai rien « à lui dire; je n'ai que des pleurs à lui donner.»
Je passe une robe. Je prends Julie dans mes bras ; je la presse contre mon cœur. Le froid de la mort est répandu par tout son corps. Je mouille son visage de larmes brûlantes. Leur chaleur la ranime ; elle revient à la vie : est - ce un service que je lui rends ?
Pauvre petite ! elle tombe à genoux au milieu de la chambre. Elle prie pour son époux; elle prie avec ferveur. Consolation des malheureux, espoir d'une autre vie, ne l'abandonnez pas!
« Francheville, mon ami, partons à l'instant « même; retournons à Bréconr; trompons la don-
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« leur (le Julie, en l'éloignant du lieu de la scène «terrible. Tout la lui rappelle ici. Là -bas, une «nature riante, nos soins assidus, notre pré- « voyante amitié , tout concourra à la rendre à «elle-même. Jamais elle n'oubliera son bienfai- « teur, je le sens; mais, à ce sombre désespoir, « succédera bientôt une mélancolie, qui n'est pas « sans quelque charme, et que le temps et la jeu- « nesse dissiperont insensiblement. »
Quel est ce jeune homme qu'on soutient sous les bras?... Ciel ! 6 ciel!... pâle, défait, Sainte-Luce est méconnaissable. Un coup de feu dans la cuisse gauche! un autre dans le corps!... Malheureuse! c'est moi qui l'ai voulu.
L'amour est-il un sentiment volontaire? le sien est-il criminel? de quel droit me suis-je fait son juge? Si cet enfant avait des vues répréhensibles , son premier soin serait de dissimuler ses sensations, et en ce moment il s'y abandonne en présence même de Francheville. «Je me sens mourir, « madame; mais j'ai tout fait pour vous, rien que «pour vous. Qu'au moins, j'emporte votre es- « time. )) Il me déchire le coeur. Quelle journée ! o gloire, gloire! que déjà vous me coûtez cher! si Francheville servait, je ne vivrais pas vingtquatre heures.
Les chirurgiens s'emparent de ce pauvre enfant. Ils se disposent à déchirer ce faible corps, pour en extirper les balles... Je vais me retirer.
«J'ai besoin de courage, me dit -il d'une voix
« éteinte, vous seule pouvez m'en donner. » Non, certes, je ne le verrai pas mutiler.
Cependant , il est seul. Point de parens, pas encore de vrais amis ; il n a que moi au monde. Ne puis-je le considérer comme mon fils? Une mère de vingt -quatre ans; un fils de dix - neuf , beau comme un ange !... Non , non , je ne dois pas rester. Julie, d'ailleurs... Hé! n'a-t-elle pas madame Montbrun, madame de Sonlanges?... Mais je l'ai promis à son époux , marchant à la mort : je retourne auprès d'elle.
Et cet enfant! cet enfant! tout ce qui n'est pas amour, et tout ce qu'un cœur peut avoir, d'ailleurs , de sensibilité et d'affection , je le partage entre eux. Je voudrais être avec l'une et l'autre; cependant il faut opter.
Mes promesses , la décence , tout m'indique le parti que je dois prendre. «Justine, ôtez-moi d'ici. « Francheville, Soulanges, restez auprès de ce jeune « homme. Donnez-lui du courage et des forces. » . Je retrouve Julie. Elle me demandait, elle m'appelait, elle me cherchait; elle retombe dans mes bras dans la chambre voisine de celle... J'entends le premier cri de ce malheureux; il prononce mon nom... ses plaintes retracent à Julie la scène de sang dans son horrible vérité. Il faut qu'on nous emporte l'une et l'autre.
Oh! qu'est-ce que la vie ? Je renoncerais à la mienne, si je croyais à un autre jour semblable à celui-ci. La mort n'est rien auprès de ce que j'éprouve.
A travers le tumulte, les larmes, les plaintes» je saisis quelque chose des détails du combat. Le vaisseau de l'infortuné Ducayla a été attaqué de bas-bord et du tribord. Un troisième vaisseau l'a pris en poupe. Il s'est défendu comme un lion. Un des bàtimens anglais a pris feu, et au moment qui a précédé l'explosion, les deux autres se sont hâtés de s'éloigner. Le capitaine, qui a remplacé Ducayla sur son bord , a profité de cette circonstance pour s'échouer sous les batteries des forts. On a porté les blessés à terre; le malheureux enfant s'est fait conduire ici.
Ma pauvre téte est aussi malade que mon cœur. 11 faut que j'oublie tout, pendant quelques heures, ou que je succombe. Ah ! voilà Francheville. « Mon c( ami, quel besoin j'avais de te voir! viens me rat- (( tacher à la vie, me la faire aimer encore. »