CHAPITRE V
Nous revenons à Brécour.
«Et Sainte -Luce, mon ami? — Ses blessures « ne sont pas dangereuses. 11 peut supporter la <(• voiture. Un chirurgien l'accompagnera jusqu'à «Brécour. — Jusqu'à Brécour! Francheville, ne « serait-il pas plus sage de le laisser ici? — Non , « ma bonne amie. 11 t'est très - attaché , et ta pré- « sence accélérera son rétablissement. ■ — Trèsr « attaché! Oui, mon ami, très-attaché, trop atta-
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« ché. — Trop attaché ! pourquoi? — Comment ! « tu ne prévois pas ce que doit souffrir un jeune « homme ardent, qui aime sans espoir? Tu ou- « bhes ce que nous fumes, ce que nous sommes « encore. — Sainte-Luce est un enfant facile à con- « tenir, et je crois, ma chère amie, que ce qui peut « arriver de plus heureux à un jeune. homme, qui « entre dans le monde, c'est de s'attacher à une « femme jolie, aimable et honnête. Elle n'use de « son ascendant, que pour l'éloigner des écueils « de son âge ; elle forme son cœur ; elle le tourne « au bien, et lorsqu'il parvient à l'âge de raison, « il peut prétendre à tout, parce qu'il n'a que des c( qualités; que sa protectrice les fait valoir, et «qu'une femme charmante réussit, tôt ou tard, «dans tout ce qu'elle entreprend. Sainte-Luce « partira avec nous, si vous le trouvez bon. »
Sans doute une femme aimable et aimée peut tout sur son jeune amant; mais je ne sais quel est le terme où elle s'arrêtera, si le jeune homme est fait pour plaire. On parle beaucoup aujourd'hui de ces éducations , faites par des femmes de trente ans. On ne voit, dans leurs soins, qu'amitié, pureté, délicatesse. Moi, je ne comprends pas comment ces dames font, et si Francheville n'occupait la première place dans mon cœur, s'il était possible que jamais j'en aimasse un autre, bien certainement Sainte-Luce ne me suivrait pas.
Tout est prêt; nous allons monter en voitine. Julie est assez tranquille. Je vais voir si on n'a
rien oublié de ce qui est nécessaire à cet enfant.
Il est seul avec Justine. Elle lui lit... Que lui lit-elle? Quelques pages brûlantes de la Nouvelle Héloïse. Il tient ce gant!... Malheureux gant! je donnerais de l'or pour le ravoir. Le demander, c'est y mettre toute l'importance que Sainte-Luce y attache , et je n'ai qu'un moyen de le tenir à une distance convenable de moi, c'est de paraître considérer tout ceci comme un pur enfantillage; de plaisanter, quand il parlera sérieusement, et surtout de ne plus le baiser au front, ni ailleurs.
« Justine , je vous défends de faire à monsieur « de semblables lectures : il a besoin de tranquilc( lité. Il est même inutile que vous lui donniez « des soins : j'ai besoin de vos services. »
Je mettrai près de lui, à Brécour, une femme attentive, qui ne sait pas lire , et qui a cinquante ans.
Tout est préparé. La litière est à la porte. Georges et Philippe descendent le charmant blessé. Justine s'empresse de lui soutenir la tête. Ses doigts effleurent ses joues. Bien certainement cette femme a des projets : je les déjouerai.
Nous partons.
«Mon ami, je ne suis pas contente de Justine. (( — Ma chère amie, il faut la renvoyer. — J'y « pensais. — Mais qu'a-t-elle donc fait qui rende « cette mesure si nécessaire , et si prompte ? — « Je la trouve beaucoup trop empressée auprès de « M. de Sainte-Luce , et tu sais combien elle est «adroite et entreprenante. — ^ Au pis aller, que
« peut-il résulter de tout cela ? quelques clistraccc tioiis, dont on a besoin à dix-neuf ans, qui ne « peuvent nuire à personne , et qui rendront Sain tête Luce moins importun près de toi. Renvoyer, par « la crainte de ce qui peut-être n'arrivera pas, une « femme qui nous sert depuis plusieurs années, et qui nous sert bien, c'est plus que de la prête voyance, c'est du rigorisme, et si tu m'en crois, (c noiis ne serons exagérés que dans notre amour. «
Il a raison. Mes craintes sont peut-être déplacées. Cependant je serais très-fâchée que cet enfant tombât dans de telles mains. De semblables liaisons ôtent le goût du beau , du bon , entraînent vers les plaisirs faciles , et un homme de dixneuf ans , qui descend de sa place , y remonte difficilement.
Depuis quelques jours, je n'entreprends rien qui ne tourne contre moi. Je veux éloigner un jeune homme qui n'a plus sa tète à lui; les circonstances me le ramènent , me forcent à lui donner ma maison pour asile, et mes soins en dédommagement de ce qu'il souffre. Je veux congédier une intrigante; mon mari prend la chose en homme du monde , et je n'ose insister, de peur de me donner un ridicule et de lui déplaire. Peutêtre contiendrai-je Justine; mais Sainte-Luce? Ma position est désagréable : je crains qu'elle devienne pénible.
Avec quel charme Francheville parle à Julie : Elle ne répond pas encore; mais elle écoute, et
c'est beaucoup : cet homme a le don des miracles. Et moi aussi je parle à l'aimable affligée. Mes expressions sont sans grâce, parce que je suis fortement émue; mais je ne dis pas un mot qui n'exprime un sentiment, et je m'aperçois souvent que mon ame et celle de Julie sont à l'unisson. Nous sommes faits les uns pour les autres. Nous nous cofi venons trop pour nous quitter jamais.
Nous marchons lentement, pour ne pas fatiguer notre intéressant blessé, et le voyage ne nous ennuie pas. Chacun de nous a de quoi penser, a toujours quelque chose à (hre, et le temps n'est long que pour ceux qui cherchent des idées, parce que les chercher est le moyen le plus sur de n'en pas trouver, et que l'absence d'idées laisse en nous un vide insupportable.
Il est constant que des occupations variées, utiles ou agréables, peuvent seules nous séparer de nous-mêmes. Il est difficile d'être avec soi , sans sentir le fardeau de son existence , et quand on en est là, la vie est sans attraits.
Je bénis ma destinée , qui m'a prodigué tous les moyens d'échapper à ce triste sentiment. S'il m'arrive d'en éprouver quelque atteinte, je prends la main de Francheville , et je ne suis plus moi. Je vis en lui, il vit en moi, nous vivons dans Honorine. Puisse cet état durer cent ans !
Nous arrivons. On m'apporte mon Honorine. Son père et moi nous disputons le premier baiser. La chère enfant nous met d'accord; elle passe un
bras au cou de Francheville , elle arrondit l'autre autour du mien; elle nous attire, nous approche à la fois, et ses petites joues rondelettes disparaissent en même temps. Julie nous regarde, et pousse un profond soupir. Je la pénètre : Ducayla ne lui a laissé que des souvenirs..
Mais elle n'a que dix-sept ans;, sa fortune est honnête , et la douleur n'est pas éternelle. Hélas ! la félicité l'est-elle? Cette idée me faii, frémir : je suis au point où le bonheur ne peut croître. Je me serre contre Francheville, je l'enlace dans mes bras; une larme s'échappe, il la recueille, il m'interroge; je lui ouvre mon ame, il me couvre de baisers : le sourire reparaît sur mes lèvres.
Imprudente! Sainte-Luce est là. Il a tout vu; une douleur profonde se peint dans tous ses traits. Hé! qu'ai -je à me reprocher, après tout? Lui dois - je le sacrifice de mes plus douces sensations? Non, sans doute; mais je dois lui dérober des scènes qui l'affligent. Je ne l'affligerai plus. Je vais le loger. Je le logerai près de moi. Je le verrai à tous les instans du jour; je le traiterai avec bonté; mais avec une réserve, qui l'empêchera de se déclarer. Un aveu positif me mettrait mal à mon aise, et quelles seraient mes ressources? imposer silence à cet enfant? il ne m'obéirait plus. Le plaindre, compatir à ses souffrances, le consoler, essayer de le ramener doucement à la raison? Qui peut raisonner n'aime pas. Francheville a voulu qu'il vînt ici : il a eu tort.
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Je l'ai logé dans une chambre , qui n'est séparée de mon appartement que par un cabinet, où est ma petite bibliothèque. J'en ai oté tous les romans, excepté Robinson, Gil-Blas, et le Diable boiteux : un homme passionné ne peut lire que ceux-là.
Derrière cette chambre, est un autre cabinet qui s'ouvre sur un escalier dérobé. J'en ai pris la clé. Justine n'entrera chez Sainte-Luce que quand cela me conviendra, et ce sera lorsque je serai avec lui.
Julie a trois pièces dans un arrière-corps de logis, qui communique, par une galerie, à l'appartement de Francheville et au mien. Nos autres amis occupent le second élage. Ils sont dédommagés du désagrément de monter quelques degrés de plus, par l'aspect d'un paysage délicieux. Tout le monde est bien , tout le monde est content, ou paraît l'être. Soulanges peut-être eût désiré que je n'arrangeasse pas les choses aussi conjugalement. Il regarde la petite Montbrun à la dérobée , et je n'aime pas cette manière de regarder. On est franc et ouvert avec la femme pour qui on n'a que des sentimens honnêtes : Sainte- Luce me regarde en face. Au reste , je ne crois pas Soulanges capable de suivre un plan de séduction.
Sept à huit personnes, qui habitent ensemble, n'ont pas toujours quelque chose à se dire, et il est bon de se séparer, avant que la conversation
languisse. C'est alors que le travail devient une distraction nécessaire. C'est après avoir travaillé une heure ou deux, qu'on se retrouve avec plaisir, et que les idées renaissent. «Nous travaillerons, « n'est-il pas vrai, mesdames.^ Voyons, distribuons « le temps.
« On se lèvera quand on voudra. Moi, j'aime le « lit, parce qu'Honorine vient m'y trouver, et me « ffîit de petits contes , de petites caresses , qui me « plaisent beaucoup.
((Le déjeuner à dix heures. Ensuite le billard, «le volant, le siam, ou la promenade à pied, à « cheval, en calèche, selon le temps et les g(»ûts.
« A midi, réunion au salon. Des livres, des « échecs, le trictrac pour les messieurs. Pour vous, « mesdames, la broderie, le feston, la tapisserie. «Pour moi, la leçon de lecture à Honorine. Je la « donne moi-même, parce qu'ime mère ne compte « ni le temps, ni les difficultés, et, qu'assez ordi- « nairement, un maître ne s'occupe que de son ca- « chet. Je la donne en jouant, en folâtrant, parce « que l'enfance est ennemie de la contrainte. Je «connais un homme, qui a ftiit de très -bonnes « études, et qui n'a pas ouvert Virgile depuis « qu'il a quitté les bancs, par la seule raison qu'il « a appris le latin malgré lui.
« A deux heures , la conversation et la lecture «des journaux, qui ne sont ni fort amusans, ni (c fort utiles. Mais il faut savoir le titre de la pièce «nouvelle^ et le nom de la débutante.
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« A trois heures, chacun se retire chez soi, pour « la toilette, ou ce qu il juge à propos de faire.
« A quatre heures, le dîner.
«A cinq heures... — Ah! madame! madame! a dîner dans une heure! n'être qu'une heure à ta- «ble! c'est insoutenable, impossible. — Ne vous «fâchez pas, mon cher du Reynel. A six heures, (c le café, la liqueur, puis les folies tant qu'on vou- «dra, tant qu'on en pourra faire.
«Le lendemain, même distribution du temps, « avec des occupations et des jeux différens, qui « seront arrêtés de la veille.
« — Ma chère amie, tu nous mets au couvent, a Mais la jolie supérieure nous le fera aimer. — « Madame de Francheville oublie que nous ne « sommes pas heureux en statuts et en réglemens. «Nous en avons fait, dans une occasion impor- « portante, qui n'ont été observés que deux heu- « res. — M. de Soulanges, c'est qu'alors les parties « intéressées grillaient de les violer. Aujourd'hui , « l'amour et l'amitié ne sont plus en opposition , c( et trouvent du temps pour tout. — Je me rends, «madame, et j'approuve. — Et moi aussi. — Et « moi aussi.
« — -Parbleu, nous pouvons commencer de suite « à suivre les réglemens de notre charmant législa- «teur : il est deux heures, et voilà Georges qui «nous apporte les journaux. Dis-moi, mon aimait ble amie, est-on obligé de les lire tous? -Non, ic Francheville; on n'y tiendrait pas. Le journal du
« Commerce à Montbrun : il donne le prix du suce cre et du café. Celui de l'Empire à Soulanges, « pour le punir d'aimer Voltaire. Les Petites-Affi- « ches à du Reynel : il y trouvera de jeunes pera sonnes de dix-huit à vingt ans, bien élevées^ « d'un physique agréable , et qui désirent se place cer chez un homme seul. A toi, mon ami, le ce journal de ton département : tu y apprendras « peut - être quelque chose de ce qui s'y passe. (( Le Moniteur à M. de Sainte-Luce : il a besoin « de sommeil. Pour nous, madame, le journal des « Arts : il ne paraît que deux fois la semaine; nous « ne serons pas les plus mal traitées.
« — Messieurs, messieurs, un prix à gagner. L'Ace cadémie de la capitale de mon département proce pose... — Quoi, mon ami? quelque découverte ce en agriculture? nous n'y entendons rien. — Bien ce mieux que cela, Fanchette. — Je devine, moi. ce Depuis que je suis ici, je n'ai mangé qu'un ce aloyau, et... — Que voulez -vous, du Reynel? ce Dans notre vieille Provence , le bœuf n'est pas ee commun. — Et sans doute l'Académie propose ce d'en faire avec du mouton. — Hé, non, hé, e< non! quelle absurdité! Écoutez -moi. — Ecouc( tons le préfet.
« Une médaille d'or^ du poids de cinq cents francs , ce à V auteur qui prouvera le mieux quau physique a et au moral, tout nest pas mal ici-bas. Et en note : (c V ouvrage doit être en prose, court, gai, sans proi( fondeur ni raisonnement.
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« Oh! ma foi, je n'entends rien à ce program- « me-là. — Ni l'académie non plus, peut-être. « Mesdames, c'est à vous à relever le gant. — Vous « êtes un impertinent, M. de Soulanges. — Ne «nous fâchons pas si vite, ma bonne amie. Je « trouve, moi, que votre mari vient de nous faire « un compHment. Prouver une abstraction gaié- «ment, brièvement, sans érudition, sans deve- «loppemens, n'est certainement pas chose facile. « Acceptons le défi., et défions ces messieurs à «notre tour. Soit, dirent ensemble toutes les « bouches.
« Mesdames et messieurs , reprit du Reynel , « vous n'entendez pas la cloche, et je soutiens aux (f académies, nées et à naître, que tout est très- « mal , pour qui a faim , et ne dîne pas.